Une épée d’or à la garde richement travaillée, quatre pièces de tapisserie, quelques cuirasses de prix, un casque, deux pierriers avec quatre boîtes de rechange, des boulets, deux barils de poudre, une mappemonde et des orgues. Tel est, au chapitre V de son récit, l’inventaire que dresse Francisco Álvares du présent destiné au souverain chrétien des hauts plateaux, celui que Lisbonne appelle le Preste João. L’ambassade a touché l’île de Massaoua (Maçua dans le texte, aujourd’hui en Érythrée) le lundi de l’octave de Pâques, 7 avril 1520, en face d’Arkiko, port de terre ferme qui relève du même souverain. Le chapelain juge lui-même ces cadeaux plus pauvres que ceux qu’avait emportés Duarte Galvão, premier ambassadeur désigné par Manuel Iᵉʳ. Galvão était mort sur l’île de Kamaran, en mer Rouge, et le gouverneur Lopo Soares avait dispersé son présent à Cochin.
« Inde tierce »
Le prêtre Jean est né loin de la mer Rouge. Michel Tardieu, qui lui a consacré son cours du Collège de France en 2003-2004, tient la chronique d’Otton de Freising pour son plus ancien témoin. L’évêque y écrit en 1145, à la fin de son livre VII, à propos d’événements survenus en 1141 que Robert Beylot rattache à l’Asie centrale, « patrie mythique » du personnage. Une lettre latine attribuée au même souverain, rédigée entre 1155 et 1160 selon Tardieu, décrit ensuite un royaume de merveilles dans une Inde fabuleuse, que rien, observe Beylot, ne permet d’identifier au royaume chrétien d’Afrique.
Le glissement vers l’Éthiopie passe par d’autres textes. Vers 1220, au camp croisé de Damiette, on traduit de l’arabe une prophétie attribuée à Hannan ibn Isaac, où un roi chrétien venu d’un pays au nom déformé, que l’on a lu comme l’Abyssinie, doit marcher vers l’Inde et détruire La Mecque, ainsi qu’un Liber Clementis qui annonce la rencontre à Jérusalem, à la fin des temps, d’un roi d’Occident et d’un roi d’Orient. Beylot y reconnaît la partie prophétique d’un apocryphe arabe, source du Qalēmenṭos éthiopien, et rappelle que le roi d’Éthiopie détruit déjà la puissance musulmane dans l’Apocalypse syriaque du Pseudo-Méthode, au VIIᵉ siècle. Vers 1330, le dominicain Jordan Catala, évêque de Columbum sur la côte de Malabar, nomme le prêtre Jean dans le chapitre de ses Mirabilia descripta consacré à l’« Inde tierce », que son éditeur Henry Yule rapportait en 1863 au sud-est de l’Afrique.
Ce royaume ne vit pas à l’heure de ceux qui le cherchent. L’Éthiopie chrétienne compte les années selon son propre calendrier, en retard de sept à huit ans sur le comput latin, et ses historiens découpent le temps par règnes et par capitales, avec la dynastie dite salomonienne, au pouvoir depuis la fin du XIIIᵉ siècle, puis la période gondarienne, ouverte quand Fasiladas fait de Gondar sa capitale permanente en 1636. L’étiquette d’époque moderne, qui désigne en Europe les siècles compris entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, n’y découpe rien.
Côté éthiopien, la légende a laissé très peu de traces. Aucune source conservée en guèze, la langue liturgique et savante du royaume, ne nomme le prêtre Jean, constatent Adam Simmons et Sébastien Garnier. En 1441, quatre moines éthiopiens arrivés au concile de Florence sont interrogés par le secrétaire pontifical Biondo Flavio, dont le compte rendu latin consigne leur refus de toute parenté entre leur souverain et le prêtre Jean ; c’est le seul rejet explicite que l’on connaisse. L’ambassade d’un « empereur d’Éthiopie » que Clément V aurait reçue vers 1306 a suivi le chemin inverse, de la chronologie vers la légende. En 2019, Verena Krebs a montré que le récit qu’en donne le Supplementum chronicarum de Foresti, imprimé en 1483, ne repose que sur des textes latins, la Légende dorée et la légende du prêtre Jean, et propose de rayer l’épisode. Alessandro Bausi et Paolo Chiesa, qui publient la même année l’Ystoria Ethyopie du chroniqueur milanais Galvano Fiamma, mort vers 1345, ne trouvent pas davantage de preuve décisive de l’ambassade. Ils jugent pourtant que des informations sûres sur l’Éthiopie du début du XIVᵉ siècle sont parvenues à Giovanni da Carignano, dont Fiamma dit suivre le Tractatus de mappa, et par lui au chroniqueur.
Mateus aux fers à Mozambique
Lisbonne avait envoyé ses propres yeux bien avant 1520. En mai 1487, Pêro da Covilhã et Afonso de Paiva, un écuyer arabophone, quittent le Portugal avec des lettres de crédit sur des banquiers italiens ; par Barcelone, Naples et Rhodes, ils gagnent Alexandrie déguisés en marchands de miel, puis Le Caire et Aden, où ils se séparent. Covilhã voit Cannanore, Calicut et Goa, repasse par Ormuz, apprend au Caire, vers la fin de 1490, la mort de son compagnon, et atteint Zeila en 1492 ou 1493. Une caravane le mène sur les hauts plateaux. Le roi Eskender le reçoit bien, lui confie le gouvernement d’un district et ne le laisse jamais repartir, d’après la notice que lui consacre l’Encyclopaedia Britannica.
Le contact suivant vient d’Éthiopie, et il commence par une lettre. En 1509, l’ətege Eleni, qui gouverne aux côtés du jeune Lebna Dengel, fait partir pour l’Inde portugaise un envoyé porteur d’un fragment de la Vraie Croix et d’un message pour Manuel Iᵉʳ ; elle l’avertit que les Mamelouks d’Égypte arment contre sa flotte, lui offre l’aide de son royaume et propose des mariages entre les deux maisons royales. L’envoyé s’appelle Mateus. Il n’était sans doute pas éthiopien. Damião de Góis, rapportent Simmons et Garnier, le dit arménien, Álvares le décrit comme un marchand qui portait d’abord le nom d’Abraham, et lui-même se présente comme le frère de l’abun, ce qui, pris à la lettre, le ferait égyptien.
Afonso de Albuquerque l’accueille à Goa en 1512 et l’embarque pour Lisbonne en décembre. Pendant l’hivernage à Mozambique, le capitaine Bernardim Freire, qui le tient pour un imposteur, le met aux fers, et Freire sera plus tard emprisonné sur ordre du roi. Mateus entre dans Lisbonne en février 1514. Le soupçon le suit sur le chemin du retour, et le 14 octobre 1515, à Cananor, c’est lui qui obtient de Lopo Soares, alors gouverneur de l’Inde, que l’on recueille des dépositions contre Duarte Galvão, l’ambassadeur que Manuel lui avait donné pour compagnon ; l’acte est conservé à la Torre do Tombo dans le Corpo Cronológico, partie I, liasse 19, n° 9.
Ses lettres dorment dans le même dépôt. Ce sont quatre feuilles de papier écrites en arabe, rangées dans la Colecção de cartas, Núcleo Antigo 891, liasse 1, n° 39 à 42 ; la première mesure 310 millimètres sur 220, la deuxième 295 sur 220. Le catalogue de l’établissement les date du 17 février 1517 et du 17 août 1518, alors que Simmons et Garnier, qui les ont éditées et traduites, n’y lisent aucune date et les placent à Cochin à la fin de 1517 ou en 1518, après l’échec de l’expédition de mer Rouge. Mateus y accuse Lopo Soares de l’avoir empoisonné, ensorcelé, privé de ses gages et de sa nourriture, griefs que les éditeurs rapportent comme les siens. En tête de chacune, il se dit anbašadūr Brist Ǧuwān, ambassadeur du prêtre Jean, et s’adresse au « sultan Manuel ». Dans le corps du texte, son maître redevient malik al-Ḥabaša, roi d’Éthiopie.
Revenu avec l’ambassade de 1520, il meurt de maladie en mai au monastère de Debre Bizen, près d’Arkiko.
Une mappemonde à traduire
Rodrigo de Lima et sa suite atteignent le camp royal à la fin de 1520. Ils y trouvent Pêro da Covilhã, vieux mais robuste, qui leur sert de guide et d’interprète ; en 1524, sa femme et sa famille l’accompagnent. Les titres des chapitres d’Álvares, dans la traduction anglaise publiée par la Hakluyt Society en 1881, suffisent à dire la lenteur de l’affaire. Au chapitre LXXIV, l’ambassadeur est convoqué et n’entend pas le roi en personne ; au chapitre LXXXII seulement, il présente ses lettres. Au chapitre CIII, Álvares raconte comment Covilhã est arrivé dans le pays et pourquoi on l’y avait envoyé. Au chapitre CXIV, le roi fait rapporter aux Portugais la mappemonde du présent, pour qu’ils en traduisent les inscriptions en langue du pays.
Ce roi s’appelle Lebna Dengel. Les imprimés européens de 1533 le nomment David, et Álvares ne l’appelle guère autrement que le Preste. Nous gardons Lebna Dengel, la forme sous laquelle les catalogues de bibliothèque rangent aujourd’hui ses propres lettres, parce qu’elle ne doit rien ni à la légende ni à la traduction latine.
L’ambassade reste six ans et rentre à Lisbonne en 1527, chargée de lettres du roi pour Manuel Iᵉʳ, mort entre-temps, pour son successeur João III et pour le pape. Un envoyé éthiopien, le moine Saga Za-Ab, est à Lisbonne en 1533. Le 29 janvier 1533, à Bologne, Álvares présente à Clément VII, en consistoire, l’obéissance de Lebna Dengel. Le texte circule aussitôt. La même année paraissent à Bologne une version italienne et à Anvers, chez Willem Vorsterman, une édition latine que la notice de l’exemplaire d’Utrecht attribue à Paolo Giovio, traduisant du portugais ; à Paris, Antoine Augereau en donne vers la même date une autre édition latine in-octavo, sans date, que la Bibliothèque nationale de France conserve sous la cote 8-O3C-33. Dans ces pages, le roi d’Éthiopie s’appelle David et l’Europe le reconnaît sous le nom de prêtre Jean.
Le livre d’Álvares a une histoire plus trouble. L’édition de Lisbonne, achevée en 1540 chez Luis Rodriguez, libraire du roi, est un in-folio dont un exemplaire passé en vente chez Christie’s mesure 264 millimètres sur 184 ; son titre est imprimé en rouge et en noir, et une gravure sur bois pleine page y montre le prêtre Jean et sa suite devant une ville fortifiée, image d’un souverain de légende plaquée sur un roi qui vivait sous la tente. Sa collation, telle que la donne la notice de l’exemplaire numérisé de l’université Complutense de Madrid, compte 136 feuillets numérotés qui sont en réalité 128, encadrés de deux feuillets liminaires et de six feuillets de table. On ne lit pourtant pas Álvares dans son manuscrit, qui est perdu. Cinq manuscrits italiens subsistent, plusieurs copiés après sa mort, et ils diffèrent de l’imprimé portugais ; l’un d’eux sert de base à la révision italienne qu’achève Ludovico Beccadelli en 1542, La historia d’Ethiopia, enrichie de quarante-deux additions tirées, selon Mathilde Alain, d’entretiens avec des lettrés éthiopiens établis à Rome. Ces additions portent sur les usages religieux et royaux et sur la géographie, et certaines contiennent des détails que le chapelain, malgré ses six années sur place, ignorait. Damião de Góis procède de la même façon à Lisbonne. Il rencontre Saga Za-Ab en 1533, lui demande un exposé de la foi de son Église, le traduit en latin et le publie en 1540 sous le titre Fides, religio moresque Aethiopum, avec des lettres échangées entre les deux cours. Luís André Nepomuceno a soutenu en 2023 que Góis, loin de l’œcuménisme qu’on lui prête, oriente le texte du moine vers les vérités catholiques, au service d’ambitions portugaises sur la mer Rouge. La traduction française donnée en 2025 par Renaud de Sinety rend enfin Álvares lisible en entier dans notre langue.
Shimbra Kure
Le 7 mars 1529, sur le plateau du Choa, l’armée de Lebna Dengel affronte celle d’Ahmad ibn Ibrahim al-Ghazi, l’imam d’Adal que les chroniques chrétiennes surnomment Gragn, le Gaucher. L’armée royale est bien plus nombreuse. Elle est écrasée. La notice de Shumet Sishagne pour les Research Starters d’EBSCO, qui s’appuie sur le Futuh al-Habasha, la Conquête de l’Abyssinie, rédigée par le Yéménite Shihab al-Din, témoin de plusieurs batailles, attribue à l’imam les premières armes à feu de la région, dont quelques centaines d’arquebusiers turcs, et à son camp plus de 5 000 morts ; l’élite militaire et politique du royaume chrétien est en grande partie détruite. Pendant onze ans, Lebna Dengel erre de forteresse en forteresse. Il meurt le 2 septembre 1540 au monastère de Debre Damo, presque sans suite.
Son fils Galawdewos hérite d’un royaume en grande partie occupé, et les Portugais arrivent l’année suivante. Ils sont environ quatre cents, sous le commandement de Cristóvão da Gama, fils de Vasco. Le récit qu’en donne Miguel de Castanhoso, l’un d’eux, paraît à Lisbonne le 27 juin 1564 chez João de Barreira, un in-quarto de cinquante-quatre feuillets dont le titre complet mentionne quatre cents Portugais ; la Bibliothèque nationale du Portugal en a numérisé un exemplaire. En 1542, Cristóvão est vaincu, pris et mis à mort. Quelque cent vingt Portugais, selon les sommaires de l’édition anglaise de Richard Stephen Whiteway, se regroupent autour de la reine Sabla Wangel, veuve de Lebna Dengel. En février 1543, à Wayna Daga, l’armée de Galawdewos et ce reste de Portugais affrontent l’imam, qui est tué. Après la bataille, l’influence de deux mères, Sabla Wangel et Del Wanbara, veuve de l’imam, permet un échange de prisonniers, Muhammad, fils d’Ahmad, contre Minas, frère du roi.
La confession de Galawdewos
Le roi sauvé n’a pas changé de foi. En 1555, Galawdewos fait rédiger un texte que l’on appelle sa Confession, réponse aux jésuites qui espèrent sa conversion en échange du soutien militaire portugais ; Solomon Gebreyes Beyene, qui l’a étudié en 2022, y voit une défense de la religion orthodoxe du royaume et de ses coutumes.
Dans les mêmes années, un Portugais se disait patriarche d’Éthiopie, João Bermudes. Sa Breve relação de l’ambassade qu’il dit avoir rapportée « de l’empereur d’Éthiopie, appelé vulgairement Preste João » existe en français depuis 2010, avec une introduction d’Hervé Pennec. Personne ne s’accorde sur l’homme. Matteo Salvadore intitule le chapitre qu’il lui consacre « The Barber-Bleeder Turned Patriarch », le barbier-saigneur devenu patriarche, quand Daniele Arciello le présente en 2020 comme médecin et clerc, parti en 1520 avec l’ambassade de Lima.
Le jésuite Pedro Páez atteint Fremona, dans le nord, le 15 mai 1603. Le 21 avril 1618, il se rend aux sources du Nil Bleu, et la Compagnie de Jésus, dans la notice que lui consacre en 2026 l’archiviste Wenceslao Soto Artuñedo, le tient pour le premier Européen à les avoir vues.
En 1621, le roi Susenyos annonce publiquement son adhésion à la foi latine, et Páez meurt à Gorgora le 22 mai 1622, peu après que le souverain a été reçu dans l’Église catholique. Le patriarche Afonso Mendes, arrivé ensuite, impose à partir de 1626 des changements dans la liturgie et les usages ; des révoltes et une guerre civile suivent, et Susenyos doit renoncer au trône. En 1633, son fils Fasiladas rompt avec le catholicisme, expulse ou fait tuer les jésuites, et fait trois ans plus tard de Gondar sa capitale permanente. Hervé Pennec a fait l’histoire de cette mission en 2003, de 1495 à 1633, sous un titre qui garde le nom du prêtre Jean. À Gondar, l’enceinte de Fasil Ghebbi court sur 900 mètres et s’ouvre par douze portes, et l’UNESCO attribue aux missionnaires jésuites l’introduction du baroque dans cette architecture.
Le prêtre Jean n’existe pas en guèze
L’objection est sérieuse. Longtemps, on a raconté un royaume chrétien isolé, techniquement en retard, menacé par les Mamelouks d’Égypte, qui aurait cherché en Aragon et en France l’aide militaire dont il avait besoin. Verena Krebs a retourné ce récit en 2021, en décrivant des rois salomoniens qui agissent en position de force, envoient dès le début du XVᵉ siècle des ambassades vers l’Europe latine et y cherchent des reliques et des objets rares, signes de prestige, au point d’avoir, selon elle, découvert les royaumes européens autant que ceux-ci les découvraient. Matteo Salvadore, dans un livre de 2017 qui va de 1402 à 1555, montre que le prestige chrétien de l’Éthiopie et la légende du prêtre Jean ont permis à ses voyageurs de traiter d’égal à égal avec les élites européennes, jusqu’à l’intervention portugaise dans la guerre contre Adal, après laquelle les jésuites ont fait de la rencontre une querelle sur la foi.
La lecture ancienne garde des appuis. La lettre d’Eleni, en 1509, offre bien une alliance contre les Mamelouks. Ce sont des Portugais, survivants de la troupe de 1541, qui tuent l’imam à Wayna Daga selon Whiteway, et les imprimés de 1533 présentent à Rome l’obéissance d’un roi. Ces imprimés obligent pourtant à une distinction. On y lit Lebna Dengel à travers une traduction latine faite sur du portugais, et les travaux consultés ici ne disent pas où se trouvent les originaux de ses lettres ni dans quelle langue ils ont été écrits. Le roi qui parle au pape parle par la voix de ses traducteurs, comme Saga Za-Ab parle par celle de Góis.
Les lettres de Mateus déplacent la question. Simmons et Garnier admettent l’essentiel de la critique éthiopisante, qui fait du prêtre Jean une affaire latine, mais ils jugent intenable le refus absolu de toute appropriation éthiopienne du mythe, puisqu’un ambassadeur l’a revendiqué par écrit ; ils pensent que Mateus menait là sa propre diplomatie, n’excluent pas que d’autres envoyés, Saga Za-Ab compris, aient joué de la même carte, et constatent qu’aucun souverain éthiopien n’est connu pour l’avoir fait. Chacune des deux positions ne repose, au fond, que sur un seul témoin, quatre moines interrogés à Florence en 1441 par un secrétaire du pape d’un côté, de l’autre, trois quarts de siècle plus tard, un marchand qui n’était peut-être pas éthiopien et qui écrivait en arabe, à Cochin, au roi de Portugal.
Pour aller plus loin
L’ambassade de 1520 croise l’histoire du royaume du Kongo, où les Portugais nouent à la même époque une autre alliance chrétienne en Afrique, et celle de la route des Indes ouverte par Vasco de Gama. La guerre contre Adal rejoint aussi l’expansion ottomane en mer Rouge et dans le golfe d’Aden au XVIᵉ siècle.
Au Moyen Âge, les Européens rêvaient d’un roi chrétien très puissant, quelque part en Orient, qu’ils appelaient le prêtre Jean. Au XVIᵉ siècle, les Portugais pensent l’avoir trouvé en Éthiopie, un royaume chrétien des hauts plateaux d’Afrique de l’Est. Ils y envoient un voyageur, puis des ambassadeurs, des soldats et des missionnaires. Pourtant, aucun texte éthiopien écrit en guèze, la langue savante du pays, ne donne ce nom au roi.
Une légende venue d’Asie
Le prêtre Jean apparaît en 1145 dans la chronique d’un évêque, Otton de Freising. Un peu plus tard, une lettre en latin attribuée à ce roi décrit un royaume plein de merveilles, dans une Inde imaginaire. Peu à peu, la légende se déplace vers l’Afrique. Vers 1330, un moine dominicain parle déjà du prêtre Jean dans un chapitre consacré à l’Afrique de l’Est.
L’Éthiopie, elle, a son propre calendrier et compte le temps par règnes de rois. Les grandes périodes de l’histoire européenne n’y ont pas de sens.
En 1441, quatre moines éthiopiens venus en Italie pour un concile sont interrogés par un secrétaire du pape. Ils refusent tout lien entre leur roi et le prêtre Jean. On a longtemps cru qu’une ambassade éthiopienne était venue voir le pape dès 1306. Une historienne a montré que ce récit reposait seulement sur des textes latins, et elle propose de l’oublier.
Un voyageur qui ne repartira jamais
En 1487, deux Portugais partent en mission vers l’Orient. L’un d’eux, Pêro da Covilhã, voyage déguisé en marchand de miel, passe par l’Égypte et l’Inde, et atteint l’Éthiopie au début des années 1490. Le roi l’accueille bien et lui confie un district à gouverner, mais ne le laisse jamais repartir.
En 1509, la régente Eleni envoie à son tour un messager au roi de Portugal, avec un morceau de la croix du Christ. Elle le prévient qu’une flotte égyptienne se prépare contre lui et propose une alliance. Ce messager, Mateus, n’était sans doute pas éthiopien. Pendant le voyage, un capitaine portugais le prend pour un imposteur et le fait enchaîner. Il arrive à Lisbonne en 1514. Une ambassade portugaise le ramène plus tard en Éthiopie.
Ses lettres, écrites en arabe, sont toujours conservées aux archives de Lisbonne. En haut de chaque feuille, il se présente comme « ambassadeur du prêtre Jean ». Dans le texte, il appelle simplement son maître le roi d’Éthiopie. Il meurt de maladie en mai 1520, dans un monastère proche de la côte.
Six ans chez le roi
L’ambassade débarque sur la côte de la mer Rouge le 7 avril 1520. Elle apporte une épée d’or, des tapisseries, des armures, deux petits canons, une carte du monde et des orgues. Son chapelain, Francisco Álvares, reste six ans auprès du roi Lebna Dengel. Il retrouve sur place Pêro da Covilhã, devenu vieux. Le roi demande un jour aux Portugais de traduire dans sa langue les noms écrits sur la carte du monde.
En 1533, Álvares présente au pape, à Bologne, l’obéissance du roi d’Éthiopie. Ses lettres sont aussitôt imprimées en latin et en italien. Le roi y porte le nom de David, et l’Europe y reconnaît le prêtre Jean.
Le livre d’Álvares paraît à Lisbonne en 1540. Une gravure y montre le prêtre Jean devant une ville fortifiée, alors que le roi vivait sous la tente. Le manuscrit original est perdu. Une version italienne de 1542 ajoute quarante-deux passages, fournis par des savants éthiopiens qui vivaient à Rome.
Quatre cents Portugais contre l’imam
En 1529, l’imam Ahmad, chef du sultanat musulman voisin d’Adal, écrase l’armée du roi. Ses troupes disposent d’armes à feu. Lebna Dengel passe le reste de sa vie à fuir de forteresse en forteresse et meurt en 1540.
L’année suivante, environ quatre cents Portugais débarquent, commandés par Cristóvão da Gama, fils de Vasco de Gama. Il est vaincu et tué en 1542. Les survivants, environ cent vingt, rejoignent la reine. En février 1543, avec l’armée du nouveau roi Galawdewos, ils affrontent l’imam, qui est tué.
La fin de l’alliance
Le roi sauvé ne change pas de religion. En 1555, Galawdewos fait écrire une confession de foi pour répondre aux jésuites, qui espèrent le convertir au catholicisme.
Les jésuites insistent. Le père Pedro Páez arrive en 1603. En 1618, il visite les sources du Nil Bleu. En 1621, le roi Susenyos annonce qu’il adopte la foi catholique. Mais les changements imposés ensuite par le patriarche catholique Afonso Mendes provoquent des révoltes et une guerre civile, et Susenyos doit quitter le trône. En 1633, son fils Fasiladas chasse les jésuites, puis fait de Gondar sa capitale.
Qui a trouvé qui ?
Des historiens d’aujourd’hui montrent que les rois éthiopiens cherchaient eux aussi l’Europe. Ils y envoyaient des ambassades et y recherchaient des reliques et des objets précieux, et leurs voyageurs traitaient d’égal à égal avec les Européens. D’autres rappellent que l’Éthiopie a proposé une alliance et que les soldats portugais ont compté dans la guerre.
Deux chercheurs ont publié récemment les lettres de Mateus. Pour eux, on ne peut plus dire que les Éthiopiens ont toujours refusé le nom de prêtre Jean, puisque cet ambassadeur l’a utilisé. Mais aucun roi éthiopien n’est connu pour l’avoir fait. Chaque camp ne s’appuie que sur un seul témoin, quatre moines en 1441 d’un côté, de l’autre un marchand qui n’était peut-être pas éthiopien.
La naissance de la légende, le détail des lettres de Mateus, l’histoire du livre d’Álvares et le débat entre historiens occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Francisco Álvares, Ho Preste Joam das indias. Verdadera informaçam das terras do Preste Joam, Lisbonne, Luis Rodriguez, libraire du roi, 1540, in-fol., [2]-136 [i. e. 128]-[6] f., titre rouge et noir, gravure sur bois du prêtre Jean et de sa suite devant une ville fortifiée exemplaire numérisé de l’université Complutense de Madrid (Europeana) ; exemplaire Juel-Jensen, 264 × 184 mm, Christie’s, vente 23736 ; Iberian Books before 1600, n° 513 ; chapitres I, V, LXXIV, LXXXII, CIII et CXIV cités d’après la traduction de Lord Stanley of Alderley, Narrative of the Portuguese Embassy to Abyssinia during the Years 1520-1527, Londres, Hakluyt Society, 1881
- Ludovico Beccadelli, La historia d’Ethiopia, révision italienne du récit d’Álvares, 1542, avec quarante-deux additions citée d’après M. Alain (2024)
- Otton de Freising, Chronica sive Historia de duabus civitatibus, fin du livre VII, 1145 cité d’après M. Tardieu, Annuaire du Collège de France 2003-2004
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Sources primaires (suite)
- Lettre latine attribuée au prêtre Jean, 1155-1160 selon M. Tardieu citée d’après M. Tardieu, Annuaire du Collège de France 2003-2004, et R. Beylot (2000)
- Prophétie attribuée à Hannan ibn Isaac et Liber Clementis, traduits de l’arabe au camp de Damiette vers 1220 ; Qalēmenṭos éthiopien ; Apocalypse syriaque du Pseudo-Méthode, VIIᵉ siècle cités d’après R. Beylot (2000)
- Jordan Catala de Séverac, Mirabilia descripta, vers 1330, chap. VI, « De India tertia », § 1-2 éd. et trad. Henry Yule, Mirabilia descripta : The Wonders of the East, Londres, Hakluyt Society, 1863
- Galvano Fiamma (Galvaneus de la Flamma), Cronica universalis, section Ystoria Ethyopie, d’après le Tractatus de mappa de Giovanni da Carignano, avant 1345 éd. et trad. A. Bausi et P. Chiesa, Aethiopica 22, 2019
- Giacomo Filippo Foresti, Supplementum chronicarum, 1483, récit de l’ambassade éthiopienne de 1306, et ses sources latines, Légende dorée comprise cités d’après V. Krebs (2019) et A. Bausi et P. Chiesa (2019)
- Biondo Flavio, compte rendu latin de l’interrogatoire de quatre moines éthiopiens au concile de Florence, 1441 éd. B. Nogara, 1927, p. 23, cité d’après A. Simmons et S. Garnier (2023)
- ʾƎtege Eleni, lettre à Manuel Iᵉʳ portée par Mateus, 1509, avec un fragment de la Vraie Croix cote, citée d’après A. Simmons et S. Garnier (2023)
- Auto de testemunhas dressé à la demande de Mateus, ambassadeur du prêtre Jean, contre Duarte Galvão, par ordre de Lopo Soares, Cananor, 14 octobre 1515 Arquivo Nacional da Torre do Tombo, Lisbonne, Corpo Cronológico, parte I, maço 19, n.º 9, PT/TT/CC/1/19/9
- Mateus, quatre lettres en arabe à Manuel Iᵉʳ, en-tête « anbašadūr Brist Ǧuwān », Cochin, fin 1517 ou 1518 selon leurs éditeurs Arquivo Nacional da Torre do Tombo, Lisbonne, Colecção de cartas, Núcleo Antigo 891, maço 1, n.º 39-42 ; n.º 39, PT/TT/CART/891,1/39, daté du 17 février 1517 par le catalogue, papier, 310 × 220 mm ; n.º 40, PT/TT/CART/891,1/40, daté du 17 août 1518 par le catalogue, papier, 295 × 220 mm ; éd. et trad. A. Simmons et S. Garnier (2023)
- Legatio David Aethiopiae regis ad sanctissimum D. N. Clementem papam VII una cum obedientia, Paris, Antoine Augereau, s. d. [vers 1533], in-8°, A-B⁸ C⁴, consistoire de Bologne du 29 janvier 1533 Bibliothèque nationale de France, 8-O3C-33 (Gallica, ark:/12148/bpt6k58391249)
- Legatio Dauid Aethiopiae Regis, ad sanctissimum D. N. Clementem Papam VII, Anvers, Willem Vorsterman, 1533, in-8°, traduction latine attribuée à Paolo Giovio Universiteitsbibliotheek Utrecht, F oct 114 dl 4
- L’Ambasciaria di David Re dell’Etiopia al Sanctiss. S. N. Clemente Papa VII, Bologne, 1533 exemplaire de la Thüringer Universitäts- und Landesbibliothek, Iéna, d’après la Heidelberger Übersetzungsbibliographie
- Damião de Góis, Fides, religio moresque Aethiopum, 1540, exposé du moine Saga Za-Ab et lettres échangées entre les deux cours cité d’après L. A. Nepomuceno (2023)
- Shihab al-Din Ahmad, Futuh al-Habasha (La Conquête de l’Abyssinie), récit de la bataille de Shimbra Kure, 7 mars 1529 trad. angl. P. L. Stenhouse, The Conquest of Abyssinia, Tsehai, 2003, cité d’après Shumet Sishagne (2022)
- Miguel de Castanhoso, Historia das cousas que o muy esforçado capitão Dom Christouão da Gama fez nos Reynos do Preste Ioão, [Lisbonne], João de Barreira, 27 juin 1564, in-4°, 54 f. Biblioteca Nacional de Portugal, exemplaire numérisé res-270-v (purl.pt/14684)
- João Bermudes, Breve relação da embaixada que o patriarca dom João Bermudes trouxe do imperador da Etiópia chamado vulgarmente Preste João trad. fr. S. Rodrigues de Oliveira, introd. H. Pennec, Ma géniale imposture. Patriarche du Prêtre Jean, Toulouse, Anacharsis, 2010, 186 p.
- Confession de Galawdewos, 1555 citée d’après Solomon Gebreyes Beyene (2022)
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