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Cú Chulainn, héros d’Ulster : ses armes, sa mort, ses manuscrits

Celtes & Europe ancienneMythologies7 novembre 2026◈ 26 sources vérifiées
William Murphy / Wikimedia Commons
16 min de lecture26 sources vérifiées
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Elle se prépare dans le courant d’un gué, en aval du combattant, et se lance avec le pied, d’entre les orteils. Elle ne fait qu’une plaie en entrant dans un corps, puis s’y ouvre en trente barbelures, si bien qu’on ne la retire qu’en taillant la chair autour. La notice tient en deux phrases du Livre de Leinster, au milieu du combat que Cú Chulainn livre à Fer Diad, son frère nourricier, dans un gué de la frontière de l’Ulster. L’arme s’appelle la gáe bolga, que la traduction de Cecile O’Rahilly écrit ga bulga, et le héros est seul à savoir s’en servir.

Le Livre de la vache brune

Tout ce que l’on sait de Cú Chulainn passe par des manuscrits copiés plus de mille ans après l’époque où les récits le font vivre. La Táin Bó Cúailnge, « la razzia des vaches de Cooley », le plus long des récits du cycle d’Ulster, existe en trois recensions. La première se lit dans le Lebor na hUidre, le « Livre de la vache brune », copié vers 1100 et conservé à la Royal Irish Academy de Dublin, et dans le Livre jaune de Lecan, de la fin du XIVᵉ siècle ; la deuxième dans le Livre de Leinster, écrit au milieu du XIIᵉ siècle et conservé au Trinity College de Dublin ; la troisième, fragmentaire, dans deux manuscrits des XVᵉ et XVIᵉ siècles. La date d’une copie ne fournit qu’une limite basse. Proinsias Mac Cana, qui a résumé la question pour l’En​cyclopedia of Religion, retient que la première recension a probablement été compilée vers le milieu du XIᵉ siècle à partir d’au moins deux versions écrites du IXᵉ, et que ses couches de langue font remonter l’histoire écrite du récit au VIIᵉ ou au VIIIᵉ siècle ; Rudolf Thurneysen plaçait en 1921 sa première mise par écrit vers le milieu du VIIᵉ. Un poème composé au plus tard au VIIᵉ siècle fait déjà annoncer par Scáthach, la guerrière qui forma le héros, plusieurs épisodes de la razzia, et personne ne sait dire si son auteur suivait un récit oral ou un texte.

Les lettrés qui ont copié ces récits en ont aussi fixé la date. Dans la mort du roi Conchobar telle que la donne le Livre de Leinster, publiée par Kuno Meyer en 1906, le roi d’Ulster sent trembler les éléments, demande à son druide quel crime se commet ce jour-là et apprend la crucifixion d’un homme né la même nuit que lui, le huitième jour avant les calendes de janvier, une autre année. Une variante du même manuscrit attribue la nouvelle au consul Altus, venu en Irlande réclamer un tribut pour Octavien. Pour ses premiers rédacteurs, l’Ulster de Cú Chulainn vit sous Auguste et Tibère.

L’âge du héros vient de la même tradition savante. Dans la première recension, Fergus, un exilé d’Ulster passé au service de la reine Medb, répond à Ailill, le roi du Connacht, qui s’inquiète de ce garçon qui arrête son armée. Il a dix-sept ans. Il avait rejoint les garçons d’Ema​in Macha dans sa cinquième année, était parti chez Scáthach dans sa sixième et avait pris les armes dans sa septième. Il s’appelait alors Sétanta et n’a pris le nom de Cú Chulainn, « le chien de Culann », qu’après avoir tué le chien de garde du forgeron Culann.

Ce nom de chien pèsera lourd le jour de sa mort.

Gáe bolga

Le combat contre Fer Diad occupe un long épisode de la deuxième recension, du vers 2606 au vers 3608 dans l’édition d’O’Rahilly. Les deux hommes ont appris les armes ensemble chez Scáthach, Úathach et Aífe, et le texte pose leur égalité avec une précision de juriste. Rien ne les distingue, sinon que Cú Chulainn possède le tour de la gáe bolga, et Fer Diad, pour compenser, une peau de corne contre laquelle les pointes ne mordent pas. Pour le décider à combattre, Medb lui promet un char valant quatre fois sept cumals, sa fille Findabair et la broche d’or de son propre manteau. Cú Chulainn, lui, rappelle à Fergus venu le prévenir qu’il retient les quatre grandes provinces d’Irlande depuis le lundi du début de Samain jusqu’au début du printemps, sans avoir reculé d’un pas.

Le duel dure quatre jours, et chaque jour change d’armes. Javelots et dards le premier, lances à courroie de lin le soir, grandes lances de char le deuxième, épées le troisième, et les deux premières nuits les cochers partagent le même feu, tandis que les herbes et les charmes appliqués aux plaies de Cú Chulainn sont envoyés pour moitié à Fer Diad par-dessus le gué. Le quatrième matin, Fer Diad s’habille par peur de la gáe bolga. Il passe un tablier de satin à bordure d’or, puis un tablier de cuir brun, puis une pierre grande comme une meule, puis un tablier de fer fondu. Trois fois Cú Chulainn saute sur la bosse de son bouclier, trois fois il est rejeté, la dernière dans le lit de la rivière, et son cocher Láeg l’insulte comme il le lui avait demandé, pour réveiller sa colère. Le texte décrit alors sa première distorsion. Le héros enfle comme une vessie qu’on gonfle, devient un arc effrayant et bariolé, et domine Fer Diad de toute sa taille, aussi grand, dit la traduction, qu’un fomóir ou qu’un pirate.

La mort de Fer Diad suit un ordre précis, et la lance qui le tue d’abord n’est pas la gáe bolga. Blessé à la poitrine par l’épée de son frère nourricier, Cú Chulainn réclame l’arme. Fer Diad baisse son bouclier pour protéger le bas de son corps ; Cú Chulainn lance alors de la paume une autre lance par-dessus le rebord, qui lui traverse le cœur. Láeg envoie ensuite la gáe bolga au fil de l’eau, le héros la saisit entre ses orteils et la projette. Elle traverse le tablier de fer, brise en trois la pierre grande comme une meule, entre par l’anus et remplit de barbes chaque articulation. Une fois le mort pleuré, Cú Chulainn ordonne à Láeg d’ouvrir le corps pour reprendre l’arme, parce qu’il ne peut, dit-il, rester sans elle.

Le nom lui-même résiste à la traduction. Le portail des bibliothèques publiques irlandaises AskAboutIreland énumère « lance à encoches », « lance du ventre », « dard-soufflet » et peut-être « lance-foudre », et Christian-J. Guyonvarc’h a retenu « javelot-foudre » dans sa traduction française de la Táin parue chez Gallimard en 1994. Le Livre de Leinster décrit l’usage de l’arme et l’effet de ses barbes, rien de sa forme ni de son métal, et c’est pourquoi la discussion reste affaire de philologues.

Dans le récit de la mort du héros, d’ailleurs, les passages édités par Whitley Stokes ne donnent aucun nom à l’arme que ses ennemis lui arrachent. C’est « sa lance », et rien de plus.

Les femmes d’Ema​in Macha sortent seins nus

Le dernier des exploits d’enfance de la première recension, des vers 608 à 824, se passe le jour où le druide Cathbad annonce une gloire durable à qui prendra les armes. Cú Chulainn a six ans. Il brise les quinze équipements que le roi Conchobar garde en réserve dans sa maison et ne s’arrête qu’avec les armes du roi lui-même ; le lendemain, il brise douze chars avant de recevoir celui de Conchobar. Il part vers la frontière, gagne la forteresse des trois fils de Nechta Scéne, Fóill, Fandall et Túachell, qui se vantent d’avoir tué autant d’Ulates qu’il en reste de vivants, et les tue l’un après l’autre. Il rentre à Ema​in Macha avec leurs trois têtes dans son char.

Le guetteur d’Emain voit arriver un garçon que la fureur n’a pas quitté. Cú Chulainn tourne le flanc gauche de son char vers la forteresse et jure de répandre le sang de tous ceux qui s’y trouvent si l’on ne trouve pas un homme pour se battre avec lui. Conchobar donne un ordre bref, et les femmes d’Emain, menées par Mugain, épouse du roi et mère nourricière du garçon, sortent à sa rencontre et lui découvrent leurs seins. Le garçon se cache le visage. Les guerriers en profitent pour le saisir et le jeter dans une cuve d’eau froide, qui éclate autour de lui. La deuxième cuve bout à gros bouillons, des bouillons gros comme le poing selon la traduction que Kim McCone donne du passage. La troisième, il la réchauffe juste assez pour que son eau devienne tiède. Mugain le revêt d’un manteau bleu fermé par une broche d’argent et d’une tunique à capuchon, et il s’assoit aux genoux de Conchobar, la place qui sera désormais la sienne.

En 1942, dans Horace et les Curiaces, Georges Dumézil a consacré tout un chapitre à cet épisode, de la page 34 à la page 60, avec des sections sur l’initiation du héros, les cuves d’eau froide et les femmes impudiques. Il y lisait un combat initiatoire, la victoire d’un jeune guerrier sur un adversaire triple, suivie d’une fureur qu’il faut éteindre avant de rendre le garçon à la communauté, et il en rapprochait l’Horace de Tite-Live, qui tue les trois Curiaces puis sa propre sœur et doit être purifié. Marie-Louise Sjoestedt, dans Dieux et héros des Celtes, paru en 1940, faisait de Cú Chulainn le type du héros de la tribu, par opposition aux guerriers qui vivent hors d’elle.

Une objection est venue de l’intérieur du comparatisme. Dumézil appuyait sa lecture sur la danse cannibale sacrée des Kwakiutl du Canada, où l’initié est saisi d’une fureur qu’il faut ensuite apaiser. En 2011, Alberto Montaner Frutos a repris le dossier de la fureur guerrière dans la Revista de poética medieval. Il distingue chez Cú Chulainn trois fureurs différentes, dont une seule relève de la transe initiatoire, les deux autres étant des formes de fureur de combat, et il conclut que l’histoire du jeune Horace n’a aucun rapport avec ce phénomène et s’explique comme une légende étiologique et juridique. Montaner conserve donc à Cú Chulainn une transe initiatoire, qu’il refuse à l’Horace de Tite-Live.

Trois rois pour une seule lance

La mort du héros est racontée dans la Brislech Mór Maige Muirthemni, « la grande déroute de la plaine de Muirthemne », qu’on trouve aussi sous le titre d’Aided Con Culainn, « la mort violente de Cú Chulainn ». Le titre de Brislech Mór est préférable ici, parce qu’il rappelle que la mort du héros forme un épisode d’une déroute plus large et que c’est sous ce nom que Meyer la signalait déjà en 1906. Meyer s’étonnait qu’en dehors de la copie du XIIᵉ siècle on n’en possède aucune antérieure au XVIIIᵉ. Encore la copie du Livre de Leinster a-t-elle perdu son début, d’après l’inventaire des textes établi par le projet CELT de l’University College de Cork.

Whitley Stokes en a publié en 1876-1878, dans la Revue celtique, une édition abrégée datée du 25 septembre 1874, où les passages résumés en anglais figurent entre crochets, à côté du texte irlandais traduit. Bettina Kimpton a donné en 2009 l’édition critique de la plus ancienne version, à partir du Livre de Leinster et d’un manuscrit du Trinity College, et l’a révisée en 2024.

Les présages s’accumulent dès le départ. La nuit précédente, la Morrígan, déesse de la guerre, a brisé le char, car elle sait que le héros ne reviendra pas à Ema​in Macha. Le Gris de Macha, son cheval, lui présente trois fois son flanc gauche, puis laisse tomber sur ses pieds de grosses larmes de sang. Sur la route, Cú Chulainn boit chez sa nourrice, qui lui garde toujours un vase plein, puis croise trois vieilles femmes aveugles de l’œil gauche qui font cuire un chien sur des broches de sorbier, avec des poisons et des charmes. Deux de ses gessa, les interdits attachés à sa personne, sont en jeu. Dans la traduction de Stokes, il lui est défendu d’aller à un foyer de cuisson pour en consommer la nourriture, et de manger la chair de celui dont il porte le nom. Il veut passer son chemin. L’une des femmes lui reproche de dédaigner un petit repas quand il ferait honneur à un grand, et lui tend de la main gauche le flanc de la bête. Il le prend de la main gauche, le mange, le glisse sous sa cuisse gauche, et la main comme la cuisse perdent leur force.

La suite est construite sur une prophétie. Les fils de Calatin ont annoncé qu’un roi tomberait par la lance du héros si on la lui demandait sans l’obtenir, et des satiristes, postés près de faux combats, la réclament trois fois sous menace de le diffamer. Trois fois Cú Chulainn la leur lance, la hampe en avant, et la lance traverse chaque fois la tête du satiriste, puis neuf hommes derrière lui, et la troisième fois trois fois neuf. Lugaid, fils de Cú Roí, la ramasse et la jette sur le char, et la lance tue Láeg, « roi des cochers d’Irlande ». Erc, fils de Cairpre, la reprend et la lance atteint le Gris de Macha, « roi des chevaux d’Irlande ». Lugaid la relance une dernière fois, et la lance ouvre le ventre de Cú Chulainn, dont les entrailles se répandent sur le coussin du char. Trois rois sont tombés, comme annoncé.

Il demande à ses ennemis la permission d’aller boire au lac, retient ses entrailles contre sa poitrine, boit, se lave, puis marche vers un pilier de pierre dressé dans la plaine et l’entoure de sa ceinture de poitrine, pour ne mourir ni assis ni couché. Ses ennemis n’osent pas approcher, persuadés qu’il vit encore. Tant que dure la lumière du héros qui sort de son front, le Gris de Macha revient le défendre et tue cinquante hommes de ses dents et trente de chacun de ses sabots. Des oiseaux se posent alors sur son épaule, et Erc remarque que ce pilier n’a pas l’habitude de porter des oiseaux. Lugaid lui ramène les cheveux sur l’épaule et lui tranche la tête ; l’épée tombe de la main du mort et coupe la main droite de Lugaid, et l’on coupe en retour la main droite de Cú Chulainn. Tête et main partent pour Tara. Son compagnon Conall Cernach rattrape Lugaid près de la Liffey, accepte de se battre une main attachée au flanc puisque son adversaire n’en a plus qu’une, et ne l’emporte que lorsque son cheval, le Rouge de rosée, arrache un morceau du flanc de Lugaid.

Coulé à Bruxelles, installé à Dublin

L’image que l’Irlande moderne retient de cette mort est un bronze d’Oliver Sheppard. Le sculpteur le modèle en plâtre en 1911 et 1912, dans l’élan du renouveau celtique, l’expose à la Royal Hibernian Academy en 1914 dans l’espoir d’un commanditaire, et ne le voit fondu qu’une vingtaine d’années plus tard, à Bruxelles, par la Compagnie des Bronzes. Éamon de Valera le choisit pour servir de mémorial officiel au soulèvement de Pâques 1916, dont le General Post Office de Dublin avait été le quartier général. La statue y est placée en décembre 1934 et dévoilée pendant la semaine de Pâques 1935, dix-neuf ans après le soulèvement, un choix de date que Paula Murphy, dans l’Irish Arts Review, juge curieux. Yeats la tenait pour une mauvaise statue, et Samuel Beckett ironisait en 1938 sur le bâtiment devenu terre sainte.

Le bronze ne suit pas le texte à la lettre. Il montre le héros affaissé et lié à un rocher, l’épée et le bouclier encore en main, et une grande corneille posée sur son épaule, selon la description qu’en donne la revue de l’armée irlandaise An Cosantóir. Le Livre de Leinster parle d’un pilier de pierre et d’une ceinture de poitrine, et les oiseaux qui se posent sur l’épaule n’y portent aucun nom. La Morrígan apparaît bien dans le récit, mais la veille, pour briser le char. Au moins une adaptation anglaise diffusée en ligne, qui suit presque mot à mot la traduction de Stokes, ajoute la déesse et ses sœurs sous forme de corneilles au moment où les oiseaux se posent. La statue, de son côté, n’avait pas été conçue pour 1916, et d’autres que De Valera ont pu se l’approprier à leur tour.

« A Window on the Iron Age »

Le titre est celui de la conférence que Kenneth Jackson a prononcée à Cambridge en 1964, la Rede Lecture, publiée la même année sous le titre The Oldest Irish Tradition. Jackson y soutenait que le cycle d’Ulster, dont le plus ancien manuscrit date des environs de 1100, conservait une tradition orale florissante au moins six siècles plus tôt, et qu’il donnait une image de l’Irlande celtique des IIIᵉ et IVᵉ siècles de notre ère, comparable à ce que l’Iliade garde de l’âge du Bronze grec. Les chars de guerre et les têtes coupées devenaient des documents.

J. P. Mallory, professeur émérite d’archéologie préhistorique à la Queen’s University de Belfast, a repris en 2016 la comparaison objet par objet dans In Search of the Irish Dreamtime, avec un chapitre entier consacré à la guerre et aux armes. Le compte rendu qu’en a donné l’archéologue Michael Ryan, ancien directeur de la Chester Beatty Library, en résume les résultats. Les épées capables de trancher une tête d’un seul coup n’existaient pas en Irlande à l’époque où les récits sont censés se dérouler et deviennent courantes à l’époque viking. Les ornements d’or et d’argent, les vêtements, les boucliers et les autres armes trouvent leurs meilleurs parallèles dans la seconde moitié du Iᵉʳ millénaire. Les inscriptions oghamiques, que les récits placent sur les tombes des héros, datent d’environ 400 à 800, se concentrent dans le sud et le sud-ouest de l’île et sont rarissimes dans les Midlands et en Ulster. Aucun rite funéraire proche de ceux que décrivent les conteurs n’a été daté de la période supposée de l’action, et plusieurs objets courants de l’âge du Fer, liés aux armes et au harnachement des chevaux, sont inconnus des compilateurs. La conclusion de Mallory, telle que la résume Kaarina Hollo dans le Times Higher Education, est que ce monde a été imaginé par des lettrés médiévaux à partir de sources variées.

Le site d’Ema​in Macha montre le même écart. Sur la colline de Navan Fort, près d’Armagh, une construction circulaire de 40 mètres de diamètre a été élevée sur environ 280 poteaux de chêne autour d’un poteau central, que la dendrochronologie date de 95 avant notre ère, comme le rappellent Mallory, D. M. Brown et M. G. L. Baillie dans Antiquity en 1999. Les niveaux antérieurs, du IVᵉ au IIᵉ siècle avant notre ère, ont livré le crâne et la mâchoire d’un magot, un singe d’Afrique du Nord, signe que le site participait probablement à des échanges de prestige à longue distance. Pour Ryan, résumant Mallory, Ema​in Macha, Tara et Cruachan étaient des lieux de rituel et de cérémonie qui ne répondent pas aux descriptions des récits.

Le camp adverse garde pourtant des arguments, et ils ne sont pas minces. Kaarina Hollo, qui approuve la conclusion de Mallory et la tient pour celle de la plupart des spécialistes de littérature, précise aussitôt que les récits contiennent une très grande quantité de tradition narrative indigène, simplement inutilisable pour décrire l’Irlande du temps du Christ. Mac Cana fait remonter l’histoire écrite de la Táin au VIIᵉ siècle. Et le lieu que les récits donnent pour capitale de l’Ulster porte bien un monument de l’âge du Fer, sur ce que l’article d’Antiquity appelle le premier site archéologique d’Irlande du Nord, de sorte que la mémoire des lieux, au moins, a traversé les siècles d’écart. On ignore en revanche si un guerrier a jamais porté le nom de Cú Chulainn, parce que les plus anciens écrits en langue irlandaise, les inscriptions oghamiques, sont postérieurs de plusieurs siècles à l’époque supposée du récit, et que la transmission orale qui la sépare de la première mise par écrit, six siècles au moins, ne laisse aucune trace mesurable.

Mallory a rendu au haut Moyen Âge les épées, les boucliers et les tombes du cycle d’Ulster. Kim McCone, dont le livre de 1990, Pagan Past and Christian Present in Early Irish Literature, défendait la cohérence chrétienne de l’œuvre des moines irlandais, concluait pourtant en 2022 que le retour du garçon de six ans, entre les femmes nues d’Emain et les trois cuves d’eau froide, garde sous les retouches des clercs des racines préchrétiennes, et même indo-européennes.

Pour aller plus loin

Les trois cuves d’eau froide rejoignent le chaudron de Gundestrup, dont une plaque intérieure montre une grande figure faisant basculer un guerrier dans un vase, scène que McCone rapproche des rites de réintégration du jeune combattant. La Morrígan, qui brise le char du héros la veille de sa mort, conduit vers les divinités guerrières de l’Irlande ancienne, et Ema​in Macha vers les autres lieux de rituel de l’âge du Fer irlandais, Tara et Cruachan.

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Sources de cet article

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Sources primaires (suite)

  1. Aided Chonchobuir (mort de Conchobar), version A du Livre de Leinster, p. 123b-124b, § 11 et 14, trad. Kuno Meyer, The Death-Tales of the Ulster Heroes, Dublin, Royal Irish Academy, Todd Lecture Series 14, 1906 [CELT, University College Cork](https://celt.ucc.ie/published/T301037.html
  2. Navan Fort (Ema​in Macha), comté d’Armagh, site B, construction circulaire de 40 m de diamètre sur environ 280 poteaux de chêne, poteau central daté par dendrochronologie de 95 avant notre ère cité d’après Mallory, Brown et Baillie 1999
  3. Oliver Sheppard, The Death of Cúchulainn, bronze, modelé en 1911-1912, fondu à Bruxelles, installé en décembre 1934 et dévoilé en 1935 – Dublin, General Post Office [notice « Sheppard, Oliver », John Turpin, Dictionary of Irish Biography, Royal Irish Academy](https://www.ria.ie/node/88847

Bibliographie

  1. Kenneth H. Jackson, The Oldest Irish Tradition : A Window on the Iron Age, The Rede Lecture 1964, Cambridge, Cambridge University Press, 1964, 64 p. ; réimpr. 2010, ISBN 9780521134934 [notice, MIT Press Bookstore]( ; [présentation, Llanerch Press](https://www.llanerchpress.com/book/category/celtic-interest/4/the-oldest-irish-tradition-a-window-on-the-iron-age/kenneth-jackson/1861430809)https://mitpressbookstore.mit.edu/book/9780521134934
  2. J. P. Mallory, In Search of the Irish Dreamtime. Archaeology and Early Irish Literature, Londres, Thames & Hudson, 2016, 320 p., ISBN 9780500051849 [Thames & Hudson](https://www.thamesandhudson.com/products/in-search-of-the-irish-dreamtime
  3. J. P. Mallory, D. M. Brown et M. G. L. Baillie, « Dating Navan Fort », Antiquity 73, 1999, p. 427-431 [Cambridge Core](https://www.cambridge.org/core/journals/antiquity/article/dating-navan-fort/09765C33BC1FD1E36BFDFE836ABBBE3F
  4. Kim McCone, Pagan Past and Christian Present in Early Irish Literature, Maynooth Monographs 3, Maynooth, An Sagart, 1990, xi-277 p. [notice, National Library of Ireland]( ; [texte numérisé, site de l’auteur](https://kimmccone.org/?p=51)https://catalogue.nli.ie/Record/vtls000340922
  5. Kim McCone, « Cú Chulainn’s first arming and outing (cét-gabál gaiscid) : Roman and Greek parallels for his slaying of three brothers (Horatius, the Curiatii and Heracles), “woman trouble” (Horatius and Coriolanus), and immersions (Diomedes and Odysseus) », Zeitschrift für celtische Philologie 69, 2022, p. 201-226, DOI [10,1515/zcph-2022-0004]( [texte, site de l’auteur](https://kimmccone.org/wp-content/uploads/2024/05/zcph-2022-CuChulainn1stOuting.pdf)https://doi.org/10.1515/zcph-2022-0004
  6. Georges Dumézil, Horace et les Curiaces, Les Mythes romains, Paris, Gallimard, 1942, 142 p. (chap. II, « Cuchulainn », p. 34-60) [notice, Institut archéologique allemand]( ; [table des matières numérisée](https://ce.visuallibrary.net/download/pdf/1279486.pdf)https://zenon.dainst.org/Record/000210169
  7. Alberto Montaner Frutos, « La triple furia de Cú Chulainn : motivos literarios y correlatos antropológicos », Revista de poética medieval 25, 2011, p. 221-293 [Universidad de Alcalá, e_Buah](https://ebuah.uah.es/dspace/handle/10017/10628
  8. Marie-Louise Sjoestedt, Dieux et héros des Celtes, Paris, Presses universitaires de France, 1940 ; trad. anglaise par Myles Dillon, Gods and Heroes of the Celts, Londres, Methuen, 1949 [CODECS](https://codecs.vanhamel.nl/Sjoestedt_1949
  9. Christian-J. Guyonvarc’h (trad.), La Razzia des vaches de Cooley. Táin Bó Cúalnge, Paris, Gallimard, coll. « L’Aube des peuples », 1994, 336 p., ISBN 9782070738984 [Gallimard](https://www.gallimard.fr/catalogue/la-razzia-des-vaches-de-cooley/9782070738984
  10. Bettina Kimpton, The Death of Cú Chulainn. A Critical Edition of the Earliest Version of Brislech Mór Maige Muirthemni, Maynooth Medieval Irish Texts 6, Maynooth, School of Celtic Studies, National University of Ireland, 2009 ; éd. révisée, Cú Chulainn’s Death, 2024, 176 p. [CODECS]( ; [CODECS, éd. révisée](https://codecs.vanhamel.nl/Kimpton_(Bettina)_2024_tk)https://codecs.vanhamel.nl/Kimpton_2009
  11. Rudolf Thurneysen, Die irische Helden- und Königsage bis zum siebzehnten Jahrhundert, Halle, Niemeyer, 1921 cité d’après Mac Cana

Sources en ligne

  1. [« Táin Bó Cuailnge », Proinsias Mac Cana, En​cyclopedia of Religion (1987 et 2005)]( En​cyclopedia.comhttps://www.encyclopedia.com/environment/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/tain-bo-cuailnge
  2. [« In Search of the Irish Dreamtime : Archaeology and Early Irish Literature by JP Mallory review », Michael Ryan, 7 mai 2016]( The Irish Timeshttps://www.irishtimes.com/culture/books/in-search-of-the-irish-dreamtime-archaeology-and-early-irish-literature-by-jp-mallory-review-1.2637831
  3. [« In Search of the Irish Dreamtime : Archaeology and Early Irish Literature, by J. P. Mallory », Kaarina Hollo, 21 juillet 2016]( Times Higher Educationhttps://www.timeshighereducation.com/node/586953
  4. [« Modern Ireland in 100 Artworks : 1935 – The Death of Cúchulainn, by Oliver Sheppard »]( The Irish Timeshttps://www.irishtimes.com/culture/books/modern-ireland-in-100-artworks-1935-the-death-of-cuchulainn-by-oliver-sheppard-1.2154483
  5. [« 1916 Centenary : Warriors and statesmen », Paula Murphy]( Irish Arts Reviewhttps://www.irishartsreview.com/articles/1916-centenary-warriors-and-statesmen/
  6. [An Cosantóir, décembre 2016 - janvier 2017, p. 38, Jonny Dillon, sur la statue du GPO]( Defence Forces Irelandhttps://digital.jmpublishing.ie/i/756675/37
  7. [« Gae bolga »]( AskAboutIreland, Libraries Development, Local Government Management Agencyhttps://askaboutireland.ie/narrative-notes/gae-bolga/index.xml
  8. [« MS-OMIT : Texts », notice Brislech Mór Maige Muirthemni]( CELT, University College Corkhttps://celt.ucc.ie/MS-OMIT/texts.html
  9. [« Brislech Mór Maige Muirthemne, also known as Aided Con Culainn »]( CODECS, Fondation A. G. van Hamelhttps://codecs.vanhamel.nl/Brislech_M%C3%B3r_Maige_Muirthemne
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