Le siège de Lachish en 701 av. J.-C., la guerre racontée par les vainqueurs
En 701 av. J.-C., Sennachérib prend Lachish et fait sculpter sa victoire sur douze mètres de pierre. L’archéologie a retrouvé la rampe d’assaut.

Hiver 1919. Harry Reginald Hall, conservateur au British Museum, fouille un petit tertre à six kilomètres à l’ouest des ruines d’Ur, dans le sud de l’Irak. Le monticule s’appelle Tell al-Ubaid. Sous les vestiges d’un temple sumérien, Hall ramasse des tessons d’une céramique inconnue, fine, peinte de motifs géométriques noirs sur fond verdâtre. Personne ne sait alors qu’il vient de donner son nom à la plus longue période de la préhistoire mésopotamienne. La culture d’Obeid, qui s’étire en gros de 6500 à 3800 avant notre ère, précède Sumer, le prépare, et pose déjà presque tout : le temple, le canal d’irrigation, le village devenu bourg.
Leonard Woolley reprend le chantier de Tell al-Ubaid en 1922-1923, dans le cadre de l’expédition conjointe du British Museum et du musée de l’université de Pennsylvanie, en marge de ses grandes campagnes d’Ur. Il confirme l’intuition de Hall : cette poterie peinte appartient à un horizon bien antérieur aux dynasties sumériennes connues par les textes. C’est Woolley qui applique le terme d’Obeid pour désigner toute la séquence préhistorique liée à cette céramique peinte.
Car c’est bien la céramique qui sert de fil conducteur. Faute d’écriture, absente avant la fin du IVe millénaire, la période reste muette. On la lit dans les objets. La typologie classique remonte à 1960, quand Joan Oates met au point une séquence céramique à partir de la stratigraphie d’Eridu. On distingue d’abord les phases Obeid 1 à 4, complétées plus tard par un « Obeid 0 » encore plus ancien, soit cinq phases en tout. Une chose frappe d’emblée : la durée. Près de trois millénaires sous une même étiquette. Aucune période historique de la Mésopotamie n’approche cette longévité.
La scène fondatrice de l’archéologie d’Obeid se joue à Eridu, à Tell Abu Shahrain, au sud-ouest d’Ur. Entre 1946 et 1949, sous l’égide de la Direction générale des antiquités de l’Irak, les Irakiens Fuad Safar et Mohammed Ali Mustafa, avec le Britannique Seton Lloyd, y descendent une tranchée profonde sous la ziggurat, cette tour à étages caractéristique des sanctuaires mésopotamiens. Ils traversent une longue série de niveaux superposés, dont on compte dix-sept temples successifs sur un total de dix-huit strates de construction. Tout en bas, une petite pièce d’environ deux mètres sur trois, en briques crues, avec une niche. Le plus ancien lieu de culte identifiable de Mésopotamie.
Et c’est là que l’affaire devient vertigineuse. Niveau après niveau, le petit sanctuaire grandit. Au niveau XI, il est rebâti en édifice monumental, et il atteint sa forme tripartite définitive au niveau VI. Le plan des temples sumériens du IIIe millénaire est déjà reconnaissable dans les niveaux d’Obeid. La tradition mésopotamienne tardive, celle de la Liste royale sumérienne, fera d’ailleurs d’Eridu la première ville où la royauté descendit du ciel. On se gardera d’y voir une mémoire directe de la préhistoire, mais la coïncidence a de quoi retenir. Autour du temple, les fouilleurs ont aussi sondé un cimetière estimé à environ un millier de tombes de la fin de la période, en caissons de briques crues orientés au sud-est. L’un des objets marquants du site est un modèle de bateau en terre cuite, muni d’un logement pour un mât et de trous pour les haubans et le gouvernail, comparable aux modèles retrouvés à Oueili et à Ubaid même.
D’où vient cette culture ? Longtemps, Eridu passait pour le point de départ. Puis les fouilles françaises de Tell el-Oueili, à 3,5 kilomètres au sud-est de Larsa, dirigées par Jean-Louis Huot entre 1976 et 1989, ont atteint des niveaux antérieurs à tout ce qu’on connaissait. Le site avait été repéré dès 1967 par André Parrot, alors en chantier à Larsa. C’est pour ces couches profondes qu’on a créé la phase « Obeid 0 », baptisée aussi phase Oueili, remontant vers 6500 avant notre ère. Les habitants d’Oueili cultivaient déjà l’orge dans une plaine alluviale où rien ne pousse sans irrigation, dans une région qui reçoit moins de 250 millimètres de pluie par an, ce qui suppose une maîtrise précoce des canaux. Ils bâtissaient des maisons soigneusement appareillées en briques crues, dont un format courant mesurait 60 sur 15 sur 6,5 centimètres.
Le dossier des origines reste pourtant ouvert. Deux lectures s’affrontent. Pour les uns, Obeid prolonge des cultures du nord et du centre de la Mésopotamie, comme Samarra, dont les techniques d’irrigation auraient migré vers le sud. Pour les autres, la basse Mésopotamie a pu abriter des occupations encore plus anciennes, aujourd’hui enfouies sous plusieurs mètres d’alluvions déposés par le Tigre et l’Euphrate, et la question ne sera tranchée que par de nouveaux carottages profonds. Le dossier documentaire est mince, et il faut le dire franchement : les premiers chapitres d’Obeid sont peut-être sous la nappe phréatique.
Au cours du VIe et du Ve millénaire, la poterie d’Obeid se met à apparaître très loin de ses foyers. On la retrouve sur des sites côtiers du golfe Persique, au Koweït, en Arabie saoudite orientale, jusque dans le Golfe central. Au site H3 d’As-Sabiyah, au Koweït, fouillé par une mission koweïto-britannique au début des années 2000, des plaques de bitume portant sur une face des empreintes de bottes de roseaux et sur l’autre des restes de balanes ont été interprétées comme le revêtement de bateaux en roseaux, associées à des tessons d’Obeid. Des embarcations en roseaux enduits naviguaient donc sur le Golfe dès cette époque, sans doute pour la pêche et l’échange. On a même trouvé à H3 un disque de céramique gravé qui semble représenter un bateau à mâts, souvent présenté comme le plus ancien indice connu de l’usage du mât et de la voile.
Vers le nord, le phénomène est tout aussi net. Des sites de haute Mésopotamie et d’Anatolie orientale, comme Değirmentepe sur l’Euphrate turc, adoptent la céramique, les sceaux et certains plans de maisons de type Obeid. On a longtemps parlé d'« expansion obeidienne », avec en arrière-plan l’image d’une colonisation venue du sud. La recherche récente, portée notamment par les travaux de Gil Stein et Rana Özbal, préfère parler d’émulation : des communautés locales qui empruntent un style et des pratiques parce qu’ils portent du prestige, sans déplacement massif de populations. Stein et Özbal décrivent d’ailleurs cette œcoumène née de la diffusion d’Obeid en l’opposant au colonialisme plus tardif de la période d’Uruk.
Reste la question qui fâche, celle que les assyriologues appellent depuis un siècle le « problème sumérien » : les porteurs de la culture d’Obeid parlaient-ils déjà le sumérien, cette langue sans parenté connue qui sera la première écrite au monde ? Sans textes, impossible de trancher directement. Les partisans de la continuité soulignent qu’aucune rupture archéologique nette ne sépare Obeid de la période d’Uruk, qui voit naître les premières villes et les premières tablettes : mêmes lieux de culte, mêmes terroirs, évolution graduelle de la céramique. Les sceptiques rappellent que la culture matérielle ne dit rien de la langue, et que certains noms de lieux, de fleuves et de métiers du sumérien ne semblent pas d’origine sumérienne, ce qui a nourri l’hypothèse d’un substrat linguistique antérieur, dit « proto-euphratéen ». Benno Landsberger l’a formulée dans un essai de 1944, mais la plupart des sumérologues aujourd’hui, comme Piotr Michalowski ou Gerd Steiner, en doutent fortement. Deux positions, aucun arbitre. La prudence commande de dire que Sumer sort d’Obeid sans qu’on sache qui parlait quoi.
Ce qui est sûr, c’est l’héritage matériel. La hiérarchie naissante des sites, avec de gros bourgs dominant des villages, la centralité du temple, l’irrigation à grande échelle, les sceaux servant à marquer la propriété : tout l’outillage institutionnel des premières cités est en germe dans ces trois millénaires sans écriture.
Un dernier objet, pour finir. Les sondages profonds d’Ur et d’Eridu ont livré d’étranges figurines féminines en terre cuite, minces, épaules incrustées de pastilles d’argile, tête allongée aux yeux étirés, souvent décrites comme « ophidiennes » ou de « type lézard » tant elles évoquent un reptile. Certaines allaitent un nourrisson au même visage étiré. Déesse, ancêtre, jouet rituel ? Personne ne sait. Elles gardent leur secret depuis six mille ans.
La suite directe de cette histoire se lit dans la période d’Uruk et la naissance de l’écriture cunéiforme, qui transforment les bourgs d’Obeid en cités pleines et entières. On peut aussi rapprocher ce dossier de celui des débuts de l’agriculture au Proche-Orient, ou des fouilles de Leonard Woolley au cimetière royal d’Ur, qui prolongent sur le même terrain l’aventure ouverte à Tell al-Ubaid.
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