Aristote au Lycée : classer le monde entier, projet ou légende ?

Carole Raddato from FRANKFURT, Germany / Wikimedia Commons

En 2022, deux chercheurs ont soumis Aristote à un test de cladistique. Michel Laurin et Marcel Humar ont codé 147 taxons pour 161 caractères tirés de l’Histoire des animaux, puis mesuré l’arbre obtenu contre un million d’arbres tirés au hasard. Le signal est là : beaucoup des caractères qu’Aristote retient se révèlent systématiquement pertinents. Vingt-trois siècles après le Lycée, on vérifie encore s’il a classé quelque chose.

Cinq cent huit noms d’animaux, et pas un seul rang

Arnaud Zucker a relevé dans l’Histoire des animaux 508 noms d’animaux. La grande partition du traité oppose les enaima, les animaux qui ont du sang, aux anaima, ceux qui n’en ont pas, ce qui recouvre à peu près nos vertébrés et nos invertébrés. À l’intérieur, Aristote nomme des groupes que la zoologie a gardés : les selachē, nos sélaciens, et les dithyra, les bivalves de Linné, semblent porter chez lui leur première dénomination connue.

Ce qui manque, dans ce dispositif, ce sont les rangs. La nomenclature aristotélicienne ne comporte pas de catégories absolues, du type genre et espèce à la manière linnéenne : Laurin et Humar l’établissent en 2022, et l’argument était déjà celui de David Balme en 1962, dans un article du Classical Quarterly qui montrait que genos et eidos fonctionnent de façon relative, le même groupe pouvant être genre dans un contexte et espèce dans un autre. Un tableau à étages fixes, avec ses embranchements et ses classes, ne se trouve nulle part dans le corpus. On projette dessus une architecture qui date du XVIIIᵉ siècle.

La lagune de Pyrrha, et un homard sur la table

Entre 347 et 345 environ, Aristote quitte Athènes après la mort de Platon, séjourne à Assos puis à Mytilène, sur l’île de Lesbos. Un nombre inhabituel de passages de son œuvre renvoient à un endroit précis : l’euripe de Pyrrha, ce bras de mer qui entre profondément dans l’île. C’est ce qui a conduit D’Arcy Wentworth Thompson, en 1913, à faire de ce lieu l’atelier de terrain d’Aristote, et Armand Marie Leroi à y retourner en 2014 pour son enquête sur la biologie aristotélicienne. L’identification de cet euripe avec le golfe de Kalloni a pourtant été contestée dans un travail récent de toponymie et d’ichtyologie, qui la juge erronée et propose un autre point de la côte.

La précision de certaines descriptions ne laisse guère de doute sur la présence d’un animal réel devant lui. Alexander Fürst von Lieven, Marcel Humar et Gerhard Scholtz ont repris en 2021 le passage de l’astakós, au livre IV de l’Histoire des animaux. L’identification est certaine : le homard européen, Homarus gammarus. Aristote décrit l’asymétrie des deux grandes pinces, note ailleurs que le côté de la grosse pince varie d’un individu à l’autre, et détaille la denture de la pince broyeuse jusqu’au compte des dents, quatre serrées en dessous, trois espacées au-dessus. On ne décrit pas cela de mémoire. Ses informateurs, pour le reste, sont ceux d’un homme qui vit près d’un port : pêcheurs, chasseurs, apiculteurs, éleveurs de chevaux.

Ce qu’Alexandre n’a pas financé

Pline l’Ancien raconte au livre VIII de l’Histoire naturelle qu’Alexandre, pris du désir de connaître la nature des animaux, ordonna à quelques milliers d’hommes dans toute l’Asie et la Grèce, chasseurs, oiseleurs, pêcheurs, gardiens de garennes, de troupeaux, de ruches, de viviers et de volières, d’obéir aux instructions d’Aristote. Athénée y ajoute une somme de huit cents talents. Conrad Gessner reprend l’histoire presque mot pour mot vers 1550 en tête de son propre Historia animalium, et Buffon s’en sert encore deux siècles plus tard contre Linné.

Brian Ogilvie a démonté l’affaire en 2018. Ses raisons sont matérielles. Les notices d’Aristote sur la faune du Proche-Orient sont maigres et de seconde main, ce qui cadre mal avec un réseau de collecte à l’échelle de l’empire. Alexandre menait une campagne de conquête rapide, sans administration ni délai pour expédier des spécimens vers Athènes. Et Pline projette en arrière une pratique qu’il connaît bien, celle de la quête d’animaux exotiques organisée par les jeux impériaux romains.

L’objection inverse conserve un appui. Aristote connaît remarquablement bien la faune de la Méditerranée orientale, et son entourage a bel et bien voyagé avec l’armée macédonienne : Callisthène, son neveu, accompagne Alexandre en Asie et y meurt. Que des informations soient remontées de l’expédition reste possible. Ce qui tombe, c’est le service de collecte à quelques milliers d’hommes.

Le procès en taxinomie, ouvert depuis 1982

Pierre Pellegrin publie en 1982, aux Belles Lettres, La Classification des animaux chez Aristote. Sa thèse est frontale : les divisions du corpus zoologique ont une fonction explicative, elles servent à rendre compte des organes et des fonctions, et non à remplir les cases d’un système. Découper les sanguins et les non-sanguins, séparer chez ces derniers les mollusques, les coquillages, les crustacés et les insectes, établir qu’aucun animal ne porte à la fois des dents saillantes et des cornes, tout cela relève d’une biologie causale. Arnaud Zucker replace en 2005 l’entreprise dans la longue durée grecque, d’Homère à Élien, et conclut dans le même sens : cette zoologie différencie les vivants sur un fond de continuité plus qu’elle ne les classe.

Le camp adverse a repris le dossier par les données. En 2008, Alexander Fürst von Lieven et Marcel Humar compilent une matrice de caractères tirée du traité et montrent, par analyse de parcimonie, qu’elle produit une hiérarchie correspondant à plusieurs groupes reconnus par Aristote. L’objection était sérieuse : des données aléatoires produisent parfois des arbres bien résolus. C’est précisément ce que Laurin et Humar vérifient en 2022 par le test du million d’arbres, et le signal résiste. Leur conclusion est mesurée, et c’est ce qui la rend forte : la taxinomie n’était probablement pas l’intérêt principal d’Aristote dans l’Histoire des animaux, mais elle en faisait sans doute partie à titre secondaire.

L’échelle des êtres, elle, ne lui appartient pas en propre. Arthur Lovejoy en a retracé la fabrication en 1936, en isolant trois principes, plénitude, continuité et gradation, qu’il fait remonter à Platon, à Aristote et aux néoplatoniciens. La chaîne unique allant du minéral à Dieu est un assemblage postérieur.

Cent cinquante-huit constitutions, une seule debout

Le catalogue des œuvres d’Aristote transmis par Diogène Laërce, au livre V, mentionne 158 constitutions de cités. Hésychios donne le même compte. Des commentateurs du VIᵉ siècle, Ammonios et Élias, montent à 250 ou 255, sans doute en y versant des imitateurs, et une tradition arabe avance 171. Le chiffre lui-même n’est donc pas stable.

Il en reste une. La Constitution des Athéniens a été copiée vers l’an 100 de notre ère au verso de quatre rouleaux de papyrus qui portaient au recto les comptes d’un domaine des environs d’Hermopolis, tenus en 78-79 par un certain Didymos fils d’Aspasios pour le compte d’Épimachos fils de Polydeukès. E. A. Wallis Budge acquiert les rouleaux en Égypte, dans des conditions dont la documentation reste discutée, et Frederic Kenyon en donne l’édition princeps en janvier 1891. Le texte est aujourd’hui à la British Library sous la cote Papyrus 131. La paternité aristotélicienne exacte se discute toujours.

Il reste aussi une pierre. À Delphes, un décret honore Aristote et Callisthène pour le catalogue général des vainqueurs aux jeux Pythiques, et prescrit aux trésoriers de consacrer une copie du tableau dans le sanctuaire. Publié dans les Fouilles de Delphes, il est le seul document gravé que l’on rattache aujourd’hui à un chantier de recherche du Lycée. Sa datation flotte encore d’une décennie selon les commentateurs. Et il reste enfin les neuf livres de Théophraste sur les plantes, environ six cents espèces décrites, que Suzanne Amigues a traduits en français en cinq volumes entre 1988 et 2006.

Une cave à Scepsis, une palestre sous un parking

Ce qui est arrivé aux livres est le grand récit du dossier, et il est fragile. Strabon raconte au livre XIII que Théophraste légua la bibliothèque à Nélée de Scepsis, dont les héritiers, gens sans intérêt pour la philosophie, enfouirent les rouleaux dans une sorte de tranchée pour les soustraire aux Attalides de Pergame. Humidité, vers. Apellicon de Téos rachète le lot très abîmé et fabrique une édition où il comble les lacunes au jugé. Plutarque redit la même chose dans sa Vie de Sylla. Athénée, ailleurs, affirme au contraire que Nélée vendit les livres d’Aristote à Ptolémée II pour Alexandrie. Les deux versions ne se laissent pas superposer, et la critique moderne considère l’ensemble comme un récit d’origine autant que comme une information.

Aristote, lui, dit franchement ce qu’il ignore. Au livre III de la Génération des animaux, après avoir passé en revue les hypothèses sur la reproduction des abeilles, il constate que les faits ne sont pas suffisamment saisis et pose que, s’ils venaient à l’être, il faudrait accorder plus de crédit à l’observation qu’aux raisonnements. La phrase a fait la réputation méthodologique du Lycée. Daryn Lehoux a rappelé en 2019 que la suite immédiate du texte explique cette reproduction singulière par le fait que les abeilles ont quelque chose de divin. Les deux énoncés se touchent.

Le lieu lui-même a mis longtemps à sortir. En 1996, une fouille de sauvetage menée rue Rigillis, à Athènes, sur un terrain vague destiné à un musée d’art moderne, met au jour sous la roche des fondations attribuées par la fouilleuse, Eutychia Lygouri-Tolia, à la palestre du gymnase du Lycée : une cour rectangulaire bordée de portiques, des salles régulières à l’est, au nord et à l’ouest. Le site a ouvert au public en juin 2014. Il n’a livré ni statue, ni inscription, ni rien qui nomme Apollon Lykeios ou les philosophes, et il n’est toujours pas publié intégralement. L’attribution repose sur la topographie et sur la stratigraphie, pas sur un texte gravé.

Reste une absence plus nette que les autres. Aristote renvoie constamment à des figures, réunies dans un recueil perdu, les Anatomai, auquel il expédie son lecteur à la fin du livre IV des Parties des animaux. Au livre III de l’Histoire des animaux, il décrit l’appareil génital masculin en énumérant les lettres portées sur le dessin : A pour le départ des conduits issus de l’aorte, KK pour les têtes, ΩΩ pour les conduits qui longent, BB pour ceux qui reviennent, Δ, E, ΨΨ. La légende est là, intacte, dans le texte. La planche, non.

Pour aller plus loin

Le dossier croise l’Académie de Platon, gymnase public elle aussi et sans statuts connus, où Aristote a passé vingt ans avant d’ouvrir son propre enseignement. Il rejoint l’histoire de la papyrologie, puisque la seule constitution conservée du corpus doit sa survie à un jeu de comptes agricoles réemployés en Égypte. Il touche enfin à l’épigraphie delphique, dont les décrets d’honneurs constituent la source la plus continue sur les relations entre le sanctuaire et les cités au IVᵉ siècle.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Aristote, *Histoire des animaux*, III, 1, 510a29-32 : description d’une figure anatomique par l’énumération de ses lettres de légende
  2. Aristote, *Parties des animaux*, IV, 8, 684b1-5 : renvoi explicite aux *Anatomai*, recueil de planches perdu
  3. Aristote, *Génération des animaux*, III, 10, 760b28-33 : la reproduction des abeilles et la primauté de l’observation
  4. Pline l’Ancien, *Histoire naturelle*, VIII, 44 : les milliers d’informateurs mis à la disposition d’Aristote par Alexandre
  5. *Constitution des Athéniens*, copie du début du IIᵉ siècle de notre ère au verso de quatre rouleaux, recto portant les comptes de Didymos fils d’Aspasios (78-79) British Library, Londres, Papyrus 131 (P. Lond. 131)
  6. Décret d’honneurs pour Aristote et Callisthène, auteurs du catalogue des vainqueurs aux jeux Pythiques, Delphes *Fouilles de Delphes* III, 1, n° 400
  7. Palestre attribuée au gymnase du Lycée, fondations et premières assises, fouille de sauvetage de 1996, rue Rigillis, Athènes IIIᵉ Éphorie des antiquités préhistoriques et classiques

Bibliographie

  1. Pierre Pellegrin, *La Classification des animaux chez Aristote. Statut de la biologie et unité de l’aristotélisme*, Paris, 1982, 220 p., « Collection d’études anciennes » Les Belles Lettres
  2. Arnaud Zucker, *Aristote et les classifications zoologiques*, Louvain-la-Neuve, Paris et Dudley (Mass.), 2005, 368 p. Peeters
  3. Arnaud Zucker, *Les classes zoologiques en Grèce ancienne. D’Homère (VIIIᵉ av. J.-C.) à Élien (IIIᵉ ap. J.-C.)*, Aix-en-Provence, 2005, 317 p. Publications de l’Université de Provence
  4. Michel Laurin et Marcel Humar, « Phylogenetic signal in characters from Aristotle’s *History of Animals* », *Comptes Rendus Palevol* 21 (1), 2022, p. 1-16, DOI 10,5852/cr-palevol2022v21a1 Muséum national d’Histoire naturelle
  5. David M. Balme, « *Genos* and *eidos* in Aristotle’s biology », *Classical Quarterly* 12, 1962, p. 81-98 Cambridge University Press
  6. Alexander Fürst von Lieven, Marcel Humar et Gerhard Scholtz, « Aristotle’s lobster : the image in the text », *Theory in Biosciences* 140 (1), 2021, p. 1-15, DOI 10,1007/s12064-020-00322-6 Springer
  7. Brian W. Ogilvie, « Visions of ancient natural history », dans Helen Anne Curry, Nicholas Jardine, James A. Secord et Emma C. Spary (dir.), *Worlds of Natural History*, Cambridge, 2018, p. 17-32, DOI 10,1017/9781108225229 002 Cambridge University Press
  8. Daryn Lehoux, « Why does Aristotle think bees are divine ? Proportion, triplicity and order in the natural world », *The British Journal for the History of Science*, mis en ligne le 30 avril 2019 Cambridge University Press
  9. Anne Jacquemin, Dominique Mulliez et Georges Rougemont, *Choix d’inscriptions de Delphes, traduites et commentées*, Études épigraphiques 5, Athènes, 2012, 568 p., n° 49 École française d’Athènes
  10. Théophraste, *Recherches sur les plantes*, texte établi et traduit par Suzanne Amigues, Paris, 5 tomes, 1988-2006 Les Belles Lettres
  11. Aristote, *Constitution d’Athènes*, texte établi et traduit par Georges Mathieu et Bernard Haussoullier Les Belles Lettres
  12. Arthur O. Lovejoy, *The Great Chain of Being. A Study of the History of an Idea*, William James Lectures de 1933, Cambridge (Mass.), 1936 Harvard University Press
  13. Armand Marie Leroi, *The Lagoon. How Aristotle Invented Science*, Londres, 2014 Bloomsbury

Sources en ligne

  1. « La classification des animaux d’Aristote » Centre de recherche en paléontologie de Paris, CNRS, Muséum national d’Histoire naturelle et Sorbonne Université
  2. « Visions of ancient natural history » Cambridge Core
  3. « Choix d’inscriptions de Delphes, traduites et commentées » Éditions de l’École française d’Athènes
  4. « The Textual Transmission of the Aristotelian Corpus » Stanford Encyclopedia of Philosophy
  5. « Lyceum, The » Internet Encyclopedia of Philosophy
  6. « Papyrus 131 » British Library, Archives and Manuscripts
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