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Le Caire, février 1914. Georges Bénédite, égyptologue attaché au département des Antiquités égyptiennes du Louvre, achète chez l’antiquaire Maurice Nahman un petit objet en deux morceaux : une lame de silex d’une finesse extrême et un manche d’ivoire couvert de figures sculptées. Le vendeur, qui n’avait pas compris que les deux pièces allaient ensemble, affirme que le manche vient du Gebel el-Arak, un plateau désertique de Haute-Égypte. Bénédite comprend vite qu’il tient un document rare. Sur ce manche égyptien vieux d’environ 5 300 ans, un personnage barbu coiffé à la mésopotamienne maîtrise deux lions. La Mésopotamie sur une lame égyptienne. Le problème occupe les chercheurs depuis plus d’un siècle.
Commençons par la faille du dossier, parce qu’elle conditionne tout le reste : le couteau du Gebel el-Arak ne provient pas d’une fouille. Il a été acheté sur le marché des antiquités, et la provenance annoncée repose sur la seule parole du vendeur. Aucun contexte archéologique, donc. Ni tombe, ni couche, ni mobilier associé. Bénédite publie l’objet en 1916 dans les Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, et la datation s’établit par comparaison stylistique : la fin de la période de Nagada II, autour de 3300 à 3200 av. J.-C., soit quelques générations avant l’unification de l’Égypte et la palette de Narmer. Le lieu de découverte, lui, reste une hypothèse. Le plateau du Gebel el-Arak, situé près de Nag Hammadi à une quarantaine de kilomètres au sud d’Abydos, n’a livré aucune trouvaille archéologique connue. Dans sa lettre à Charles Boreux, alors chef du département, Bénédite rapporte d’ailleurs que le marchand lui a présenté la lame comme provenant de fouilles récentes à Abydos. C’est vers Abydos que penche aujourd’hui la plupart des chercheurs, à l’époque où Amélineau, Petrie, Naville et Peet fouillaient la nécropole d’Umm el-Qaab.
L’objet mesure 25,5 cm de long. La lame est en silex beige, un chert finement grené, taillée selon la technique dite du « ripple flake », la retouche en écaille : des enlèvements parallèles, réguliers comme des vagues, obtenus par pression sur une face préalablement polie. Un travail de ce niveau n’a rien d’utilitaire. La spécialiste du prédynastique Béatrix Midant-Reynes a montré que la qualité et la somme de travail exigées par la lame dépassent ce qu’un couteau fonctionnel réclame ; l’objet est de prestige, cérémoniel, comme d’autres couteaux prédynastiques à manche décoré retrouvés à Abou Zeidan, près d’Edfou, ou ailleurs dans la vallée du Nil.
Le manche est sculpté dans une défense d’ivoire, taillé dans l’axe de la dent. La fiche du Louvre y voit une canine d’hippopotame ; des analyses plus récentes concluent plutôt à de l’ivoire d’éléphant, et le point reste discuté. Un bouton perforé permettait de suspendre l’objet par une lanière. Au bas du manche, Bénédite a signalé des traces de feuille d’or, aujourd’hui disparues, qui renforçaient l’assemblage avec la lame. Et c’est ce petit bloc d’ivoire, couvert de registres sculptés en bas relief sur ses deux faces, qui concentre toute l’affaire.
Sur la face du côté du bouton, un homme barbu se tient debout. Il porte une longue robe et un couvre-chef rond, et il empoigne deux lions dressés, un de chaque main. Ce motif du « maître des animaux », un personnage qui domine symétriquement deux fauves, appartient au répertoire de la Mésopotamie et de l’Élam voisin, pas à celui de l’Égypte. La robe, la coiffe et la barbe du personnage évoquent la figure dite du « roi-prêtre » d’Uruk, telle qu’on la voit sur les sceaux-cylindres et les statuettes de la fin du IVe millénaire en Basse Mésopotamie. Sous cette scène, des chiens au collier, des animaux sauvages, un chasseur : un bestiaire organisé en registres superposés, principe de composition que l’art pharaonique adoptera durablement.
La frontalité du personnage central intrigue aussi les commentateurs, alors que les conventions égyptiennes en formation privilégient le profil. Rien de tout cela n’est anecdotique. Quelqu’un, en Haute-Égypte, connaissait suffisamment l’imagerie urukéenne pour la reproduire avec justesse sur un support local. Dès 1919, Jean Capart et Bénédite discutaient déjà de ce « pseudo-Gilgamesh », signe que l’identification du personnage fait débat depuis le début.
L’autre face raconte un combat. En haut, des hommes s’affrontent au corps à corps, armés de massues et de bâtons ; certains ont le crâne rasé, d’autres portent une mèche latérale, ce qui a fait penser à l’affrontement de deux groupes distincts. En bas, deux rangées de bateaux, et des corps qui flottent entre les coques. Or ces bateaux ne sont pas du même type. Une rangée montre des embarcations à la silhouette basse, du modèle qu’on voit peint sur les céramiques de Nagada II. L’autre présente des navires à proue et poupe hautes, qui rappellent les bateaux figurés dans l’imagerie mésopotamienne de l’époque d’Uruk.
Faut-il y lire le récit d’une bataille réelle entre Égyptiens et envahisseurs venus de l’Est ? On a longtemps cru que oui. La scène a nourri, au début du XXe siècle, la théorie d’une « race dynastique » : des conquérants mésopotamiens auraient apporté en Égypte la royauté, l’écriture et l’art monumental. Cette théorie, formulée dans le sillage des travaux de Flinders Petrie, est aujourd’hui abandonnée. L’archéologie de la vallée du Nil montre une évolution locale continue, de Nagada I à la première dynastie, sans rupture de peuplement.
Reste à expliquer l’emprunt, car emprunt il y a. La recherche actuelle parle de contacts et de circulation de motifs plutôt que d’invasion. À la fin du IVe millénaire, la culture d’Uruk connaît une expansion commerciale, avec des comptoirs jusqu’en Syrie du Nord et en Anatolie ; c’est ce que les spécialistes appellent l’expansion urukéenne. Des objets et des images ont pu atteindre l’Égypte par le Levant, avec des sites comme Byblos et Maadi comme relais. Les traces de ce courant d’échanges sont bien identifiées en Égypte prédynastique : sceaux-cylindres importés ou imités qui apparaissent sans antécédent local vers Nagada II C-D, jarres à bec de type mésopotamien, façades à redans dans l’architecture funéraire, massues piriformes, animaux fantastiques à long cou entrelacé, les serpopards, qu’on retrouve sur la palette de Narmer, et jusqu’aux fauves affrontés peints dans la tombe 100 de Hiérakonpolis.
Le couteau du Gebel el-Arak s’inscrit dans cette vague, mais le débat continue sur la main qui l’a sculpté. Artisan égyptien copiant des modèles importés, sceaux ou étoffes ? Artisan étranger installé dans la vallée du Nil ? Le dossier documentaire est trop mince pour trancher, d’autant que l’absence de contexte de fouille interdit toute certitude sur le milieu qui a commandé l’objet. Ce qui paraît sûr, c’est que l’élite égyptienne de Nagada II a choisi ces images de pouvoir, le dompteur de lions, la victoire sur l’ennemi, pour dire quelque chose d’elle-même. Puis elle les a abandonnées presque toutes : l’art pharaonique naissant a effacé le maître des animaux de son répertoire, tout en gardant les registres, la hiérarchie des tailles et le goût du roi triomphant.
Le couteau est aujourd’hui exposé au musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes, aile Sully, sous le numéro d’inventaire E 11517. Le manche et la lame y sont présentés réunis, après la restauration menée par Léon André en 1933, puis celle d’Agnès Cascio et Juliette Lévy en 1997. La question qui accompagne l’objet depuis 1914 reste ouverte : de quelle tombe, exactement, sort-il ?
La palette de Narmer prolonge directement ce dossier, avec ses serpopards d’inspiration orientale mis au service d’un roi égyptien. On peut aussi rapprocher le couteau de la question plus large de l’expansion urukéenne au IVe millénaire, et des débuts de l’écriture, qui apparaissent presque simultanément à Uruk et à Abydos.
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