Les uns naissent parmi les Grecs, les autres chez des Barbares, et parmi ces Barbares certains sont farouches, d’autres plus doux. Certains vivent sous des lois éprouvées, d’autres sous des coutumes sauvages qui méritent à peine ce nom. Un enfant est élevé en esclave dès sa première heure, sous la main d’un maître, d’un prince ou d’un tyran, un autre a le corps sain, un troisième est malade depuis ses premières années, privé de la vue, de l’ouïe ou de la parole, tantôt depuis la naissance, tantôt peu après. L’inventaire figure au troisième paragraphe du chapitre 9 du livre II du Traité des principes d’Origène (II, 9, 3), et la question qu’il prépare porte sur un Dieu dont on affirme à la fois qu’il est juste et qu’il a voulu chacune de ces conditions.
Marcion, Valentin, Basilide
Origène n’a pas inventé l’objection. Il l’attribue, deux paragraphes plus loin, à ceux qui viennent de l’école de Marcion, de Valentin et de Basilide (II, 9, 5). Il en restitue le mouvement avec loyauté. Si un seul Dieu a créé le monde, pourquoi a-t-il donné aux uns une demeure dans les cieux et aux autres une place inférieure ? Pourquoi tel homme naît-il parmi les Hébreux, qui reçoivent la Loi, et tel autre parmi les Scythes ? Les adversaires concluaient à des âmes de natures différentes, ce qui rend compte des sorts inégaux sans accuser personne. Origène ajoute l’autre issue qu’il voit ouverte, celle d’un monde livré au hasard, où la providence ne gouvernerait plus rien.
Sans vocabulaire religieux, le problème se pose ainsi. Ou bien les êtres diffèrent par nature, et le créateur qui les a faits inégaux répond de leur inégalité, à moins qu’on ne lui adjoigne d’autres auteurs ; ou bien ils ne diffèrent pas, et leurs destins tombent sur eux sans raison ; ou bien leur différence vient d’eux-mêmes. Les deux premières branches coûtent, l’une la justice ou l’unicité de Dieu, l’autre sa providence. Origène prend la troisième et en paie le prix, qui est d’avoir à situer quelque part une décision prise par chacun avant d’avoir vécu.
Origène naît vers 185 à Alexandrie, d’après la notice de Mark Edwards dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy. Son père Léonide meurt martyr en 202, et Eusèbe de Césarée raconte que sa mère cacha ses vêtements pour l’empêcher de le suivre (Histoire ecclésiastique, VI, 1-2). Eusèbe rapporte aussi qu’il se mutila, pour avoir pris trop à la lettre la parole sur les eunuques du royaume des cieux (Matthieu 19, 12 ; VI, 8). Il quitte Alexandrie en 216 et se fixe à Césarée de Palestine. Sous Dèce, en 251, il subit le collier de fer et les ceps, les pieds écartés jusqu’au quatrième trou (VI, 39). Il meurt vers 253.
Aimé avant d’être né
La réponse occupe le paragraphe suivant (II, 9, 6), et elle procède par élimination. Dieu est bon, juste et tout-puissant. Quand il a créé au commencement les êtres doués de raison, il n’avait en lui-même aucune raison de les faire différents, puisque rien en lui ne manque ni ne varie, et il les a donc créés égaux et semblables. Ces êtres avaient reçu la liberté de vouloir, et la diversité est née de l’usage qu’ils en ont fait, les uns progressant par l’imitation de Dieu, les autres déclinant par négligence, si bien que leur inégalité a son origine dans la liberté de chaque volonté, sans que le créateur l’ait décidée. Dieu a ensuite ordonné ces êtres devenus divers selon leurs mérites, et le paragraphe emprunte à la deuxième lettre à Timothée l’image d’une grande maison où l’on trouve des vases d’or et d’argent, mais aussi de bois et d’argile. Les conséquences sont tirées une à une. Dieu n’est pas injuste, la différence des naissances n’est pas fortuite, et l’on n’a pas besoin de supposer plusieurs créateurs. Les trois issues des adversaires sont fermées d’un seul geste, parce que l’inégalité, au lieu d’être un fait premier qu’il faudrait imputer à quelqu’un, devient la conséquence d’actes libres accomplis avant la naissance dans ce monde, et le créateur n’a plus à répondre que de l’ordre dans lequel il range des êtres qui se sont eux-mêmes rendus différents.
Le paragraphe 7 apporte l’exemple, et il le prend dans la Bible. Paul écrit dans l’épître aux Romains (9, 11-13) que les enfants n’étaient pas encore nés et n’avaient fait ni bien ni mal quand fut prononcé le mot de l’Écriture, « j’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü ». Origène reprend le cas. Les deux frères sont jumeaux, et la préférence divine précède, selon la lettre de Paul, tout ce qu’ils auraient pu faire. Si Dieu préfère l’un avant toute action, il est injuste, à moins que Jacob n’ait été aimé à juste titre, selon les mérites de sa vie précédente. La même règle vaut pour toute créature raisonnable.
L’épreuve se refait sur n’importe quelle paire de jumeaux. Que l’un naisse aveugle et l’autre voyant, et l’on cherchera une cause. Le médecin en donnera une dans le corps, le partisan des natures dans l’âme, le sceptique dans le hasard, et Origène dans un choix que l’enfant a fait sans pouvoir s’en souvenir. Un lecteur peut se demander si cette dernière cause explique l’injustice ou se contente de la reculer d’un monde, puisqu’il faudrait alors savoir pourquoi deux volontés égales ont choisi différemment.
Ramené à trois phrases, l’argument se refait sans grec ni latin. Un créateur juste ne peut pas avoir distribué au hasard des sorts aussi inégaux, et il n’avait en lui aucun motif de créer des êtres inégaux. Il les a donc créés égaux et libres, et leur inégalité présente résulte de ce que chacun a fait de sa liberté avant de naître ici. Le monde visible est l’ordre que Dieu a donné à ces êtres devenus différents, sans qu’aucun d’eux ait été fait meilleur ou pire par nature.
Le mouvement peut s’inverser. Au livre I, Origène écrit que la fin ressemble toujours au commencement et que ceux qui sont tombés n’ont pas été écartés sans retour, puisqu’ils peuvent être rétablis dans leur bonheur (I, 6, 2). Le nom donné à cette restauration, apokatastasis, l’apocatastase, a une origine plus facile à établir que son sens, observe Edwards, et le chapitre ne dit pas qu’elle s’étend à chaque être sans exception.
« N’ajouter rien, ne rien retrancher »
Toutes ces phrases, on les lit dans une langue qui n’est pas celle d’Origène. Le Traité des principes ne survit en entier que dans la traduction latine de Rufin d’Aquilée, publiée en 398 avec une préface adressée à Macaire. Rufin y invoque l’exemple d’un prédécesseur anonyme, que l’on identifie à Jérôme, qui aplanissait dans ses versions tout ce qui pouvait heurter. Lui-même a omis comme corrompus, ou remplacés par la doctrine que l’auteur soutient le plus souvent, les passages sur la Trinité qui contredisaient Origène, parce que des hérétiques avaient selon lui falsifié ses livres. La préface s’achève par une adjuration au copiste, prié de n’ajouter rien, de ne rien retrancher, de ne rien insérer et de ne rien changer. Au seuil du livre III, Rufin précise un point qui touche directement le chapitre 9 du livre II. Il a écarté ce qui contredisait les autres opinions d’Origène et la foi commune, mais il n’a pas omis, dit-il, ce qu’Origène avance sur les créatures raisonnables, ni dans ce livre ni dans les précédents.
Jérôme a pourtant jugé cette fidélité insuffisante. Dans sa Lettre 124 à Avitus, datée de 409 ou 410, il raconte que Pammachius lui avait demandé une traduction exacte pour mesurer les changements de Rufin, qu’il l’avait faite, et que Pammachius, effrayé par la doctrine, l’avait mise sous clé, avant qu’un frère ne l’emprunte et n’en fasse circuler une copie hâtive (§ 1). Cette version est perdue. Les extraits que donne la lettre prêtent au traité des thèses plus mobiles que celles de Rufin, des anges qui pourraient devenir hommes ou démons et des démons redevenir anges, un archange devenu le diable puis rendu à son rang, des êtres raisonnables changés en bêtes, et même en poissons, pour châtier une grande négligence (§ 3).
En 1913, Paul Koetschau publie à Leipzig une édition qui insère dans le texte de Rufin des morceaux grecs tirés des adversaires d’Origène. Le plus cité, son fragment 15, décrit des intelligences pures détachées de Dieu par koros, la satiété, puis revêtues de corps à la mesure de leur chute. Edwards relève qu’Antipater de Bostra au Vᵉ siècle et Augustin attribuaient déjà cette thèse à Origène, mais qu’elle n’est jamais énoncée aussi nettement dans les œuvres conservées. Marguerite Harl la tenait en 1987 pour une spéculation hésitante, voire un mythe. Peter Martens a soutenu en 2015 que la satietas du livre I (I, 4, 1) désigne une lassitude, un ennui, plutôt qu’un trop-plein qui ferait tomber l’âme dans un corps. Aucun manuscrit grec du livre II n’a survécu. La thèse la plus célèbre d’Origène ne se lit donc que par un traducteur qui revendique ici sa fidélité et par des adversaires qui avaient intérêt à la durcir, et l’on ne sait pas mesurer l’écart.
On écrira ici Traité des principes, titre sous lequel le lecteur trouvera le livre en français.
Cent soleils pour un seul monde
L’objection la plus précise vient d’Augustin, au chapitre 23 du livre XI de la Cité de Dieu. Il y décrit l’opinion selon laquelle les âmes, après avoir péché, auraient mérité depuis les cieux jusqu’à la terre des corps divers comme autant de liens, à la mesure de leurs fautes, et il ajoute qu’Origène est blâmé à bon droit de l’avoir soutenue, hinc Origenes iure culpatur (traduction de la rédaction, comme pour toutes les citations latines). Il s’étonne, plus qu’on ne saurait le dire, qu’un homme si docte dans les lettres de l’Église n’y ait pas pris garde (plus quam dici potest miror hominem in ecclesiasticis litteris tam doctum et exercitatum non adtendisse). Il avance deux arguments. Si le soleil est l’âme qui a reçu ce corps pour sa faute, son unicité tient au hasard d’un seul péché, et si deux, dix ou cent âmes avaient péché de la même manière, le monde aurait cent soleils, ce qu’Augustin juge plus absurde encore. Le second argument porte plus loin. Le pire des démons possède un corps d’air, aerium, alors que l’homme, moins mauvais, a reçu avant même sa faute un corps de boue, luteum corpus, de sorte que la qualité des corps ne suit pas le degré des fautes, comme la théorie l’exigerait. Pour Augustin, le monde a été créé afin qu’un Dieu bon fasse des créatures bonnes, quand l’opinion qu’il combat lui donnait pour cause la répression du mal.
Une réponse se tire du texte même d’Origène. En II, 9, 6, Dieu range les êtres selon leurs mérites comme les vases divers d’une même maison, et Edwards résume II, 9, 1 en disant que la variété des créatures sert le dessein de Dieu, ce qui n’oblige pas à faire de chaque corps une prison graduée. Edwards va plus loin, puisqu’il lit le monde intelligible d’Origène comme antérieur au nôtre dans la hiérarchie de l’être plutôt que dans la succession du temps (II, 9, 4), ce qui retire à l’objection des cent soleils une partie de sa cible. Le démon au corps d’air reste plus embarrassant, et la question de savoir pourquoi le plus coupable reçoit le corps le plus subtil n’a pas, dans les textes conservés, de réponse qu’on puisse citer.
Le cas du diable montre la même difficulté par l’autre bout. Jérôme prêtait au traité un archange rendu à son rang. Or Origène lui-même, dans une lettre à des amis d’Alexandrie, s’était plaint qu’un promoteur d’hérésie eût falsifié le compte rendu d’une discussion publique, et il niait avoir dit que le diable serait sauvé, chose qu’aucun homme ne pourrait dire, même privé de sa raison. La lettre n’est connue que par deux Latins qui se disputaient. Rufin la cite en 397 dans son livre Sur la falsification des livres d’Origène, et Jérôme l’accuse, dans son Apologie contre Rufin (II, 18-19), de l’avoir tronquée et de ne pas la traduire telle qu’il la trouve dans le grec. Henri Crouzel a consacré en 1973 une étude à ce document, et Edwards a proposé en 2010 une lecture intermédiaire, selon laquelle Satan pourrait être libéré au dernier jour sans parvenir à la béatitude.
Constantinople, trois siècles plus tard
Origène était mort depuis près de trois siècles quand Justinien publia contre lui, en 543, un écrit adressé au patriarche Ménas et suivi de dix anathèmes, selon la présentation qu’en donne Wojciech Słomski en 2025. Le concile réuni à Constantinople en 553 condamna ensuite, par quatorze anathèmes, des thèses sur le Christ, et l’Encyclopædia Britannica résume son seul autre acte important comme la ratification d’une condamnation antérieure d’Origène.
Quinze anathèmes contre l’origénisme, que la tradition rattache au même concile, portent sur la préexistence des âmes, sur les corps et sur la restauration finale. Słomski en reproduit le texte et note que le nom d’Origène, cité en dernier, hors de l’ordre chronologique, dans le onzième anathème de la huitième session, pourrait y avoir été ajouté plus tard.
Une autre piste relie ces textes à un lecteur d’Origène. Évagre le Pontique, mort en 399, a laissé des Chapitres gnostiques, les Kephalaia gnostica. Ils survivent en syriaque sous deux formes, l’une répandue et expurgée, l’autre complète, dans un seul manuscrit, qu’Antoine Guillaumont édite en 1959. Sebastian Brock rappelle que les écrits d’Évagre furent condamnés en 553 pour une cosmologie et une théorie de la chute développées à partir de celles d’Origène. Le guide d’Évagre que dirige Joel Kalvesmaki rapporte la thèse avancée au XXᵉ siècle, selon laquelle l’origénisme condamné au VIᵉ siècle serait celui d’Évagre plutôt que celui d’Origène, et précise que tous les chercheurs ne l’acceptent pas. Słomski attribue la condamnation à des moines, notamment ceux des laures de saint Sabas en Palestine, inquiets surtout des disciples d’Évagre, et voit sa raison profonde dans la liberté de recherche qu’Origène encourageait. Les anathèmes ne nomment pas Évagre, et le rapprochement repose sur la comparaison des textes.
Un seul chapitre du traité permet de juger le traducteur sur pièce. Le premier chapitre du livre III, sur le libre arbitre, s’est conservé en grec en entier. La Philocalie compilée par Grégoire de Nazianze et Basile de Césarée le transmet parmi les extraits qu’Éric Junod a édités en 1976 sous le titre Sur le libre arbitre. John Rist a comparé les deux textes et conclu, selon Kathleen Gibbons, que Rufin rend en général correctement le sens d’Origène, avec des imprécisions dues à son manque de formation philosophique, de sorte que la confiance accordée au latin du chapitre 9 du livre II, où se joue toute la théorie de la chute, repose sur une mesure prise dans un chapitre qui ne parle pas de la chute.
Pour aller plus loin
Le mal selon Augustin, déjà traité dans l’encyclopédie, répond à la même question des manichéens par la privation du bien, sans recourir à une vie antérieure. Jamblique, qui soutient que l’âme est descendue tout entière, offre un autre modèle de la descente des âmes dans le platonisme tardif, et le mythe de l’attelage ailé du Phèdre de Platon fournit l’image ancienne d’une âme qui perd ses ailes et prend un corps.
On range souvent Origène parmi les hérétiques. Ce penseur chrétien est né vers 185 à Alexandrie, en Égypte. Il a écrit un grand livre pour répondre à une question difficile, et l’Église l’a condamné longtemps après sa mort. Pourtant, personne ne sait très bien ce qu’il soutenait vraiment.
Des vies mal partagées
Les hommes ne commencent pas leur vie à égalité. L’un grandit sous des lois douces, l’autre chez un peuple brutal. L’un naît esclave, l’autre libre. Un bébé vient au monde en bonne santé, un autre aveugle ou sourd. Origène dresse lui-même cette liste.
Des chrétiens de son temps en tiraient une conclusion. Selon eux, les âmes n’ont pas toutes la même nature. Cette différence de départ expliquerait des sorts aussi inégaux. Origène voyait en eux des hérétiques.
Il refuse leur idée. Il refuse aussi celle d’un monde livré au hasard, où Dieu ne veillerait sur rien. Il lui faut donc une autre réponse.
Une faute commise avant de naître
Sa réponse part de Dieu lui-même. Dieu est bon et juste. Rien en lui ne le poussait à créer des êtres différents. Il a donc fait tous les esprits égaux, et il les a faits libres.
Ces esprits se sont ensuite servis de leur liberté. Certains se sont rapprochés de Dieu. D’autres se sont relâchés. Leurs différences viennent de ces choix, faits avant la naissance en ce monde. Dieu a seulement rangé chacun à la place qu’il méritait.
Origène prend un exemple dans la Bible. Jacob et Ésaü sont jumeaux. Avant leur naissance, Dieu aime l’un et hait l’autre. Sans raison, ce choix serait injuste. Pour Origène, Jacob avait donc gagné cet amour dans une vie antérieure.
L’idée se met à l’épreuve sur n’importe quels jumeaux. Si l’un naît aveugle, Origène place la cause dans un choix que l’enfant a oublié. Une question surgit alors. Pourquoi deux esprits égaux auraient-ils choisi autrement l’un que l’autre ?
Origène pense aussi que la chute ne dure pas toujours. Les esprits tombés peuvent retrouver leur bonheur. Selon lui, la fin ressemble au commencement.
Un texte qui a changé de langue
Origène écrivait en grec, mais son grand livre ne survit en entier qu’en latin. Rufin d’Aquilée l’a traduit en 398. Ce traducteur avoue avoir corrigé certains passages, qu’il croyait falsifiés par des hérétiques. Il affirme pourtant avoir gardé ce qu’Origène disait des esprits. Aucun manuscrit grec de ce passage n’a survécu, et personne ne peut mesurer l’écart.
Jérôme, un autre traducteur, juge cette version trop douce. D’après lui, Origène imaginait des anges devenus démons, et même des esprits changés en bêtes. La traduction de Jérôme a disparu.
Des adversaires d’Origène lui prêtaient une idée encore plus nette. Les esprits se seraient détachés de Dieu par satiété, comme rassasiés. Aucune œuvre conservée ne le dit aussi clairement. Une spécialiste y voyait une hypothèse hésitante, et un autre chercheur lit le mot comme une simple lassitude.
Cent soleils et un concile
Augustin, un autre penseur chrétien, attaque cette théorie. Si chaque corps punit une faute, le soleil devient une âme coupable. Avec cent âmes aussi coupables, le ciel compterait autant de soleils. Le pire des démons, ajoute-t-il, possède un corps d’air, plus léger que notre corps de boue. Le corps ne suit donc pas la gravité de la faute. Augustin s’étonne qu’un homme aussi savant n’ait pas vu la difficulté.
Origène est mort depuis près de trois siècles quand l’empereur Justinien l’attaque à son tour. Son texte paraît en 543. Un concile réuni à Constantinople confirme ensuite la condamnation. Des malédictions solennelles, appelées anathèmes, visent l’idée d’âmes qui existeraient avant leur corps.
Plusieurs chercheurs pensent que ces textes visaient surtout un lecteur d’Origène, Évagre le Pontique. Tous ne partagent pas cet avis.
Un seul chapitre du livre d’Origène survit en grec du début à la fin. Il parle de la liberté humaine, sans un mot sur la chute des esprits.
L’article classique cite la prière de Rufin à ses copistes, et la lettre où Origène nie avoir promis le salut du diable.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Origène, *Peri archôn* (*De principiis*), traduction latine de Rufin d’Aquilée, 398 ; I, 6, 2 (la fin toujours semblable au commencement, les êtres tombés qui n’ont pas été écartés sans retour) ; II, 9, 3 (l’inventaire des inégalités, Grecs et Barbares, lois et coutumes, esclaves dès la naissance, corps sains et malades, privés de la vue, de l’ouïe ou de la parole) ; II, 9, 4 (le monde intelligible, d’après Mark J. Edwards) ; II, 9, 5 (l’école de Marcion, de Valentin et de Basilide, les âmes de natures différentes, Hébreux et Scythes, l’hypothèse du hasard) ; II, 9, 6 (Dieu bon, juste et tout-puissant, les êtres raisonnables créés égaux et semblables, la diversité née de la liberté de chaque volonté, les vases d’or, d’argent, de bois et d’argile de 2 Timothée 2, 20) ; II, 9, 7 (Jacob et Ésaü, Romains 9, 11-13, aimé selon les mérites de sa vie précédente) ; III, 1 (chapitre sur le libre arbitre, conservé en grec en entier selon la note 1 de la version anglaise) ; préface de Rufin au livre III (les passages contraires écartés, les spéculations sur les créatures raisonnables conservées) ; version anglaise faite sur le latin de Rufin, reproduite par la Bibliothek der Kirchenväter, traducteur non nommé sur les pages consultées ; traduction de la rédaction Université de Fribourg
- Origène, *Traité des principes*, introduction, texte critique de la version de Rufin, traduction par Henri Crouzel et Manlio Simonetti, t. I-II (livres I et II), « Sources chrétiennes » 252-253, 1978 ; t. III-IV (livres III et IV), « Sources chrétiennes » 268-269, 1980 ; t. V, compléments et index, « Sources chrétiennes » 312, 1984 ; édition de référence en français, notices consultées Éditions du Cerf
- Origène, *De principiis*, éd. Paul Koetschau, Leipzig, 1913, fragment 15 (la chute des intelligences par *koros*), d’après Mark J. Edwards Hinrichs
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Sources primaires (suite)
- Origène, *Philocalie 21-27. Sur le libre arbitre*, introduction, texte grec, traduction et notes par Éric Junod, « Sources chrétiennes » 226, Paris, 1976, 346 p. ; notice consultée Éditions du Cerf
- Origène, lettre à des amis d’Alexandrie, tirée du quatrième livre de ses lettres (la discussion falsifiée par un promoteur d’hérésie, le salut du diable nié), connue par Rufin, *De adulteratione librorum Origenis*, et par Jérôme, *Apologia adversus Rufinum*, II, 18
- Rufin d’Aquilée, préface au livre I du *Peri archôn*, adressée à Macaire, 398, transmise dans la correspondance de Jérôme (*Lettre* 80) ; le prédécesseur qui aplanit les passages difficiles, les passages sur la Trinité omis ou remplacés, les livres falsifiés par des hérétiques, l’adjuration au copiste ; trad. anglaise des *Nicene and Post-Nicene Fathers*, série II, vol. 6 ; traduction de la rédaction New Advent
- Rufin d’Aquilée, *De adulteratione librorum Origenis* (*Sur la falsification des livres d’Origène*), épilogue à l’*Apologie pour Origène* de Pamphile, adressé à Macaire, 397 (citation de la lettre d’Origène à des amis d’Alexandrie) ; trad. anglaise des *Nicene and Post-Nicene Fathers* ; traduction de la rédaction Wisdom Library
- Jérôme, *Lettre* 124 à Avitus, 409 ou 410 ; § 1 (la demande de Pammachius, la traduction mise sous clé puis copiée à la hâte) ; § 3 (anges, hommes et démons, l’archange devenu le diable puis rendu à son rang, les êtres raisonnables changés en bêtes et en poissons) ; trad. anglaise des *Nicene and Post-Nicene Fathers*, série II, vol. 6 ; traduction de la rédaction New Advent
- Jérôme, *Apologia adversus Rufinum*, II, 18 (la lettre d’Origène traduite de façon tronquée, le traducteur qui ne rend pas le grec tel qu’il le trouve) et II, 19 (le dialogue avec Candidus) ; trad. anglaise des *Nicene and Post-Nicene Fathers* ; traduction de la rédaction New Advent
- Augustin, *De civitate Dei*, XI, 23 (les corps reçus comme des liens selon la diversité des fautes, « hinc Origenes iure culpatur », « plus quam dici potest miror hominem in ecclesiasticis litteris tam doctum et exercitatum non adtendisse », le soleil unique et les cent soleils, le démon au corps d’air et l’homme au corps de boue, « aerium », « luteum corpus », la bonté de la création) ; texte latin du CCSL et trad. anglaise des *Nicene and Post-Nicene Fathers*, série I, vol. 2, consultés en regard ; traduction de la rédaction Université de Fribourg ; Christian Classics Ethereal Library
- Eusèbe de Césarée, *Historia ecclesiastica*, VI, 1-2 (Léonide, père d’Origène, et les vêtements cachés par la mère), VI, 8 (la mutilation, Matthieu 19, 12 pris dans un sens trop littéral), VI, 39 (le collier de fer et les ceps sous Dèce) ; trad. anglaise des *Nicene and Post-Nicene Fathers*, série II, vol. 1 ; traduction de la rédaction New Advent
- Justinien, *Liber adversus Origenem*, lettre au patriarche Ménas, 543, suivie de dix anathèmes, d’après Wojciech Słomski
- Quinze anathèmes contre les thèses origénistes, rattachés au concile de Constantinople de 553, texte d’après Charles Joseph Hefele, *A History of the Councils of the Church*, trad. William R. Clark, 1895, p. 296-298, cité par Wojciech Słomski ; onzième anathème de la huitième session, d’après le même
- Évagre le Pontique, *Kephalaia gnostica*, éd. Antoine Guillaumont, *Les six centuries des « Kephalaia Gnostica » d’Évagre le Pontique*, « Patrologia Orientalis » 28, 1, 1959, d’après Sebastian P. Brock
Bibliographie
- Mark J. Edwards, « Origen », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, première publication le 10 mars 2014, révision substantielle du 21 juillet 2026, sections 1 (dates de la vie, départ d’Alexandrie en 216, Césarée, Dèce, mort vers 253, transmission par Rufin), 4 (le monde intelligible et II, 9, 4, le fragment 15, Antipater de Bostra et Augustin, Harl et Martens) et 6 (l’apocatastase, la lettre aux amis d’Alexandrie, le sort du diable) Stanford University
- Marguerite Harl, « La préexistence des âmes dans l’œuvre d’Origène », dans Lothar Lies (éd.), *Origeniana Quarta*, Innsbruck, 1987, p. 238-258, d’après Mark J. Edwards Tyrolia-Verlag
- Peter Martens, « Embodiment, Heresy and the Hellenization of Christianity », *Harvard Theological Review* 108, 2015, p. 594-620, d’après Mark J. Edwards Harvard Divinity School
- Henri Crouzel, « A letter from Origen “to friends in Alexandria” », dans D. Neiman et M. Schatkin (éd.), *The Heritage of the Early Church. Essays in Honour of George Vasilievich Florovsky*, Rome, 1973, p. 135-150, d’après Mark J. Edwards Pontificio Istituto Orientale
- Mark J. Edwards, « The Fate of the Devil in Origen », *Ephemerides Theologicae Louvanienses* 86, 2010, p. 163-170, d’après sa notice de la *Stanford Encyclopedia of Philosophy* Peeters
- Wojciech Słomski, « Theological Motives for Condemning “Origenism” », *Elpis* 27, 2025, p. 32-46, DOI 10,15290/elpis.2025,27,03 (p. 40-41 pour les moines de Palestine, p. 41 pour l’écrit de 543, p. 42-43 pour les quinze anathèmes et l’anathème de la huitième session) Uniwersytet w Białymstokuhttps://doi.org/10.15290/elpis.2025.27.03
- Sebastian P. Brock, « Evagrius (345–399) », *Gorgias Encyclopedic Dictionary of the Syriac Heritage* (les deux formes des *Kephalaia gnostica*, la condamnation de 553, les éditions de Guillaumont) Beth Mardutho
- Antoine Guillaumont, *Les « Kephalaia gnostica » d’Évagre le Pontique et l’histoire de l’origénisme chez les Grecs et chez les Syriens*, Paris, 1962, d’après Sebastian P. Brock
- Joel Kalvesmaki (éd.), *Guide to Evagrius Ponticus*, édition 2026, page « Life » (la condamnation d’Évagre liée à celle d’Origène, la thèse d’un origénisme évagrien, les quinze anathèmes et les *Kephalaia gnostica*) evagriusponticus.net
- Kathleen Gibbons, « Human Autonomy and its Limits in the Thought of Origen of Alexandria », *The Classical Quarterly* 66 (2), 2016, p. 673-690, DOI 10,1017/S000983881600080X (la *Philocalie* compilée par Grégoire de Nazianze et Basile, note 24 sur Rist) Cambridge University Presshttps://doi.org/10.1017/S000983881600080X
- John M. Rist, « The Greek and Latin Texts of the Discussion on Free Will in *De Principiis*, Book III », cité d’après Kathleen Gibbons, note 24 (référence complète non consultée)
- Britannica Editors, « Second Council of Constantinople », *Encyclopædia Britannica*, révision de Melissa Petruzzello (les quatorze anathèmes, la ratification d’une condamnation antérieure d’Origène) Encyclopædia Britannica
Sources en ligne
- « Origen (Stanford Encyclopedia of Philosophy) » Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/entries/origen/
- « bkv.unifr.ch » (*De principiis*, I, 6, 2) Bibliothek der Kirchenväter, Université de Fribourghttps://bkv.unifr.ch/works/cpg-1482-1/versions/origen-de-principiis/divisions/58
- « bkv.unifr.ch » (*De principiis*, II, 9, 3) Bibliothek der Kirchenväter, Université de Fribourghttps://bkv.unifr.ch/works/cpg-1482-1/versions/origen-de-principiis/divisions/124
- « bkv.unifr.ch » (*De principiis*, II, 9, 5) Bibliothek der Kirchenväter, Université de Fribourghttps://bkv.unifr.ch/works/cpg-1482-1/versions/origen-de-principiis/divisions/126
- « bkv.unifr.ch » (*De principiis*, II, 9, 6) Bibliothek der Kirchenväter, Université de Fribourghttps://bkv.unifr.ch/works/cpg-1482-1/versions/origen-de-principiis/divisions/127
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