Socrate n’a rien écrit : le problème des sources sur sa pensée
Socrate n’a laissé aucune ligne. Platon, Xénophon, Aristophane : trois témoins, trois Socrate différents. Enquête sur la question socratique.

Vers 420 avant notre ère, dans la cité d’Abdère, sur la côte de Thrace, un homme écrit que le monde entier, les pierres, l’eau, l’âme même, se réduit à deux choses : des corpuscules insécables et du vide. Il les appelle atomos, littéralement « ce qui ne peut être coupé ». Cet homme s’appelle Démocrite. De son œuvre immense, plus de soixante titres regroupés par Thrasylle en treize tétralogies, il ne reste que des fragments cités par d’autres. Et pourtant, ce naufrage textuel n’a pas suffi à faire disparaître l’idée.
Abdère avait mauvaise réputation. Dans la littérature grecque, l'« Abdéritain » est le sot de service, un peu comme d’autres provinces ont servi de cible aux plaisanteries d’autres époques. Ironie de la géographie : cette cité a produit deux des penseurs les plus audacieux du Ve siècle, Protagoras le sophiste et Démocrite.
Diogène Laërce, qui consacre à Démocrite une longue notice au livre IX de ses Vies et doctrines des philosophes illustres (IX, 34 et suivants), rapporte qu’il serait né vers la 80e olympiade, soit autour de 460 avant notre ère. La date reste discutée : Diogène lui-même signale une autre tradition, celle de Thrasylle, qui le fait naître à la 77e olympiade, un an avant Socrate. On lui prête des voyages en Égypte, en Perse, peut-être jusqu’en Inde. Le dossier documentaire est mince sur ce point, et une partie de ces récits relève probablement de la légende biographique, ce genre ancien qui aimait donner aux sages un parcours initiatique en Orient. Ce qui est mieux établi : Démocrite se présente lui-même, dans un fragment conservé, comme un homme qui a beaucoup voyagé et beaucoup vu.
Un détail compte. Démocrite reprend et développe la pensée de son maître Leucippe, figure si évanescente qu’Épicure, un siècle plus tard, niait carrément son existence. La recherche moderne le tient généralement pour réel, mais la part respective des deux hommes dans la doctrine atomiste reste impossible à démêler. Par commodité, l’Antiquité a tout mis sous le nom de Démocrite.
L’idée de départ répond à un problème posé par Parménide d’Élée : si l’être est un, plein, immobile, comment expliquer le changement, le mouvement, la pluralité des choses que nos yeux constatent chaque jour ? La réponse atomiste est d’une élégance brutale. Il existe une infinité de corps minuscules, pleins, éternels, insécables, qui se déplacent dans le vide. Le vide, ce non-être que Parménide déclarait impensable, Démocrite l’admet comme condition du mouvement. Les atomes diffèrent par la forme, l’ordre et la position. En s’agrégeant, ils composent les choses ; en se séparant, ils les défont. Naissance et mort ne sont que des recombinaisons.
Aristote, qui combat cette doctrine mais la prend très au sérieux, en donne un exposé précis au premier livre de la Métaphysique (985b) et dans le traité De la génération et de la corruption. Il illustre les trois différences atomiques par les lettres de l’alphabet : A diffère de N par la forme, AN de NA par l’ordre, Z de N par la position. La comparaison est parlante, et elle vient peut-être des atomistes eux-mêmes : le monde comme un texte écrit avec un alphabet de particules.
Tout, dans ce système, obéit à la nécessité. Pas de dieux organisateurs, pas de finalité. Les mondes, car il y en a une infinité, naissent de tourbillons d’atomes et périssent de même. L’âme elle-même est faite d’atomes, sphériques et mobiles comme ceux du feu, et se disperse à la mort. Peu de doctrines antiques sont allées aussi loin dans le matérialisme, ce qui explique en partie l’hostilité durable qu’elle a rencontrée.
Le fragment le plus célèbre de Démocrite nous est transmis par Sextus Empiricus, dans son Contre les mathématiciens (VII, 135). Il est classé sous la référence DK 68 B9 dans le recueil Die Fragmente der Vorsokratiker de Diels et Kranz, l’édition de référence des présocratiques. Le passage figure au livre VII, paragraphe 135 du Contre les mathématiciens. Le texte dit ceci : « Par convention le doux, par convention l’amer, par convention le chaud, par convention le froid, par convention la couleur ; en réalité, les atomes et le vide. »
La portée de ces quelques mots est considérable. Les qualités sensibles, saveur, température, couleur, n’existent pas dans les choses mêmes : elles naissent de la rencontre entre des configurations d’atomes et nos organes. Une théorie de la perception en découle, que Théophraste détaille dans son traité Des sens : les saveurs, par exemple, dépendent de la forme des atomes, pointus pour l’acide, ronds et lisses pour le doux.
Mais Démocrite voit la difficulté que sa propre thèse soulève. Si les sens ne livrent qu’une connaissance « bâtarde », d’où vient la connaissance « légitime » des atomes, sinon des sens eux-mêmes ? Sextus conserve un fragment saisissant (DK 68 B125) où les sens répliquent à l’intellect : « Malheureux intellect, c’est de nous que tu tiens tes preuves, et tu veux nous renverser ? Notre chute sera ta ruine. » Un philosophe qui met en scène l’objection la plus forte contre lui-même. Le geste est rare.
La tradition a fait de Démocrite le « philosophe qui rit », par opposition à Héraclite qui pleure. Le motif, popularisé notamment par Sénèque (De la tranquillité de l’âme, XV) et par Juvénal dans sa dixième satire, a inspiré des siècles de peinture, jusqu’aux toiles jumelles de Rubens conservées au Museo Nacional de Escultura de Valladolid.
Derrière l’image, une éthique réelle. Une grande partie des fragments conservés relève de la morale, et leur mot central est euthymia, la « bonne humeur de l’âme », un état d’équilibre obtenu par la mesure dans les plaisirs et la juste évaluation de ce qui dépend de nous. Diogène Laërce (IX, 45) en fait le but de la vie selon Démocrite. On a parfois douté de l’authenticité de ce corpus éthique, transmis en partie sous le nom d’un obscur « Démocratès » ; le débat n’est pas clos, mais la plupart des spécialistes y reconnaissent au moins un noyau démocritéen. Épicure, qui doit tant à la physique d’Abdère, prolongera cette recherche de la tranquillité sous le nom d’ataraxie.
Alors, Démocrite a-t-il inventé l’atome de la physique moderne ? La question divise, et il faut la poser honnêtement. Quand John Dalton élabore sa théorie atomique au début du XIXe siècle, il connaît la tradition antique, transmise surtout par le grand poème de Lucrèce, De la nature des choses, redécouvert en 1417 par Poggio Bracciolini dans un monastère allemand. La filiation du mot et de l’idée générale est réelle.
Mais les historiens des sciences insistent sur les différences. L’atome de Démocrite est une déduction philosophique, sans expérience ni mesure ; il est absolument insécable, alors que l’atome moderne se divise en particules ; il n’existe que par ses propriétés géométriques, sans masse ni charge. Et c’est là que l’affaire se complique : parler d'« anticipation » risque de projeter la science actuelle sur un raisonnement qui répondait à d’autres questions, celles de Parménide, pas celles du laboratoire. Le mérite de Démocrite est ailleurs, et il est immense : avoir montré qu’on peut expliquer le visible par de l’invisible régi par des lois, sans intention divine. Un cadre de pensée, plus qu’une découverte.
Reste une absence qui dit beaucoup. Platon, contemporain plus jeune de Démocrite, ne le cite jamais, pas une seule fois dans toute son œuvre. Diogène Laërce (IX, 40) rapporte même, sur la foi d’Aristoxène, que Platon aurait voulu brûler tous ses livres. Anecdote invérifiable, mais qui mesure ce que cette physique sans dieux avait de scandaleux. Les livres ont brûlé autrement, par simple incurie des siècles. Il nous reste environ trois cents fragments, et un mot, atomos, que les physiciens du XXe siècle ont fini par fendre.
On prolongera cette lecture avec les articles consacrés à Parménide et à l’école d’Élée, dont l’atomisme est la réponse directe, à Épicure et au jardin athénien qui a recueilli l’héritage démocritéen, et à Lucrèce, dont le poème latin a sauvé la doctrine pour les Modernes.
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Socrate n’a laissé aucune ligne. Platon, Xénophon, Aristophane : trois témoins, trois Socrate différents. Enquête sur la question socratique.
Derrière le théorème appris à l’école, un maître sans écrits, une communauté aux règles étranges et un interdit alimentaire qui intrigue encore les historiens.