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Babylone invente l’horoscope : les vingt-huit tablettes conservées

Histoire des sciences occultes29 août 202627 sources vérifiées
Darafsh / Wikimedia Commons
8 min de lecture27 sources vérifiées
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Plus de 1 800 tablettes astronomiques babyloniennes du dernier millénaire avant notre ère sont conservées dans les musées. Vingt-huit horoscopes. Le rapport dépasse soixante contre un. Il ne mesure pas l’importance sociale de la chose, puisque des archives entières manquent à l’appel, mais il donne l’ordre de grandeur du dossier. Les deux plus anciens de ces vingt-huit textes datent de 410 avant notre ère. Le dernier a été écrit trois siècles et demi plus tard, alors que le cunéiforme s’éteignait.

Vingt-huit tablettes, de 410 à 69 avant notre ère

Le corpus a été rassemblé et édité par Francesca Rochberg dans un volume des Transactions of the American Philosophical Society paru en 1998, cent soixante-quatre pages de translittérations, de traductions et de commentaires astronomiques. Elle y compte vingt-huit tablettes d’horoscopes, auxquelles s’ajoutent quatre « notes de naissance », qui enregistrent une date et une heure sans rien dire du ciel. Trois tablettes portent chacune deux horoscopes.

La répartition est déséquilibrée. La grande majorité vient de Babylone, cinq d’Uruk, une seule de Nippur. Après les deux textes de 410, plus rien pendant cent douze ans : le troisième horoscope conservé date de 298. Les cinq derniers, tous babyloniens, courent de 88 à 69 et figurent parmi les plus jeunes textes cunéiformes connus. Le premier de la série avait été repéré dès 1888, lors du déchiffrement des tablettes astronomiques par Johann Strassmaier, Joseph Epping et Franz Xaver Kugler ; l’essentiel du reste a été identifié dans les collections du British Museum par Abraham Sachs, qui en publia une partie en 1952 dans le Journal of Cuneiform Studies.

Le nom du genre, lui, ne vient pas des scribes, qui n’ont donné aucun titre à ces documents. « Horoscope » est tiré du grec hōroskopos, l’observateur de l’heure, et sert d’étiquette de commodité : Rochberg le place entre guillemets dans son édition.

Trois centimètres d’argile pour un enfant de Nippur

La tablette du Louvre mesure 3,3 centimètres de haut, 4,9 de large, 1,7 d’épaisseur. Argile modelée, incisée. Sa jumelle, cotée AB 251 à la Bibliothèque bodléienne d’Oxford, provient probablement de Babylone et fut publiée en 1927 par Reginald Campbell Thompson.

Ces deux textes ne ressemblent pas à ceux qui suivront. Ils ne dressent pas un état complet du ciel : ils relèvent des éclipses, des rapprochements de planètes et quelques phénomènes réputés porteurs de sens, survenus dans les mois qui entourent la naissance. Ils appartiennent encore au monde des présages célestes.

À partir de 298, la forme se stabilise. Le texte donne la date de naissance, parfois l’heure, puis la position de sept corps dans le zodiaque : la Lune, le Soleil, Jupiter, Vénus, Mercure, Saturne, Mars. Suivent la longueur du mois écoulé, deux intervalles lunaires mesurés autour de la pleine lune et de la dernière visibilité, la date du solstice ou de l’équinoxe le plus proche, les éclipses de l’année, y compris celles qui n’étaient pas visibles depuis Babylone. Les usages diffèrent d’une ville à l’autre : les tablettes d’Uruk donnent les degrés à l’intérieur du signe et ajoutent parfois une prédiction, celles de Babylone préfèrent situer la Lune par rapport à une étoile de référence et n’annoncent presque jamais rien.

Sept mille présages qui ne regardaient que le roi

Derrière ces tablettes se tient une bibliothèque. La série Enūma Anu Enlil, « Lorsque Anu et Enlil », rassemble environ sept mille présages célestes sur soixante-dix tablettes, répartis en quatre ensembles : la Lune, le Soleil, le dieu de l’orage Adad pour les phénomènes atmosphériques, et Vénus. L’Antiquité en attribuait la paternité au dieu Ea, au sage Adapa ou au lettré Esagil-kīn-apli, actif au XIᵉ siècle avant notre ère. La recherche date autrement : des recueils précurseurs existent vers 1800, la série prend sa forme canonique au plus tard à l’époque néo-assyrienne, et elle continue d’être recopiée sous les Achéménides et les Séleucides.

Ce que ces présages annoncent ne concerne jamais un individu. Il y va du roi, de son armée, du pays, des crues, des récoltes, des épidémies. Une autre série, celle des présages de naissance, tire au contraire des conclusions pour une personne, à partir de la date ou du signe sous lequel elle vient au monde ; la tablette d’Uruk répertoriée TCL 6 14, publiée par Sachs en appendice de son article de 1952, mêle les deux manières. Les rares prédictions inscrites dans les horoscopes sont bâties sur ce modèle, avec des formules brèves empruntées au vocabulaire des présages : la longévité, la descendance.

Reste à expliquer le basculement. Le rapprochement est tentant entre l’apparition d’une astrologie tournée vers l’individu et le moment où les Babyloniens perdent la maîtrise de leur avenir politique au profit des Perses. Rochberg formule l’hypothèse, puis la retient : les horoscopes sont trop laconiques et trop peu nombreux pour la soutenir, et il faudrait d’autres sources pour la mettre à l’épreuve.

De la maison du secret à l’ascendant grec

Chez les astrologues grecs, l’hōroskopos désigne le point de l’écliptique qui se lève à l’instant de la naissance, ce que le français appelle l’ascendant. Les tablettes babyloniennes notent parfois l’heure, découpée en douze intervalles de longueur variable selon la saison, mais elles ne calculent jamais ce point. Pas d’ascendant, pas de maisons. Le signe occupé par le Soleil, sur lequel repose l’horoscope de presse contemporain, n’y joue aucun rôle particulier : personne, à Babylone, ne se disait né sous le Scorpion.

Ce qu’elles contiennent en propre est plus opaque. Deux expressions reviennent, la « maison du secret » dans les textes de Babylone, le « lieu » dans ceux d’Uruk, toujours suivies d’un nom de planète. Alessia Pilloni, du projet ZODIAC de l’université libre de Berlin, les a rattachées en 2024 à un schéma de triplicités qui répartit les douze mois, et les douze signes qui leur correspondent, en quatre groupes de trois placés sous la tutelle d’une planète. Trois variantes du dispositif ont été identifiées. Ce que signifiait, pour l’enfant, le fait de naître dans la maison du secret de telle planète demeure inconnu.

L’ordre même dans lequel les planètes sont énumérées trahit une doctrine : Jupiter et Vénus d’abord, tenues pour favorables, Mercure ensuite, ambigu, Saturne et Mars pour finir, tenues pour funestes. Les horoscopes grecs, eux, rangeront les astres par distance supposée à la Terre. Le dernier horoscope cunéiforme est daté de 69 ; le plus ancien document grec du genre, gravé pour le couronnement d’Antiochos Iᵉʳ de Commagène, de 62. Les deux corpus ne se recouvrent pas. Mais la transmission se documente ailleurs : Mathieu Ossendrijver a montré en 2025 que les degrés précis attribués aux exaltations planétaires dans l’astrologie gréco-romaine dérivent des longitudes babyloniennes des étoiles de référence, reprises telles quelles et détachées des étoiles qui les définissaient.

Le zodiaque découpé entre 409 et 398

Un horoscope suppose un système de coordonnées : douze secteurs de trente degrés, dont les limites ne dépendent plus des contours réels des constellations. Les plus anciennes traces cunéiformes de ce découpage apparaissent dans les journaux astronomiques du Vᵉ siècle, notamment celui de l’année 419-418 conservé à Berlin sous la cote VAT 4924, et dans les deux horoscopes de 410, qui nomment déjà des signes.

Rochberg estimait le système fixé vers 450. John Britton a repris le dossier en 2010 dans la revue Archive for History of Exact Sciences et abouti à une fourchette plus tardive : le zodiaque uniforme aurait été introduit entre 409 et 398, probablement à quelques années de 401. Si cette datation tient, les deux plus vieux horoscopes sont écrits sur la frontière même de l’invention, et rien ne garantit que « dans le Taureau » y désigne un secteur de trente degrés plutôt que la constellation. Rochberg avait d’ailleurs excepté ces deux textes de la règle qui vaut pour tous les autres, où les mentions de début et de fin de signe renvoient sans ambiguïté à un signe.

Le litige se trancherait par des textes datés antérieurs à 400 donnant des positions en degrés à l’intérieur d’un signe. On n’en connaît pas.

Anu-bēlšunu gardait une copie de son horoscope

Sur les vingt-huit tablettes, une seule permet d’identifier la personne concernée. Elle porte la cote NCBT 1231 à Yale, vient d’Uruk, et Paul-Alain Beaulieu et Francesca Rochberg l’ont publiée en 1996 : l’enfant est Anu-bēlšunu, né fin décembre 249, fils de Nidintu-Anu, de la famille qui se réclamait de Sîn-lēqi-unninni. Devenu prêtre-chantre du sanctuaire du Bīt Rēš, il vivra jusqu’en 185 au moins. Sept tablettes en tout donnent le nom de l’enfant. Deux de ces noms sont grecs, Aristocrate et Nicanor, ce qui ne prouve rien sur l’origine des familles.

John Steele a montré ce que faisait cet homme de son astronomie. Parmi ses tablettes figure la pièce cotée A 3405, une table de positions planétaires calculées pour les années 60 à 70 de l’ère séleucide, dont le colophon indique qu’elle fut écrite en l’an 121, soit une soixantaine d’années après la période couverte. Sa propre naissance tombe dans la fenêtre calculée. Steele en conclut que ces tables servaient à établir des horoscopes.

Car aucun de ces textes n’a été écrit la nuit de la naissance. Les données sont extraites après coup des journaux d’observation, des almanachs et des textes de calcul : un horoscope établi pour une naissance de septembre 76 recopie l’almanach dressé pour la même année. Les notes de naissance conservaient la date et l’heure en attendant ; l’une d’elles aligne des naissances séparées de trente-six ans. Aucun colophon ne date ni ne signe une tablette d’horoscope, et l’on ignore qui les rédigeait, même si le vocabulaire employé est mot pour mot celui des astronomes du temple. La fouille dont provient le lot principal, à Babylone, a été si mal conduite que l’archive est impossible à reconstituer, obstacle que Philippe Clancier a mesuré en dressant l’histoire des bibliothèques babyloniennes tardives.

Reste une curiosité de comptage. La littérature spécialisée date la tablette du Louvre de janvier 410 ; la notice du musée porte janvier 409. Les deux nombres désignent le même jour. L’écart d’une unité est celui qui sépare la numérotation astronomique des années, où le zéro existe, du comput ordinaire, où il n’existe pas.

Pour aller plus loin

Les rapports que les astrologues de cour adressaient aux rois assyriens du VIIᵉ siècle prolongent directement ce dossier, et forment un corpus bien plus abondant que celui des horoscopes. La médecine astrale des lettrés d’Uruk en est proche, eux qui associaient à chaque jour de l’année un signe du zodiaque et un ingrédient. Vient enfin la question des horoscopes grecs et démotiques de l’Égypte romaine, où des méthodes de calcul babyloniennes réapparaissent plusieurs siècles après l’extinction du cunéiforme.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Tablette AO 17649, argile modelée et incisée, h. 3,3 cm, l. 4,9 cm, ép. 1,7 cm, découverte à Nippur, texte daté de l’an 13 de Darius II, dixième mois, vingt-quatrième jour, acquise en 1934 Musée du Louvre, département des Antiquités orientales, aile Sully, salle 309
  2. Horoscope AB 251, provenance Babylone ( ?), daté de 410 avant notre ère, publié par R. Campbell Thompson, *A Catalogue of the Late Babylonian Tablets in the Bodleian Library*, Londres, 1927, pl. 2 Bibliothèque bodléienne, Oxford
  3. Horoscope d’Anu-bēlšunu, cote NCBT 1231, Uruk, naissance de décembre 249 avant notre ère Yale Babylonian Collection, Newell Collection of Babylonian Tablets
Voir les 24 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Horoscope d’Aristocrate, cote MLC 2190, Uruk, naissance du 3 juin 235 avant notre ère, positions données en degrés et suivies de prédictions Yale Babylonian Collection, Morgan Library Collection
  2. Tablette de présages de naissance TCL 6 14, Uruk, combinant les présages tirés du signe zodiacal et ceux tirés d’un phénomène céleste survenu à la naissance, éditée par Abraham Sachs, *Journal of Cuneiform Studies* 6, 1952, appendice, p. 65-75
  3. Journal astronomique babylonien pour l’année 419-418 avant notre ère, ADART I, n° -418, plus ancienne attestation retenue par Britton pour les noms de signes Vorderasiatisches Museum, Berlin, VAT 4924
  4. Tablette A 3405, Uruk, positions planétaires calculées pour les années 60 à 70 de l’ère séleucide, colophon daté de l’an 121, éditée par John M. Steele, *Archive for History of Exact Sciences* 55, 2000, p. 103-135

Bibliographie

  1. Francesca Rochberg, *Babylonian Horoscopes*, Transactions of the American Philosophical Society 88 (1), Philadelphie, 1998, xi + 164 p. American Philosophical Society
  2. Francesca Rochberg, *The Heavenly Writing : Divination, Horoscopy, and Astronomy in Mesopotamian Culture*, Cambridge, 2004, xxvi + 331 p. Cambridge University Press
  3. Abraham Sachs, « Babylonian Horoscopes », *Journal of Cuneiform Studies* 6 (2), 1952, p. 49-75, DOI 10,2307/1359035 Journal of Cuneiform Studieshttps://doi.org/10.2307/1359035
  4. John P. Britton, « Studies in Babylonian lunar theory : part III. The introduction of the uniform zodiac », *Archive for History of Exact Sciences* 64 (6), 2010, p. 617-663, DOI 10,1007/s00407-010-0064-z Springerhttps://doi.org/10.1007/s00407-010-0064-z
  5. Alessia Pilloni, « The Astrological Schemes Behind bīt niṣirtu and KI in the Babylonian Horoscopes », *Journal of Ancient Near Eastern History* 11 (1), 2024, p. 1-26, DOI 10,1515/janeh-2023-0014 De Gruyterhttps://doi.org/10.1515/janeh-2023-0014
  6. Mathieu Ossendrijver, « The exaltations of Greco-Roman astrology and their relation to Babylonian Normal Star positions », *Journal for the History of Astronomy*, 2025, DOI 10,1177/00218286251353245 Sagehttps://doi.org/10.1177/00218286251353245
  7. John M. Steele, « Astronomy and culture in Late Babylonian Uruk », *Proceedings of the International Astronomical Union* 7 (S278), 2011, p. 331-341, DOI 10,1017/S1743921311012774 Cambridge University Presshttps://doi.org/10.1017/S1743921311012774
  8. John M. Steele, « A 3405 : an unusual astronomical text from Uruk », *Archive for History of Exact Sciences* 55, 2000, p. 103-135 Springer
  9. Paul-Alain Beaulieu et Francesca Rochberg, « The Horoscope of Anu-bēlšunu », *Journal of Cuneiform Studies* 48, 1996, p. 89-94 Journal of Cuneiform Studies
  10. Abraham Sachs et Hermann Hunger, *Astronomical Diaries and Related Texts from Babylonia*, vol. I, Vienne, 1988 Österreichische Akademie der Wissenschaften
  11. Philippe Clancier, *Les bibliothèques en Babylonie dans la deuxième moitié du Ier millénaire av. J.-C.*, Alter Orient und Altes Testament 363, Münster, 2009, 493 p. Ugarit-Verlag

Sources en ligne

  1. « tablette », notice de collection AO 17649 Musée du Louvre, site des collectionshttps://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010142399
  2. « Le zodiaque, un héritage de l’astrologie mésopotamienne », par Cécile Michel, 17 janvier 2026 CNRS Le Journal, blog Brèves mésopotamienneshttps://lejournal.cnrs.fr/nos-blogs/breves-mesopotamiennes/le-zodiaque-un-heritage-de-lastrologie-mesopotamienne
  3. « Du présage à l’horoscope : précis d’astrologie mésopotamienne », par Laura Battini, 3 août 2018 Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, OpenEdition Hypothèseshttps://ane.hypotheses.org/2229
  4. « How far and how close is Babylonian horoscopy to us ? », par Alessia Pilloni, 8 octobre 2024 zodiacblog, Freie Universität Berlinhttps://blogs.fu-berlin.de/zodiacblog/2024/10/08/how-far-and-how-close-is-babylonian-horoscopy-to-us/
  5. « The Heavenly Writing : Divination, Horoscopy, and Astronomy in Mesopotamian Culture », compte rendu par Eleanor Robson Bryn Mawr Classical Review 2005,06,29https://bmcr.brynmawr.edu/2005/2005.06.29/
  6. « The Astrological Schemes Behind bīt niṣirtu and KI in the Babylonian Horoscopes » De Gruyter Brill, Journal of Ancient Near Eastern Historyhttps://www.degruyterbrill.com/document/doi/10.1515/janeh-2023-0014/html?lang=de
  7. « Babylonian Horoscopes » Penn Press, Transactions of the American Philosophical Societyhttps://www.pennpress.org/9780871698810/babylonian-horoscopes/
  8. « Studies in Babylonian lunar theory : part III. The introduction of the uniform zodiac » Springer, Archive for History of Exact Scienceshttps://link.springer.com/article/10.1007/s00407-010-0064-z
  9. « The exaltations of Greco-Roman astrology and their relation to Babylonian Normal Star positions » Sage Journals, Journal for the History of Astronomyhttps://journals.sagepub.com/doi/10.1177/00218286251353245
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