« Il ne me souvient pas bien de cela. » La parenthèse figure au chapitre 6 du livre II des Essais, « De l’exercitation », à la page 373 de l’édition Villey, au moment où Montaigne date l’accident qu’il s’apprête à raconter, pendant les troisièmes troubles ou les deuxièmes, c’est-à-dire pendant la deuxième ou la troisième guerre de religion. Il était sorti se promener à une lieue de chez lui, un de ses gens monté sur un puissant roussin est venu donner contre lui et son cheval, et il a perdu connaissance. L’auteur qui annonce dans sa préface qu’il est lui-même la matière de son livre ne sait plus dans quelle guerre il a manqué mourir, et il le laisse imprimé tel quel.
« La coustume a faict le parler de soy vicieux »
Parler de soi passait pour un vice. Montaigne le rappelle dans ce même chapitre, quelques pages après le récit de la chute, par une phrase que l’édition Villey range parmi les additions postérieures à 1588 (p. 378), « La coustume a faict le parler de soy vicieux », et il la conteste aussitôt en ajoutant qu’il n’est description pareille en difficulté à la description de soi-même, ni en utilité. La règle qu’il affronte est une règle de bienséance, qui tient le récit de soi pour une forme d’orgueil, et Montaigne la retourne en déplaçant l’objet du discours. Celui qui parle de soi pour se faire valoir raconte ses actions, et Montaigne précise, à la page suivante, qu’il écrit son essence plutôt que ses gestes (p. 379).
Le second adversaire est nommé au début de « Du repentir » (III, 2). « Les autres forment l’homme », écrit Montaigne, et lui le récite, c’est-à-dire le raconte, en présentant un particulier « bien mal formé » qu’il referait autrement s’il avait à le façonner de nouveau (éd. de 1595). La phrase vise ceux qui proposent de l’homme un modèle auquel se conformer. Plus loin, une addition de la troisième couche vise les écrivains eux-mêmes. Les auteurs, dit-il, se présentent au public par quelque marque particulière et étrangère, et lui le premier par son être universel, « comme Michel de Montaigne, non comme grammairien ou poete ou jurisconsulte » (p. 805).
L’entreprise s’étend sur une vingtaine d’années. En 1571, selon la notice qu’Emiliano Ferrari et Marc Foglia consacrent à Montaigne dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy, il se retire sur ses terres, au château paternel. La première édition, imprimée à Bordeaux en 1580, ne contient que les deux premiers livres. Celle de 1588, publiée à Paris chez Abel L’Angelier, ajoute le livre III et, selon sa page de titre, environ six cents additions aux deux premiers, comme le rappellent Marie-Luce Demonet et Alain Legros dans leur présentation de l’édition numérique des Essais. Montaigne continue ensuite d’écrire dans les marges d’un exemplaire de cette édition jusqu’à sa mort en 1592, et l’édition posthume de 1595, préparée par Marie de Gournay, sa fille d’alliance, donne le dernier état imprimé du texte. Villey distingue trois couches, le texte de 1580, les ajouts de 1588 et ceux qui viennent après, et la version en ligne de son édition, établie par Philippe Desan, les marque une à une.
Branloire perenne
L’argument tient dans deux pages de « Du repentir » (p. 804-805), toutes deux de 1588. Il part d’un constat sur le monde. « Le monde n’est qu’une branloire perenne », une balançoire perpétuelle, où tout bouge à la fois du mouvement commun et du sien propre, et la constance elle-même n’y est qu’un branle plus languissant. Le peintre qui voudrait fixer son modèle ne pourrait donc saisir qu’un état. Montaigne en tire sa règle, « Je ne peints pas l’estre. Je peints le passage », et il précise que ce passage se compte de jour en jour et de minute en minute, sans rien de commun avec les âges de la vie que compte le peuple, de sept ans en sept ans. Le portrait sera par conséquent un registre de changements, et il pourra se contredire sans mentir, puisqu’il enregistre fidèlement un sujet qui se contredit. Le mot même d’essai vient de là. « Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resoudrois », écrit-il, et Christopher Edelman relève, dans l’Internet Encyclopedia of Philosophy, que le verbe essayer porte chez Montaigne plusieurs sens à la fois, tenter, mettre à l’épreuve, exercer, expérimenter. Un registre de ce genre n’intéresserait pourtant que son auteur si Montaigne n’ajoutait une seconde prémisse, plus forte que la première. Il propose une vie basse et sans lustre, et cela ne change rien, car on attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée qu’à une vie de plus riche étoffe, et « chaque homme porte la forme entiere de l’humaine condition ». La troisième prémisse est une affaire de compétence. Jamais homme, écrit-il, ne traita sujet qu’il entendît ni connût mieux que lui celui qu’il a entrepris, et en celui-là il est le plus savant homme qui vive (p. 805).
L’argument se refait en trois phrases. Puisque tout change, on ne peut décrire un homme réel qu’en suivant ses variations, et celui dont on suit le mieux les variations est soi-même. Puisque chaque homme porte en lui la forme entière de la condition humaine, la description d’un seul homme ordinaire, suivie avec exactitude, concerne tous les autres. Le portrait de soi devient alors la seule matière où un auteur puisse philosopher sur l’homme en sachant de quoi il parle.
Le livre III donne au projet un nom plus ambitieux. Au dernier chapitre, « De l’experience », qui s’ouvre sur le désir de connaissance, « le plus naturel » de tous (p. 1065), Montaigne écrit qu’il s’étudie plus qu’aucun autre sujet, et que c’est là sa métaphysique et sa physique (p. 1072). Il reprend quelques pages plus loin l’avertissement fait à chacun de se connaître, gravé au fronton du temple de Delphes (p. 1075). La formule place l’étude de soi au rang que les écoles réservaient à la philosophie première et à la science de la nature.
Pendant les troisièmes troubles ou les deuxièmes
L’accident de « De l’exercitation » montre la méthode à l’œuvre avant qu’elle ait trouvé sa théorie. Le chapitre pose une difficulté. On peut s’endurcir à la douleur, à la honte, à la pauvreté, en s’y exerçant, mais on ne meurt qu’une fois, et personne ne s’exerce à mourir. Montaigne cherche alors ce qui ressemble le plus à la mort, le sommeil, puis son évanouissement après la chute. Dans les moments qui suivirent, il lui semblait que sa vie ne lui tenait plus « qu’au bout des lèvres » (p. 374), et cette impression, qui ne faisait que nager à la surface de son âme, était exempte de déplaisir, mêlée même d’une sorte de douceur. Il en tire une conclusion générale, que pour s’apprivoiser à la mort il n’y a qu’à s’en approcher (p. 377), et il suppose que les mourants qui semblent souffrir sous nos yeux souffrent moins qu’on ne le croit. Un cas unique, observé de l’intérieur par un témoin qui ne sait même plus de quelle guerre il date, sert de base à une thèse sur tous les mourants.
L’édition Villey permet de dater les deux étages de la page. Le récit appartient à la première couche, celle de 1580. La justification de la peinture de soi, la phrase sur la coutume et celle sur la difficulté de se décrire, arrive après 1588, dans les marges (p. 378-379). Montaigne a d’abord pratiqué l’observation de soi, et il ne l’a défendue que huit ans au moins plus tard, et rien dans la page ne dit ce qui l’y a décidé.
On peut refaire l’essai à une échelle plus modeste, puisque Montaigne range le sommeil parmi les ressemblances de la mort. Il suffit de noter le soir, en quelques lignes, ce qu’on pensait dans la minute où l’on s’est assoupi la veille, puis de relire la note un an plus tard. La première note dira ce que la conscience a retenu de son propre affaissement, la seconde lecture mesurera combien le témoin a changé, et l’on aura les deux difficultés de la page 378, celle de se décrire et celle de se décrire deux fois.
Pascal accuse un dessein premier et principal
L’objection la plus célèbre vient de Pascal. Elle se lit dans un fragment des Pensées, papiers que Pascal n’a pas publiés et que l’édition de Port-Royal a imprimés en 1670 après sa mort. Le fragment existe sur un papier original (RO 206-1) et dans les copies, et l’édition en ligne de Dominique Descotes et Gilles Proust le donne sous les numéros Lafuma 780 et Sellier 644. Pascal y oppose d’abord la raideur des divisions de Charron, qui attristent et ennuient, à la manière dont Montaigne sautait de sujet en sujet, puis il en vient au grief. « Le sot projet qu’il a de se peindre ! », et cela, poursuit-il, non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes et par un dessein premier et principal. Dire des sottises par hasard et par faiblesse est un mal ordinaire, en dire par dessein n’est pas supportable. Port-Royal a retouché la phrase en « le sot projet que Montaigne a eu de se peindre », et remplacé « par dessein » par « à dessein ». Ce qui choque Pascal est le caractère délibéré du projet, la faiblesse érigée en programme.
Montaigne avait répondu d’avance, dans une addition à « Du repentir » (p. 805). Si le monde se plaint de ce qu’il parle trop de lui, il se plaint, lui, de ce que le monde ne pense pas seulement à soi, selon le texte de 1595.
La réplique laisse le fond intact.
Alberto Frigo, dans un article de la revue Montaigne Studies consacré en 2021 à Montaigne et Pascal, situe le vrai désaccord dans le même chapitre, à l’endroit où Montaigne avoue qu’il se repent rarement (p. 806). Le repentir, écrit-il, n’est qu’un dédit de notre volonté (p. 808), et il ajoute plus loin que ses actions sont réglées et conformes à ce qu’il est et à sa condition, « Je ne puis faire mieux » (p. 813). Frigo distingue chez lui le repentir, qui porte sur ce qui dépendait de notre volonté, du simple regret, qui porte sur notre forme et notre condition. Pour Pascal, selon Frigo, le péché se cache à celui qui le commet, de sorte qu’une conscience satisfaite d’elle-même ne prouve rien. Sans la grâce, le repentir est impossible, et l’examen de soi que pratique Montaigne, si attentif soit-il, ne peut pas atteindre la seule chose qu’il importerait de connaître.
Pascal a laissé un autre fragment, plus bref, où il dit trouver en lui-même tout ce qu’il voit dans Montaigne (Lafuma 689). On peut y lire une confirmation de la forme entière de l’humaine condition, puisque le lecteur se reconnaît dans le portrait d’un autre. On peut aussi y lire l’inverse, et se demander ce que le livre apporte si le lecteur y retrouve seulement ce qu’il y apportait.
Une difficulté plus intime tient à Montaigne lui-même. Au chapitre 18 du livre II, « Du démentir », dans une addition postérieure à 1588 (p. 665), il écrit qu’il n’a pas plus fait son livre que son livre ne l’a fait, « livre consubstantiel à son autheur ». À force de se mouler sur cette figure, ajoute-t-il, il a dû si souvent s’apprêter et se composer que le patron s’en est affermi et s’est en quelque sorte formé lui-même, et en se peignant pour autrui il s’est peint en lui de couleurs plus nettes que les siennes premières. La notice de la Stanford Encyclopedia rapporte que Pierre Villey voyait Montaigne devenir vraiment lui-même par l’écriture. Si le portrait retouche le modèle, le peintre du passage peint-il encore un homme qui change de lui-même, ou un homme que sa peinture fait changer ?
S 1238 Rés.
« J’adjouste, mais je ne corrige pas », écrit Montaigne au chapitre 9 du livre III, « De la vanité ». Il en donne deux raisons dans l’édition de 1595, la première tenant à ce qu’un ouvrage livré au public est comme hypothéqué au monde, la seconde à la crainte de perdre au change, puisque son jugement varie avec le temps. Le livre, dit-il encore, est toujours un. Le texte qu’il a laissé ne se laisse pourtant pas lire d’une seule façon. Après 1588, Montaigne a couvert de corrections et d’additions un exemplaire de l’édition parisienne, l’exemplaire de Bordeaux, que sa veuve donna aux Feuillants du monastère Saint-Antoine, chez qui il fut retrouvé en 1772, et que la bibliothèque de Bordeaux-Mériadeck conserve sous la cote S 1238 Rés. L’UNESCO l’a inscrit le 18 mai 2023 au registre « Mémoire du monde ». Le relieur l’a rogné, et Demonet et Legros notent que le couteau a emporté des débuts et des fins de lignes manuscrites dans les marges, parfois plusieurs lignes en tête ou en pied de page, ainsi que plusieurs des signes d’insertion qui indiquaient où placer les ajouts. Une feuille volante a disparu, dont seul le texte posthume garde la trace. Au XXᵉ siècle, Strowski puis Villey ont pris cet exemplaire pour base, alors que l’édition de la Pléiade publiée en 2007 par Jean Balsamo, Michel Magnien et Catherine Magnien-Simonin revient à celle de 1595, la seule version imprimée du dernier état, plus complète et plus homogène selon ses éditeurs, et celle que lisaient Descartes et Pascal. Demonet observe que le texte dit « selon l’exemplaire de Bordeaux » comble ses lacunes avec 1595 et qu’il est donc, en fait, établi à partir des deux.
Les deux textes ne numérotent pas les chapitres de la même manière. Le chapitre « Que le goust des biens et des maux depend en bonne partie de l’opinion que nous en avons » est le quatorzième du livre I chez Villey et le quarantième dans l’édition de 1595, de sorte que les chapitres intermédiaires reculent d’un rang, et que « De l’institution des enfans », I, 26 chez Villey, devient I, 25. Les mots changent aussi. Là où l’exemplaire de Bordeaux, dans l’édition Villey, fait se présenter les auteurs par une marque « particuliere et estrangere », le texte de 1595 imprime « speciale & estrangere ». On cite ici le texte et la numérotation de Villey, parce que sa version en ligne marque les couches, et que l’argument de « De l’exercitation » dépend de leur ordre.
Villey avait tiré des couches une histoire de la pensée de Montaigne, en trois périodes, stoïcienne, sceptique, puis épicurienne et personnelle, dans Les Sources et l’évolution des Essais de Montaigne, en 1908. Edelman note que la plupart des chercheurs ne l’acceptent plus. Ferrari et Foglia rappellent la médaille que Montaigne fit frapper vers 1576, avec le mot grec de la suspension du jugement et la question « Que sais-je ? », et refusent de lire chez lui un scepticisme désespéré. Les couches datent les phrases sans dater les convictions, et l’on ne sait pas toujours situer une addition à l’intérieur de la troisième, qui couvre les quatre dernières années de sa vie.
Deux autres exemplaires de 1588, l’exemplaire Lambiotte, conservé à Bordeaux, et l’exemplaire Solvay, à Bruxelles, portent la même correction de la préface. Sur l’exemplaire de Bordeaux comme sur eux, Montaigne a rétabli de sa main la date du 1er mars 1580, lendemain de son anniversaire, à la place du 12 juin 1588 imprimé sous l’adresse au lecteur, et cette date de 1580 se lit, sous la cote S 1238 Rés., en tête d’un livre qui avait gagné depuis un troisième livre et quelque six cents additions.
Pour aller plus loin
La Nouvelle Académie d’Arcésilas et de Carnéade, déjà traitée dans l’encyclopédie, fournit la suspension du jugement dont la médaille frappée vers 1576 porte le mot. Les animaux-machines de Descartes répondent, entre autres, au chapitre « De l’inégalité qui est entre nous », et l’argument d’Épicure selon lequel la mort n’est rien pour nous éclaire, par contraste, l’expérience de l’évanouissement racontée dans « De l’exercitation ».
On se figure souvent les philosophes penchés sur le monde, sur Dieu ou sur la justice, et jamais sur leur propre personne. Michel de Montaigne a fait l’inverse. Il se retire au château de son père et y écrit un livre dont il est le seul sujet. Le livre s’appelle les Essais et paraît en 1580. Montaigne y travaille une vingtaine d’années et le complète jusqu’à sa mort.
Le droit de parler de soi
À son époque, parler de soi passe pour un défaut. On y voit de la vanité. Montaigne connaît cette règle et il la discute. Selon lui, aucune description n’est aussi difficile que celle de soi-même, ni aussi utile.
Il se sépare aussi des auteurs qui donnent des modèles. Ceux-là dessinent l’homme tel qu’il devrait être. Montaigne raconte un homme réel, assez mal fait, le seul qu’il connaisse de l’intérieur. Il se présente sans titre de métier, ni poète ni juriste, simplement sous son nom.
Un sujet qui ne tient pas en place
Pour Montaigne, tout remue sans arrêt. Il compare le monde à une balançoire qui ne s’arrête jamais. Un homme change donc d’un jour à l’autre, et même d’une minute à l’autre. Celui qui veut le peindre doit suivre ce mouvement au lieu de chercher une pose fixe.
Le titre du livre vient de là. Essayer veut dire tenter, mais aussi mettre à l’épreuve. Si son esprit trouvait un appui solide, Montaigne cesserait de s’essayer et trancherait enfin. Il ne le trouve jamais.
Une vie aussi ordinaire peut-elle intéresser un autre lecteur ? Montaigne répond oui. À ses yeux, chaque homme porte en lui toute la condition humaine. Décrire avec soin un seul homme banal revient donc à parler de tous. Et sur ce sujet précis, personne ne peut en savoir plus que lui.
Une expérience au bord de la mort
Un accident lui sert de terrain d’observation. Pendant une guerre de religion, un de ses domestiques le renverse en arrivant sur un gros cheval. Montaigne perd connaissance. Quand il raconte l’accident, il ne sait même plus pendant quelle guerre c’est arrivé, et il l’avoue.
Évanoui, il sent sa vie ne plus tenir qu’au bord des lèvres. Il n’en souffre pourtant pas, et il éprouve plutôt une sorte de douceur. Il en tire une idée générale. Pour s’habituer à la mort, il faudrait s’en approcher, et les mourants souffrent sans doute moins qu’on ne le croit.
Le récit de la chute figure dès la première édition. La défense du portrait de soi n’arrive qu’après, ajoutée à la main dans les marges. Montaigne a donc pratiqué sa méthode avant de la justifier.
Pascal n’en veut pas
Au siècle suivant, le penseur chrétien Blaise Pascal s’en prend à ce projet. Ses notes ne seront publiées qu’après sa mort. Il trouve sot de vouloir se peindre. Se tromper par faiblesse arrive à tout le monde, mais en faire un programme lui paraît insupportable.
Le désaccord va plus loin. Montaigne dit qu’il se repent rarement, car il agit selon ce qu’il est et ne voit pas comment faire mieux. Un chercheur, Alberto Frigo, situe là le vrai conflit. Pour Pascal, la faute se dissimule à celui qui la commet. Sans l’aide de Dieu, personne ne se connaît assez pour se repentir.
Montaigne reconnaît lui-même une difficulté. Il écrit que son livre l’a façonné autant qu’il a façonné son livre. Le portrait finit donc par modifier le modèle. Personne n’a tranché si l’ouvrage décrit un homme ou le fabrique.
Le texte non plus n’est pas fixé. Les éditeurs hésitent entre l’exemplaire annoté par Montaigne et une édition parue après sa mort. Les deux ne rangent même pas les chapitres dans le même ordre.
La bibliothèque de Bordeaux garde aujourd’hui cet exemplaire annoté. Montaigne y a rétabli de sa main la date de sa toute première préface. Le livre avait pourtant gagné depuis un tome entier et environ six cents ajouts. Il portait toujours la date de 1580.
La version complète cite le fragment de Pascal avec les retouches que lui ont fait subir ses premiers éditeurs, et raconte comment le couteau d’un relieur a emporté des mots écrits par Montaigne dans ses marges.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Michel de Montaigne, *Les Essais*, éd. conforme au texte de l’exemplaire de Bordeaux par Pierre Villey, sous la direction et avec une préface de V.-L. Saulnier, Paris, 1965 ; nouv. éd., « Quadrige. Grands textes », 2004, avec préface et supplément de Marcel Conche, LXXXIII-1419 p., ISBN 2-13-054397-9 ; texte par couches de la version en ligne établie par Philippe Desan ; I, 14 et I, 26 (numérotation des chapitres) ; II, 6, « De l’exercitation », p. 373 (« Pendant nos troisiesmes troubles ou deuxiesmes (il ne me souvient pas bien de cela) », « à une lieue de chez moy », couche 1), p. 374 (« ma vie ne me tenoit plus qu’au bout des lèvres », couche 1), p. 377 (« pour s’aprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a que de s’en avoisiner », couche 1), p. 378 (« La coustume a faict le parler de soy vicieux », « Il n’est description pareille en difficulté à la description de soy-mesmes, ny certes en utilité », couche 3), p. 379 (l’essence et les gestes, couche 3) ; II, 18, « Du démentir », p. 665 (« Je n’ay pas plus faict mon livre que mon livre m’a faict, livre consubstantiel à son autheur », « Moulant sur moy cette figure », « Me peignant pour autruy, je me suis peint en moy », couche 3) ; III, 2, « Du repentir », p. 804-805 (« Les autres forment l’homme », « Le monde n’est qu’une branloire perenne », « Je ne peints pas l’estre. Je peints le passage », « Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resoudrois », « Je propose une vie basse et sans lustre », « chaque homme porte la forme entiere de l’humaine condition », « jamais homme ne traicta subject qu’il entendit ne cogneust mieux », couche 2 ; « Les autheurs se communiquent au peuple par quelque marque particuliere et estrangere », « comme Michel de Montaigne, non comme grammairien ou poete ou jurisconsulte », « Si le monde se plaint de quoy je parle trop de moy », couche 3), p. 806 (« je me repens rarement »), p. 808 (« Le repentir n’est qu’une desditte de nostre volonté »), p. 813 (« Mes actions sont reglées et conformes à ce que je suis et à ma condition. Je ne puis faire mieux. ») ; III, 13, « De l’experience », p. 1065 (« Il n’est desir plus naturel que le desir de connoissance »), p. 1072 (« Je m’estudie plus qu’autre subject. C’est ma metaphisique, c’est ma phisique »), p. 1075 (l’avertissement à chacun de se connaître) Presses universitaires de France
- Michel de Montaigne, *Essais*, édition posthume préparée par Marie de Gournay, Paris, 1595 ; « Au lecteur » (« C’est icy un Livre de bonne foy, Lecteur », « je suis moy-mesme la matiere de mon livre », « De Montaigne, ce premier de Mars, mil cinq cens quatre vingts ») ; I, 39 et I, 40 (numérotation) ; II, 6 (le sommeil, la mort qu’on ne subit qu’une fois, les mourants) ; II, 18 (« me testonner & composer », « le patron s’en est fermy ») ; III, 2 (« Les autres forment l’homme, je le recite », « bien mal formé », « marque speciale & estrangere », « Si le monde se plaint dequoy je parle trop de moy, je me plains dequoy il ne pense seulement pas à soy ») ; III, 9, « De la vanité » (« J’adjouste, mais je ne corrige pas », celui qui a « hypothequé au monde son ouvrage », « je crains de perdre au change », « Mon livre est tousjours un ») ; transcription HyperEssays Abel L’Angelier
- Michel de Montaigne, *Essais*, cinquième édition, Paris, 1588, privilège du 4 juin 1588, livre III et environ six cents additions aux livres I et II selon la page de titre, avis « Au Lecteur » daté du 12 juin 1588, d’après Marie-Luce Demonet et Alain Legros Abel L’Angelier
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Sources primaires (suite)
- Exemplaire de Bordeaux, *Essais* de 1588 annotés par Montaigne, 1588-1592, Bibliothèque de Bordeaux-Mériadeck, S 1238 Rés. (date du 1er mars 1580 rétablie de sa main, rognure du relieur, signes d’insertion perdus, feuille volante disparue, don aux Feuillants de Saint-Antoine, redécouverte de 1772) ; exemplaires Lambiotte (Bordeaux) et Solvay (Bruxelles), d’après Marie-Luce Demonet et Alain Legros ; inscription au registre « Mémoire du monde » de l’UNESCO le 18 mai 2023
- Michel de Montaigne, *Les Essais*, éd. Jean Balsamo, Michel Magnien et Catherine Magnien-Simonin, « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 2007, 2 080 p., ISBN 978-2-07-011505-1, texte de 1595 ; notice de présentation consultée Gallimard
- Blaise Pascal, *Pensées*, papiers posthumes, *Pensées diverses* V, fragment 6/7, Lafuma 780 et 781, Sellier 644 (papier original RO 206-1 ; Copies C1 n° 172, p. 403v-405v, et C2, p. 379-381 ; édition de Port-Royal, 1669 et janvier 1670, p. 288-289) : les divisions de Charron, « Le sot projet qu’il a de se peindre ! », « par ses propres maximes et par un dessein premier et principal », dire des sottises par hasard ou par dessein ; variantes de Port-Royal, « que Montaigne a eu de se peindre », « à dessein » ; édition électronique de Dominique Descotes et Gilles Proust ; numérotation de Louis Lafuma (Seuil, 1963) et de Philippe Sellier, d’après Alberto Frigo
- Blaise Pascal, *Pensées*, Lafuma 689 (ce qu’il voit dans Montaigne, trouvé en lui-même), texte de l’édition Lafuma
Bibliographie
- Emiliano Ferrari et Marc Foglia, « Michel de Montaigne », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, première publication le 18 août 2004, révision substantielle du 8 août 2026, sections 1 (retraite de 1571), 2 (éditions de 1580, 1588 et 1595, Marie de Gournay, préférence de Strowski et Villey pour l’exemplaire de Bordeaux), 3 (Villey et l’écriture qui fait Montaigne) et 4 (la médaille de 1576 environ, le scepticisme qui n’est pas désespéré) Stanford University
- Christopher Edelman, « Michel de Montaigne (1533-1592) », *Internet Encyclopedia of Philosophy* (les sens du verbe *essayer*, la thèse évolutive de Villey et son abandon par la plupart des chercheurs) Internet Encyclopedia of Philosophy
- Alberto Frigo, « Du repentir et de sa possibilité : Montaigne et Pascal », *Montaigne Studies. An Interdisciplinary Forum* 33, n° 1-2, mars 2021, numéro « Montaigne et Pascal » dirigé par Vincent Carraud, Alberto Frigo et Gilles Olivo, p. 59 et suiv. ; version post-print consultée (le repentir et le regret, le péché caché, l’impossibilité du repentir sans la grâce, éditions utilisées) Classiques Garnier
- Pierre Villey, *Les Sources et l’évolution des Essais de Montaigne*, thèse, Paris, 1908, 2 vol. Hachette
- Marie-Luce Demonet et Alain Legros, « Essais de 1588 et Exemplaire de Bordeaux », programme « Montaigne à l’œuvre », introduction d’Alain Legros datée du 7 mars 2015, mise à jour du 11 juin 2020 (l’édition de 1588, l’exemplaire de Bordeaux, la date de 1580 rétablie, la rognure, la feuille volante, les Feuillants, l’édition établie à partir des deux textes) CESR, Université de Tours
Sources en ligne
- « Michel de Montaigne (Stanford Encyclopedia of Philosophy) » Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/entries/montaigne/
- « Michel de Montaigne (1533-1592) » Internet Encyclopedia of Philosophyhttps://iep.utm.edu/montaigne/
- « The Montaigne Project » ARTFL Project, University of Chicagohttps://artfl-project.uchicago.edu/montaigne-project
- « artfl-project.uchicago.edu » (table du livre I, édition Villey) ARTFL Project, University of Chicagohttps://artfl-project.uchicago.edu/montaigne-project/villey.toc1.html
- « artflsrv04.uchicago.edu » (II, 6, édition Villey par couches) ARTFL Project, University of Chicagohttps://artflsrv04.uchicago.edu/philologic5/montessaisvilley/reports/navigation.py?report=navigate&philo_id=1%204%207
- « artflsrv04.uchicago.edu » (II, 18, édition Villey par couches) ARTFL Project, University of Chicagohttps://artflsrv04.uchicago.edu/philologic5/montessaisvilley/reports/navigation.py?report=navigate&philo_id=1%204%2019
- « artflsrv04.uchicago.edu » (III, 2, édition Villey par couches) ARTFL Project, University of Chicagohttps://artflsrv04.uchicago.edu/philologic5/montessaisvilley/reports/navigation.py?report=navigate&philo_id=1%205%203
- « artflsrv04.uchicago.edu » (III, 13, édition Villey par couches) ARTFL Project, University of Chicagohttps://artflsrv04.uchicago.edu/philologic5/montessaisvilley/reports/navigation.py?report=navigate&philo_id=1%205%2014
- « montaigne essays book fm chapter 1 A4 » (« Au lecteur », texte de 1595) HyperEssayshttps://www.hyperessays.net/pdf/gournay/montaigne-essays-book-fm-chapter-1-A4.pdf
- « hyperessays.net » (II, 6, texte de 1595) HyperEssayshttps://www.hyperessays.net/pdf/gournay/montaigne-essays-book-II-chapter-6-A4.pdf
- « hyperessays.net » (II, 18, texte de 1595) HyperEssayshttps://www.hyperessays.net/pdf/gournay/montaigne-essays-book-II-chapter-18-A4.pdf
- « montaigne essays book III chapter 2 A4 » (III, 2, texte de 1595) HyperEssayshttps://www.hyperessays.net/pdf/gournay/montaigne-essays-book-III-chapter-2-A4.pdf
- « hyperessays.net » (III, 9, texte de 1595) HyperEssayshttps://www.hyperessays.net/pdf/gournay/montaigne-essays-book-III-chapter-9-A4.pdf
- « Que le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l’opinion que nous en avons - The Essays of Michel de Montaigne » (I, 40 dans le texte de 1595) HyperEssayshttps://hyperessays.net/gournay/book/I/chapter/40/
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- « Nouvelle édition des Essais de Montaigne en Pléiade » Fabulahttps://www.fabula.org/actualites/18676/nouvelle-edition-des-essais-de-montaigne-en-pleiade.html
- « Le sot projet que Montaigne » Pensées de Blaise Pascal, édition électroniquehttps://www.penseesdepascal.fr/XXVII/P-R-XXVII6.php
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- « montaigne studies 2021 an interdisciplinary forum n 33 montaigne et pascal sommaire » Société des amis de Port-Royalhttps://www.amisdeportroyal.org/societe/wp-content/uploads/2021/03/montaigne-studies-2021-an-interdisciplinary-forum-n-33-montaigne-et-pascal-sommaire.pdf
- « Notice bibliographique » (Montaigne, *Les Essais*, éd. Villey et Saulnier, PUF, 2004) Bibliothèque nationale de Francehttps://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb39217693b
- « Les sources & l’évolution des Essais de Montaigne » (Pierre Villey, 1908, vol. 2) Internet Archivehttps://archive.org/details/lessourceslvol02villuoft










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