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L’allégorie de la caverne : éduquer, c’est retourner l’âme entière

Le platonismeLes grands concepts expliquésPenser la cité13 août 202640 sources vérifiées
Rijksmuseum / Wikimedia Commons

Il y a un écho dans la caverne. Les porteurs qui longent le muret font entendre des sons, la paroi d’en face les renvoie, et les prisonniers rapportent la voix à l’ombre qui défile devant eux (515b). Il y a aussi des honneurs, des éloges et des prérogatives, décernés à celui qui repère le mieux les ombres, se rappelle leur ordre habituel et devine le plus sûrement laquelle viendra ensuite (516c-d). Ces deux détails disparaissent de presque tous les résumés. Ils décident pourtant de ce que l’image démontre.

Le montage, pièce par pièce

Le texte s’ouvre sur une consigne de méthode : compare notre nature, du point de vue de l’éducation, paideia, et de son absence, apaideusia, à une épreuve de ce genre (514a). Suit une seule phrase grecque qui installe le décor. Une habitation souterraine, une entrée ouverte à la lumière sur toute la longueur, des hommes entravés depuis l’enfance aux jambes et au cou, un feu qui brûle derrière eux, en hauteur et à distance. Entre le feu et les captifs, une route ; le long de la route, un muret, teichion, comparé aux cloisons que les thaumatopoioi placent devant eux pour montrer leurs prodiges par-dessus.

Le mot compte. Un thaumatopoios est un faiseur de merveilles : acrobate, avaleur d’épées, montreur de figures, la famille du mot est celle de thauma, l’étonnement. Les traductions françaises courantes le rendent par « montreurs de marionnettes », de Chambry à Leroux, ce qui ferme un terme que le grec laisse large. Jessica Lightfoot lit toute la scène comme un spectacle de prodiges, et note que Platon range ailleurs la thaumatopoiia parmi les artifices qui exploitent la faiblesse de notre vue, à côté de la peinture en trompe-l’œil (République, X, 602c-d), et qu’il classe le sophiste dans le genre des faiseurs de prodiges (Le Sophiste, 235a-b).

Ce qui projette les ombres n’a donc rien de naturel. Ce sont des objets fabriqués, des skeuè, des statues d’hommes et d’autres vivants taillés dans la pierre et le bois (514c-515a). Le morceau ne raconte rien de l’au-delà, contrairement aux mythes du dialogue : c’est une analogie, la troisième d’une série ouverte au livre VI par le soleil, puis par la ligne divisée. La République se compose dans les années 380-370, sans que la date se laisse fixer.

La clé que Socrate donne, et ce qu’il refuse de dire

En 517a-b, Socrate applique lui-même l’image à ce qui précède : la région qui apparaît par la vue correspond à l’habitation de la prison, la lumière du feu qui s’y trouve à la puissance du soleil, la montée et la contemplation des choses d’en haut à l’ascension de l’âme vers le lieu intelligible, noètos topos. Puis il ajoute une réserve que les manuels sautent : c’est là son espoir, et un dieu sait s’il se trouve être vrai.

Au sommet, l’idée du bien, aperçue la dernière et à grand-peine, mogis (517b-c). Or Platon ne dit jamais ce qu’elle est. Au livre VI, pressé par Glaucon de définir le bien, Socrate se récuse et propose à la place son rejeton, son intérêt, ekgonos, tokos (506e), c’est-à-dire l’analogie du soleil. Le seul écho de ce qu’il en aurait dit oralement vient d’Aristoxène, qui rapporte au deuxième livre des Éléments harmoniques le souvenir d’Aristote : l’auditoire de la conférence « Sur le bien » attendait des biens humains, richesse ou santé, et reçut de la géométrie, de l’astronomie et la thèse que le bien est un. Certains raillèrent. Ce qui commande toute l’ascension reste donc hors du texte, et l’unique témoignage extérieur est un récit de seconde main sur une séance ratée.

Un œil ne se tourne pas sans le corps entier

L’argument arrive en 518b-d, et il tient en peu de mots. Prémisse de départ : l’éducation n’est pas ce qu’en disent ceux qui font profession de mettre dans l’âme un savoir qui n’y est pas, comme on mettrait la vue dans des yeux aveugles. Deuxième prémisse : la puissance d’apprendre est déjà présente dans l’âme de chacun. Troisième : un œil ne peut se tourner de l’obscurité vers la lumière sans que le corps entier se retourne. Conclusion : l’organe du savoir doit être retourné avec l’âme entière, hors du devenir, jusqu’à pouvoir supporter ce qui est. Il existe donc un art de ce retournement, la periagôgè (518d), et cet art ne produit pas la vue, il l’oriente.

Reformulé : nos croyances ordinaires sont les ombres d’un montage que nous ne voyons pas ; comme aucun apport d’information ne corrige cela, l’organe étant intact et mal tourné, éduquer consiste à faire pivoter l’âme entière, ce qui se paie en douleur et se fait sous contrainte.

Le texte fournit lui-même la vérification. Deux paragraphes plus loin, Socrate décrit ceux qu’on appelle habiles et méchants : leur regard est perçant, et cette acuité se trouve enrôlée de force au service du mal, si bien que plus ils voient vite, plus le dommage est grand (519a). Les plaisirs de la table et l’avidité pendent à une telle âme comme des poids de plomb qui tirent le regard vers le bas (519a-b). Même organe, direction inverse. On revient alors aux prix décernés dans la caverne (516c-d) : le champion des ombres a de la mémoire, de la méthode et un vrai pouvoir de prédiction, et il ignore de quoi il prévoit la succession. Rien ne manque à sa compétence. Tout manque à son orientation.

Ce que les manuscrits n’ont pas fixé

Le moment de la délivrance est décrit à la voix passive : quelqu’un serait détaché et serait contraint de se lever, de tourner le cou, de marcher, de lever les yeux (515c). Le texte ne dit pas qui détache. Il ne le dit pas parce qu’il hésite : la petite conjonction ei est attestée par le Parisinus gr. 1807, du IXᵉ siècle, où elle a été ajoutée à l’encre de correction, et par le Vindobonensis suppl. gr. 39 ; le Marcianus gr. Z. 185, du XIIᵉ siècle, l’omet ; Jamblique cite le passage avec l’article à la place. Selon la place qu’on lui donne, l’adverbe phusei, « par nature », qualifie la libération elle-même ou le déroulement de la scène. Schleiermacher a corrigé l’ordre des mots ; l’éditeur oxonien Slings suit les manuscrits A et F, tout en jugeant phusei entièrement suspect.

Les conséquences ne sont pas philologiques seulement. A. S. Ferguson tenait que le sauvetage vient nécessairement du dehors et par la force, et qu’il figure une méthode d’éducation. Julia Annas juge le moment mystérieux et voit le prisonnier briser lui-même les liens de la conformité. Brennan McDavid a soutenu en 2025 que phusei désigne la cause : la nature exceptionnelle décrite en 519a et au livre VI, celle qui voit vite, naît un jour et les chaînes ne la retiennent pas. Aucun élément du texte ne permet à ce jour de trancher, et la tradition manuscrite est ici une partie du problème plutôt qu’un recours.

Redescendre, et y être contraint

La suite est une politique. Il revient aux fondateurs de contraindre les meilleures natures à l’étude suprême, puis de leur refuser ce qu’on leur accorde aujourd’hui : rester en haut (519c-d). Glaucon objecte aussitôt. Leur imposer une vie moindre quand une meilleure leur est offerte, c’est leur faire tort. Socrate ne conteste pas la description, il déplace la question : la loi ne se soucie pas qu’une classe s’en tire exceptionnellement bien, elle se soucie de la cité entière (519e). Vient ensuite l’argument de la dette. Ailleurs, les philosophes poussent d’eux-mêmes, ne doivent rien à leur cité et sont fondés à refuser de la servir ; ici, ils ont été élevés pour cela (520a-b). Et une promesse technique : une fois accoutumés à l’obscurité, ils verront mille fois mieux que les gens d’en bas, parce qu’ils savent de quoi chaque image est l’image (520c).

L’objection la plus dure vient d’Aristote, qui vise le dispositif entier au deuxième livre de la Politique : Socrate prive ses gardiens du bonheur tout en soutenant que le législateur doit rendre heureuse la cité entière ; or un tout ne peut être heureux si aucune de ses parties ne l’est, et si ce ne sont pas les gardiens, ce ne seront certainement pas les artisans (1264b15-24). Le dossier moderne n’est pas clos : Richard Kraut a relu en 1991 la question du retour, James Butler a montré en 2018 que la réponse de Socrate porte sur une autre question que celle posée par Glaucon. Reste ce que tout lecteur remarque. En 517a, Socrate demande si les prisonniers ne tueraient pas celui qui entreprend de les délivrer, s’ils pouvaient lui mettre la main dessus. Le procès de 399 vient à l’esprit. Le texte ne nomme personne.

Le curriculum, lui, chiffre la chose. Cinq ans de dialectique, puis il faut les faire redescendre dans cette caverne et les contraindre aux commandements militaires et aux charges (539e). Quinze ans. À cinquante ans, ceux qui ont tenu sont menés au terme (540a). L’accoutumance à l’obscurité que Socrate annonçait longue en 517a occupe la moitié d’une vie.

Un siècle de désaccord sur ce que projette le feu

En 1921 et 1922, A. S. Ferguson soutient que l’application traditionnelle de la caverne à la ligne divisée n’était pas voulue par Platon et qu’elle abîme les deux images. Il écrit encore en 1934 que ces analogies restent un reproche adressé aux études platoniciennes, faute d’accord sur leur sens. Le dossier s’est allongé sans se refermer : J. E. Raven en 1953, John Malcolm en 1962 puis en 1981, Julia Annas en 1981 y reviennent sans conclusion commune, et le désaccord porte sur l’exigence même d’apparier chaque élément de la caverne à un segment de la ligne. Sur l’identité des porteurs, la majorité des lectures désigne les hommes politiques et les législateurs, ou les poètes et les peintres ; James Wilberding a renversé le tableau en 2004, en plaçant ces gens-là parmi les prisonniers et en faisant des ombres le peuple. Nicholas Smith a consacré une étude aux quatre mots de 515a, « semblables à nous », pour savoir de qui Socrate parle.

L’usage le plus lourd de conséquences est venu d’ailleurs. Dans un cours du début des années 1930, puis dans Platons Lehre von der Wahrheit, rédigé en 1940 et publié en 1942, Heidegger lit l’allégorie comme le lieu d’une mutation : la vérité comme alètheia, dévoilement, y passe sous le joug de l’idea et devient orthotès, rectitude du regard. Il précise que cette doctrine n’est pas dite par Platon, qu’elle est le non-dit du texte. La lecture a fait fortune, y compris chez ses adversaires.

Elle a pourtant un post-scriptum. En 1964, dans « La fin de la philosophie et la tâche de la pensée », Heidegger écrit qu’alètheia a été originellement éprouvée seulement comme orthotès, et que l’affirmation d’une transformation essentielle de la vérité est par conséquent insoutenable. Beaucoup y ont lu une rétractation. Ce qu’il faudrait établir pour en juger est précis : si la lecture de l’allégorie tient encore une fois retirée l’affirmation d’une mutation de l’essence de la vérité. Cette lecture continue de circuler. La phrase de 1964 beaucoup moins.

Pour aller plus loin

Ce dossier suppose les deux analogies qui le précèdent au livre VI, celle du soleil et celle de la ligne divisée, dont la caverne reprend le vocabulaire sans s’y superposer exactement. Il croise le procès de Socrate pris comme problème philosophique plutôt que comme affaire judiciaire athénienne, et la théorie des Idées avec les objections qu’Aristote lui adresse.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Platon, *République*, VII, 514a-515b, pagination Stephanus description du dispositif, comparaison avec les *thaumatopoioi*, objets portés, écho de la prison ; texte grec, éd. S. R. Slings, *Platonis Respublica*, Oxford Classical Texts, 2003
  2. Platon, *République*, VII, 515c-516e délivrance et montée, honneurs décernés à qui prévoit le mieux la succession des ombres
  3. Platon, *République*, VII, 517a-d la clé donnée par Socrate, la réserve sur la vérité de l’image, les simulacres du juste
  4. Platon, *République*, VII, 518b-519b l’éducation comme *periagôgè* de l’âme entière, et l’homme habile dont le regard perçant sert le mal
  5. Platon, *République*, VII, 519c-521b contrainte de redescendre, argument de la dette, accoutumance à l’obscurité
  6. Platon, *République*, VII, 539e-540a retour dans la caverne, quinze ans de charges, seuil de cinquante ans
  7. Platon, *République*, VI, 505a-506e refus de définir le bien, proposition du « rejeton » (*ekgonos*, *tokos*) à sa place
  8. Platon, *République*, X, 602c-d *skiagraphia* et *thaumatopoiia* rangées parmi les artifices qui exploitent la faiblesse de la vue
  9. Platon, *Le Sophiste*, 235a-b le sophiste rangé dans le genre des *thaumatopoioi*
  10. Platon, *La République*, traduction inédite, introduction et notes de Georges Leroux, Paris, 2002, 801 p., GF n° 653 GF-Flammarion
  11. Platon, *La République*, traduction de Pierre Pachet, Paris, 1993, Folio essais n° 228 Gallimard
  12. Platon, *La République*, texte et traduction d’Émile Chambry, introduction d’Auguste Diès, Paris, 1932, Collection des universités de France Les Belles Lettres
  13. Homère, *Odyssée*, XI, 489-490 vers cités par Socrate en *République*, VII, 516d
  14. Aristote, *Politique*, II, 5, 1264b15-24 objection sur le bonheur des gardiens et de la cité entière
  15. Aristoxène de Tarente, *Éléments harmoniques*, II, p. 30, 20 - 31, 2 Meibom récit, d’après Aristote, de la conférence de Platon « Sur le bien »
  16. Manuscrits de la *République* pour la variante de 515c : Parisinus gr. 1807 (A), IXᵉ siècle, ajout à l’encre de correction ; Marcianus gr. Z. 185 (D), XIIᵉ siècle, qui omet la conjonction ; Vindobonensis suppl. gr. 39 (F), XIIIᵉ-XIVᵉ siècle
  17. Martin Heidegger, *Platons Lehre von der Wahrheit*, rédigé en 1940, publié en 1942, issu d’un cours du début des années 1930 Gesamtausgabe, tome 9
  18. Martin Heidegger, « Das Ende der Philosophie und die Aufgabe des Denkens », conférence de 1964, dans *Zur Sache des Denkens*, 1969 sur le caractère insoutenable de la thèse d’une transformation essentielle de la vérité

Bibliographie

  1. A. S. Ferguson, « Plato’s Simile of Light. Part I. The Similes of the Sun and the Line », *The Classical Quarterly* 15 (3-4), 1921, p. 131-152, DOI 10,1017/S0009838800000604 Cambridge University Press
  2. A. S. Ferguson, « Plato’s Simile of Light. Part II. The Allegory of the Cave », *The Classical Quarterly* 16 (1), 1922, p. 15-28, DOI 10,1017/S0009838800001956 Cambridge University Press
  3. J. E. Raven, « Sun, Divided Line, and Cave », *The Classical Quarterly* 3, 1953, p. 22-32 Cambridge University Press
  4. John Malcolm, « The Line and the Cave », *Phronesis* 7, 1962, p. 38-45 Brill
  5. John Malcolm, « The Cave Revisited », *The Classical Quarterly* 31 (1), 1981, p. 60-81 Cambridge University Press
  6. Julia Annas, *An Introduction to Plato’s Republic*, Oxford, 1981 – Clarendon Press ; traduction française, *Introduction à la République de Platon*, Paris, 1994 Presses universitaires de France
  7. Nicholas D. Smith, « How the Prisoners in Plato’s Cave Are « Like Us » », *Proceedings of the Boston Area Colloquium in Ancient Philosophy* 13, 1997, p. 187-204 Brill
  8. James Wilberding, « Prisoners and Puppeteers in the Cave », *Oxford Studies in Ancient Philosophy* 27, 2004, p. 117-139 Oxford University Press
  9. Richard Kraut, « Return to the Cave : Republic 519-521 », *Proceedings of the Boston Area Colloquium in Ancient Philosophy* 7, 1991, p. 43-62 Brill
  10. James Butler, « Glaucon’s Question Ignored : Republic 519a-521b », *Akropolis* 2, 2018, DOI 10,35296/jhs.v2i0,21 Akropolis
  11. Brennan McDavid, « Prison-Breaking from Plato’s Cave », *The Classical Quarterly* 75 (1), 2025, p. 141-152, DOI 10,1017/S0009838824000831 Cambridge University Press
  12. Jessica Lightfoot, *Wonder and the Marvellous from Homer to the Hellenistic World*, Cambridge, 2021, chapitre 7, p. 174-198, DOI 10,1017/9781009003551 007 Cambridge University Press
  13. D. Hall, « Interpreting Plato’s Cave as an Allegory of the Human Condition », *Apeiron* 14, 1980, p. 74-86 De Gruyter

Sources en ligne

  1. « Plato, Republic, Book 7, section 514a » Perseus Digital Library, Tufts University
  2. « PRISON-BREAKING FROM PLATO’S CAVE » The Classical Quarterly, Cambridge Core
  3. « Making Marvels : Thaumatopoiia and Thaumatourgia » Wonder and the Marvellous from Homer to the Hellenistic World, Cambridge Core
  4. « Plato’s Simile of Light (continued). Part II. The Allegory of the Cave » The Classical Quarterly, Cambridge Core
  5. « Plato’s Myths » Stanford Encyclopedia of Philosophy
  6. « Plato : The Republic » Internet Encyclopedia of Philosophy
  7. « Aristotle’s Criticism of Plato’s Republic » Bryn Mawr Classical Review
  8. « Georges LEROUX, Platon. La République » Persée, L’Antiquité classique
  9. « Platon, La République. Traduction, introduction et notes par Georges Leroux » Persée, Revue philosophique de Louvain