Sous l’empereur Hadrien, au IIᵉ siècle de notre ère, un grammairien de Byblos accuse les Grecs de vol. Selon Philon, ils se sont approprié les plus vieux récits phéniciens et les ont enjolivés, si bien qu’« Hésiode et les célèbres poètes cycliques ont forgé leurs propres théogonies, gigantomachies, titanomachies et castrations », avant de répandre ces fables au point d’en chasser la vérité (Histoire phénicienne, FGrHist 790 F 2, transmise par Eusèbe, Préparation évangélique, I, 10, 40). Le dernier mot de la liste vise le cœur du mythe grec de succession, la mutilation d’Ouranos, le Ciel, par son fils Kronos. Longtemps, la phrase a passé pour la revendication invérifiable d’un patriote levantin, écrite plus de huit siècles après le poème qu’elle attaque.
Neuf ans de règne pour Alalu
Il a fallu ouvrir les archives de Hattusa, la capitale hittite fouillée près du village turc de Boğazköy, pour que l’accusation change de nature. En 1946, Hans Gustav Güterbock publie à Istanbul un livre intitulé Kumarbi, sous-titré « mythes du Kronos hourrite », et deux ans plus tard il présente ces textes aux hellénistes dans l’American Journal of Archaeology sous une formule sans détour, « précurseurs orientaux d’Hésiode ». Les tablettes sont rédigées en hittite entre 1400 et 1200 avant notre ère environ, mais les noms divins sont hourrites, et des fragments d’une version hourrite sont sortis du même site. Emmanuel Laroche en a donné la transcription de référence en français en 1968, dans la Revue hittite et asianique.
Le chant s’ouvre sur un appel aux dieux primordiaux. Alalu est roi dans le ciel, et Anu, son échanson, se prosterne devant lui et lui tend la coupe ; à la neuvième année, Anu l’attaque et Alalu s’enfuit sous la terre sombre. Le schéma se répète à l’étage suivant. Kumarbi sert Anu pendant neuf ans, puis se dresse contre lui ; Anu s’enfuit vers le ciel, Kumarbi le saisit par les pieds, le tire vers le bas et lui arrache le sexe avec les dents, puis s’en réjouit. Anu lui annonce alors qu’il porte désormais trois dieux redoutables, le dieu de l’Orage, le fleuve Tigre et Tašmišu. Kumarbi recrache une partie de la semence sur le mont Kanzura, qui enfantera Tašmišu, mais le reste grandit en lui. Plus loin, aux lignes 39 à 73 de la deuxième colonne, le texte devient lacunaire, et l’on devine qu’Ea fait avaler à Kumarbi une pierre à la place du dieu de l’Orage qu’il veut dévorer ; Kumarbi la recrache, et ordre est donné d’en faire un objet de culte. Au moins un dieu sort par le crâne de Kumarbi. Il est noté KA.ZAL, une graphie qu’aucune autre tablette n’emploie, et son identité divise les hittitologues.
Le nom même du chant a longtemps manqué. Le 3 juin 2005, Carlo Corti raccorde au manuscrit principal un petit fragment ramassé dans les déblais d’anciennes fouilles du Temple I, publié depuis sous la cote KBo 52,10 ; le morceau complète le colophon, la mention finale du scribe, et livre le titre, écrit en idéogrammes sumériens SÌR GÁ×È.A. Corti proposait de traduire « Chant de la Genèse ». Nous lui préférons « Chant de la sortie », plus proche du signe, parce que le poème parle surtout d’enfantements hors norme, de dieux qui sortent d’un corps mâle ou d’une montagne. Jenny Strauss Clay et Amir Gilan ont relevé qu’Hésiode emploie aux vers 157, 495 et 669 un même verbe de sortie, pour Ouranos qui empêche ses enfants de naître, pour Kronos qui les vomit et pour Zeus qui fait remonter les Cent-Bras du Tartare.
La quatrième colonne est entièrement perdue. On ignore comment le dieu de l’Orage s’empare du trône.
Rhéa emmaillote une pierre
Hésiode raconte une histoire voisine avec un roi de moins (Théogonie, 154-210 et 453-506). Ouranos enferme ses enfants dans le corps de Gaia, la Terre, qui forge une faucille et la confie au plus jeune des Titans, Kronos ; celui-ci tranche le sexe de son père et le jette derrière lui. Du sang tombé sur la terre naissent les Érinyes, les Géants et les nymphes Méliennes, et du membre tombé dans la mer naît Aphrodite. Kronos avale ensuite à leur naissance les enfants que lui donne Rhéa, parce qu’une prophétie lui annonce un successeur. Rhéa lui tend une pierre emmaillotée à la place de Zeus, et Kronos finit par tout vomir, la pierre en premier, que Zeus dresse à Pytho, au pied du Parnasse (496-500). Après la guerre contre les Titans viennent le combat contre Typhée (820-880) et l’épisode de Mètis, que Zeus avale enceinte pour qu’aucun fils ne le détrône (886-900) ; Athéna naîtra de sa tête quelques vers plus loin (924-926).
Depuis Güterbock, les correspondances tiennent en peu de mots. Un dieu qui s’appelle Ciel, Anu en akkadien, Ouranos en grec, règne au début ; son successeur le castre ; ce successeur porte en lui des dieux adultes ; une pierre remplace l’enfant destiné à le renverser, puis devient objet de culte ; une divinité naît du crâne de son père. Erik van Dongen en a tiré en 2011 un argument serré. Il juge improbable que ces éléments aient voyagé séparément puis se soient recombinés, cinq siècles plus tard, dans le même ordre et le même contexte narratif, et conclut qu’ils ont gagné la mer Égée ensemble, sous la forme d’un récit. Les écarts, eux, relèvent du travail du poète grec. Quatre rois deviennent trois, Alalu, divinité agraire secondaire, ayant peut-être été ajouté côté hourrite pour relier le récit aux dieux primordiaux. La morsure devient une faucille. Kumarbi, qui portait des dieux pour avoir avalé la semence d’Anu, devient un Kronos qui avale lui-même ses enfants, ce qui simplifie l’histoire et épargne peut-être au public grec l’image d’un dieu qui mâche un sexe. Chaque roi affronte enfin la même épreuve, empêcher un fils de grandir, et seul Zeus la résout, en avalant la mère avant la naissance.
Le sort de la pierre montre jusqu’où va l’adaptation. Pausanias, au IIᵉ siècle de notre ère, décrit à Delphes, près de la tombe de Néoptolème et hors du temple d’Apollon, la pierre rendue par Kronos, que les Delphiens arrosent d’huile chaque jour et couvrent de laine brute les jours de fête (Description de la Grèce, X, 24, 6). Elle n’est donc pas l’omphalos, conservé à l’intérieur du temple, et son rite n’a aucun rapport avec la Théogonie. Pour van Dongen, Hésiode a soudé après coup une pierre de récit et une pierre de culte qui n’avaient rien en commun. Quant à la castration d’Ouranos, l’art grec ne la représente jamais, et aucun texte archaïque ou classique ne la reprend en dehors du papyrus de Derveni.
Le mont Hazzi
Le Chant d’Ullikummi (CTH 345), la partie la mieux conservée du cycle de Kumarbi, prolonge la guerre. Détrôné, Kumarbi s’unit à un rocher immense, qui met au monde un enfant de pierre ; il le nomme Ullikummi, « destructeur de Kummiya », la ville du dieu de l’Orage, et le cache sous la terre, posé sur l’épaule droite d’Upelluri, un géant qui porte le monde. L’enfant grandit du fond de la mer jusqu’au ciel. Accompagné de son frère Tašmišu, le dieu de l’Orage gravit le mont Hazzi pour voir la chose, s’assoit par terre et pleure. Sourd et aveugle, le colosse reste insensible aux charmes d’Ištar. Sur le conseil d’Ea, le dieu de l’Orage ressort la lame de cuivre qui avait jadis séparé le ciel de la terre et détache le monstre de l’épaule du géant.
Le mont Hazzi est le Djebel Aqra, sur la côte nord-syrienne, non loin d’Ougarit, que les Sémites de l’Ouest appelaient Ṣapānu et les Grecs Kasios, nom qui pourrait adapter le nom hourrite. La montagne reste connue pour ses orages spectaculaires. C’est là que la Bibliothèque du Pseudo-Apollodore, rédigée sous l’Empire, place le pire moment de Zeus face à Typhon (I, 6, 3). Zeus frappe le monstre de la foudre puis d’une faucille d’adamas ; Typhon la lui arrache, lui tranche les tendons des mains et des pieds et l’emporte dans l’antre Corycien, en Cilicie, où la dragonne Delphyné garde les tendons cachés dans une peau d’ours. Chez Hésiode, Typhée est vaincu en quelques dizaines de vers, sans le moindre détour par la Syrie.
La montagne relie les textes autrement que par le récit. Un rituel hittite pour le mont Hazzi (CTH 785) prescrit de chanter un « Chant de la royauté » et un « Chant de la mer », et il est probable que le cycle de Kumarbi y était exécuté. Ian Rutherford tempère pourtant le rapprochement avec Typhon. Les monstres que suscite Kumarbi, Ullikummi ou le serpent de mer Hedammu, ne lui ressemblent que de loin, alors que le vol des tendons rappelle l’une des deux versions anatoliennes du combat contre le dragon Illuyanka (CTH 321), où le dieu de l’Orage perd son cœur et ses yeux avant de les récupérer grâce à son fils. Hésiode connaissait-il une version orientale de Typhée ? On ne sait pas trancher, car les détails syriens et ciliciens n’apparaissent dans les textes conservés qu’après lui, et pour Kasios chez un mythographe d’époque impériale.
Un proverbe grec garde peut-être une trace de la peur du dieu de l’Orage devant Ullikummi. Athénée cite un vers moqueur que le pharaon Tachos aurait lancé contre le roi spartiate Agésilas, « la montagne était en travail, Zeus prit peur, et elle accoucha d’une souris » (Deipnosophistes, 616D). Almut Fries a proposé en 2021 d’y lire la parodie d’un mythe anatolien de montagne enceinte d’un rival du dieu de l’Orage, motif étranger à la mythologie grecque ; aucun texte intermédiaire ne vient appuyer l’hypothèse.
« Il avala le vénérable »
On a cherché d’autres ancêtres plus au sud. L’Enūma eliš babylonien, dont les copies datent du Iᵉʳ millénaire avant notre ère, fait tuer Apsû par son fils Ea, qui prend sa couronne, puis triompher Marduk de Tiamat. W. G. Lambert en situe la composition au plus tôt sous Nabuchodonosor Iᵉʳ, à la fin du XIIᵉ siècle, après le retour à Babylone de la statue de Marduk enlevée par les Élamites. On n’y trouve ni succession nette de rois, ni castration, ni dieu avalé, ni pierre de substitution. La Théogonie de Dunnu, connue par un seul fragment, aligne au moins six générations divines liées par l’inceste et le meurtre du père, sans aucun détail narratif comparable.
La version phénicienne attribuée à Sanchuniathon ressemble davantage à Hésiode, et c’est justement ce qui la rend suspecte. Chez Philon, Élos, « c’est-à-dire Kronos », surprend son père Ouranos dans la trente-deuxième année de son règne et le châtre près de sources et de rivières (Préparation évangélique, I, 10, 29). Le texte ne nous parvient qu’à travers deux filtres, celui d’Eusèbe, qui le cite au IVᵉ siècle pour combattre les cultes païens, et celui de Philon, qui présente comme une traduction l’œuvre d’un auteur censé avoir vécu avant la guerre de Troie. Albert Baumgarten a retracé en 1981 l’histoire de ses lectures. On y reconnaît aujourd’hui un mélange de traditions syro-palestiniennes et égéennes, assemblé au plus tôt à l’époque hellénistique, si bien que chaque ressemblance avec la Théogonie peut provenir d’une source commune ou d’Hésiode lui-même. L’accusateur de Byblos avait peut-être lu le poète qu’il accuse.
Un autre témoin grec sort d’une tombe de Derveni, à une dizaine de kilomètres de Thessalonique. En 1962, on y retrouve, posé sur les dalles d’une sépulture, un rouleau de papyrus à demi carbonisé par le bûcher funéraire, exposé aujourd’hui au Musée archéologique de Thessalonique. Copié dans la seconde moitié du IVᵉ siècle avant notre ère, il commente un poème théogonique attribué à Orphée, et l’on y lit, à la colonne XIII, que Zeus « avala l’aidoion, celui qui le premier jaillit dans l’éther ». Le mot grec peut être un nom, le sexe, ou un adjectif, « le vénérable ». Claude Calame y voit le membre d’Ouranos assimilé au Soleil, tandis que David Sider écarte la lecture du nom et reconnaît dans ce « vénérable » le dieu Premier-né, Prôtogonos. Dans la première lecture, Zeus refait le geste de Kumarbi, celui-là même que la Théogonie avait gommé.
L’objection indo-européenne
Une autre école refuse de parler d’emprunt et voit dans la succession des rois divins un héritage commun aux peuples de langue indo-européenne, dont les Hittites et les Grecs font partie. En 1952, Stig Wikander rapprochait les Ouranides grecs des rois du Shāhnāmeh, épopée iranienne achevée à la fin du Xᵉ siècle de notre ère. Dès 1980, Dominique Briquel a confronté la Théogonie aux trois générations du Mahābhārata indien, où Bhīṣma renonce à la royauté avant que Pāṇḍu puis Yudhiṣṭhira ne règnent, de même que chez Hésiode seuls Kronos et Zeus sont de vrais souverains. Nick Allen a poussé la comparaison en 2004 jusqu’à reconstruire un récit indo-européen commun. L’argument a du poids. Zeus porte le nom du dieu-ciel indo-européen, et le motif d’un ciel séparé de la terre par la violence se retrouve un peu partout dans le monde ; si le geste de mutiler le Ciel existait déjà en Grèce, nul besoin de le faire venir de Hattusa. C. Scott Littleton, qui a conduit en 1970 une vaste enquête comparative sur le thème de la « royauté dans le ciel », en relève des traces jusque chez les Scandinaves, et conclut pourtant que le thème ne remonte pas à un héritage indo-européen unique.
La réponse de van Dongen porte sur la rareté. Ouranos est le seul dieu grec à subir la castration, son histoire n’est presque jamais racontée, et la convergence touche des détails trop particuliers, la pierre avalée et la naissance par le crâne, pour sortir d’un fonds universel.
Par la Cilicie ou par Byblos
Admettre l’emprunt oblige à lui trouver un chemin, et la documentation se dérobe précisément là. L’empire hittite s’effondre au début du XIIᵉ siècle avant notre ère ; la Théogonie est composée entre 750 et 650 selon van Dongen, et Martin West tenait pour acquis que les Grecs avaient repris le mythe oriental avant 700. Les textes hittites mentionnent dès le XIVᵉ siècle des relations régulières avec l’Ahhiyawa, c’est-à-dire la Grèce mycénienne, ce qui autorise une transmission à l’âge du bronze. Les rites du mont Hazzi ont aussi pu survivre dans les royaumes néo-hittites de Syrie du Nord, où une présence grecque permanente est attestée à partir de la fin du IXᵉ siècle. Erik van Dongen fait passer le chant par l’Anatolie, les Phrygiens l’ayant probablement repris aux Néo-Hittites dans des rituels de royauté. Carolina López-Ruiz redonne du poids, en 2010, à la filière phénicienne de l’âge du fer, en relisant Philon et les textes d’Ougarit. Mary Bachvarova cherche plutôt le point de contact dans les fêtes et les rituels du début de l’âge du fer, où se croisaient des publics de langues différentes. Rutherford, lui, a envisagé que des formes syriennes du cycle aient gagné la Crète par les routes marchandes dès le XVIIIᵉ siècle, hypothèse qu’aucun indice solide ne vient étayer pour l’instant.
On tient les deux extrémités de la chaîne, une bibliothèque royale d’Anatolie et un poète de Béotie, et rien entre elles, ni tablette phrygienne ni texte phénicien antérieur à Philon qui raconte la castration du Ciel, parce que la transmission a très probablement été orale, portée par des chanteurs dont aucun n’a laissé de trace écrite et dont on ignore jusqu’à la langue dans laquelle ils chantaient l’histoire.
Deux positions se font face. Pour van Dongen, la pierre de substitution, le Ciel castré et les dieux portés dans un ventre mâle n’ont pas pu voyager chacun de leur côté puis se retrouver, cinq siècles plus tard, dans le même ordre, et il faut supposer un récit unique arrivé d’un bloc en mer Égée. Adrian Kelly juge plus fécond, en 2019, de comparer que de reconstruire une généalogie, et il montre comment le poète grec réduit l’épouse-mère, Gaia puis Rhéa, à une force qui défait le pouvoir de son mari, là où les traditions du Proche-Orient laissaient à cette figure des rôles très divers.
Pour aller plus loin
Le récit croise les archives royales de Hattusa et la religion des Hourrites, dont le dieu de l’Orage devint la divinité suprême du panthéon hittite. Il rejoint aussi l’orphisme, à travers le papyrus de Derveni, et le poème babylonien d’Atrahasis, où les dieux subalternes se révoltent contre les grands dieux avant que naisse l’humanité.
Les Grecs ont-ils inventé seuls l’histoire de leurs premiers dieux ? Vers 700 avant notre ère, le poète Hésiode raconte comment les dieux se sont arraché le pouvoir, chaque fils renversant son père. Les spécialistes appellent ce genre de récit un mythe de succession. Or une histoire très proche circulait déjà bien plus tôt en Anatolie, l’actuelle Turquie. Personne ne sait encore comment elle a pu voyager jusqu’en Grèce.
Un père, un fils et une faucille
Chez Hésiode, le premier maître du monde s’appelle Ouranos, le Ciel. Il garde ses enfants prisonniers dans le corps de leur mère, la Terre. Le plus jeune reçoit d’elle une faucille et mutile son père. Ce fils révolté se nomme Kronos.
Devenu roi, Kronos craint de subir le même sort. Pour s’en protéger, il avale chacun de ses enfants dès sa naissance. Sa femme sauve pourtant l’un d’eux. Elle tend au père une pierre enveloppée de langes, et il l’engloutit sans voir la ruse.
L’enfant sauvé s’appelle Zeus. Un jour, Kronos finit par vomir tous les enfants qu’il avait avalés, et la pierre sort la première. Zeus devient alors le roi des dieux.
Des tablettes venues de Hattusa
Ce récit grec a longtemps semblé sans ancêtre. Tout change en 1946, quand un savant publie des tablettes d’argile trouvées dans une ancienne capitale. Cette ville s’appelait Hattusa. Elle était la capitale d’un royaume d’Anatolie, celui des Hittites. Ses scribes avaient copié ces textes environ cinq siècles avant Hésiode.
Leur histoire vient d’un peuple voisin, les Hourrites. On y rencontre un dieu nommé Anu, dont le nom veut dire le Ciel. Son serviteur Kumarbi se révolte contre lui et le poursuit. Il lui arrache le sexe avec les dents. Par ce geste, il se retrouve enceint de plusieurs dieux.
La suite rappelle beaucoup Kronos. Kumarbi veut dévorer l’enfant qui le menace, le futur dieu de l’Orage. Un dieu rusé lui fait avaler une pierre à la place. Cette pierre devient ensuite un objet de culte, comme chez les Grecs. On pense que le dieu de l’Orage finit par régner, mais le passage qui le racontait est perdu.
Le parallèle touche aussi les monstres. Sur une autre tablette, le dieu de l’Orage affronte un géant de pierre, près d’une montagne de la côte syrienne. Un auteur grec bien plus tardif place au même endroit le pire combat de Zeus contre le monstre Typhon. Les Grecs appelaient cette montagne le mont Kasios.
Un emprunt sans chemin connu
Le soupçon n’est pas neuf. Au IIᵉ siècle de notre ère, un écrivain phénicien accusait déjà les Grecs d’avoir volé ces histoires aux siens. Son propre récit ressemble pourtant beaucoup à celui d’Hésiode. Il a donc peut-être copié le poète grec qu’il accusait.
Pour certains spécialistes, les détails communs sont trop précis pour être nés deux fois. Le Ciel mutilé, la pierre avalée et les dieux portés par un père n’auraient pas voyagé chacun de leur côté. Ils seraient arrivés ensemble en Grèce, sous la forme d’une seule histoire.
D’autres chercheurs pensent à un héritage beaucoup plus ancien. Les Grecs et les Hittites parlaient des langues de la même famille, dite indo-européenne. On retrouve aussi des suites de rois divins dans une épopée indienne et dans une épopée iranienne. Le premier camp répond qu’aucun autre dieu grec ne subit le sort d’Ouranos, et qu’un motif aussi rare a dû venir d’ailleurs.
Un trou gêne tout le monde. Entre la chute du royaume hittite et Hésiode, personne n’a retrouvé le moindre texte qui raconte cette histoire. Le récit a sans doute circulé de bouche à oreille, porté par des chanteurs. Sa route reste discutée, à travers l’Anatolie, par la Syrie ou par les Phéniciens.
Au musée archéologique de Thessalonique, on peut voir un rouleau de papyrus à demi brûlé, retrouvé dans une tombe voisine. Zeus y avale quelque chose que les spécialistes lisent tantôt comme le sexe du Ciel, tantôt comme un dieu premier-né.
La version complète raconte comment un fragment ramassé dans des déblais de fouille a rendu au chant hittite son vrai nom en 2005, et ce que la pierre arrosée d’huile chaque jour à Delphes doit, ou ne doit pas, au récit de Kronos.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- *Chant de la sortie* (anciennement « Chant de Kumarbi » ou « Royauté dans le ciel »), CTH 344, manuscrit A, KUB 33 120 et joints, dont KBo 52,10 (inv. 1194/u, déblais anciens du Temple I, raccord identifié le 3 juin 2005), copies hittites d’un original hourrite, vers 1400-1200 avant notre ère archives de Hattusa (Boğazköy)
- *Chant d’Ullikummi*, CTH 345, tablette I, KUB 33 113 et joints archives de Hattusa (Boğazköy)
- Rituel pour le mont Hazzi, CTH 785, KBo 8,86 et KBo 8,88 avec joints archives de Hattusa (Boğazköy)
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Sources primaires (suite)
- Mythe du combat du dieu de l’Orage contre le dragon Illuyanka, deux versions, CTH 321 archives de Hattusa (Boğazköy)
- Hésiode, *Théogonie*, v. 154-210, 453-506, 820-880, 886-900 et 924-926 édition M. L. West, *Hesiod. Theogony*, Oxford, Clarendon Press, 1966
- Pseudo-Apollodore, *Bibliothèque*, I, 6, 3 (combat de Zeus et de Typhon au mont Kasios)
- Philon de Byblos, *Histoire phénicienne*, FGrHist 790 F 2, §§ 29 et 40 transmis par Eusèbe de Césarée, *Préparation évangélique*, I, 10
- Papyrus de Derveni, col. XIII, 1-5, rouleau carbonisé découvert en 1962 dans une tombe de Derveni, traduction française de Fabienne Jourdan, *Le Papyrus de Derveni*, Paris, Les Belles Lettres, 2003 Musée archéologique de Thessalonique
- Pausanias, *Description de la Grèce*, X, 24, 6 (pierre de Kronos près de la tombe de Néoptolème, Delphes)
- Athénée, *Deipnosophistes*, 616D (vers sur la montagne qui accouche d’une souris)
Bibliographie
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Sources en ligne
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- « [The Derveni Papyrus, the oldest “book” of Europe]( » UNESCO, Mémoire du monde, dossier du Musée archéologique de Thessaloniquehttps://media.unesco.org/sites/default/files/webform/mow001/greece_derveni_papyrus_en.pdf












