La route royale et les satrapies : administrer l’empire achéménide
Cent onze relais, quatre-vingt-dix jours, vingt satrapies : les comptes d’Hérodote tombent juste. Ce que les archives perses en laissent debout est une autre affaire.
Vingt-quatre mille cinq cent dix ans, trois mois et trois jours et demi. C’est le total que le prisme d’Oxford inscrit sous les vingt-trois premiers rois de Kish. La demi-journée est bien là, dans la même colonne que des règnes de neuf cents ans. Un scribe a additionné jusqu’à la fraction de journée des durées que personne n’a vécues. La liste royale sumérienne se comprend d’abord dans cet écart, entre une comptabilité tenue au jour près et ce qu’elle prétend compter.
L’objet tient dans les deux mains. Prisme d’argile de 20 sur 9 centimètres, quatre faces portant chacune deux colonnes de cunéiforme sumérien, entré à l’Ashmolean Museum par don de Herbert Weld-Blundell en 1923. Stephen Langdon l’a publié la même année dans le deuxième volume des Oxford Editions of Cuneiform Texts. Le musée le présente aujourd’hui sans détour, comme un exercice de communication politique ancienne.
Une vingtaine de manuscrits en conservent des portions, ordre de grandeur qui bouge à chaque publication nouvelle, et aucun ne coïncide exactement avec le prisme. Thorkild Jacobsen en a donné en 1939 l’édition qui sert encore de base, dans le onzième volume des Assyriological Studies de Chicago, aujourd’hui en libre accès sur le site de l’institut. Le texte s’arrête à Sin-magir, quatorzième roi d’Isin, onze ans de règne. C’est la dernière ligne du prisme, et c’est aussi ce qui permet de le dater : une copie ne mentionne pas un roi qui n’a pas encore régné.
Le premier vers pose le décor : lorsque la royauté fut descendue du ciel, elle fut à Eridu. Alulim y règne 28 800 ans, Alalgar 36 000. Puis Eridu tombe et la royauté est emportée à Bad-tibira, puis à Larak, à Sippar, à Shuruppak. Cinq villes, huit rois, 241 200 ans. Ensuite, une ligne sèche : le déluge balaya.
La royauté redescend du ciel et le mécanisme reprend, ville après ville, avec la même formule à chaque charnière. Le texte pose une règle et l’applique jusqu’au bout : une seule cité à la fois. Jean-Jacques Glassner propose pour cette raison de rebaptiser l’œuvre Chronique de la monarchie une. Piotr Michalowski en avait tiré dès 1983 une formule qui a fait carrière, l’histoire comme charte, un document qui fabrique de la légitimité au profit de ceux qui le recopient.
Les chiffres obéissent à une grammaire. Les Mésopotamiens comptaient par ner de 600 ans et par sar de 3 600. Reprenez les règnes d’avant le déluge : 28 800 fait huit sars, 43 200 en fait douze, 21 000 vaut trente-cinq ners, 18 600 en vaut trente et un. Aucun n’échappe au multiple de 600, et le total de 241 200 en vaut 402. Dwight Young a étendu l’analyse aux totaux dynastiques d’après le déluge, où il voit des carrés et des puissances. Le détail humain se loge ailleurs, dans les métiers que la liste attribue à ses souverains : Mamagal est batelier, Bazi corroyeur, Zizi foulon, Nanniya joaillier. À Kish, Kug-Bau la cabaretière « affermit les fondations » de la ville et règne cent ans. Le scribe n’a pas adapté sa formule au féminin : un roi, elle régna cent ans.
Cherchez Lagash dans la liste. Elle n’y est pas. La cité d’Ur-Nanshe, d’Eannatum et de Gudea, celle qui a livré la stèle des Vautours et des centaines d’inscriptions royales, ne reçoit jamais la royauté : pas une dynastie, pas une ligne. Larsa non plus, alors que le prisme en vient probablement. Un texte sumérien tardif, les Souverains de Lagash, édité par Edmond Sollberger en 1967, aligne une trentaine de gouvernants dans le style de la liste, durées invraisemblables comprises. Glassner le range parmi les pastiches.
L’absence tient à la règle elle-même. Si une seule ville peut détenir la royauté à la fois, tout ce qui prouve la simultanéité doit disparaître. Or la simultanéité est le régime normal de la Basse Mésopotamie du IIIᵉ millénaire : les dynasties que la liste met bout à bout ont, pour plusieurs d’entre elles, coexisté et se sont fait la guerre.
Une exception géographique éclaire le fonctionnement de l’œuvre. En 1987, les fouilles de Tell Leilan, en haute Mésopotamie, ont livré une recension de la liste, seul exemplaire connu hors de Babylonie. Claudine-Adrienne Vincente l’a publiée en 1995 : un peu plus de la moitié inférieure de la tablette subsiste, et ce fragment donne la liste complète des rois de Mari, lacunaire dans toutes les autres sources.
Un manuscrit déplace le problème. Piotr Steinkeller a publié en 2003 une tablette dont le colophon la date du règne de Shulgi, deuxième roi d’Ur III, près de trois siècles avant le prisme d’Oxford. Elle commence ainsi : la royauté descendit du ciel, elle fut à Kish, et Gushur y régna 2 160 ans. Pas de rois avant le déluge. Pas de déluge. Et pas de dynasties de Kish successivement interrompues, mais une file continue de rois de Kish, suivie de quelques autres villes, puis d’Akkad.
Steinkeller en tire une hypothèse de composition : le noyau du texte remonterait à l’époque d’Akkad, taillé pour faire des souverains de Sargon les héritiers directs de Kish. La section d’avant le déluge serait un ajout postérieur. Jacobsen le soutenait déjà en 1939 sur la distribution des manuscrits, Vincente l’a repris en 1995, et Jeremiah Peterson notait en 2008 que son absence dans l’unique manuscrit d’Ur III le confirme en partie.
Les copies ne s’accordent d’ailleurs pas sur ce préambule. Peterson a publié un éclat d’argile de 5,1 sur 4,3 centimètres conservé à Philadelphie, N 3514, qui donne deux rois à Shuruppak, 36 000 et 43 200 ans, soit 79 200 pour la ville. Le prisme d’Oxford n’en connaît qu’un, Ubar-Tutu, avec 18 600 ans. Et la tablette WB 62 commet une bévue de lecture : elle prend le nom de la ville de Shuruppak pour un nom de personne et en fait un fils d’Ubar-Tutu.
Ce que le dossier ne livre pas, c’est la couture. On tient d’un côté des listes de rois d’avant le déluge qui circulaient pour elles-mêmes, de l’autre une chronique de la royauté. Le moment et le motif de leur soudure restent hors d’atteinte : aucun manuscrit ne montre l’opération en cours.
La liste accorde 900 ans à En-men-barage-si de Kish, celui « qui fit plier le pays d’Elam ». C’est aussi le premier roi de Kish dont on possède des inscriptions contemporaines, comme le rappelle Douglas Frayne dans le volume des inscriptions royales présargoniques. Des fragments de vases en albâtre portent son nom, en écriture archaïque. Le sol répond donc, une fois, à un nom de la liste.
Il répond avec réserve. Gianni Marchesi et Nicolò Marchetti ont fait observer que les inscriptions au nom de Mebaragesi ne portent pas toutes le titre royal et qu’on ne peut pas garantir qu’elles désignent le même homme. Ce que l’archéologie livre, c’est un nom et un titre, pas une durée de règne, et sûrement pas neuf siècles. Deux autres textes, l’inscription du Tummal et le poème Gilgamesh et Aga, en font le père d’Aga, dernier roi de la première dynastie de Kish. Le personnage se tient au point de contact entre plusieurs traditions et un objet.
Son voisin immédiat dans la liste n’a pas cette chance. Gilgamesh, « seigneur de Kulaba », dont le père y est décrit comme un être fantomatique, règne 126 ans. Aucune inscription de son vivant ne le mentionne.
Faut-il pour autant la jeter ? Le camp qui la défend a des arguments datables. À partir d’Akkad, ses chiffres cessent d’être hors d’échelle : Sargon, « échanson d’Ur-Zababa », 56 ans ; Rimush, 9 ans ; Naram-Sîn, 56 ans ; Shar-kali-sharri, 25 ans. Walther Sallaberger et Ingo Schrakamp, dans le volume de chronologie du projet ARCANE, tiennent les données de la liste sur la dynastie d’Akkad pour des informations historiques sérieuses, à la différence de tout ce qui précède. Gianni Marchesi, qui a instruit à charge le dossier de la période présargonique, admet de son côté que le manuscrit d’Ur III conserve de la matière remontant à l’époque sargonique. Pour Ur III, la liste donne 18 ans à Ur-Namma ; pour Shulgi, le prisme porte 46 ans quand d’autres copies portent 48, écart de deux ans sur un règne d’un demi-siècle.
Le verdict est donc gradué. Pour le IIIᵉ millénaire ancien, la liste ne fournit rien qu’on puisse aligner sur une stratigraphie. Pour ses derniers siècles, elle redevient exploitable, parce que le compilateur travaillait alors sur des documents qu’il pouvait consulter.
Reste la ligne qui prétend tout tenir. Plusieurs manuscrits s’achèvent sur un récapitulatif général. L’un compte 134 rois et 28 876 ans dans onze villes. Un autre, copiant la même œuvre, en compte 139 et 3 443 ans. Sur la seule ligne où le texte fait ses comptes, deux scribes s’écartent d’un facteur huit.
Le dossier croise l’épopée de Gilgamesh, dont le héros figure dans la liste avec 126 ans de règne et une ascendance surnaturelle, et le récit babylonien du déluge d’Atrahasis, où Ubar-Tutu et Shuruppak reviennent sous un autre éclairage. Il rejoint aussi l’invention du cunéiforme dans le secteur de l’Eanna à Uruk, sans laquelle aucune de ces comptabilités n’aurait pu être tenue.
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Cent onze relais, quatre-vingt-dix jours, vingt satrapies : les comptes d’Hérodote tombent juste. Ce que les archives perses en laissent debout est une autre affaire.
✍Un garçon kurde au bout d’une corde, un estampage publié quatre ans trop tard, et une lettre privée où Rawlinson reconnaît devoir sa meilleure clé à un autre.
𒀭Cinquante centimètres de mosaïque sortis broyés d’une tombe pillée. Woolley y a d’abord vu une stèle, puis un étendard. Le British Museum le classe comme coffret ( ?).
☥Quatre cent douze lignes assemblées à partir d’une cinquantaine de tablettes, et un dénouement dont il ne reste presque rien. Ce que le poème dit, et ce qu’on lui a fait dire.
✍Deux notices de musée décrivent le même objet et ne s’accordent ni sur sa taille ni sur son contenu. Ce que trente ans de critique ont laissé debout de la théorie des jetons.
Un mètre d’albâtre, trois registres, et un personnage principal réduit au bas de son pagne. Ce que le vase d’Uruk montre, et ce que quatre-vingts ans de lecture y ont ajouté.
𒀭Trois tablettes copiées à Sippar vers 1635 avant notre ère, une barque ronde décrite sur une tablette sans provenance, et un déluge que le sol ne date pas comme les textes.