Entre la mort de Sonni Ali, le 6 novembre 1492, et la chronique qui la raconte, il s’écoule plus de cent soixante ans. L’homme qui tient la plume servait l’administration marocaine installée à Tombouctou. L’autre grande chronique de l’empire, longtemps tenue pour contemporaine des askia, a été identifiée en 2015 comme un montage de deux textes, dont l’un remonte aux années 1830. Un siècle et demi d’écart pour l’une, trois siècles et demi pour l’autre, et entre les deux une archéologie qui, à Gao, atteint surtout des couches antérieures à l’empire.
Sonni Ali jugé par ceux qu’il chassait
Quand il prend le pouvoir vers 1464, l’État de Gao tient déjà une portion du fleuve. Sonni Ali en fait autre chose. Tombouctou tombe en 1468, Djenné en 1473 au terme d’un siège que la chronique compte en sept ans, sept mois et sept jours, chiffre de conteur plutôt que durée de campagne. Il arme une flotte sur le Niger, refoule les Touaregs, mène contre les Mossi et dans le Gourma des expéditions dont aucune n’est datée avec certitude, et meurt en rentrant de la dernière. Le Tarikh es-Soudan le fait se noyer en traversant un cours d’eau.
Ce portrait est l’œuvre des héritiers de ceux qu’il a frappés. Al-Saʿdī en fait un impie et un persécuteur d’oulémas, et les familles savantes de Tombouctou qu’il déporta ou fit exécuter sont celles dont les descendants écriront l’histoire de l’empire deux siècles plus tard. Dans la tradition orale songhaï, le même homme est un maître de puissances occultes, façon de dire dans un autre registre qu’il était redoutable. Rien n’oblige pour autant à jeter le témoignage. Un chroniqueur qui règle des comptes n’invente pas la géographie de sa propre ville, ni les noms des lignages qui fuirent à Oualata et revinrent après 1492 ; la rancune se voit dans les adjectifs, beaucoup moins dans les faits que l’on peut recouper.
Aucun effectif d’armée songhaï n’est vérifiable. Personne ne comptait, et personne ne conservait.
Une fatwa pour couvrir un coup d’État
En avril 1493, un général de Sonni Ali, Mohammed Touré, bat près de Gao le fils du défunt et prend un titre nouveau, askia. Il n’appartient pas au lignage royal, et c’est tout le problème de son règne. En 1496 il part pour La Mecque, obtient au Caire d’être institué délégué du calife abbasside pour le Takrour, revient en 1497 ou 1498, puis pousse ses colonnes contre les Mossi du Yatenga et vers l’Aïr entre 1498 et 1502. L’empire atteint alors son extension maximale, de la haute vallée du Sénégal aux confins du Hausa.
Le document le plus parlant de ce règne est une consultation juridique. L’askia adresse des questions écrites à ʿAbd al-Karîm al-Maghîlî, juriste venu de Tlemcen, qui répond point par point ; John Hunwick a édité et traduit l’ensemble en 1985. Le juriste y qualifie d’incroyance le régime de Sonni Ali et autorise la guerre contre ceux qui l’ont soutenu, ce qui couvre après coup la prise de pouvoir. Une des questions porte sur la mère du défunt, originaire du pays de Far. Michael Gomez le notait dès 1990, ces réponses valent surtout par les questions : elles disent ce que le nouveau maître jugeait nécessaire de faire couvrir, et donc ce qui, dans sa légitimité, ne tenait pas debout tout seul.
Payer un empire en barres de sel
La machine administrative se laisse décrire par ses titres. Un kurmina-fari gouverne l’ouest depuis Tindirma, un dendi-fari l’est du fleuve, un fari-mondio surveille les revenus, une flotte tient le Niger, des domaines de dépendants alimentent la cour en grain. Les recettes viennent des marchés, des tributs de vassaux et des deux marchandises qui se croisent sur les pistes du Sahara. De Taghaza, en plein désert, descend le sel, taillé en barres dans la roche. L’or monte des pays du sud. Al-Saʿdī décrit Djenné comme le lieu où le sel venu de Taghaza rencontre l’or venu de Bitou, et c’est à ce point de rencontre que l’empire prélève.
Tombouctou fournit l’autre ressource, les lettrés. Léon l’Africain, qui passe dans la région au début du XVIᵉ siècle, y remarque un commerce du livre. L’askia Dawûd, qui règne de 1549 à 1582, aurait fondé des bibliothèques publiques, information qui figure à la page 177 de l’édition Houdas et Delafosse, c’est-à-dire dans le texte composite ; savoir si elle vient de la strate du XVIIᵉ siècle ou de la réécriture du XIXᵉ suppose de revenir aux manuscrits, ce que l’édition parue en 2025 permet enfin de faire. Nehemia Levtzion avait signalé dès 1971 qu’un des manuscrits utilisés en 1913 ne se comportait pas comme les autres, et Hunwick a démontré en 1992 qu’une charte de privilèges attribuée à l’askia Mohammed, longtemps citée d’après cette édition, était une fabrication. Gomez avait par ailleurs contesté l’autonomie politique que les chroniques prêtent à Tombouctou : écrites par des savants de cette ville, elles en grossissent le poids, alors que l’objectif de Gao en s’en emparant paraît avoir été fiscal.
Le mot « médiéval » est ici un emprunt. Le Sahel ne se périodise pas sur l’Europe, et l’apogée songhaï déborde largement 1492.
Deux clichés se croisent sur ce terrain, et ils ont chacun une date de fabrication. Le premier, l’Afrique sans écriture ni archives, s’est construit au XIXᵉ siècle au moment même où Heinrich Barth signalait l’existence des chroniques de Tombouctou, puis où l’érudition coloniale les éditait à Paris. Le second lui répond par excès et fait de Sankoré une université de dizaines de milliers d’étudiants, chiffre qu’aucun registre ne porte, puisque aucun registre de ce genre n’a existé. Hadrien Collet a montré en 2020 que la catégorie d’empire appliquée au Sahel s’est forgée dans ce va-et-vient, et Thomas Vernet rappelait en 2013 combien la série Ghana, Mali, Songhaï fonctionne comme un âge d’or de manuel. François-Xavier Fauvelle définit ce Moyen Âge africain par son régime documentaire, des sources lacunaires qui interdisent toute trame continue.
Tondibi, une matinée de mars 1591
La cause de la guerre tient en un mot, et c’est encore le sel. En 1556 ou 1557, des troupes du sultan Mohammed al-Shaykh occupent Taghaza et tuent l’agent que l’askia Dawûd y entretenait pour l’extraction ; les exploitants touaregs déplacent la production vers une autre dépression salée. En 1578, Ahmad al-Mansûr, qui vient d’écraser les Portugais, réclame à Dawûd l’équivalent des revenus de la mine ; l’askia répond par un envoi d’or si considérable qu’il impressionne le sultan, et le règlement passe pour une élégance alors qu’il signale une faiblesse. En 1583, les Marocains prennent le Touat et le Gourara, deux relais indispensables à qui veut descendre vers le sud. En décembre 1589, une lettre exige d’Ishaq II les revenus de Taghaza. En octobre 1590, une colonne quitte Marrakech sous le commandement de Djouder, né Diego de Guevara à Cuevas del Almanzora, en Castille, enlevé enfant par des razzieurs et châtré avant de faire carrière, détail sans effet sur la suite et qui dit assez ce qu’était le personnel militaire saadien. Quatre mille hommes environ, des arquebusiers, quelques pièces d’artillerie légère, et à peu près quatre mois de désert avant d’atteindre le fleuve, en passant par Taghaza que la colonne met à sac au passage.
Les deux armées se rencontrent au nord de Gao, à la mi-mars 1591. La date dépend de la conversion retenue et les auteurs donnent le 12 ou le 13 mars, parfois avril, sans qu’on puisse trancher. Les sources prêtent à Ishaq II plus de quarante mille hommes, ordre de grandeur et rien de plus, puisqu’il vient de chroniqueurs qui n’ont pas compté. Le récit retient un troupeau lancé en avant de la ligne songhaï pour couvrir l’approche, et une décharge d’armes à feu qui rompt tout. L’askia offre de l’or et des captifs pour obtenir un retrait, Djouder refuse, Gao est pillée, puis Tombouctou et Djenné.
La suite est une occupation. En 1593, les savants de Tombouctou sont arrêtés et déportés à travers le Sahara ; Ahmad Bâbâ se plaindra au sultan al-Mansûr de la destruction de sa bibliothèque de 1 600 volumes, dont il précisait qu’elle était une des plus petites de la ville. Les soldats du corps expéditionnaire s’installent, épousent des familles locales et forment le groupe des Arma, qui gouvernera un pachalik de Tombouctou bientôt coupé de Marrakech. Al-Saʿdī naît en 1594, devient en 1646 secrétaire en chef de cette administration, et rédige dans les années 1650 le livre dont nous dépendons.
Dix-sept mètres de terre recrépie
L’archéologie de Gao donne beaucoup, mais pas sur cette période. Les fouilles de Gao ancien et de Gao Saney livrent une occupation dense entre 700 et 1100 environ, des verres et des perles importés, et de grands bâtiments de pierre du Xᵉ siècle. Shoichiro Takezawa et Mamadou Cissé y ont reconnu en 2012 un palais royal ; Mamadou Cissé et Susan Keech McIntosh, publiant l’année suivante les fouilles de Gao Saney, ont objecté que l’architecture à piliers et l’orientation de l’édifice conviennent mieux à une mosquée dépourvue de mihrab, peut-être ibadite. Des deux lectures, la seconde paraît la plus économique, parce qu’elle n’oblige pas à supposer une cour royale là où les textes n’en signalent pas encore. Le débat porte de toute façon sur le royaume d’avant l’empire.
La ville des askia, elle, n’a pas été fouillée, et les conditions de sécurité interdisent depuis 2012 tout travail de terrain dans la région. À Gao, la seule trace visible du siècle des askia se réduit donc, pour l’essentiel, à un monument de terre entretenu sans interruption depuis cinq siècles.
Ce qui reste, hors chroniques, n’est pas rien. Les inscriptions arabes de Gao Saney, d’Essouk et de Bentiya, parmi lesquelles les stèles de marbre d’Almería dégagées en 1939, ont été éditées en 2003 par Paulo Fernando de Moraes Farias ; elles donnent des souverains des XIᵉ et XIIᵉ siècles que les listes dynastiques des chroniques ne permettent pas de raccorder sans discussion. Pour le siècle des askia, les réponses d’al-Maghîlî sont contemporaines, la description de Léon l’Africain est extérieure, et l’expédition de 1591 est racontée aussi par des lettres saadiennes, par le chroniqueur marocain al-Ifrânî, par un Espagnol anonyme, tous réunis dans le volume de Hunwick. La conquête, le commerce transsaharien et le milieu savant de Tombouctou tiennent donc sans le Tarikh es-Soudan. La trame interne du règne, la chronologie fine, les motifs des acteurs, voilà ce qui repose sur les deux chroniques.
Le tombeau, lui, additionne les difficultés. Le dossier d’inscription le date de 1495 tout en le disant postérieur au retour de La Mecque, ce qui ne se peut pas, et place la mort du souverain en 1529 quand les chroniques la situent une dizaine d’années après sa déposition de 1528. L’évaluation de l’ICOMOS, en mars 2004, note que les réfections d’enduit régulières ont probablement altéré de façon non négligeable la forme de l’édifice. Chaque année, le crépi est refait en prenant appui sur les pieux de bois qui hérissent les quatre faces, de sorte que la silhouette visible aujourd’hui date de tous les recrépissages à la fois, et d’aucun en particulier.
Pour aller plus loin
L’empire du Mali, dont le Songhaï hérite les villes et les routes, fournit avec le pèlerinage de Mansa Moussa en 1324 le précédent exact du voyage de l’askia Mohammed. Le sujet croise aussi les manuscrits de Tombouctou et leur mise à l’abri récente, ainsi que les mines d’or du Bambouk et du Bouré, à l’autre bout de la chaîne qui faisait vivre Gao.
On range volontiers l’empire songhaï dans la série des âges d’or du Sahel, après le Ghana et le Mali. L’État a bel et bien existé. Il a tenu la grande boucle du fleuve Niger pendant plus d’un siècle, avant de tomber devant une armée venue du Maroc. La difficulté vient des deux livres qui racontent cette histoire, écrits l’un et l’autre longtemps après les faits, et de ce que l’on a appris sur l’un d’eux tout récemment.
Un empire de fleuve et de sel
Un chef de guerre appelé Sonni Ali s’empare en 1468 de la grande ville de commerce et d’étude du fleuve, Tombouctou. Il prend ensuite la cité marchande de Djenné, plus au sud, et laisse derrière lui un royaume devenu puissance régionale.
À sa mort, un de ses généraux saisit le pouvoir et se donne un titre neuf, celui d’askia, que porteront tous ses successeurs. L’homme n’est pas du sang royal, et cela le gêne. Il part en pèlerinage à La Mecque, revient avec une reconnaissance obtenue au Caire, puis demande par écrit à un juriste du Maghreb si le régime précédent était celui d’un incroyant. La réponse est oui, et elle légitime après coup sa prise du pouvoir.
La richesse, elle, vient de deux marchandises qui se croisent dans le désert. Des mines du nord descendent des barres de sel taillées dans la roche. Des pays du sud remonte l’or. L’État prélève sa part dans les villes où les deux caravanes se rencontrent.
Le livre qui n’était pas le bon
Les deux chroniques qui racontent cet empire ont été rédigées en arabe à Tombouctou, après sa chute, par les descendants des familles savantes que Sonni Ali avait chassées ou fait tuer. Elles le détestent. La tradition orale du fleuve, de son côté, en a fait un maître de forces surnaturelles. Aucun autre témoignage ne permet de choisir entre ces deux portraits.
Deux savants français ont édité les chroniques ensemble, dans un seul volume, et les historiens s’en servent depuis. En 2015, un chercheur italien installé aux États-Unis, Mauro Nobili, et un collègue sud-africain ont montré que la seconde mêlait en réalité deux textes.
Le premier appartient bien au siècle qui suit la conquête. Le second a été composé près de deux siècles plus tard, pour un souverain de la région qu’il fallait faire passer pour annoncé de longue date. Une édition neuve les a enfin séparés. Tant qu’ils restaient soudés, on ne pouvait pas savoir, page par page, ce qui venait du vieux texte.
La colonne venue du nord
Le sel a fini par coûter l’empire. Le sultan du Maroc réclame les revenus d’une mine du désert, n’obtient rien, et lance une colonne à travers le Sahara. Elle emporte des armes à feu que les Songhaï n’ont pas. Après quatre mois de traversée, elle écrase au nord de la capitale une armée bien plus nombreuse. L’année est 1591, le jour exact reste discuté.
Les vainqueurs s’installent. Ils déportent les lettrés de Tombouctou de l’autre côté du désert, et l’un d’eux se plaindra d’avoir perdu une bibliothèque de 1 600 volumes, qui n’était pas la plus grande de la ville. Le principal récit de l’empire a été écrit une soixantaine d’années après cette défaite, par un homme au service de l’administration des vainqueurs.
Les trous du récit
Les fouilles menées à Gao touchent surtout des niveaux plus anciens que l’empire. Elles montrent une ville riche, des verres importés, de grands bâtiments de pierre, mais tout cela date des siècles précédents. La ville du temps des askia n’a pas été dégagée. L’insécurité interdit aujourd’hui d’y travailler.
Il reste debout une tour de terre de dix-sept mètres, entretenue chaque année par un nouvel enduit. On la dit élevée par le souverain qui a donné son titre à la dynastie. À Gao, on dit aussi que son corps n’est pas dessous. Personne n’est jamais allé vérifier.
La version complète donne la page précise où se loge le faux, le poids d’or envoyé au sultan pour garder une mine de sel, et l’objection qu’un archéologue adresse à ses propres confrères sur le grand bâtiment de Gao.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- ʿAbd al-Rahmân al-Saʿdī, Tarikh es-Soudan, achevé vers 1655 texte arabe édité par Octave Houdas avec la collaboration d’Edmond Benoist, Paris, 1898, et traduction française par Octave Houdas, Paris, 1900, exemplaires numérisés sur Gallica
- Tarikh el-fettach ou Chronique du chercheur, édition et traduction d’Octave Houdas et Maurice Delafosse, Paris, E. Leroux, 1913 édition composite d’où provient notamment, p. 177, la mention des bibliothèques fondées par l’askia Dawûd
- Al-Maghîlî, Réponses aux questions de l’askia al-hâjj Mohammed, vers 1498 texte arabe et traduction anglaise dans John O. Hunwick, Sharīʿa in Songhay, Oxford, 1985
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Sources primaires (suite)
- Manuscrits relatifs à la ville de Tombouctou, dont des œuvres d’Ahmad Bâbâ, de Mahmûd Kaʿti et d’al-Saʿdī Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, fonds Arabe, cotes 4628-7237 (cotes dispersées)
- Tombeau des Askia, Gao : tour pyramidale à étages de 17 m de haut, base de 17 × 15 m, briques de terre enduites, salle de prière des hommes d’environ 50 × 15 m sur 69 piliers, mihrab à deux niches, cimetière à stèles gravées UNESCO, Liste du patrimoine mondial, bien n° 1139, inscrit en 2004
- Épitaphes arabes de Gao Saney, d’Essouk-Tadmekka et de Bentiya (Mali), XIᵉ-XIIᵉ siècles, dont les stèles de marbre d’Almería dégagées en 1939 corpus édité par Paulo Fernando de Moraes Farias, 2003
Bibliographie
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Sources en ligne
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- « The Chronicles of Two West African Kingdoms » Liverpool University Presshttps://www.liverpooluniversitypress.co.uk/doi/book/10.3828/9781836245698
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