Cent huit mille litres à l’heure, le 7 août 1949, à ‘Ayn al-Qastal, la plus grosse des sources de Saforie, en basse région galiléenne. Cent quatre-vingts litres à l’heure, le 12 juillet 1989, à la source de Tur‘an, dans la montagne au-dessus du village du même nom, jaugés par le service hydrologique israélien à la demande de l’historien Benjamin Kedar. Entre ces deux eaux passe l’armée du royaume latin de Jérusalem le 3 juillet 1187, quand elle quitte Saforie pour secourir Tibériade, assiégée par Saladin, et marche vers Hattin. Personne n’a jaugé ces sources au XIIᵉ siècle, mais leur rapport, selon Kedar, a probablement peu varié depuis.
Dix ans d’échecs avant Tibériade
Saladin arrive en pays galiléen avec une expérience amère des Francs. Le 25 novembre 1177, à Montgisard, ils l’ont mis en déroute, puis ont fondé sur place une église Sainte-Catherine, du nom de la sainte fêtée ce jour-là. En juillet 1182, son avance s’achève sur un combat indécis près de Forbelet ; en octobre 1183, les Francs refusent la bataille qu’il leur offre dans la vallée de Jezreel. Kedar en conclut qu’en juin 1187 le sultan veut une bataille rangée et règle chacun de ses mouvements pour l’obtenir.
Le mardi 30 juin, il s’installe à Kafr Sabt, village du plateau qui relevait de l’abbaye du mont Thabor et où l’eau abonde. Le jeudi 2 juillet, il descend sur Tibériade, dont la ville tombe vite. Enfermée dans la citadelle, la dame de Tibériade, épouse de Raymond III, comte de Tripoli et prince de Tibériade, appelle au secours l’armée royale, réunie depuis le mois de mai aux sources de Saforie.
Pourquoi le roi Guy de Lusignan quitte-t-il une position qu’il avait tenue dans une situation semblable en 1183 ? Kedar avance deux conjectures. En 1183, son attitude défensive lui avait valu d’être écarté du pouvoir, et il avait peut-être besoin d’une action d’éclat pour justifier l’emploi de l’argent qu’Henri II d’Angleterre avait déposé à Jérusalem et qui soldait des mercenaires.
Aucun rôle d’armée ne donne les effectifs. La lettre adressée à Archumbald, maître des Hospitaliers d’Italie, moins de deux mois après la bataille, prête au roi 30 000 hommes et à Saladin 80 000 cavaliers. Les estimations basses réunies par Rafael Lewis donnent aux Francs quelque 1 200 cavaliers, turcopoles compris, ces archers montés au service des Latins, et 7 000 fantassins, face à au moins 12 000 archers montés et 20 000 fantassins musulmans ; John France envisage pour Saladin un ordre de grandeur de 40 000 hommes.
Personne n’a compté ces hommes, et chacun de ces nombres est une déduction.
Supra manescalciam Tyberiadis
À Saforie, le camp a laissé des traces. Avant l’élargissement de la route 79, les fouilles de sauvetage de l’Autorité des antiquités d’Israël, menées avec Rafael Lewis, ont livré au sud du Nahal Zippori des aiguilles, quelques pointes de flèche, des boucles dorées et surtout des clous de fer à cheval brisés, en grand nombre, regroupés par types comme si l’armée campait par corps séparés. On y referrait les chevaux de guerre. Ce lieu a servi de rassemblement au moins cinq autres fois, et aucun clou ne se date de l’été 1187 plutôt que d’une autre campagne.
Un présage, selon la version de Lyon de la continuation française de Guillaume de Tyr, parvenue à sa forme actuelle dans les années 1240, se produisit à Saforie. Aux sources, les chevaux refusèrent de boire, le soir comme le matin, et la soif les fit manquer à leurs maîtres au moment décisif. Le chroniqueur lit toute la défaite comme une colère de Dieu contre les péchés de l’armée, et le refus des bêtes l’annonçait.
Le vendredi 3 juillet au matin, l’armée s’ébranle vers Tibériade, à une trentaine de kilomètres. Son itinéraire reste discuté. Joshua Prawer, en 1964, la faisait descendre le lit du Nahal Zippori puis remonter vers Mashhad ; Kedar juge plus probable qu’elle ait rejoint au nord la grande voie romaine venue de Tibériade, large de 10,40 mètres près de Saforie, plus qu’aucune autre route connue de la Palestine romaine selon les relevés qu’il a consultés. Lewis a depuis recensé, sur la seule bande de 6 kilomètres sur 4,5 qui sépare Maskana des Cornes de Hattin, dix-huit routes anciennes et dix-neuf carrefours, dont il a fouillé les points clés. Son apport principal porte sur le paysage qui borde ces chemins. Dans la vallée de Tur‘an, la voie romaine traverse un parcellaire du IIᵉ siècle dont les murets et les terrasses viennent buter contre elle, si bien que la colonne ne pouvait guère en sortir et a dû s’étirer sur une grande longueur. Les musulmans la suivaient depuis les hauteurs, tenaient presque tous les points d’eau du secteur et pouvaient la harceler sans grand effort. Sur le seul site du village abandonné de Lubiya, où campait une partie des troupes de Saladin, on compte plus de deux cents citernes taillées dans le roc.
Saladin a jugé lui-même un moment de cette marche. Dans une lettre écrite après la prise d’Acre, le 10 juillet, éditée en 1992 par C. P. Melville et Malcolm C. Lyons, il raconte qu’à midi les Francs se détournèrent vers une eau, puis la quittèrent pour reprendre la route, contre leur propre intérêt. Lyons et D. E. P. Jackson y avaient vu la source de Tur‘an et une faute du roi. Kedar leur a opposé ses 180 litres à l’heure, de quoi désaltérer quelques hommes, pas une armée de plusieurs milliers d’hommes et de chevaux.
Le soir, la colonne s’arrête près d’un village que le Libellus de expugnatione Terrae Sanctae, récit latin anonyme et bien informé, appelle Marescalcia, identifié depuis Prawer à Khirbat Maskana. On garde ici le nom arabe, parce que c’est celui des relevés de terrain et des cartes. Quelques semaines plus tard, les chefs du royaume rescapés situent la défaite, dans un acte conservé parmi les documents de la république de Gênes, supra manescalciam Tyberiadis, au-dessus de Maskana de Tibériade. Près des ruines, un ancien cratère aménagé en bassin d’une quarantaine de mètres de côté, la Birkat Maskana, recueillait l’eau de pluie. Personne ne sait s’il contenait de l’eau ce soir-là. Une photographie aérienne le montre à sec le 13 juillet 1963, et Lewis l’a vu retenir environ 1 200 000 litres le 3 juillet 2010. Imâd al-Dîn et Ibn al-Athîr disent seulement que les Francs vidèrent les réservoirs des environs.
La nuit fut noire. D’après les calculs astronomiques repris par Lewis, le soleil s’était couché à 18 h 50 et la lune, éclairée à 28 %, ne se leva qu’à minuit quatorze, ce qui laissa cinq heures d’obscurité complète. Pendant ce temps, des chameaux montaient l’eau du lac vers le camp de Saladin, à Lubiya, et l’on distribuait des flèches aux archers.
Saladin fait mettre le feu aux broussailles
Le samedi 4 juillet 1187 (25 rabî‘ al-âkhir 583), les Francs se remettent en marche, probablement dès le lever du jour. Prawer les voyait obliquer vers les sources du village de Hattin, qui débitaient encore 33 840 litres à l’heure le 4 juillet 1949 ; Kedar préfère le témoignage de trois auteurs musulmans, dont deux présents sur le terrain, selon lesquels ils cherchaient à atteindre le lac. Près de l’actuel kibboutz Lavi, sur la ligne de partage des eaux, Lewis a retrouvé des fragments d’armes, d’armures et de parures de vêtement, objets qui se perdent dans le corps à corps.
Presque toutes les sources décrivent un incendie allumé par les musulmans dans les herbes sèches, mais chacune le place à un autre moment, le Libellus dans la nuit, une version française au matin, Imâd al-Dîn après la fuite de Raymond. Il a pu y avoir plusieurs feux. Le voyageur Johann Ludwig Burckhardt, passé près des Cornes le 23 juin 1812, fut plusieurs fois rabroué par son guide pour le tabac de sa pipe tombé dans l’herbe ; dans la vallée du Jourdain, notait-il, on mettait à mort quiconque allumait l’herbe, même par mégarde. Lewis observe qu’à partir du milieu de la matinée le vent souffle de l’ouest sur la plaine de Hattin, de sorte que la fumée ne pouvait gêner les Francs sans aveugler les musulmans que tard dans la bataille, quand ceux-ci repoussaient la colonne vers le volcan.
Vers midi, le roi ordonne à Raymond de Tripoli de charger, parce que la coutume du royaume, explique la version de Lyon, réservait la première charge au baron sur la terre duquel on combattait. Les cavaliers de Taqî al-Dîn, neveu de Saladin, ouvrent leurs rangs, laissent passer la charge et se referment derrière elle. Raymond ne revient pas. L’infanterie est déjà montée sur les Cornes de Hattin, laissant les chevaliers sans le rideau de fantassins qui les protégeait des flèches. La lettre à Archumbald fait dire à Raymond que la montagne est « comme un château », quasi castellum, et l’image tient. Zvi Gal a relevé sur les deux cornes une enceinte de l’âge du Fer et, autour de la corne sud, une muraille de l’âge du Bronze récent ; en 1914 encore, on y décrivait un mur cyclopéen large de 2,30 mètres. Au sud du plateau, Lewis et ses coauteurs ont montré en 2020 que des déblais laissés par l’extraction du silex au Paléolithique, repris par les murets d’un parcellaire romain, rendaient le terrain d’el-Kasair presque impraticable aux grands groupes de cavaliers.
La fin du combat se lit mal. Ibn al-Athîr, qui n’était pas sur le terrain et tient son récit d’al-Afdal, fils de Saladin présent à ses côtés, raconte deux charges franques lancées depuis les Cornes droit sur le sultan, deux fois repoussées, jusqu’à ce que tombe la tente du roi. Jean Richard y a reconnu en 1952 le conseil qu’aurait donné au roi un chevalier nommé Jean, passé par les armées musulmanes, selon un récit du manuscrit Reg. lat. 598 de la Bibliothèque apostolique vaticane. Imâd al-Dîn, secrétaire du sultan et témoin plus âgé, montre au contraire des Francs démontés qui combattent à pied. Kedar accorde un poids particulier à la lettre sobre qu’un juriste hanbalite réfugié de la région de Naplouse, Ibn Qudâma, envoya à la capitale abbasside le 20 août 1187 (13 jumâdâ al-âkhira 583), recopiée plus tard par Abû Shâma. Il juge pourtant impossible de fixer l’ordre exact des événements.
La prise de la Vraie Croix, que l’armée emportait avec elle, pesa selon Imâd al-Dîn plus lourd sur les Francs que la capture de leur roi. Guy de Lusignan est pris avec le maître du Temple, Renaud de Châtillon et la plupart des barons. D’après la lettre à Archumbald, deux cents hommes au plus s’en tirèrent, parmi lesquels Raymond et Balian d’Ibelin, qui commandait l’arrière-garde.
Ernoul
Tous les récits latins cherchent un responsable, et ils ne donnent pas le même nom. Le Libellus raconte que, le 3 juillet au soir, Raymond pressait le roi de pousser jusqu’au lac, et que Guy, inquiet pour son arrière-garde, fit dresser le camp sur place. La version de Lyon inverse les rôles. Raymond y conseille de camper, et le roi accepte volontiers ce mauvais conseil, lui qui refusait toujours les bons avis du comte. La version dite de Colbert-Fontainebleau prête à Raymond un autre mauvais conseil, quitter la route pour gagner les sources de Hattin, que les musulmans atteignent les premiers.
Ces textes ne sont pas des témoignages bruts. La chronique qui porte le nom d’Ernoul, écuyer de Balian d’Ibelin, rééditée en 2023 par Peter Edbury et Massimiliano Gaggero, a nourri les continuations françaises, et la version Colbert-Fontainebleau qui la remanie date des années 1240. En 2024, Edbury a soutenu que le récit d’Ernoul pour 1187 répondait aux histoires qui couraient parmi les Occidentaux arrivés avec la troisième croisade, et qu’il plaidait d’abord pour Balian, allié de Raymond et négociateur de la reddition de Jérusalem. Raymond y fait valoir, avant le départ, qu’entre Saforie et Tibériade il n’y a qu’« une petite fontaine », celle du Cresson ; le même texte range pourtant parmi les mauvais conseils l’avis qu’il donne le 3 juillet au soir. L’image d’un roi buté, sourd aux avis du comte, prend forme dans ces textes écrits autour de Balian.
La version de Lyon ajoute une cause plus ancienne que la bataille. Le chroniqueur y rappelle ce que les Poitevins de Guy chantaient dans Jérusalem quand il devint roi, contre les polains, les Francs nés en Orient, « Maugre li Polein, / Avrons nous roi Poitevin », malgré les Polains nous aurons un roi poitevin. Cette haine, conclut-il, fit perdre le royaume. À relire côte à côte le Libellus et les versions françaises, on remarque surtout l’accord de tous sur un point, que la bataille pouvait encore se gagner la veille au soir si l’on avait poussé vers l’eau, idée que des hommes présents répétaient aux chroniqueurs et qui arrangeait chacun, puisqu’elle laissait la faute à un autre. Kedar propose une issue moins tranchée, que ni l’un ni l’autre des deux vieux rivaux n’ait agi avec assez de résolution au moment décisif. Le soupçon de trahison, lui, vise surtout Raymond. Les versions françaises notent que cinq chevaliers de sa bataille passèrent à Saladin juste avant l’engagement, et font fuir le comte vers Tyr. Al-‘Umarî, auteur d’une compilation encyclopédique du XIVᵉ siècle d’après des historiens antérieurs, le fait rentrer à Tripoli et mourir de sa fourberie, après avoir rappelé qu’il avait échangé des présents avec le sultan ; plus d’un siècle et demi sépare ce texte de la bataille.
Qubbat al-nasr
Le soir, dans la tente du vainqueur, les récits divergent sur les mots. La version de Lyon fait goûter à Saladin un sirop dans une coupe d’or, qu’il tend au roi assoiffé ; Guy la passe à Renaud de Châtillon, qui refuse de boire et répond avec insolence, et le sultan le transperce de son épée. Chez al-‘Umarî, l’eau est glacée, et Saladin fait observer que ce maudit n’a pas bu avec sa permission, faute de quoi il aurait été sauf. Qui boit de la main de son hôte passe sous sa protection, et Renaud n’en bénéficiait pas. Le sultan lui reproche son manque de parole et une tentative contre les deux villes saintes de l’Arabie, puis le tue de sa main.
Deux jours après la victoire, Saladin fait rechercher les frères du Temple et de l’Hôpital. Imâd al-Dîn, qui assiste à la scène, rapporte que le sultan voulait purifier la terre de ces deux ordres, qu’il paya cinquante dinars par prisonnier livré, et qu’une troupe de savants, de soufis et d’ascètes réclama de les exécuter, épée tirée et manche retroussée ; certains frappaient net, d’autres s’y prenaient mal.
La scène cadre mal avec la réputation de générosité que l’Occident prête au sultan. Anne-Marie Eddé a montré dans sa biographie de 2008 que cette réputation fut d’abord l’œuvre de ses proches, qui l’ont présenté sans relâche en défenseur de l’islam, juste et magnanime jusque envers ses ennemis. Imâd al-Dîn en fait partie. Bahâ’ al-Dîn Ibn Shaddâd, auteur d’une biographie admirative du sultan, n’est entré à son service qu’en 1188 et n’était pas à Hattin. La clémence dont parlent ces auteurs n’est pas une invention pour autant, puisque Guy de Lusignan eut la vie sauve, et l’exécution des frères des ordres nous vient des mêmes sources, écrites par les mêmes hommes.
Sur le sommet où le roi fut pris, dit la version Colbert-Fontainebleau, Saladin fit bâtir une « mahomerie », encore debout quand le texte fut écrit. Le géographe al-Dimashqî, mort en 1327, en donne le nom, qubbat al-nasr, le dôme de la Victoire, qui répondait à la Sainte-Catherine de Montgisard élevée dix ans plus tôt par les Francs. Le pèlerin allemand Thietmar, passé par le champ de bataille après 1217, se réjouit de trouver l’édifice déjà déserté. Zvi Gal en a fouillé les restes sur la corne sud en 1976 et en 1981, et il n’en subsiste que quelques assises à peine lisibles pour un œil non averti. Lewis situe pourtant le dernier poste du roi sur la corne nord, une plate-forme de huit mètres sur huit abritée par des falaises, et l’endroit exact où Guy s’est rendu n’a pas de réponse ferme.
La Vraie Croix n’a jamais reparu. La version de Lyon rapporte que, du temps du comte Henri de Champagne, un frère du Temple affirma avoir enterré la relique pendant la défaite et savoir où ; on lui donna une escorte, on creusa en secret trois nuits de suite, et l’on ne trouva rien. On ignore si le frère disait vrai ou si la croix resta aux mains des vainqueurs, et aucun texte ne permet de trancher. Le seul endroit où on la voit encore changer de mains est la marge d’un manuscrit anglais, le premier volume de la Chronica maiora conservé au Corpus Christi College de Cambridge sous la cote MS 26, où Mathieu Paris, moine de Saint-Albans, a dessiné au folio 140 recto, plus d’un demi-siècle après la bataille, Saladin s’emparant de la croix face au roi Guy.
Pour aller plus loin
Hattin ouvre directement la reddition de Jérusalem à l’automne 1187, négociée par Balian d’Ibelin, et la troisième croisade que la nouvelle de la défaite met en route. La victoire franque de Montgisard en 1177 et l’histoire des ordres militaires en Terre sainte éclairent les deux camps de la bataille.
Comment une armée entière peut-elle disparaître en si peu de temps, non loin d’un grand lac ? La scène se passe en pays galiléen, au début de l’été 1187. D’un côté marche l’armée du royaume chrétien de Jérusalem. En face, Saladin, maître de l’Égypte et de la Syrie, commande une troupe plus nombreuse, selon toutes les estimations. Le combat porte le nom d’un village voisin, Hattin.
Le piège de Tibériade
On raconte souvent que le roi chrétien, Guy de Lusignan, a perdu par entêtement. L’affaire commence pourtant par une ruse de son adversaire. Battu par les chrétiens quelques années plus tôt, Saladin voulait cette fois une grande bataille. Il lui fallait attirer l’armée royale hors de son camp.
Ce camp entourait des sources abondantes, près d’un bourg nommé Saforie. Saladin a donc attaqué une ville au bord du lac, Tibériade. L’épouse du seigneur de la ville s’est enfermée dans la citadelle et a réclamé de l’aide. Le roi a choisi de marcher à son secours.
La route suivait une ancienne voie romaine, bordée de murets de pierre et de terrasses cultivées. Ces obstacles empêchaient les soldats de quitter le chemin. La colonne s’est étirée, et les cavaliers de Saladin l’ont harcelée depuis les hauteurs, où ils gardaient presque toute l’eau du pays.
Une nuit sans eau
À midi, les chrétiens sont passés près d’une petite source, puis l’ont quittée. Dans une lettre écrite après sa victoire, Saladin reproche au roi de s’en être éloigné. Un historien, Benjamin Kedar, a fait mesurer cette source en 1989. Elle donnait cent quatre-vingts litres à l’heure.
Une telle quantité calme la soif de quelques hommes. Des milliers d’hommes et de chevaux ne pouvaient pas s’y abreuver. Kedar en déduit que le roi n’a sans doute pas commis cette faute-là.
Le soir, l’armée a campé près d’un village aujourd’hui en ruine, Maskana. Un grand bassin y retenait l’eau des pluies. Nul ne sait s’il était plein cette nuit-là. On l’a vu à sec certains étés, et rempli d’autres.
La lune ne s’est levée qu’après minuit. Pendant cinq heures d’obscurité complète, des chameaux apportaient l’eau du lac au camp de Saladin. Ses archers recevaient en même temps des réserves de flèches.
Le volcan aux deux sommets
Le lendemain, la marche a repris. Les musulmans ont mis le feu aux herbes sèches, mais les récits ne placent pas cet incendie au même moment. Vers midi, le roi a lancé le comte de Tripoli et ses cavaliers contre l’ennemi. Les rangs musulmans se sont ouverts devant eux, et le comte a quitté le champ de bataille.
Les fantassins s’étaient déjà réfugiés sur une colline voisine. C’est un ancien volcan à deux sommets, les Cornes de Hattin, qu’entourent encore des murs bâtis bien avant les croisades. Une lettre écrite dans les semaines suivantes le compare à un château. Privés de leurs fantassins, les chevaliers restaient sans protection contre les flèches.
Le roi a été capturé. Les musulmans ont aussi emporté une relique, un morceau de ce que les chrétiens tenaient pour la croix du Christ. Selon un témoin musulman, cette perte a davantage accablé les vaincus que la prise de leur roi. D’après une lettre de l’époque, deux cents hommes au plus ont échappé au désastre.
L’ordre exact de ces événements demeure inconnu. Les récits arabes et latins racontent la fin du combat de façons différentes. On ignore même sur lequel des deux sommets le roi s’est rendu.
Le procès des vaincus
Après la défaite, les chrétiens ont cherché un coupable. Un récit en latin accuse le roi d’avoir fait camper l’armée au lieu de foncer vers le lac. Une chronique en ancien français s’en prend plutôt aux conseils du comte de Tripoli. Tous pensent que la bataille restait gagnable la veille au soir.
Cette chronique française porte le nom d’un écuyer, Ernoul. Son maître, allié du comte, commandait l’arrière-garde. L’historien Peter Edbury soutient que ce récit défendait d’abord ce maître contre les rumeurs apportées d’Occident par les nouveaux croisés. L’image d’un roi buté vient en partie de là.
Le sort des prisonniers a laissé d’autres traces. Le soir même, Saladin a tué de sa main un seigneur qui avait manqué à sa parole, Renaud de Châtillon. Deux jours plus tard, il a fait exécuter les moines-soldats, ces chevaliers liés par un vœu religieux à la défense de la Terre sainte. Le roi, lui, a eu la vie sauve.
Sur le sommet où le roi fut pris, Saladin a fait bâtir un dôme de la Victoire. Une génération plus tard, un pèlerin allemand le trouvait déjà abandonné. Il n’en reste que quelques rangs de pierres, que l’on distingue à peine.
La version complète donne la lettre sobre qu’un juriste réfugié envoya à la capitale abbasside à la fin de l’été 1187, et la chanson moqueuse que les Poitevins chantaient à l’avènement de Guy.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Continuation de Guillaume de Tyr en ancien français, version dite de Lyon, années 1184-1197, chap. 40-43 : présage des chevaux à Saforie, chanson des Poitevins, charge de Raymond, mort de Renaud de Châtillon, recherche de la Vraie Croix sous Henri de Champagne trad. Peter W. Edbury, *The Conquest of Jerusalem and the Third Crusade : Sources in Translation*, Aldershot, Scolar Press, 1996
- Chronique d’Ernoul, récit de 1187, argument de Raymond sur la « petite fontaine » du Cresson et conseil du 3 juillet (éd. L. de Mas Latrie, Paris, 1871, p. 159 et 167-168) nouvelle éd. Peter Edbury et Massimiliano Gaggero, *The Chronique d’Ernoul and the Colbert-Fontainebleau Continuation of William of Tyre*, Leyde, 2023, vol. 1
- Continuation de Guillaume de Tyr dite de Colbert-Fontainebleau, récit de Hattin, conseil de gagner les sources de Hattin et « mahomerie » bâtie au sommet (*Recueil des historiens des croisades, Historiens occidentaux*, t. II, Paris, 1859, p. 62-63) nouvelle éd. Edbury et Gaggero, Leyde, 2023, vol. 2
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Sources primaires (suite)
- *Libellus de expugnatione Terrae Sanctae per Saladinum*, récit des 3 et 4 juillet 1187 (éd. J. Stevenson, Rolls Series 66, Londres, 1875, p. 219-226) éd. et trad. K. Brewer et J. H. Kane, *The Conquest of the Holy Land by Ṣalāḥ al-Dīn*, Londres et New York, 2019, Crusade Texts in Translation
- Lettre à Archumbald, maître des Hospitaliers en Italie, écrite moins de deux mois après la bataille *Historia de expeditione Friderici imperatoris*, éd. A. Chroust, MGH, Scriptores rerum Germanicarum, Nova series 5, 1928, p. 2 ; trad. Edbury, 1996
- Acte des chefs du royaume de Jérusalem, été 1187, situant la défaite « supra manescalciam Tyberiadis » *Codice diplomatico della Repubblica di Genova*, éd. C. Imperiale di Sant’Angelo, vol. 2, Rome, 1938, doc. 170, p. 318
- Imâd al-Dîn al-Isfahânî, *al-Fath al-qussî fî l-fath al-qudsî*, campagne de 583 : camp de la plaine de Lubiya, marche des Francs vers le lac, montée sur les Cornes trad. Henri Massé, *Conquête de la Syrie et de la Palestine par Saladin*, Paris, Geuthner, 1972, Documents relatifs à l’histoire des croisades 10, p. 25-26 et 95-96 ; récit de l’exécution des Templiers et des Hospitaliers traduit dans Francesco Gabrieli (éd.), *Chroniques arabes des croisades*, trad. Viviana Pâques, Paris, Sindbad, 1977
- Ibn Qudâma al-Maqdisî, lettre envoyée à la capitale abbasside le 13 jumâdâ al-âkhira 583 (20 août 1187), conservée par Abû Shâma, *Kitâb al-rawdatayn* *Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux*, t. IV, p. 286-287
- Ibn al-Athîr, *al-Kâmil fî l-ta’rîkh*, année 583, récit de Hattin d’après al-Afdal (*Recueil des historiens des croisades, Historiens orientaux*, t. I, p. 683-686) trad. D. S. Richards, *The Chronicle of Ibn al-Athīr for the Crusading Period from al-Kāmil fī’l-ta’rīkh*, Aldershot, 2007, Crusade Texts in Translation 15
- Saladin, lettre sur la bataille, écrite après la prise d’Acre le 10 juillet 1187 éd. et trad. C. P. Melville et M. C. Lyons, « Saladin’s Hattin Letter », dans B. Z. Kedar (dir.), *The Horns of Hattin*, Jérusalem et Londres, 1992, p. 208-212
- Shihâb al-Dîn Ibn Fadl Allâh al-‘Umarî, *Masâlik al-absâr fî mamâlik al-amsâr*, annale de 583 trad. Eva Rodhe Lundquist, *Saladin and the Crusaders : Selected annals from Masalik al-absar fi mamalik al-amsar*, Lund, 1992, Studia Orientalia Lundensia 5
- Récit latin anonyme de la bataille rapportant le conseil du chevalier Jean Cité du Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, Reg. lat. 598
- Mathieu Paris, *Chronica maiora*, vol. I, dessin marginal de la prise de la Vraie Croix à Hattin, vers 1240-1255 Cambridge, Corpus Christi College, MS 26, fol. 140r
- Thietmar, *Peregrinatio*, passage par le champ de Hattin après 1217 éd. J. C. M. Laurent, *Magistri Thietmari peregrinatio*, Hambourg, 1857, p. 4-5
- al-Dimashqî (mort en 1327), mention de la *qubbat al-nasr* aux Cornes de Hattin éd. A. F. Mehren, *Cosmographie de Chems-ed-Din Abou Abdallah Mohammed ed-Dimichqui*, Saint-Pétersbourg, 1866, p. 212
- Bahâ’ al-Dîn Ibn Shaddâd, *al-Nawâdir al-sultâniyya wa l-mahâsin al-yûsufiyya* trad. D. S. Richards, *The Rare and Excellent History of Saladin*, Aldershot, Ashgate, 2001, Crusade Texts in Translation 7
- Johann Ludwig Burckhardt, passage près des Cornes de Hattin le 23 juin 1812 *Travels in Syria and the Holy Land*, Londres, 1822, p. 331
Bibliographie
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- Zvi Gal, « Saladin’s Dome of Victory at the Horns of Hattin », dans B. Z. Kedar (dir.), *The Horns of Hattin*, Jérusalem et Londres, 1992, p. 213-215 Yad Izhak Ben-Zvi et Variorum
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- Malcolm C. Lyons et D. E. P. Jackson, *Saladin : The Politics of the Holy War*, Cambridge, 1982, University of Cambridge Oriental Publications 30 Cambridge University Press
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Sources en ligne
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