Deux mille quatre-vingt-cinq baguettes de laiton, selon l’estimation du fouilleur. Trois mille quatre cent trente-trois cauris dans le seul échantillon rapporté. Ni or, ni sel. C’est l’inventaire de la seule caravane transsaharienne médiévale que des archéologues aient jamais retrouvée, un tas de sable relevé en décembre 1964 dans l’est de la Mauritanie. Le laiton vient probablement du Maroc, les coquillages des Maldives. Les deux marchandises que la formule met face à face manquaient à l’appel.
Un tas de sable dans le Mreyyé
En mars 1962, Théodore Monod, alors directeur de l’Institut fondamental d’Afrique noire à Dakar, apprend au cours d’une tournée que des chasseurs d’antilopes ont vu des barres de métal et des coquillages dans le Mreyyé, une portion sans eau ni relief du Sahara mauritanien. Une première tentative échoue en janvier et février 1964. La seconde part en décembre. Dix jours de marche, et le guide Salek ould Guejmoul retrouve le point exact le 17.
Le monticule fait six à sept mètres de diamètre pour soixante à soixante-dix centimètres de haut, hérissé de baguettes tordues. Une tranchée d’un mètre de large ouverte dans sa partie sud dégage six paquets d’environ deux cents baguettes chacun. Monod interprète le dépôt comme une cache abandonnée par une caravane en difficulté, partie du Maroc en direction de la région de Tichitt et de Oualata. Il repart avec vingt-cinq baguettes, 3 945 kilogrammes de coquillages et des fragments de corde et de natte, conservés depuis à l’IFAN sous le numéro MAU 67-151.
Le lot a été redaté en 2017. Les deux mesures de Monod, faites sur les nattes, et les deux obtenues par Annalisa Christie et Anne Haour sur une corde et une fibre convergent : le XIᵉ ou le XIIᵉ siècle plutôt que le XIIIᵉ. Les irrégularités de la courbe d’étalonnage interdisent d’aller plus loin. Le laiton titre 20 % de zinc, un alliage jaune d’or, malléable, sans plomb, dont aucun atelier subsaharien connu ne produisait l’équivalent. Les cauris, comparés à trois lots maldiviens et à des ensembles est-africains, viennent bien de l’océan Indien occidental, et 94 % d’entre eux sont intacts : c’est en Afrique de l’Ouest qu’on les perçait, pas au départ.
Vingt-cinq jours de Sijilmâsa, une mosquée en sel
Le reste tient aux textes. Le meilleur est celui d’Ibn Battûta, parti de Sijilmâsa en 1352 (753 de l’hégire) avec une caravane de marchands. Vingt-cinq jours plus tard, il atteint Taghâza et n’en tire aucun plaisir : un bourg sans culture, sans arbre, où les maisons et la mosquée sont bâties en blocs de sel gemme et couvertes de peaux de chameau. On creuse le sable, on trouve le sel en tables épaisses superposées, comme équarries puis rangées sous terre. Un chameau en emporte deux. Personne n’y réside sauf les esclaves des Massûfa qui l’extraient, nourris de dattes venues du Dra’a et de Sijilmâsa, de viande de chameau et de mil monté du sud. La caravane y charge son eau avant dix jours de désert sans puits, et dépêche un messager vers Oualata pour qu’on vienne à sa rencontre avec des outres. La traversée entière prend deux mois.
Ibn Battûta note aussi que le sel sert de monnaie dans le Soudan. Le tarif douanier de Ghâna, rapporté par al-Bakrî en 1068, le confirme autrement : un dinar d’or par âne chargé de sel qui entre dans le pays, deux en cas de sortie, cinq mithqals par charge de cuivre, dix pour toute autre marchandise. Le sel est taxé dans les deux sens, et il n’est pas seul. Un mot sur la périodisation, une fois pour toutes : les repères employés ici sont ceux de l’ère islamique, et le découpage occidental du Moyen Âge n’a aucune pertinence au sud du Sahara. Il sert de commodité, il ne décrit rien.
Trois fragments de moule et des gouttes d’or
L’or vient de deux régions, le Bambouk entre Sénégal et Falémé, le Bouré sur le haut Niger. Aucun marchand du nord n’atteint les placers. Al-Bakrî rapporte que le roi de Ghâna se réserve les pépites et laisse à ses sujets la poudre, faute de quoi le métal deviendrait si abondant qu’il perdrait sa valeur. Le mot arabe qui désigne cet or, tibr, a été traduit par « poudre d’or » dans le recueil de référence publié en 1975 par Joseph Cuoq ; Jean Devisse a objecté dès 1980 que dans plusieurs passages il signifie plutôt or brut, non traité. Le terme central du dossier n’est pas stabilisé.
La preuve matérielle est ailleurs. Les fouilles conduites en 2005 par Sam Nixon à Essouk, l’ancienne Tadmekka, dans l’Adrar des Ifoghas, ont livré 6,5 mètres de stratigraphie continue. Dans l’horizon 6, daté par association vers 850-900, trois fragments de moule à monnaie portent des gouttes d’or microscopiques. Deux creusets du même atelier gardent la trace d’un procédé jusque-là inconnu : l’or fraîchement lavé était fondu avec des perles de verre broyées, qui piégeaient les impuretés. Le métal obtenu titre 98 %. Al-Bakrî écrit précisément que Tadmakka frappait des pièces d’or sans inscription, des dinars « chauves ». Des flans standardisés, donc, faits pour voyager et pour être refondus ou frappés à l’arrivée par les autorités du nord. Sijilmâsa, conquise par les Almoravides au milieu du XIᵉ siècle, détient pendant près d’un demi-siècle le monopole de la frappe des dinars d’or et devient le principal atelier monétaire du Maghreb.
Quatre cents baguettes de cuivre pour un mithqal
Reste la question de ce qui circulait au quotidien, et la réponse est en cuivre. En 1353, sur le chemin du retour, Ibn Battûta s’arrête à Takedda, dans l’actuel Niger. On y fond le minerai en barres longues d’un empan et demi. Les épaisses valent quatre cents pour un mithqal d’or, les fines six cents ou sept cents. Avec les fines on achète la viande et le bois de chauffage ; avec les épaisses, du sorgho, du beurre, du blé et des esclaves. Le cuivre repart de là vers le Bornou, à quarante jours de marche.
Cette monnaie a laissé des traces. Les fouilles de Koumbi Saleh ont livré, dispersés sur tout le tell central, des fils en alliage cuivreux épaissis aux deux bouts, d’une forme assez régulière pour que Laurence Garenne-Marot et Benoît Mille y voient une monnaie divisionnaire adossée au témoignage d’Ibn Battûta. Et les caravanes ne portaient pas que des marchandises. Entre 1939 et 1941, à Gao-Saney, sur le Niger, on a exhumé des stèles funéraires de marbre gravées en coufique andalou, commandées à un atelier d’Almería pour des membres de la famille royale locale : l’une date de 494 de l’hégire (1100), une autre de 503 (1110), et la reine Suwâ y est morte en 502 (1108). L’importation cesse au début du VIᵉ siècle de l’hégire, les pierres suivantes sont en schiste local. Du marbre andalou traversait donc deux mille kilomètres de désert pour couvrir des tombes.
Le troc muet, d’Hérodote à 1974
L’image la plus tenace du dossier est celle du troc silencieux : les marchands déposent leurs marchandises, se retirent, les producteurs d’or déposent leur contrepartie, personne ne se voit ni ne se parle. Le récit apparaît chez Hérodote, puis se recopie de géographie en géographie jusqu’au XIXᵉ siècle. Au XVᵉ, le Vénitien Alvise Cadamosto tranche : puisque tant de gens le rapportent, on peut le tenir pour vrai. En 1507, l’imprimeur Valentim Fernandes soupçonnait déjà un récit de couverture servi aux étrangers. Grierson lui consacre un livre entier en 1903. Paulo Fernando de Moraes Farias a montré en 1974 le trait qui les réunit tous : la scène se déroule toujours juste au-delà du point où le narrateur s’est arrêté, là où l’information devient de seconde main.
Même mécanique pour la conquête du Ghâna par les Almoravides en 1076, longtemps traitée comme le Hastings de l’Afrique de l’Ouest. David Conrad et Humphrey Fisher, en 1982 et 1983, n’ont trouvé de conquête univoque ni dans les sources arabes externes ni dans les traditions orales, qui parlent plutôt de sécheresse. Pekka Masonen et Fisher ont ensuite reconstitué, en 1996, la fabrication de l’événement par l’historiographie moderne.
Il serait malhonnête d’en tirer que tout est mythe. La démonstration de Conrad et Fisher n’a été possible que grâce aux corpus de sources publiés par Cuoq en 1975 et par Nehemia Levtzion et John Hopkins en 1981, et elle a suscité des répliques argumentées, dont celle de Sheryl Burkhalter en 1992. Surtout, l’économie décrite par ces textes est attestée par le sol : les moules d’Essouk, l’atelier monétaire de Sijilmâsa, le laiton du Mreyyé, le marbre d’Almería. Ce qui s’effondre est la scène de genre, pas l’économie qu’elle prétendait décrire.
Ce que le sable ne rend pas
Aucun registre de caravane médiévale n’a survécu. Il n’existe ni livre de comptes, ni manifeste de chargement, ni tarif complet : tout ce qu’on avance sur les volumes d’or exportés relève de l’estimation, et les chiffres qui circulent au kilo ou à la tonne ne reposent sur aucune mesure d’époque. Sur le taux d’échange entre le sel et l’or, les sources qui donnent des nombres n’en donnent pas pour cela : elles chiffrent des taxes en dinars par charge d’âne et des barres de cuivre par mithqal.
Koumbi Saleh, en Mauritanie, passe pour la capitale de Ghâna depuis qu’une chronique du XVIIᵉ siècle en a livré le nom, en 1913. Les fouilles y ont dégagé une grande ville musulmane de maisons en pierre et une mosquée de plus de quarante mètres de long, mais aucune inscription ne confirme l’identification, que plusieurs chercheurs contestent aujourd’hui. La ville du roi décrite par al-Bakrî, à quelques kilomètres de celle des marchands, n’a jamais été localisée.
Quant au Mreyyé, Monod avait recommandé qu’un véhicule aille récupérer le reste et noté qu’on ne retrouverait pas l’endroit sans l’un des hommes qui l’avaient vu. Vingt-cinq baguettes sur 2 085, quelques kilos de coquillages, des bouts de corde et de natte : c’est tout ce qui est sorti du désert. Le reste est toujours dans le sable, à un point que personne n’a su rejoindre depuis le 18 décembre 1964.
Pour aller plus loin
Ce dossier croise l’histoire de l’empire du Mâli, dont le pèlerinage de Mansa Moussa au Caire en 1324 a fixé pour des siècles l’image européenne d’une Afrique de l’or, image reprise sur l’Atlas catalan de 1375. Il rejoint aussi la conquête almoravide d’al-Andalus, qui unifie un axe de communication de Séville au Niger, et la question des manuscrits de Tombouctou, ville tardive sur ces routes et devenue leur symbole.
On répète que le sel s’échangeait contre l’or à poids égal. La formule est belle. Les textes anciens qui donnent des chiffres ne donnent pas celui-là. Pendant des siècles, des convois de chameaux ont relié les villes du Maghreb aux royaumes de savane situés au sud du Sahara. Ce qu’ils portaient se laisse enfin décrire, depuis qu’on a retrouvé l’un de ces convois sous le sable.
Un monticule au milieu de rien
Des chasseurs d’antilopes signalent un jour du métal et des coquillages perdus en plein désert mauritanien. Le naturaliste Théodore Monod échoue une première fois, puis atteint l’endroit en décembre 1964. Sous un bombement de sable, il dégage des paquets de baguettes de laiton serrées par des cordes.
Le chargement ne contient ni or ni sel. Le laiton est un alliage jaune que les ateliers de la région ne savaient pas fabriquer, et il venait donc du nord. Les coquillages sont des cauris, ces petits mollusques blancs qui servaient de monnaie. Presque tous appartiennent à une même espèce, celle qu’on ramassait dans un archipel de l’océan Indien. Ils sont arrivés entiers, et c’est en Afrique de l’Ouest qu’on les perçait pour les enfiler.
Monod a estimé le lot à deux mille quatre-vingt-cinq baguettes. Les mesures au radiocarbone situent le dépôt sans permettre de trancher entre deux siècles voisins. C’est à ce jour la seule caravane médiévale retrouvée dans le Sahara, et elle contredit la formule.
Le sel se taillait en plaques
Un voyageur venu de Tanger a décrit l’une des étapes de la route. Ibn Battûta part d’une ville-oasis du sud marocain en compagnie de négociants. Au bout de vingt-cinq jours de piste, il atteint un bourg qui vit uniquement du sel.
Le bourg s’appelle Taghâza. Les maisons et la mosquée y sont bâties en blocs de sel, avec des toits en peau de chameau. On creuse le sable et on trouve le sel en tables épaisses posées les unes sur les autres. Un chameau en emporte deux.
Personne n’habite là par choix. Les hommes qui extraient ces tables sont des esclaves, et tout ce qu’ils mangent arrive par caravane. Le sel, lui, n’était pas qu’une marchandise : dans les pays de savane, il servait aussi de monnaie.
La monnaie ordinaire était en cuivre
Sur le chemin du retour, le même voyageur s’arrête dans une ville minière du désert central. On y fond le minerai en barres courtes, les unes grosses, les autres fines. Les grosses valent quatre cents pour une pièce d’or.
Les fines servent à payer la viande ou le bois de chauffage. Les grosses achètent du grain, du beurre et des êtres humains. Les fouilles d’une ancienne capitale de savane ont livré des fils de cuivre de forme très régulière, épaissis aux deux bouts, que l’on tient pour de la petite monnaie.
L’or, lui, ne restait pas sur place. Une ville caravanière du nord du Mali le fondait en pastilles lisses, sans nom de souverain ni date. Ces pastilles partaient vers la Méditerranée, où les autorités les refondaient en pièces frappées.
Les caravanes ne portaient pas que des marchandises courantes. Sur le fleuve Niger, on a exhumé des pierres tombales de marbre gravées dans un atelier d’al-Andalus, commandées pour une famille royale locale. Ce marbre avait franchi le désert.
Ce qu’on ignore encore
Aucun livre de comptes de caravane n’a survécu. Les tonnages d’or que l’on cite couramment viennent d’estimations modernes et non de relevés faits à l’époque.
La capitale du royaume de Ghâna reste incertaine. Les fouilles menées sur le site auquel on l’attribue ont dégagé une grande ville marchande et sa mosquée, mais aucune inscription ne confirme l’identification. La ville où résidait le roi n’a jamais été localisée.
Le dépôt du désert, lui, n’a plus jamais été revu par un chercheur.
À Dakar, un institut de recherche conserve vingt-cinq baguettes de laiton, quelques kilos de coquillages et des bouts de corde. Le reste dort toujours dans le sable, à un endroit que personne n’a su retrouver.
L’article complet donne le tarif douanier prélevé sur chaque âne chargé de sel, le procédé qui purifiait l’or avec du verre broyé, et la dispute des spécialistes sur une conquête qui n’a peut-être jamais eu lieu.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Lot du Ma’den Ijafen : vingt-cinq baguettes de laiton, 3 945 kg de cauris, fragments de nattes et de cordes de fibre, prélevés les 17 et 18 décembre 1964 dans le Mreyyé (Mauritanie) Institut fondamental d’Afrique noire, Dakar, MAU 67-151 (ancien numéro MAU 71-71)
- Trois fragments de moule à monnaie d’or portant des gouttes d’or, et deux creusets d’affinage à verre broyé, horizon 6 du sondage d’Essouk-Tadmekka (Adrar des Ifoghas, Mali), fouille de 2005, contexte daté vers 850-900
- Ibn Battûta, *Rihla*, « Le voyage au Soudan » : départ de Sijilmâsa en 1352 (753 de l’hégire), étape de Taghâza et description de la mine de sel traduction C. Defrémery et B. R. Sanguinetti, *Voyages d’Ibn Batoutah*, t. IV, Paris, 1858, p. 376-449, et particulièrement p. 377-378
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Sources primaires (suite)
- Ibn Battûta, *Rihla*, même livre : séjour à Takedda en 1353, fonte du cuivre en barres d’un empan et demi et taux en mithqals même édition, t. IV
- Al-Bakrî, *Kitâb al-masâlik wa-l-mamâlik*, notice sur Ghâna rédigée en 1068 : tarif douanier sur le sel, le cuivre et les autres marchandises, et règle réservant les pépites au roi
- Al-Bakrî, même ouvrage, notice sur Tadmakka : circulation de pièces d’or sans inscription, dites « chauves »
- Stèles funéraires de marbre du cimetière royal de Gao-Saney (Mali), gravées en coufique andalou dans un atelier d’Almería, mises au jour entre 1939 et 1941 : stèle datée de 494 de l’hégire (1100), stèle datée de 503 (1110), épitaphe de la reine Suwâ morte en 502 (1108) corpus publié par P. F. de Moraes Farias, 2003
- Atlas catalan, vers 1375, six feuilles de parchemin peintes, figures de « Musse Melly » et de Sijilmâsa BnF, département des Manuscrits, Espagnol 30
- Fils en alliage à base de cuivre épaissis aux deux extrémités, dits « fils à double tête », recueillis sur le tell central de Koumbi Saleh (Mauritanie) au cours des campagnes de fouilles successives
Bibliographie
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- « Source : Ibn Baṭṭūṭa, Travels (Riḥlāt) » Teaching Medieval Slavery and Captivityhttps://medievalslavery.org/africa/source-ibn-ba%E1%B9%AD%E1%B9%ADu%E1%B9%ADa-travels-ri%E1%B8%A5lat/




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