Deux cents réis l’aune pour le drap de la cape, cent quatre-vingts pour celui des chausses, du camelot rouge pour le haut-de-chausses, et un chapeau rouge ajouté au bas de l’ordre, comme après réflexion. Le 20 décembre 1515, à Almeirim, Manuel Iᵉʳ de Portugal fait vêtir aux frais de sa maison un certain Pero Barroso, venu lui porter des lettres du roi de Benin. Le reçu, daté du 22 janvier 1516, porte deux croix en guise de signatures, la sienne et celle de Jorge Correa, arrivé à Lisbonne en 1514 pour le compte de la même cour. Ce roi est l’Oba d’Edo, capitale d’un royaume de la forêt situé au sud de l’actuel Nigeria, que les Portugais appellent Beny et qui n’a aucun lien avec l’actuelle République du Bénin, l’ancien Dahomey.
L’envoyé de Gwato à la cour de João II
L’histoire écrite des relations entre Edo et l’Europe commence en 1486. Cette année-là, selon la chronique de Ruy de Pina, João Afonso de Aveiro atteint Benin, où il mourra, et en rapporte le premier poivre de ces côtes, dont on envoie des échantillons en Flandre. L’Oba fait partir avec lui l’un de ses capitaines, originaire du port de Gwato (aujourd’hui Ughoton), que le chroniqueur décrit comme un homme de bonne parole et de sens naturel. On le fête à Lisbonne, on lui montre ce que l’Europe a de plus beau, et il repart sur un navire du roi avec des habits riches pour lui et pour sa femme.
João de Barros, qui publie la première de ses Décadas da Ásia à Lisbonne en 1552, ajoute ce que cet envoyé a raconté. À vingt lunes de marche vers l’est, soit environ deux cent cinquante lieues selon le calcul de l’historien, règne un souverain nommé Ogané, que les chefs du pays vénèrent comme les chrétiens vénèrent le pape. Chaque nouvel Oba lui dépêche une ambassade chargée de présents ; l’Ogané répond par un bâton, un casque de laiton poli taillé comme un casque espagnol et une croix de laiton à porter au cou, sans lesquels le peuple ne tiendrait pas le roi pour légitime. L’ambassadeur ne voit jamais le prince, seulement les rideaux de soie derrière lesquels il se tient, et un pied qu’on lui montre au moment du départ. À Lisbonne, João II et ses cosmographes font le rapprochement avec le Prêtre Jean, lui aussi caché derrière des soieries et lui aussi attaché à la croix, et Barros rattache à ce raisonnement la décision d’envoyer la même année des navires par mer et des hommes par terre à sa recherche. Barros ne s’en tient pas à la tradition de cour. En 1540, des ambassadeurs de Benin séjournent à Lisbonne ; l’un d’eux, un homme d’environ soixante-dix ans, porte au cou une de ces croix, et l’historien l’interroge lui-même, détail qu’il prend soin d’écrire pour appuyer son récit. L’identité de l’Ogané reste discutée, et le seul témoin de toute cette affaire est un historien portugais qui rapporte ce qu’on lui a dit, plus de soixante ans après les faits.
Ces dates sont européennes, et il faut les lire comme telles. L’époque moderne telle que l’Europe la découpe, entre la fin du XVᵉ siècle et 1789, ne correspond à aucune rupture dans l’histoire d’Edo, qui se compte en règnes d’Obas, reconstitués au XXᵉ siècle à partir des traditions de cour. Toutes les dates portugaises et anglaises citées ici précèdent la réforme grégorienne de 1582 et sont données dans le style julien de leurs documents.
« Could speake the Portugall tongue »
En 1514, l’Oba envoie à Lisbonne deux hommes qui portent déjà des noms portugais, Jorge Correa et António, avec une double demande, des prêtres et des armes. Le 20 novembre, depuis Almeirim, Manuel Iᵉʳ écrit au puissant et noble roi de Benin qu’il lui envoie les prêtres avec des ornements de soie, mais qu’il ne livrera pas de canons tant que le roi ne sera pas chrétien, la loi de Dieu l’interdisant, et qu’il les donnera volontiers le jour où il le deviendra. Selon la reconstitution de Joseph Kenny, les prêtres arrivent en août 1515 et trouvent un roi parti en guerre.
Le 20 octobre 1516, un Portugais resté sur place, Duarte Pires, écrit à Manuel depuis le camp même. Le roi, raconte-t-il, les fait manger à la table de son fils, laisse ouvertes toutes les portes de son palais, a fait bâtir une église et a donné en août son fils et quelques grands du royaume pour qu’ils deviennent chrétiens ; les prêtres leur apprennent à lire, et ils apprennent vite. Quel roi ? La tradition fixée par Jacob Egharevba place l’avènement d’Esigie en 1504 et lui attribue la guerre contre Idah. Alan Ryder, en confrontant cette tradition aux lettres portugaises, reporte cet avènement à 1516, ce qui ferait du belligérant de 1516 son prédécesseur Ozolua ; en août 1517, un correspondant de São Tomé écrit d’ailleurs que le roi est un enfant qui gouverne par l’intermédiaire de deux capitaines. On ne sait pas trancher avec certitude, et toute la chronologie des règnes du XVIᵉ siècle dépend de ce genre de recoupements.
L’élan de 1516 retombe. En août 1539, deux franciscains et un maître laïc envoyés par João III écrivent au roi qu’ils sont gardés à vue depuis plus d’un an, sans pouvoir dire l’office, et que l’Oba a jeté la lettre royale dans une corbeille posée à sa gauche pour ne l’ouvrir que trois mois plus tard. Il refuse de les laisser repartir tant qu’un ambassadeur portugais ne sera pas venu chercher sa réponse, exigence que les missionnaires décrivent comme une captivité.
En 1553, l’Anglais Thomas Wyndham remonte jusqu’à la cour avec le pilote portugais António Anes Pinteado pour acheter du poivre. Le récit que Richard Hakluyt imprime en 1589 rapporte que le roi « could speake the Portugall tongue, which he had learned of a child ». L’enfant baptisé et instruit en 1516 est probablement l’homme qui reçoit les Anglais trente-sept ans plus tard, mais l’identification repose sur la même liste de règnes, avec les mêmes incertitudes. Un siècle après, en août 1651, l’Oba rend aux capucins espagnols d’Ángel de Valencia les lettres du pape qu’ils lui avaient fait porter, en expliquant que personne à la cour ne sait les lire ; le préfet les traduit de vive voix en portugais, et un interprète les passe en édo.
Dapper n’a jamais mis le pied à Benin
Une description de la ville revient partout, et elle vient d’un homme qui n’a jamais quitté les Provinces-Unies. Olfert Dapper publie en 1668, chez Jacob van Meurs à Amsterdam, sa Naukeurige Beschrijvinge der Afrikaensche gewesten. On y entre à Benin par une grande rue large, non pavée, qui paraît sept ou huit fois plus large que la Warmoesstraat d’Amsterdam et file droit sans jamais tourner ; le palais occupe autant d’espace que la ville de Haarlem, avec des galeries soutenues par des piliers de bois gainés de cuivre, sur lesquels sont figurées des victoires. La phrase sur la Warmoesstraat circule largement en ligne, souvent prêtée à un voyageur hollandais qui aurait vu la ville de ses yeux, parfois dès le XVᵉ siècle. Dans un article de 1990, Adam Jones a tenté de remonter aux sources de Dapper et rappelé que ce dernier compile des relations imprimées et manuscrites de voyageurs. Pour Benin, l’une d’elles est le récit signé « D.R. », publié dès 1602 à Amsterdam dans le livre de Pieter de Marees et parfois attribué à Dierick Ruiters.
Les images valent moins encore que le texte. Selon Jones, la plupart des planches du livre qui représentent des personnes et des objets sortent de l’imagination de l’éditeur Van Meurs, qui gravait probablement lui-même, et la vue de Benin avec son roi à cheval n’échappe pas à ce diagnostic. La fondation parisienne qui porte le nom de Dapper figure d’ailleurs parmi les soutiens que Jones remercie en tête de son étude.
Jeter le texte serait une autre erreur. Graham Connah, puis l’équipe qui a relevé l’enceinte intérieure et publié ses résultats en 2025, tiennent pour précieuses les informations de Dapper sur le commerce, tout en jugeant inexacte sa description de l’enceinte. Les piliers gainés de métal et ornés de victoires correspondent en outre à ce que les objets conservés imposent, puisque les plaques de laiton, d’après le British Museum, étaient fixées sur les piliers des cours du palais, probablement par paires. Là où l’on peut le vérifier, le compilateur se trompe sur l’enceinte et voit juste sur les cours du palais, ce qui oblige à lire son livre ligne à ligne.
Iya, le fossé que les voyageurs prenaient pour une muraille
Selon Connah, la plus ancienne mention écrite de l’enceinte revient à Duarte Pacheco Pereira, dans l’Esmeraldo de situ orbis rédigé entre 1505 et 1508 et resté manuscrit jusqu’en 1892. La ville, écrit-il, mesure environ une lieue d’une porte à l’autre, n’a pas de muraille et se défend par un grand fossé large et profond. Vers 1600, le narrateur « D.R. » décrit un rempart élevé, un fossé profond et large planté de grands arbres, et des portes de bois gardées que l’on peut fermer. Au XVIIIᵉ siècle, l’équipage du capitaine français Jean-François Landolphe signale encore un rempart de terre, le fossé, des portes et une végétation si dense que les animaux eux-mêmes ne la traversent pas. Aucun ne parle de pierre. La palissade continue de Dapper, Connah l’a expliquée en 1967 par un revêtement de bois limité aux portes, que les informateurs auraient étendu à tout le pourtour.
Sur le terrain, l’iya (en édo, le mot désigne toute dépression, vallée ou trou dans le sol) forme un double circuit autour du vieux centre. Une équipe de l’Institut archéologique allemand et du Museum of West African Art, dont Christian Schepers signe l’article, a relevé l’enceinte intérieure au drone, au lidar et au GPS centimétrique, et publié en 2025 un bilan chiffré. Le circuit mesure 12,4 kilomètres ; il en subsiste environ 6, soit 48 %, dont 2,91 kilomètres en bon ou assez bon état. Près du palais, le rempart domine encore la rue de 10 mètres, et au sud-est la dénivellation entre la crête et le fond du fossé atteint 9 à 10 mètres. Depuis le premier relevé de Connah, en 1964, la perte dépasse 100 mètres par an. La tradition fixée par Egharevba compte neuf portes, dont les routes ont effacé presque toutes les traces ; l’étude identifie pourtant, pour la première fois, la structure de l’une d’elles, entre les quartiers d’Okedo et d’Ikpoba, un chemin montant entre deux remparts parallèles, probablement l’Akpakpava Urho de la tradition. Un habitant d’Okedo, O. William, a rapporté aux enquêteurs en février 2024 qu’une porte s’y fermait chaque jour à l’aube.
Le chiffre qui circule, seize mille kilomètres, ne concerne pas la ville. Entre 1973 et 1977, Patrick Darling a parcouru environ 1 500 kilomètres de talus en pays bini et esan, et en a tiré une estimation pour tout le réseau, plus de 16 000 kilomètres de fossés et de levées couvrant quelque 6 500 kilomètres carrés, soit plus de 37 millions de mètres cubes de terre et plus de 150 millions d’heures de travail. C’est une extrapolation, et Darling l’assortit lui-même d’un « very probably ». Sa monographie de 1984 s’ouvre pourtant sur une comparaison avec la Grande Muraille de Chine, qu’il juge quatre à cinq fois plus courte, et sur la référence à un livre de records paru en 1980, qui qualifiait ces talus de plus longs et plus massifs ouvrages de terre connus avant l’ère mécanique. Le superlatif que répètent les vulgarisations est né là, entre un relevé partiel et un recueil de records. Il ne faut pas pour autant réduire le réseau à une exagération. D’après Darling, les talus ruraux entouraient surtout des établissements villageois, et l’étude de 2025 les distingue des deux enceintes défensives de la ville, tout en rappelant qu’ils enfermaient et reliaient plus de cinq cents localités. Un maillage de cette ampleur, même divisé par deux, suppose une organisation du travail et du foncier sur plusieurs siècles, et c’est ce que les partisans de l’estimation haute défendent avec raison.
La date se dérobe davantage. En 1963, dans une tranchée ouverte à travers l’enceinte intérieure, Connah a prélevé un unique échantillon de charbon qui la place au XIVᵉ siècle ; la mesure, non calibrée, porte une marge de 105 ans et ne fournit qu’un seuil après lequel le rempart a été élevé, puisque le charbon venait de murs recouverts par le talus. Des travaux plus récents, sur le site de la centrale électrique d’Azura, suggèrent pour d’autres iya une origine aux XIIᵉ ou XIIIᵉ siècles. Les traditions recueillies à l’époque coloniale attribuent l’enceinte tantôt à Oguola, tantôt à Ewuare ou à Esigie, et racontent qu’Ewuare fit enfouir des pots-charmes aux portes en approfondissant le fossé. Pour sortir de là, l’équipe de 2025 réclame plusieurs échantillons prélevés dans différentes sections et une stratigraphie mieux comprise, en prévenant qu’un léger plateau de la courbe d’étalonnage à cette période donnera de toute façon deux fourchettes probables.
Soixante-sept manilles et un laiton rhénan
Les « bronzes » du Bénin sont pour l’essentiel en laiton plombé, alliage de cuivre et de zinc, et c’est ainsi que les fiches du British Museum décrivent les plaques. On gardera ici le mot d’usage dans le titre, parce que c’est sous ce nom qu’on les cherche, et le mot laiton dans le texte, parce que c’est le métal. Ce laiton arrivait sous forme de manilles, anneaux ouverts en fer à cheval que les Portugais, puis les Hollandais, vendaient sur la côte comme monnaie.
Ces manilles achetaient du poivre, de l’ivoire et des personnes. Dans l’Esmeraldo, Pacheco Pereira note qu’à Geebu, le royaume ijebu voisin, un captif se vend douze ou treize manilles de laiton. À Gwato, la couronne portugaise ouvre un comptoir, et Barros explique que les captifs achetés à Benin étaient revendus à Elmina, sur la Côte de l’Or, aux marchands qui y apportaient l’or et les payaient deux fois le prix obtenu au Portugal. En 1516, en pleine guerre, l’Oba fournit quatre cents captifs et de l’ivoire à un navire de São Tomé, selon un document qu’António Brásio avait daté de 1526 et que Kenny, sur la foi de ses mentions internes, restitue à 1516. João III fit ensuite cesser le trafic de Benin vers Elmina, au motif, rapporte Barros, que des captifs baptisés passaient aux mains d’infidèles ; les achats portugais sur cette côte, eux, continuèrent au profit de maîtres chrétiens des Antilles.
D’où venait ce laiton, on l’a longtemps supposé sans pouvoir le montrer, car les comparaisons antérieures entre manilles connues et objets de Benin n’avaient rien donné. En avril 2023, Tobias Skowronek et ses coauteurs publient dans PLOS ONE l’analyse de 67 manilles tirées de cinq épaves et de trois sites terrestres, parmi lesquelles celles d’un navire flamand affrété par des marchands de Lisbonne et perdu en 1524 devant Getaria, au Pays basque, d’où la Sociedad de Ciencias Aranzadi en a remonté 313. Les rapports isotopiques du plomb et les éléments traces rapprochent les manilles de la traite portugaise de plus de 700 objets de Benin analysés par des études antérieures, et les unes comme les autres des minerais de Rhénanie, où la calamine des environs de Cologne et d’Aix-la-Chapelle alimentait les fonderies. Le résultat désigne une source principale jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, quand les laitons britanniques prennent le relais ; il ne suit pas une manille donnée jusqu’à une plaque donnée, et les manilles restent rares dans les fouilles à terre.
Un marteau dans la main droite
Les plaques ont quitté Benin en 1897, pillées par les forces britanniques dans le palais, ses magasins et ses enclos, selon les termes du British Museum lui-même. Le Foreign Office en prête 304 au musée cet été-là, qui en reçoit 203 en don ; les autres sont proposées à des musées, des collectionneurs et des marchands, et plus de neuf cents sont aujourd’hui connues à travers le monde. Aucun document écrit à Edo ne les date. On les date couramment des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, et Kathryn Gunsch, qui a reconstitué leur disposition sur les piliers du palais, en fait un monument du XVIᵉ siècle. Dans la préface du catalogue de l’exposition présentée au musée du quai Branly en 2007, l’Oba Erediauwa rappelait qu’elles n’étaient exécutées que sur l’ordre du roi et qu’elles avaient pour son peuple une valeur « religieuse et archivale ».
La plaque Af1898,0115,23 n’est pas exposée, elle attend dans les réserves londoniennes.
Elle mesure 43,5 centimètres de haut sur 41 de large et 10,7 d’épaisseur, pèse 14,12 kilogrammes, et ses coins supérieurs manquent. L’Oba y siège de face, coiffé d’une couronne cylindrique de perles, entre deux dignitaires agenouillés ; de la main droite, il lève un marteau. Au-dessus de ses épaules, deux Portugais en buste, cheveux longs et casques à plumes, l’un portant à la bouche un objet que la fiche ne sait pas identifier, l’autre tenant une manille. Kathy Curnow a proposé en 1997 d’y voir l’Oba pendant l’Ague, rituel de jeûne et d’isolement lié à l’igname nouvelle, entre les chefs Osa et Osuan, qui ne s’agenouillent qu’à ce moment-là pour prier avec lui. En 2018, Kathryn Gunsch lit dans le marteau un outil de métallurgiste et voit dans la scène l’Oba en être surnaturel, peut-être au moment où il prend part à la fonte de la tête commémorative de son père.
Les deux lectures tiennent, et la plaque ne choisit pas entre elles. Dans l’une comme dans l’autre, le Portugais qui brandit son anneau au-dessus de l’épaule du roi apporte le type même d’objet que les analyses de 2023 désignent comme la source principale du laiton des fondeurs de la cour, un métal parti de Rhénanie, passé par les marchands de Lisbonne et débarqué à Gwato avant d’être coulé à Edo en un portrait de celui qui le vendait.
Pour aller plus loin
Ce sujet croise l’histoire du royaume du Kongo, où la christianisation engagée avec les Portugais aux mêmes années a suivi un tout autre cours, et celle du château d’Elmina, où les captifs achetés à Benin étaient revendus contre de l’or. Il rejoint aussi les ivoires afro-portugais sculptés pour une clientèle européenne, et l’histoire du Dahomey, dont le nom actuel de Bénin entretient la confusion avec le royaume d’Edo.
Au sud de l’actuel Nigeria, dans la forêt, un royaume africain reçoit à partir de 1486 des navigateurs portugais, puis anglais et hollandais. Sa capitale s’appelle Edo, et les Européens la nomment Benin. Ce royaume n’a rien à voir avec le pays qui porte aujourd’hui le nom de Bénin. Il est dirigé par un roi sacré, l’Oba. On le connaît par trois sortes de traces, des lettres et des récits écrits par des Européens, d’immenses talus de terre, et des plaques de métal fondues pour la cour.
Des ambassadeurs à Lisbonne
Dès la première rencontre, l’Oba envoie un de ses capitaines au roi de Portugal. D’autres suivent. En 1515, le roi portugais fait habiller l’un d’eux à ses frais, avec une cape, des chausses et un chapeau rouge. Le reçu est signé de deux croix, celles des deux envoyés.
L’Oba demande des prêtres et des armes. Le Portugal envoie les prêtres mais refuse les canons tant que le roi n’est pas chrétien. Un marchand portugais raconte en 1516 que le roi a fait bâtir une église et laissé baptiser son fils, à qui l’on apprend à lire.
L’accueil ne dure pas. Plus de vingt ans plus tard, des missionnaires sont retenus à la cour pendant plus d’un an. En 1553, un capitaine anglais rencontre un roi qui parle portugais, appris dans son enfance. C’est probablement le garçon baptisé en 1516, mais on ne peut pas l’affirmer, car les dates des règnes ont été reconstituées bien plus tard.
Une ville décrite par un homme qui ne l’a pas vue
Une description de la ville revient partout. Elle vient d’un livre hollandais publié en 1668. On y lit que la grande rue est sept ou huit fois plus large qu’une rue d’Amsterdam et que le palais est aussi vaste qu’une ville entière.
Son auteur n’est jamais allé en Afrique. Il a rassemblé les récits d’autres voyageurs, et les gravures de son livre sont en grande partie imaginées par l’éditeur. Certains détails se vérifient pourtant. Il décrit des piliers couverts de métal ornés de victoires, et l’on sait aujourd’hui que les plaques de la cour étaient fixées sur les piliers du palais.
Des remparts de terre
Le plus ancien texte européen sur l’enceinte, écrit par un Portugais au début du XVIᵉ siècle, précise que la ville n’a pas de muraille et qu’elle se défend par un grand fossé large et profond. Les voyageurs suivants décrivent un rempart de terre, des arbres et des portes de bois. Les habitants appellent ces ouvrages iya.
Autour de la vieille ville, le cercle intérieur mesurait un peu plus de douze kilomètres. Des archéologues l’ont mesuré de nouveau au drone. Il en reste environ la moitié, et le rempart dépasse encore dix mètres de haut près du palais. Depuis les années 1960, plus de cent mètres en disparaissent chaque année.
Dans les campagnes, d’autres talus entouraient des centaines de villages. On lit souvent qu’ils mesureraient seize mille kilomètres en tout. Ce chiffre est une estimation faite à partir d’environ mille cinq cents kilomètres parcourus à pied dans les années 1970. Leur date reste mal connue, et une seule mesure ancienne existe pour l’enceinte de la ville.
Un métal venu de Rhénanie
On appelle ces œuvres les « bronzes » du Bénin, mais elles sont presque toutes en laiton. Ce métal arrivait par bateau sous forme d’anneaux ouverts, les manilles, qui servaient de monnaie. Ils achetaient du poivre, de l’ivoire, et aussi des êtres humains. Dans un royaume voisin, un captif valait douze ou treize anneaux.
En 2023, des chimistes ont analysé des manilles retrouvées dans des épaves. Leur métal ressemble à celui des œuvres de la cour, et tous deux viennent surtout de Rhénanie, dans l’ouest de l’actuelle Allemagne.
En 1897, les soldats britanniques ont pillé le palais. Des centaines de plaques sont aujourd’hui dans des musées du monde entier. L’une d’elles, à Londres, montre le roi assis, un marteau à la main, et au-dessus de lui un Portugais qui tient une manille. Deux spécialistes ne la lisent pas de la même façon. Pour l’une, c’est le roi pendant une grande cérémonie de jeûne ; pour l’autre, c’est le roi en maître du métal, qui participe à la fonte d’une œuvre en l’honneur de son père.
Les lettres portugaises et leurs dates disputées, l’histoire de la phrase sur la rue d’Amsterdam et le détail des mesures faites sur les remparts occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Ruy de Pina, Crónica de el-rei D. João II, année 1486, arrivée de João Afonso de Aveiro à Benin et ambassade du capitaine de Gwato ; traduction anglaise dans J. W. Blake, Europeans in West Africa, 1450-1560, Londres, 1942, vol. I, p. 78-79 Hakluyt Society
- João de Barros, Ásia. Primeira Década, livre III, chapitres 3 et 4, Lisbonne, Germão Galhardo, 1552, passages sur l’ambassade de 1486, l’Ogané, l’entretien de 1540 et le trafic de captifs de Gwato vers Elmina ; traduction anglaise dans G. R. Crone (éd.), The Voyages of Cadamosto, Londres, 1937, p. 124-127 Hakluyt Society
- Duarte Pacheco Pereira, Esmeraldo de situ orbis, rédigé entre 1505 et 1508, manuscrits de la Biblioteca Pública e Arquivo Distrital de Évora et de la Biblioteca Nacional de Lisboa, livre II, chapitre 6, passages sur Beny et sur Geebu ; éd. critique d’Augusto Epiphanio da Silva Dias, Lisbonne, 1905 Biblioteca Pública e Arquivo Distrital de Évora
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Sources primaires (suite)
- Lettre de Manuel Iᵉʳ au roi de Benin, Almeirim, 20 novembre 1514, envoi de prêtres et refus des armes éd. António Brásio, Monumenta Missionaria Africana, vol. IV, p. 88 (renvoi de J. Kenny), Lisbonne, Agência Geral do Ultramar
- Ordre de Manuel Iᵉʳ à Ruy Leite pour vêtir Pero Barroso, Almeirim, 20 décembre 1515, et reçu du 22 janvier 1516 portant les marques de Jorge Correa et de Pero Barroso éd. António Brásio, Monumenta Missionaria Africana, vol. I, p. 342 (renvoi de J. Kenny), Lisbonne, Agência Geral do Ultramar, 1952
- Lettre de Duarte Pires à Manuel Iᵉʳ, écrite pendant la guerre, 20 octobre 1516 éd. António Brásio, Monumenta Missionaria Africana, vol. I, p. 369, Lisbonne, Agência Geral do Ultramar, 1952
- Document relatif à la fourniture de quatre cents captifs par l’Oba à un navire de São Tomé, 1516 (daté de 1526 dans l’édition) éd. António Brásio, Monumenta Missionaria Africana, vol. I, p. 492, Lisbonne, Agência Geral do Ultramar, 1952
- Lettre de João Fialho à António Carneiro, São Tomé, août 1517, sur le roi enfant de Benin gouvernant par deux capitaines éd. António Brásio, Monumenta Missionaria Africana, vol. I, p. 412, Lisbonne, Agência Geral do Ultramar, 1952
- Lettre de Miguel Magro, frei António et frei Francisco à João III, Benin, 30 août 1539 éd. António Brásio, Monumenta Missionaria Africana, vol. II, p. 79, Lisbonne, Agência Geral do Ultramar
- Lettres de Felipe de Híjar, capucin de la mission d’Ángel de Valencia, 1651-1653 éd. António Brásio, Monumenta Missionaria Africana, vol. XI, p. 365 et 390, Lisbonne, Agência Geral do Ultramar
- Richard Hakluyt, The Principall Navigations, Voiages and Discoveries of the English Nation, Londres, George Bishop et Ralph Newberie, 1589, récit du voyage de Thomas Wyndham en Guinée et à Benin, 1553
- Pieter de Marees, Beschryvinghe ende historische verhael van het Gout Koninckrijck van Gunea, Amsterdam, Cornelis Claesz, 1602, avec la relation de « D.R. » sur Benin ; éd. et trad. Albert van Dantzig et Adam Jones, Oxford, 1987 Oxford University Press
- Olfert Dapper, Naukeurige Beschrijvinge der Afrikaensche gewesten, Amsterdam, Jacob van Meurs, 1668, description de Benin, p. 495 sq. ; exemplaire du Getty Research Institute, cote 30038, numérisé par Internet Archive
- Jean-François Landolphe, Mémoires du capitaine Landolphe, contenant l’histoire de ses voyages pendant trente-six ans aux côtes d’Afrique et aux deux Amériques, éd. J. S. Quesné, Paris, 1823 A. Bertrand
- Plaque de relief, laiton plombé fondu à la cire perdue, h. 43,5 cm, l. 41 cm, ép. 10,7 cm, 14,12 kg, Oba assis entre deux dignitaires, deux Portugais en buste dont l’un tient une manille, XVIᵉ-XVIIᵉ siècle, Benin City British Museum, Londres, Af1898,0115,23
Bibliographie
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Sources en ligne
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