Des pierres d’une grandeur merveilleuse, assemblées sans aucun mortier, une tour haute de plus de douze brasses, et au-dessus de la porte une inscription que des marchands musulmans n’ont pas su lire. Ainsi João de Barros décrit-il, au chapitre premier du livre X de sa première Décade d’Asie, imprimée à Lisbonne en 1552, une forteresse que les gens du pays appellent Symbaoe, à cent soixante-dix lieues à l’ouest de Sofala, entre le 20ᵉ et le 21ᵉ degré de latitude sud. Un noble nommé Symbacayo en a la garde et veille sur les femmes du roi, que Barros appelle Benomotapa. L’historien n’y est jamais allé. Il écrit d’après des marchands swahilis, selon toute apparence par l’intermédiaire de Vicente Pegado, capitaine portugais de Sofala, dont un rapport de 1531 emploie les mêmes images, et sa latitude est juste quand sa distance est plus de deux fois trop longue. Pour Jean Polet, Barros est le seul historien de son temps à parler du site.
Assises de granit
Pegado notait que, dans la langue du pays, Symbaoe voulait dire « cour ». Le site couvre 722 hectares selon la fiche de l’UNESCO, qui l’a inscrit en 1986 sur la liste du patrimoine mondial, et Shadreck Chirikure en retient 720. On y distingue trois ensembles, les ruines de la colline, le Grand Enclos au sud de celle-ci et les ruines de la vallée. Le Moyen Âge européen ne découpe rien ici. Les archéologues de l’Afrique australe comptent par périodes de l’âge du fer, numérotées de I à V, et appellent culture de Zimbabwe l’ensemble des sites qui partagent cette architecture, plus de deux cents selon Chirikure et Innocent Pikirayi, plus de cent cinquante selon Polet.
Le granit des collines voisines se fend le long de ses plans de fracture en blocs à peu près cubiques, que l’on peut empiler sans liant. Une synthèse de vulgarisation rapporte aussi qu’on chauffait la roche avant de la refroidir à l’eau pour la débiter, sans que les sources consultées ici en donnent une preuve archéologique. Sur la colline, les bâtisseurs ont intégré à leurs murs les boules de granit en place. Là où deux murs se rencontrent, ils s’appuient l’un contre l’autre par un joint vertical continu, sans s’imbriquer. Dans les plus beaux parements, les pierres sont taillées et dressées au point que les assises paraissent aussi régulières qu’un mur de briques moderne, et le mur extérieur du Grand Enclos penche légèrement vers l’intérieur. Ses mesures varient d’un auteur à l’autre, en partie parce que sa hauteur change le long de son tracé. Il court sur 250 mètres environ, 252 pour le Metropolitan Museum de New York. Il monte jusqu’à 9,6 mètres pour une moyenne de 7 selon le Zimbabwe Field Guide, 9,7 selon Mark Cartwright, 11 selon le Met, et son épaisseur atteint 5 à 6 mètres à la base pour 3 au sommet. Il renferme quelque 5 000 mètres cubes de pierre, l’équivalent des 182 000 pieds cubes qu’avançait NOVA en 2000, plus que toutes les autres ruines du site réunies. On parle de près d’un million de blocs, ordre de grandeur que rien ne permet d’affiner. Une frise de doubles chevrons le longe sur près de 80 mètres, vers 9 mètres du sol. À l’intérieur, la tour conique, pleine, monte à près de 10 mètres, plus haut que le mur à cet endroit, et Barros parlait de douze brasses, quelque 22 mètres.
Anthony Whitty lève en 1956 le premier plan exact du Grand Enclos et démonte avec Roger Summers un mur de style P pour en examiner le cœur. En 1961, Summers, Keith Robinson et Whitty publient le classement qui sert encore de cadre, avec un style P aux assises peu nettes, un style Q aux assises régulières et un style R grossier. Le tableau des périodes qui l’accompagne, tel que le reproduisent Chirikure et ses collègues, associe le premier à 1085-1450, le deuxième à 1450-1833 et le troisième à 1833-1900. Thomas Huffman et S. Woodborne ont trouvé en 2020 les styles P, P/Q et Q réunis dans une même période, entre 1285 et 1395 à dix ans près. Un style de mur ne donne donc pas sa date à lui seul.
Le cèdre de Mauch
Carl Mauch, géologue wurtembergeois parti chercher l’Ophir de la Bible, arrive près des ruines à la fin d’août 1871. Il est guidé par Adam Renders, un chasseur allemand installé dans la région depuis des années, qui n’a rien écrit et avait presque certainement vu les murs avant lui. Son journal place la première visite le 11 septembre, quand il prétendit ensuite avoir été le premier Blanc à les voir le 5. Le 6 mars 1872, lors de sa dernière visite autorisée, il taille un morceau dans un linteau effondré de l’ensemble de la colline. Le bois résiste aux insectes et sent comme celui de son crayon. Mauch en conclut au cèdre du Liban apporté par des Phéniciens et fait de la ruine de la colline une copie du temple de Salomon sur le mont Moriah. Roger Summers a identifié ce bois comme Spirostachys africana, un bois dur de la région, et NOVA parlait en 2000 d’un santal africain. Les journaux de Mauch sont conservés au Hauptstaatsarchiv de Stuttgart sous la cote Q 2/12, et les Archives nationales de Rhodésie en ont publié une édition anglaise en 1969.
Ces idées trouvent preneur. En 1890, la British South Africa Company de Cecil Rhodes occupe le Mashonaland et fait dire aux chefs du voisinage que le site est un temple ancien ayant appartenu à des Blancs. Un an plus tôt, le chasseur Willi Posselt avait arraché de sa colonne le plus bel oiseau de stéatite du site, après avoir remis des couvertures, et l’avait vendu à Rhodes pour quatre-vingts livres. L’oiseau gagne le bureau de Rhodes à Groote Schuur, au Cap. Le roman de H. Rider Haggard, Les Mines du roi Salomon, paru en 1885, devait beaucoup, selon Kevin Shillington, aux récits de chasse de Frederick Selous, passé sur le site dans les années 1870.
En 1891, la compagnie confie des fouilles à J. Theodore Bent. Il creuse autour de la tour conique, ruine la stratigraphie, l’ordre des couches qui permet de dater, et jette des objets de terre et de métal, perles de traite persanes et arabes comprises. Il emporte aussi pour un musée sud-africain quatre des oiseaux que Posselt avait mis de côté. Dans The Ruined Cities of Mashonaland, paru en novembre 1892, il attribue les ruines à une race venue d’Arabie, parente des Phéniciens et des Égyptiens, et la préface de la troisième édition tranche que « the negroid brain never could be capable of taking the initiative ». Richard Nicklin Hall, nommé conservateur après l’ordonnance de 1902 sur la protection des monuments anciens, fouille la même année et enlève les dépôts sur trois à cinq pieds d’épaisseur dans tout le site selon le Zimbabwe Field Guide, sur trois à douze pieds selon NOVA, en quête des couches de ses bâtisseurs étrangers. Il est renvoyé, après avoir défendu ses bâtisseurs étrangers dans The Ancient Ruins of Rhodesia, cosigné en 1904 avec le prospecteur W. G. Neal. Ce qu’il a jeté ne se récupère pas, et Chirikure et ses coauteurs ont sous-titré en 2013 leur chronologie du site « d’un monument vandalisé ».
Le site comptait huit oiseaux de stéatite, d’une quarantaine de centimètres en moyenne, dressés sur des colonnes de plus d’un mètre, six dans l’enclos est de la colline, un dans l’enclos ouest et un dans la vallée centrale. Ils se dispersent avec le reste. Un missionnaire allemand prend en 1907 le fragment d’un socle, vendu au musée d’ethnologie de Berlin ; l’Afrique du Sud rend les quatre oiseaux de Bent en 1981, en échange d’une collection d’environ mille espèces d’abeilles, de guêpes et de fourmis du musée d’histoire naturelle du Zimbabwe ; l’Allemagne restitue le socle en 2003. La loi de 1910 sur le testament de Rhodes interdisait d’aliéner ses biens. Le ministre sud-africain Gayton McKenzie remet l’oiseau de Posselt le 14 avril 2026 au Cap, et le président Emmerson Mnangagwa le reçoit à Harare le lendemain, cent trente-sept ans après son départ selon l’agence sud-africaine du patrimoine.
« Mediaeval Rhodesia »
La British Association for the Advancement of Science envoie en 1905 David Randall-MacIver, qui fouille en juin et en juillet. Son livre, Mediaeval Rhodesia, paru chez Macmillan en 1906, tient l’architecture pour africaine et n’a trouvé aucun objet qui ne puisse être africain ou importé tardivement. Sa preuve la plus forte est une porcelaine de Nankin recueillie dans les fondations de la partie qu’il juge la plus ancienne, et qui ne peut pas être antérieure au XVᵉ siècle. Le critique du Spectator, le 30 juin 1906, s’avoue convaincu malgré ses réticences et estime que la charge de la preuve revient désormais aux partisans de la thèse sémitique. Randall-MacIver avait raison sur les bâtisseurs. Sur l’âge, il rajeunissait les murs, qu’il plaçait pour l’essentiel au XVIᵉ siècle, quand toutes les chronologies actuelles les font commencer au XIIIᵉ siècle au plus tard.
Gertrude Caton-Thompson reprend le terrain pour la même association en janvier 1929. Elle fouille la ruine Maund, restée intacte à l’autre bout de la vallée, classe la céramique par style, texture et finition, obtient du gouvernement sud-africain des photographies aériennes, et son livre de 1931, The Zimbabwe Culture, compte l’âge du site en siècles, là où Hall parlait de trois mille ans.
Le camp adverse s’appuyait sur des faits réels. Les fouilles livraient de la porcelaine chinoise, des perles de verre et de la faïence persane, l’UNESCO mentionne des monnaies arabes de Kilwa, et Barros parlait d’une inscription. Le commerce lointain n’a rien d’imaginaire. Le raisonnement déraillait à l’étape suivante, quand on passait d’objets venus d’ailleurs à des bâtisseurs venus d’ailleurs, et Randall-MacIver puis Caton-Thompson ont refusé ce passage parce que les maisons de terre, la céramique et le mobilier courant étaient africains.
La science avait tranché. L’État rhodésien, lui, ne lâchait pas.
Dans une lettre datée du 31 mai 1974, que la revue Antiquity publie en décembre, Peter Garlake raconte qu’en février 1968 un haut responsable de la censure l’avait prévenu que la commission comptait, sur instruction du gouvernement, imposer des changements aux vitrines du musée consacrées au Zimbabwe. Le 4 septembre 1969, après l’intervention d’un député, le ministre des Affaires intérieures admet que les publications sur l’origine des ruines devront dire qu’aucune preuve concluante n’existe. Le nouveau guide officiel paraît en 1971 sous la direction de Cooke, et Garlake y trouve, à côté d’extraits de Summers, de Caton-Thompson et de Randall-MacIver, des pages sans réserve sur la radiesthésie et la colonisation phénicienne. Inspecteur des monuments depuis 1964, Garlake avait démissionné en 1970, comme Summers. Un député réclamait alors pour la « théorie » de bâtisseurs à la peau claire une place égale à l’autre, et le colonel George Hartley qualifiait de pure conjecture l’origine africaine des murs. Garlake publie à Londres, en 1973, le Great Zimbabwe qu’il avait achevé loin du pays, à l’université d’Ife, au Nigeria.
Avant ou après Mapungubwe
Mapungubwe, sur le Limpopo, porte selon Karim Sadr les premiers murs de type zimbabwe, vers 1250. Huffman et J. C. Vogel en avaient tiré en 1991 une chronologie courte, d’environ cent cinquante ans, où les murs du Grand Zimbabwe commencent après 1300, une fois Mapungubwe effondré, en 1290 dans la datation alors admise. Ils corrigeaient les dates calibrées d’une vingtaine d’années dans un sens ou dans l’autre, procédé que leurs contradicteurs leur reprochent. En 2013, Chirikure, Mark Pollard, Munyaradzi Manyanga et Foreman Bandama ont repris toutes les dates au radiocarbone disponibles dans un modèle bayésien, méthode statistique qui combine les mesures avec l’ordre connu des couches et la date des objets importés. Les murs commenceraient à la fin du XIIᵉ siècle ou au début du XIIIᵉ, culmineraient aux XIVᵉ et XVᵉ, et l’occupation durerait au moins jusqu’au XVIᵉ, probablement jusqu’au XVIIᵉ. Le Grand Zimbabwe aurait ainsi coexisté plus d’un siècle avec Mapungubwe, dans un paysage à plusieurs centres. Chirikure le soutenait dès 2012 dans une conférence à l’université du Cap, où il se demandait si les chercheurs n’avaient pas été aveuglés par l’or.
Huffman a publié en 2020, avec Woodborne, des datations au radiocarbone par accélérateur tirées de fouilles de sauvetage des années 1970 qui avaient mis au jour un vaste quartier de gens ordinaires et les débuts d’un enclos d’élite. Leur période IVa, de 1285 à 1395, contient déjà le petit palais de Nemanwa et le mur d’enceinte extérieur. La période IVb est l’apogée. La période IVc couvre l’occupation qui suit le départ de l’élite vers le nord, où elle devient la dynastie du Mutapa, laquelle aurait fait du site un centre rituel pour affirmer ses droits sur le territoire. Ailleurs, les fourchettes flottent encore, de 1100 à 1450 pour l’UNESCO, du XIᵉ au XVIIᵉ siècle pour le Met, de 1275 à 1450 dans un dossier des Collections de l’Histoire en 2019.
L’écart tient d’abord à la minceur des données. Chirikure ne comptait en 2020 que vingt-trois dates au radiocarbone pour 720 hectares, presque toutes tirées des enclos à murs, et les couches que Bent et Hall ont jetées ne seront jamais datées. En 2008, Chirikure et Pikirayi relevaient que les résultats de fouilles du début des années 1970 restaient inédits. Les deux lectures admettent une occupation après le départ de l’élite, et deux marqueurs indépendants du radiocarbone la portent au-delà de 1450, une porcelaine chinoise de l’ère Hongzhi (1488-1505) et des perles de type Khami. Si la période IVc est juste, la forteresse que Barros décrit en 1552, gardée par un officier du roi et peuplée de ses femmes, pourrait bien être le Grand Zimbabwe de ce temps-là, déchu de son rang de capitale et toujours tenu. La latitude plaide pour l’identification. Aucune source ne la démontre.
Domba
Huffman lit le site depuis le début des années 1980 avec une grille structuraliste, faite d’oppositions binaires et appuyée sur l’ethnographie de la région. L’enclos ouest de la colline serait la résidence du roi, l’enclos est un centre rituel, le Grand Enclos un lieu d’initiation lié à la domba, l’école d’initiation des Venda, et les enclos de la vallée les demeures des épouses royales, que signaleraient des rainures verticales sur les murs, lues comme des symboles féminins. Garlake, de son côté, tenait le Grand Enclos pour une résidence royale.
En 2008, Chirikure et Pikirayi ont opposé à ce tableau une succession. Le centre du pouvoir se trouverait d’abord dans l’enclos ouest de la colline au XIIᵉ siècle, puis au Grand Enclos, ensuite dans la haute vallée, enfin dans la basse vallée au début du XVIᵉ siècle. Les objets importés, perles de verre, céladons chinois, verre d’Arabie, porcelaine Ming, se répartissent à peu près également entre ces ensembles, tout comme les objets d’usage et les traces d’artisanat. La domba, irrégulière et bâtie en matériaux périssables, laisse peu de traces, quand le Grand Enclos est un bâtiment de pierre permanent ; et chez les Venda, la circoncision vient largement des Lemba et des Sotho-Tswana, ce qui fait d’eux un modèle médiocre pour les Karanga du plateau. Dès 1992, D. P. Collett, A. Vines et E. G. Hughes avaient montré, avec un grand fragment de porcelaine Hongzhi trouvé en contexte scellé dans l’enclos ouest de la vallée, les ruines Posselt, que cet enclos vivait encore quand la plus grande partie du site était abandonnée, ce qui ruinait une lecture où tous les enclos fonctionnent en même temps.
Huffman a répondu en 2010 que les sources historiques anciennes et les autres sites de la culture de Zimbabwe contredisent un modèle de palais successifs, construit selon lui sur une règle de succession politique du XIXᵉ siècle. Son meilleur argument est comparatif, puisqu’il oppose à une lecture tirée d’un seul site ce que montrent les autres sites de la culture de Zimbabwe. La lecture successive paraît pourtant la mieux armée sur un point précis, les scories de fer et les loupes, ces masses de métal brut sorties du bas fourneau, retrouvées dans les enclos de la vallée, parce qu’elles supposent des hommes au travail là où Huffman logeait les épouses du roi.
Combien vivaient là ? On a longtemps dit 18 000 ou 20 000 habitants à l’apogée. En 2017, Chirikure, T. Moultrie, Bandama, C. Dandara et Manyanga ont rapporté les vestiges de maisons, sur les 2,9 kilomètres carrés habités, à la taille moyenne des maisonnées shona, et concluent à 10 000 personnes au plus, ce qui écarte la surpopulation des causes du déclin. Chirikure et Pikirayi notaient en 2008 que l’archéologie du Grand Zimbabwe restait une archéologie d’élite, faute de fouilles dans les quartiers ordinaires.
Sous les linteaux du Grand Enclos
Les murs ont leurs faiblesses. Six exutoires d’origine traversent la base du mur extérieur au nord-est pour drainer l’intérieur, cinq couverts de dalles de pierre ; le plus large l’était de poutres, qui ont cédé, et le mur a tassé au-dessus. Une partie de ce que voit le visiteur a d’ailleurs été remontée au cours du XXᵉ siècle, rappelle Chirikure. La fonction de la tour conique reste inconnue, et l’hypothèse d’un grenier, que mentionne Cartwright, se concilie mal avec une tour pleine.
Aux portes nord et nord-ouest, la maçonnerie reste très soignée jusqu’à l’assise supérieure, à 2,25 mètres environ au-dessus du seuil, et les jambages sont arrondis. Les linteaux étaient en bois, certains de 600 kilos peut-être, posés à 3,5 mètres de haut. Au-dessus de ces portes, les bâtisseurs ont modifié l’inclinaison du parement, qui rentre de 5 degrés sous les linteaux et de 10 degrés au-dessus.
Pour aller plus loin
L’article sur Kilwa et la côte swahilie suit l’or du plateau jusqu’aux ports de l’océan Indien, Sofala comprise. Mapungubwe, son rhinocéros d’or et ses murs plus anciens éclairent l’amont de ce dossier, et le royaume du Mutapa, que les Portugais appelaient Monomotapa, en prolonge l’histoire au XVIᵉ siècle.
En avril 2026, un oiseau sculpté dans une pierre tendre, la stéatite, est rentré au Zimbabwe. Il venait d’un site appelé le Grand Zimbabwe, sur un plateau du sud-est du pays. Des Africains y ont élevé de hauts murs de pierre, sans le moindre mortier, au XIIIᵉ siècle au plus tard. Pendant des décennies, beaucoup d’Européens ont pourtant refusé de croire qu’ils en étaient les bâtisseurs.
Granit empilé
Le plus grand de ces murs ferme une vaste enceinte, le Grand Enclos. Par endroits, il monte à près de dix mètres, soit à peu près la hauteur d’un petit immeuble. Le granit des collines proches se fend de lui-même en blocs presque cubiques. Les bâtisseurs les ont empilés rang après rang. Quand deux murs se rejoignent, ils s’appuient simplement l’un contre l’autre.
À l’intérieur se dresse une tour de pierre en forme de cône, un peu plus haute que le mur voisin. Elle est pleine de la base au sommet. Personne ne sait à quoi elle servait, et l’idée d’un grenier s’accorde mal avec une tour sans aucun vide.
Un bois qui sentait le crayon
Un géologue allemand, Carl Mauch, visite les ruines peu avant l’arrivée des colons britanniques. Il cherche le pays de l’or dont parle la Bible, que l’on nomme Ophir. Un jour, il taille un morceau dans une poutre tombée au-dessus d’une porte. Le bois a l’odeur de celui de son crayon.
Mauch croit tenir du cèdre du Liban, apporté par des marchands phéniciens. Les ruines deviennent pour lui une copie du temple de Salomon. Ce bois venait en réalité d’un arbre de la région.
L’erreur arrangeait les colons. Quand la compagnie britannique de Cecil Rhodes prend le contrôle du pays, elle fait dire aux chefs voisins que ces ruines étaient un temple de Blancs. Un peu plus tôt, un chasseur avait arraché le plus bel oiseau de pierre. Il l’avait vendu à Rhodes, qui le garda dans son bureau du Cap.
La compagnie fait ensuite fouiller le site. Theodore Bent creuse autour de la tour et se débarrasse des poteries et des métaux qu’il exhume. Il attribue les murs à un peuple venu d’Arabie. Après lui, Richard Hall arrache sur plusieurs pieds les couches de terre qui entouraient les ruines. Ces couches gardaient l’ordre des époques, et elles sont perdues pour toujours.
Rendre les murs à leurs auteurs
Une société savante britannique envoie alors un archéologue sur place. Il trouve de la porcelaine chinoise sous la partie qu’il croit la plus ancienne, dans les fondations. Les maisons de terre, les poteries et les objets de tous les jours lui paraissent africains, et les murs aussi. Il se trompe seulement sur leur âge, qu’il rajeunit beaucoup.
Une archéologue, Gertrude Caton-Thompson, reprend plus tard les fouilles pour la même société. Elle étudie une ruine restée intacte, à l’autre bout de la vallée. Elle compte l’âge du site en siècles.
Le camp des bâtisseurs étrangers avait pourtant des objets à montrer. Les fouilles livraient de la porcelaine de Chine, des perles de verre et de la faïence de Perse. On y a même trouvé des monnaies de Kilwa, un port de la côte africaine. Des objets venus de loin ne font pas pour autant des bâtisseurs venus de loin.
Le gouvernement de la Rhodésie, nom que portait alors le pays, refuse ce verdict. En 1969, un ministre décide que les publications devront dire qu’aucune preuve ne tranche. L’inspecteur chargé des monuments démissionne peu après. Le guide officiel suivant mêle l’archéologie à des pages sur les Phéniciens et sur les sourciers.
Deux lectures d’une même ville
Les spécialistes se disputent encore sur la date des premiers murs. Thomas Huffman les faisait commencer après 1300. Shadreck Chirikure les fait remonter à la fin du XIIᵉ siècle ou au tout début du suivant. Les deux datations reposent sur très peu de mesures.
Ils lisent aussi la ville de deux façons. Pour Huffman, le Grand Enclos servait d’école où l’on initiait les jeunes. Les enclos de la vallée auraient logé les épouses du roi. Pour Chirikure, chaque souverain bâtissait sa propre résidence, et le pouvoir passait d’un enclos à l’autre.
Dans les enclos de la vallée, on a retrouvé des déchets de la fonte du fer. Ils supposent des hommes au travail, là où Huffman plaçait les femmes du roi. Huffman répond que les autres villes de pierre de la région contredisent le modèle de son rival.
L’équipe de Chirikure a aussi recompté les habitants à partir des traces de maisons. Il arrive à 10 000 personnes au plus. On en annonçait autrefois près du double. Une ville aussi peu peuplée n’a pas pu s’épuiser par excès d’habitants.
Au pied du grand mur, des conduits laissaient s’écouler l’eau de l’enceinte. Le plus large était couvert de poutres de bois, qui ont fini par céder, et le mur s’est tassé juste au-dessus.
La version complète donne la forteresse décrite par un historien portugais qui ne l’avait jamais vue, et la lettre où un inspecteur raconte les pressions de la censure sur les vitrines du musée.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- João de Barros, Da Asia, Década primeira, livre X, chap. 1, Lisbonne, Germão Galharde, 1552 : forteresse de Symbaoe, pierres d’une grandeur merveilleuse sans mortier, mur de plus de vingt-cinq empans d’épaisseur, tour de plus de douze brasses, inscription illisible pour les marchands musulmans, garde de Symbacayo, 170 lieues à l’ouest de Sofala, entre 20° et 21° de latitude sud trad. anglaise dans George McCall Theal, Records of South-Eastern Africa, vol. VI, p. 267-268, d’après le Zimbabwe Field Guide
- Vicente Pegado, capitaine de Sofala, rapport de 1531 sur la forteresse de pierres sans mortier et le sens du mot Symbaoe (« cour »), d’après le Zimbabwe Field Guide
- Grand Enclos, mur extérieur en pierre sèche (environ 250 m de long, jusqu’à 9,6 à 11 m de haut selon les relevés, 5 à 6 m d’épaisseur à la base, environ 5 000 m³), frise de doubles chevrons sur près de 80 m, six exutoires au nord-est, portes nord et nord-ouest (assise supérieure à 2,25 m du seuil, linteaux à 3,5 m, fruit de 5° sous les linteaux et de 10° au-dessus), tour conique pleine de près de 10 m Great Zimbabwe National Monument, province de Masvingo, in situ, d’après le Zimbabwe Field Guide, le Metropolitan Museum et Cartwright 2019
Voir les 53 sources restantesMasquer les autres sources
Sources primaires (suite)
- Huit oiseaux de stéatite d’environ 40 cm sur colonnes de plus d’un mètre, six de l’enclos est et un de l’enclos ouest de l’ensemble de la colline, un des enclos de la vallée centrale Great Zimbabwe, musée du site, d’après Mukwende 2025 et Chirikure et Pikirayi 2008
- Oiseau de stéatite pris par Willi Posselt en 1889, vendu à Cecil Rhodes pour 80 livres, conservé à Groote Schuur (Le Cap), remis le 14 avril 2026 au Cap et reçu à Harare le 15 avril 2026 avec son socle d’après SAHRA 2026 et le discours de Gayton McKenzie
- Grand fragment de porcelaine chinoise bleu et blanc d’époque Hongzhi (1488-1505), contexte scellé, enclos ouest de la vallée (ruines Posselt), d’après Collett, Vines et Hughes 1992
- Carl Mauch, journaux et carnets de croquis, 1869-1872 (arrivée chez Bika fin août 1871, première visite du 11 septembre 1871, prélèvement du linteau le 6 mars 1872) Stuttgart, Landesarchiv Baden-Württemberg, Hauptstaatsarchiv, Q 2/12 ; éd. E. E. Burke, The Journals of Carl Mauch : His Travels in the Transvaal and Rhodesia, 1869-1872, Salisbury, National Archives of Rhodesia, 1969
- J. Theodore Bent, The Ruined Cities of Mashonaland : Being a Record of Excavation and Exploration in 1891, Londres, Longmans, Green and Co., 1ʳᵉ éd. novembre 1892 ; nouvelle édition de 1895 consultée, préface de la troisième édition (« the negroid brain never could be capable of taking the initiative »)
- R. N. Hall et W. G. Neal, The Ancient Ruins of Rhodesia (Monomotapae imperium), Londres, 1904 Methuen ; R. N. Hall, Great Zimbabwe, 1905, d’après le Zimbabwe Field Guide et Shillington
- David Randall-MacIver, Mediæval Rhodesia, Londres et New York, 1906, xv-106 p., XXXVI pl. Macmillan and Co.
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- Antiquity 48 (192), décembre 1974, éditorial, p. 257-258, avec la lettre de P. S. Garlake datée du 31 mai 1974 (menace de la censure en février 1968, décision ministérielle du 4 septembre 1969, guide officiel de 1971 dirigé par Cooke, démission de Summers) Antiquity Publications
Bibliographie
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Sources en ligne
- « Monument national du Grand Zimbabwe » UNESCO, Centre du patrimoine mondialhttps://whc.unesco.org/fr/list/364/
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