Urbain II à Clermont, 1095 : le discours qui lança les croisades
Un privilège clunisien copié un siècle plus tard, un canon transmis par deux copies du XVIIᵉ siècle, cinq versions d’un discours perdu. Ce qui tient, et ce qui a été ajouté.
Une lettre de l’été 1054 contient un aveu d’ignorance. Pierre III, patriarche d’Antioche, écrit à son homologue de Constantinople qu’il a vu de ses yeux, quarante-cinq ans plus tôt, le nom du pape commémoré à voix haute dans la capitale, avec ceux des autres patriarches. Les diptyques, ces listes de prélats que chaque Église proclame pendant la liturgie, mesurent la communion : en être retiré, c’est en être sorti. Le nom romain n’y figure plus. Quand a-t-il disparu, et pour quelle raison ? Le mieux placé des témoins répond qu’il l’ignore. Le schisme de 1054 commence par cette lacune que personne ne sait dater.
Samedi 16 juillet, pendant l’office. Humbert de Moyenmoutier, cardinal-évêque de Silva Candida, Frédéric de Lorraine, chancelier du siège romain, et Pierre, archevêque d’Amalfi, remontent la nef, posent leur acte sur le maître-autel, sortent et secouent la poussière de leurs pieds.
Le texte est un catalogue d’hérésies par assimilation. Les Grecs y vendent le don de Dieu comme des simoniaques, châtrent leurs hôtes et les promeuvent à l’épiscopat comme des valésiens, rebaptisent les Latins comme des ariens, prétendent avec les donatistes que l’Église et le baptême ont péri partout hors de chez eux, tolèrent le mariage des prêtres comme des nicolaïtes, tiennent le levain pour animé à la manière des manichéens, observent les puretés juives comme des nazaréens. Et, en pneumatomaques, ils auraient retranché du Credo la procession de l’Esprit à partir du Fils. Cette dernière accusation retourne l’histoire du texte : l’addition est occidentale, les Grecs n’ont rien retranché.
Reste le point de droit, discuté depuis. Un légat tient son pouvoir du pape qui l’envoie. Léon IX étant mort le 19 avril, l’acte du 16 juillet est celui de mandataires sans mandant. La bulle ne frappe d’ailleurs pas une Église, mais trois hommes et leurs partisans : c’est ce que constate encore la déclaration commune de Paul VI et du patriarche Athénagoras Iᵉʳ, le 7 décembre 1965, qui parle d’une sentence portée contre Cérulaire et deux autres personnes.
La querelle a un objet, et il est alimentaire avant d’être théologique. En 1053, à la demande de Cérulaire, Léon d’Ohrid adresse à Jean, archevêque de Trani, en Italie du Sud byzantine que la conquête normande déstabilise, une lettre qui dénonce le clergé franc et le pape : ils célèbrent avec des azymes, ce pain sans levain qui est celui de la Pâque juive. Humbert traduit la lettre en latin et la porte à Léon IX. À Constantinople, les églises de rite latin sont fermées.
Le contexte est politique de bout en bout. Battu par les Normands à Civitate en juin 1053, Léon IX reste entre leurs mains à Bénévent jusqu’en mars 1054 ; l’ambassade envoyée à Constantin IX Monomaque cherche d’abord une alliance militaire. Le pape avait fait rédiger une réponse, la lettre In terra pax hominibus, datée du 2 septembre 1053, quarante et un chapitres. Elle invoque la Donation de Constantin, faux du haut Moyen Âge que la papauté tient alors pour authentique. A-t-elle été expédiée ? On en doute : plusieurs travaux estiment que la lettre effectivement envoyée fut une autre, plus mesurée, de janvier 1054. Le document le plus cité de l’affaire n’est peut-être jamais arrivé.
La ville s’échauffe, l’empereur cède. Le 20 juillet, devant vingt et un métropolites et évêques et une délégation impériale, le synode permanent frappe d’anathème le document impie, ses auteurs et quiconque a participé à sa rédaction ou à sa circulation. Les copies doivent brûler. L’original, lui, est versé aux archives du patriarcat, conservé pour le déshonneur perpétuel de ceux qui l’ont écrit. Le dimanche 24 juillet, les mêmes évêques renouvellent la condamnation avec plus de solennité et le texte est lu en public.
Deux chiffres résument le rapport de forces documentaire : deux pages pour la bulle, quatorze pour la riposte synodale. Le pape, lui, n’est pas nommé. Cérulaire maintient que les légats sont des imposteurs et que leurs lettres ont été trafiquées à des fins politiques, ce qui lui permet de condamner des hommes sans condamner Rome. Le nom du pontife romain n’a pas besoin d’être retiré des diptyques : il n’y était déjà plus.
Après quoi, rien. Les chroniqueurs grecs de la période ne mentionnent pas l’affaire, et Peter Charanis, qui l’a relevé, avoue trouver ce silence déroutant. En 1059, quand Cérulaire meurt, Michel Psellos prononce son éloge et loue sa résistance aux légats, mais l’argument qu’il développe est le filioque, précisément la question la moins débattue en 1054. En 1062, le successeur de Cérulaire sur le trône patriarcal, Constantin Lichoudès, écrit au pape Alexandre II pour lui demander des preuves de cette même doctrine. On ignore ce qui l’y a poussé.
Tia Kolbaba a passé au crible les textes byzantins des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles en s’attendant à y trouver Cérulaire mobilisé contre les Latins. Elle n’a trouvé aucun texte fermement daté qui traite de son rôle dans la séparation, et une poignée de pièces courtes qui le mentionnent en passant, au bout de récits confus. Quand les Grecs datent une rupture, ils la datent au IXᵉ siècle et l’attribuent à Photios. Jean-Claude Cheynet a posé la question dans son titre : non-événement ? Michel Kaplan a repris la chronologie de l’été 1054 dans le détail. Un fait tient toutefois, que le silence ne dissout pas : le nom du pape, une fois sorti des diptyques, n’y est jamais revenu.
Réduire 1054 à une bévue diplomatique serait aller trop vite, et le camp adverse a mieux à offrir. Brett Whalen a montré que l’échange de 1054 pose en termes neufs trois questions liées, l’autorité, l’hérésie et la légitimité du rite latin, et que le dossier constitué par Humbert circule ensuite en Occident, au moment où la papauté réformatrice construit son ecclésiologie. Richard Southern jugeait que 1054 est l’année où tous les éléments de désunion accumulés depuis des siècles se sont concentrés pour la première fois en un événement unique. Yves Congar lui-même, qui a fait plus que quiconque pour démonter la légende en 1954, en forgeant à partir de l’anglais le mot d’estrangement pour décrire une séparation lente, tenait la date pour fatale.
Il reste que la démonstration inverse est aujourd’hui solidement établie. Axel Bayer, au terme d’une enquête sur les relations entre les deux sièges autour de 1054, conclut qu’aucun schisme ne peut être constaté cette année-là, que le conflit s’aggrave décisivement après la première croisade et ne se fige qu’au début du XIIᵉ siècle ; son recenseur dans la Byzantinische Zeitschrift propose de dire plutôt la brouille de 1054. La rupture se joue ailleurs, et surtout en 1204, quand la quatrième croisade prend Constantinople et y installe un patriarche latin : c’est le pontife romain de cette année-là qui lit rétrospectivement 1054 comme la césure. L’habitude est prise. La grande Histoire du christianisme publiée chez Desclée coupe encore son tome IV à cette date.
Le meilleur démenti vient des acteurs. Au début de 1058, Frédéric de Lorraine, l’un des trois légats de Sainte-Sophie, devenu pape sous le nom d’Étienne IX, prépare une ambassade auprès de l’empereur Isaac Iᵉʳ Comnène : le cardinal Étienne, le moine Mainard et Didier, futur abbé du Mont-Cassin. Le mauvais temps les immobilise à Bari. Le dimanche des Rameaux au soir, la nouvelle de la mort du pape les rejoint sur le port. Ils renoncent à l’embarquement, obtiennent un sauf-conduit et remontent au Mont-Cassin, où ils arrivent le samedi saint. Trois ans et demi après le geste de Sainte-Sophie, l’homme qui avait posé la bulle sur l’autel renvoyait des légats à Constantinople. Ils ne sont jamais montés à bord.
Ce dossier croise la quatrième croisade et le sac de Constantinople en 1204, qui installe des patriarches latins sur des sièges grecs et transforme un contentieux de clercs en blessure de peuple. Il rejoint la querelle photienne du IXᵉ siècle, où se forme l’essentiel de l’argumentaire byzantin sur le filioque, et la réforme grégorienne, dont Humbert de Moyenmoutier est l’un des théoriciens les plus durs. La conquête normande de l’Italie du Sud, qui met les rites grec et latin en concurrence sur le même sol, en est la toile de fond.
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