Atrahasis, le déluge avant la Bible : ce que disent les tablettes
Trois tablettes copiées à Sippar vers 1635 avant notre ère, une barque ronde décrite sur une tablette sans provenance, et un déluge que le sol ne date pas comme les textes.

Quatre cent douze lignes d’un côté, cent trente-huit de l’autre. Le poème sumérien de la descente d’Inanna aux Enfers et sa réécriture akkadienne, la descente d’Ishtar, racontent la même expédition : une déesse franchit sept portes, y laisse ses vêtements et ses pouvoirs, meurt, remonte. Presque tout l’écart de longueur se loge dans la seconde moitié, celle où le mari de la déesse paie sa place. C’est aussi la partie que l’argile a le plus mal conservée.
Le texte de référence est celui de l’Electronic Text Corpus of Sumerian Literature d’Oxford, mis en ligne en 2000 sous le numéro 1,4.1. Il compte 412 lignes et n’existe sur aucun objet. C’est un composite, monté à partir d’une cinquantaine de manuscrits paléo-babyloniens sortis pour l’essentiel de Nippur et d’Ur, tous partiels.
La pièce maîtresse est CBS 9800, grande tablette à quatre colonnes du musée de l’université de Pennsylvanie, complétée par un fragment resté à Istanbul, Ni 368. À eux deux, ils portent la première moitié du poème. Le morceau qui a débloqué la suite est arrivé plus tard et par une autre voie. En 1950, Samuel Noah Kramer publie dans le Journal of Cuneiform Studies une tablette de la collection babylonienne de Yale, YBC 4621, aujourd’hui YPM BC 018686 : 91 lignes en excellent état, dont une trentaine entièrement neuves, qui comblent une partie du trou entre les lignes 329 et 374. Cette tablette n’a pas de contexte de fouille. Elle a été achetée.
Le compte de 412 lignes vient de la thèse de William Sladek, soutenue à Johns Hopkins University en 1974, et il s’est imposé. Il n’est pas unanime : Dina Katz numérote jusqu’à 414. Deux lignes d’écart, c’est peu, et c’est le rappel que la longueur du poème reste une décision d’éditeur moderne.
En face, la version akkadienne repose sur des manuscrits assyriens du premier millénaire : une tablette de Ninive conservée au British Museum sous la cote K 162, et un manuscrit d’Assur, KAR 1, à Berlin. Pirjo Lapinkivi en a donné en 2010 la première édition critique complète. Cent trente-huit lignes, colophon compris.
Regardons l’équipement. Avant de partir, Inanna rassemble sept me, les pouvoirs qui fondent les fonctions du monde, et s’habille : turban de la steppe, perruque, petites perles de lapis au cou, perles jumelles sur la poitrine, robe pala de la royauté, fard nommé « qu’un homme vienne », pectoral nommé « viens, homme, viens », bague d’or, canne à mesurer et cordeau de lapis. La liste revient quatre fois dans le poème, presque à l’identique : au départ, dans la bouche du portier Neti qui la décrit à sa maîtresse, puis porte après porte à mesure qu’on la dépouille.
À chaque passage, un objet lui est retiré. Elle demande ce que cela signifie. On lui répond que les rites du monde d’en bas sont accomplis et qu’elle n’a pas à ouvrir la bouche contre eux. Au bout de la septième porte, elle est nue. Les sept Anuna qui siègent la regardent du regard de la mort. Son corps est accroché à un piquet.
Trois jours et trois nuits plus tard, sa sukkal Ninshubur exécute les consignes reçues : deuil public, tambour dans les sanctuaires, tournée des temples, supplication devant Enlil, puis devant Nanna. Les deux refusent. Enki agit. Il gratte la crasse sous ses ongles et en tire deux êtres, un kurgara et un galatura, deux mots qui désignent ailleurs des catégories de personnel cultuel. Ils franchissent la porte comme des mouches, reprennent mot pour mot les gémissements d’Éreshkigal jusqu’à ce qu’elle leur fasse prêter serment par le ciel et par la terre, refusent le fleuve et le champ qu’on leur offre, réclament le cadavre au piquet et l’aspergent de la plante et de l’eau de vie.
Le déshabillage a longtemps servi à établir une croyance : on entrerait nu aux Enfers. Dina Katz a montré en 1995 que le poème ne dit pas cela. Le portier invoque les me et les garza du monde d’en bas, mais l’archéologie funéraire du IIIᵉ millénaire dit l’inverse, à commencer par la sépulture de Pu-abi à Ur, où la défunte est habillée et parée. Le dépouillement démonte les pouvoirs d’Inanna un à un, sous couvert de règlement.
Pourquoi descend-elle ? Le poème ne le dit pas. Sa première ligne annonce seulement qu’elle a tourné son esprit du grand ciel vers le grand en-bas. La seule raison énoncée est celle qu’elle donne elle-même, devant la porte, au portier qui l’interroge : les funérailles de Gugalanna, l’époux de sa sœur. Rien ailleurs dans le texte ne la confirme, et Éreshkigal ne la reprend pas à son compte.
La réponse d’Enlil oriente autrement. Furieux, il rappelle que sa fille a convoité le grand ciel et le grand en-bas, et que les me des Enfers ne se convoitent pas, car qui les obtient y reste. Sous cette formulation, la descente ressemble à une tentative d’annexion qui échoue.
Le poème lui-même a grandi. Katz a soutenu en 1996 que la composition soude deux récits d’abord indépendants, la descente d’Inanna et la mort de Dumuzi, la seconde partie reprenant des éléments connus par ailleurs, notamment par le Rêve de Dumuzi. Noga Ayali-Darshan a repris en 2022 le passage charnière, les lignes 282 à 306, où la phrase disant qu’Inanna remontait des Enfers revient plusieurs fois : elle y reconnaît une phrase unique devenue, par reprises successives, un paragraphe d’une trentaine de lignes.
Le camp adverse ne se contente pas de nier le montage. Annette et Christian Zgoll ont rassemblé en 2020 les indices d’un ancrage cultuel ancien du motif, à Uruk d’abord, puis à Assur au premier millénaire, et relèvent des variantes où Inanna rapporte les me du monde d’en bas au lieu de les y emporter. Si elles tiennent, le poème condense une matière qui circulait bien avant lui.
La suite est célèbre. Les démons galla escortent Inanna et exigent un remplaçant. Ninshubur, puis Shara à Umma, puis Lulal à Bad-tibira se jettent à ses pieds dans la poussière, en habit sale : elle les épargne tous les trois. Sous le grand pommier de la plaine de Kulaba, Dumuzi est assis sur un trône, magnifiquement vêtu. Inanna le regarde du regard de la mort et le livre. Utu change ensuite les mains du berger en mains de serpent, il s’échappe, une mouche indique sa cachette. Puis viennent les lignes 404 à 410, celles où s’installe l’alternance : toi une moitié de l’année, ta sœur l’autre moitié.
Ces lignes-là sont en miettes. Dans le texte composite, le début du passage est perdu, plusieurs mots manquent, et la sœur n’y est pas nommée. Bendt Alster en a proposé en 1996 une reconstruction, à partir d’un fragment de Nippur (CBS 6894), de la tablette d’Ur UET 6/1 10 et de la tablette de Yale, et il en tire une conclusion inattendue : Inanna se repent et négocie elle-même le retour périodique de son mari.
La question de la résurrection s’était déjà rouverte, et refermée, plusieurs fois. Kramer a changé d’avis à trois reprises en trente ans : Dumuzi arraché à la mort avant 1950, dieu qui meurt seulement entre 1950 et 1965, mort et résurrection de nouveau à partir de 1966. Jonathan Z. Smith a tranché en 1987 dans l’Encyclopedia of Religion. La version akkadienne s’achève sur neuf lignes qui décrivent des gestes funéraires, laver le corps, l’oindre, le vêtir de rouge, faire jouer la flûte de lapis et pleurer les pleureuses ; Ishtar y traite Tammuz en cadavre. La ligne qu’on traduisait par le jour où Tammuz remonte repose sur un contresens, et certains tiennent ces vers pour une glose de scribe ajoutée après coup.
La version forte du camp adverse est celle de Tryggve Mettinger, en 2001 : Dumuzi était bien un dieu qui meurt et revient, avant toute influence chrétienne, et le motif a pu voyager jusqu’au Baal d’Ougarit. L’objection porte sur le vocabulaire. Passer six mois en bas et six mois en haut, comme Perséphone, s’appelle une alternance, et le poème sumérien répète l’inverse d’une victoire : personne ne remonte sans laisser quelqu’un à sa place.
Les derniers mots conservés du poème sumérien sont une louange. Elle ne s’adresse ni à Inanna ni à Dumuzi, mais à Éreshkigal.
En 1983, Kramer et la conteuse Diane Wolkstein publient Inanna, Queen of Heaven and Earth, présenté par son éditeur comme une remise en ordre des fragments du cycle en un ensemble unifié. C’est cette version, littéraire, qui a circulé le plus largement. Sa première ligne fait qu’Inanna ouvre son oreille vers le grand en-bas, là où l’édition d’Oxford écrit qu’elle y tourne son esprit. Les deux ont un appui : le sumérien geshtug désigne l’oreille et l’entendement. Le lecteur non spécialiste n’a aucun moyen de savoir qu’un arbitrage a eu lieu.
Deux ans plus tôt, Sylvia Brinton Perera avait fait du poème un modèle d’initiation féminine à usage clinique ; le sous-titre de son livre annonce le programme. Le lecteur francophone dispose de son côté, depuis 2019 et avec une révision en 2021, de la traduction annotée de Pascal Attinger, librement accessible en ligne.
Trois catalogues scolaires paléo-babyloniens listent la composition parmi d’autres œuvres : un catalogue de Nippur conservé à Philadelphie, un autre au Louvre, un troisième venu d’Ur. Aucun ne donne de titre. Les scribes classaient les textes par leur première ligne, et celle-ci se lit an gal-ta ki gal-she, du grand ciel vers le grand en-bas. Sur ce point, et sur ce point seul, tous les manuscrits sont d’accord.
Le dossier croise l’Eanna d’Uruk, sanctuaire de la déesse dont l’emblème, le mât de roseau, se lit sur le vase de Warka, et la description du monde d’en bas donnée par Bilgamesh, Enkidu et le monde infernal, autre poème sumérien du même corpus scolaire. Il rejoint aussi les tombes royales d’Ur, dont le mobilier funéraire sert d’argument dans le débat sur la nudité des morts.
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𒀭Trois tablettes copiées à Sippar vers 1635 avant notre ère, une barque ronde décrite sur une tablette sans provenance, et un déluge que le sol ne date pas comme les textes.
☥Sept tablettes retrouvées à Ninive racontent comment Marduk fend le corps de Tiamat pour bâtir le ciel et la terre. Récit d’une théologie politique.
ΩVers 1600 avant notre ère, le volcan de Santorin pulvérise une île entière. Une ville ensevelie, un débat de dates, et peut-être l’ombre de l’Atlantide.
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