Les sophistes : les professeurs que Platon détestait

Philosophie antiqueGrèce antique28 juillet 202614 sources vérifiées
Marie-Lan Nguyen · CC BY 2.5 (Wikimedia Commons)

Ouvrez un dictionnaire à l’entrée « sophisme ». Vous y lirez qu’il s’agit d’un raisonnement faux malgré une apparence de rigueur, d’un argument de mauvaise foi. Le mot vient d’un groupe de professeurs grecs du Vᵉ siècle avant notre ère, et cette définition est le produit d’une polémique menée contre eux par un homme qui les tenait pour des imposteurs. Elle a tenu vingt-quatre siècles.

Des professeurs qui faisaient payer

Le mot sophistès signifie d’abord expert, maître, celui qui sait. Rien de péjoratif. Il désigne, dans l’Athènes de Périclès, une poignée d’intellectuels itinérants venus de partout : Protagoras d’Abdère en Thrace, Gorgias de Léontinoi en Sicile, Hippias d’Élis, Prodicos de Céos. Presque aucun n’est athénien. Antiphon fait figure d’exception.

Ils enseignent l’art de raisonner et celui de parler, et ils le vendent. Le détail compte davantage qu’il n’y paraît. Dans une cité où la formation de la jeunesse relève des aînés et se transmet sans contrepartie, réclamer des honoraires pour instruire relève de la transgression. Callias, riche Athénien qui les hébergeait, y a laissé une partie de sa fortune, et la rumeur athénienne mettait volontiers les deux faits en rapport.

La demande, elle, existait. La démocratie athénienne se joue à l’assemblée et devant les tribunaux, où la parole décide. Un jeune aristocrate qui veut peser doit apprendre à convaincre. Les sophistes offrent exactement cela, et Gorgias résumait sa fonction par une comparaison avec son frère médecin : celui-ci savait diagnostiquer et prescrire, lui savait persuader le malade d’écouter le médecin.

Ce qu’il en reste : une dizaine de lignes

Le corpus est d’une maigreur redoutable. Pour Protagoras, le plus célèbre du groupe, on dispose d’une cinquantaine de fragments et de témoignages, dont les citations directes tiennent à peine en dix lignes.

Deux formules ont traversé les siècles. La première ouvre son traité intitulé La Vérité, cataloguée DK 80 B 1 dans le classement de Diels et Kranz : l’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont au sens où elles sont, de celles qui ne sont pas au sens où elles ne sont pas. Nous la lisons pour la première fois sous la plume de Platon, au début du Théétète, qui la discute aussitôt pour la démonter. La seconde ouvre un traité Sur les dieux, DK 80 B 4 : des dieux, Protagoras déclare ne savoir ni s’ils sont ni s’ils ne sont pas.

Gorgias n’a pas mieux survécu. Son Traité du non-être, DK 82 B 3, nous parvient par un résumé de Sextus Empiricus, écrit six siècles plus tard, et il enchaîne trois propositions : rien n’existe ; si quelque chose existait, on ne pourrait pas le connaître ; si on le connaissait, on ne pourrait pas le communiquer. Son Éloge d’Hélène, DK 82 B 11, nous est en revanche parvenu entier. Une exception rare. Antiphon en offre une autre, sous la forme d’un papyrus référencé DK 87 B 44, qui conserve plusieurs pages de texte continu.

L’accusation, dialogue par dialogue

Platon leur consacre une campagne. Le Protagoras, le Gorgias, l’Euthydème, le Sophiste, le Théétète : chaque dialogue met en scène un sophiste, lui prête une thèse, et la démonte. Dans l’Euthydème, deux personnages caricaturaux enchaînent les raisonnements grossiers pour embarrasser leurs interlocuteurs. Dans le Sophiste, l’accusation se resserre en une image : ce sont des faiseurs de prestiges, des montreurs de marionnettes.

Le reproche porte sur deux points. Le sophiste parle d’un art qu’il ne possède pas. Et il assigne au discours une fonction qui n’est pas la sienne : emporter l’adhésion au lieu de chercher le vrai. Le philosophe interroge en sachant qu’il ignore, le sophiste affirme en sachant qu’il ne sait pas.

Or la frontière n’était pas visible depuis Athènes. En 423, Aristophane fait paraître Les Nuées, où le personnage de Socrate tient une école payante et enseigne à faire triompher la cause la plus faible. Vingt-quatre ans plus tard, dans l’Apologie de Socrate, Platon fait dire à son maître, devant ses juges, que cette image de comédie pèse contre lui plus lourdement que ses accusateurs, et il lui fait démentir explicitement qu’il ait jamais enseigné contre paiement. Le démenti dit assez que la confusion était courante.

Presque tout vient de leurs adversaires

C’est là que le dossier devient délicat pour l’historien. Les fragments sont rares, et les témoignages qui les transmettent viennent pour l’essentiel de contradicteurs. Quand Platon prête une position à Protagoras, il construit un personnage théorique dont il a besoin pour sa démonstration, et rien ne garantit que ce personnage coïncide avec l’Abdéritain historique.

La tradition biographique pose le même problème. On répète que les livres de Protagoras auraient été brûlés à Athènes et qu’il aurait été poursuivi pour impiété. Les sources qui rapportent l’épisode sont tardives, et les spécialistes qui ont réexaminé le fragment Sur les dieux traitent cette persécution comme une tradition à instruire, non comme un fait acquis.

Reste ce que les fragments établissent malgré tout : une pensée qui déplace le centre de gravité de la spéculation. Avant eux, on cherchait le principe du monde. Avec eux, l’objet devient l’homme, sa langue, ses lois, ses croyances.

Une réhabilitation qui a ses propres angles morts

Le mouvement inverse s’est enclenché au XXᵉ siècle. En 1988, Jacqueline de Romilly publie Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès et leur restitue une place dans la formation de la culture occidentale : l’art de raisonner, la réflexion sur le langage, l’ouverture de la libre pensée. Barbara Cassin va plus loin en 1995 avec L’Effet sophistique, qui fait de la sophistique une autre manière de philosopher plutôt qu’un échec de la philosophie.

Cette réhabilitation a ses critiques, et ils méritent d’être entendus. Marie-Pierre Noël a montré que les lectures modernes des sophistes disent beaucoup de la modernité qui les produit : relativisme, pragmatisme, méfiance envers les vérités universelles. Nous avons trouvé chez eux ce que notre époque cherchait. Le renversement complet du verdict platonicien serait, à sa manière, un second contresens.

Le mot « sophisme », lui, est resté dans le dictionnaire. Vingt-quatre siècles après le procès, c’est probablement la victoire polémique la plus durable de l’histoire de la philosophie.

Pour aller plus loin

Ce dossier croise le procès de Socrate en 399 et les accusations d’impiété dans l’Athènes classique, la naissance de la rhétorique comme discipline enseignée, et la question du relativisme, que Platon poursuit dans le Théétète bien au-delà du cas de Protagoras.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Protagoras, La Vérité, incipit (« l’homme est la mesure de toutes choses »), DK 80 B 1 transmis par Platon, Théétète, 152a
  2. Protagoras, Sur les dieux (Peri theôn), incipit, DK 80 B 4 (= 31 D 10 Laks-Most) tradition indirecte
  3. Gorgias, Traité du non-être, DK 82 B 3 résumé par Sextus Empiricus, Contre les savants, VII, 65-87
  4. Gorgias, Éloge d’Hélène, DK 82 B 11 texte conservé
  5. Antiphon, fragments sur papyrus, DK 87 B 44 plusieurs pages de texte continu
  6. Platon, Protagoras, Gorgias, Euthydème, Le Sophiste, Théétète et Apologie de Socrate Corpus platonicien
  7. Aristophane, Les Nuées, 423 av. J.-C. Comédie attique

Bibliographie

  1. Jacqueline de Romilly, Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès, Éditions de Fallois, 1988, 334 p. Éditions de Fallois
  2. Barbara Cassin, L’Effet sophistique, 1995 Gallimard
  3. Marie-Pierre Noël, « De la sophistique à la néosophistique : sur quelques « lectures » modernes des sophistes », Cahiers de la Villa Kérylos 13, 2002, p. 43-53 Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
  4. Jean-François Pradeau, « Les sophistes », dans Lire les présocratiques, Presses universitaires de France, 2012 PUF
  5. Gilbert Romeyer-Dherbey, Les Sophistes, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1985 PUF
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