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Enquête
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Le pari de Pascal, argument de probabilité ou provocation au libertin

PhilosophieLes grands concepts expliqués29 septembre 202618 min de lecture
unknown; a copy of the painting of François II Quesnel, which was made for Gérard Edelinck en 1691[réf. nécessaire]. / Wikimedia Commons
18 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Croix ou pile à l’extrémité d’une distance infinie

« Plus capable de faire rire que de persuader »

L’accusation tombe un an à peine après la parution du texte. Dans le cinquième dialogue de son traité De la délicatesse, publié en 1671, l’abbé de Montfaucon de Villars dit perdre patience devant un apologiste qui traite « la plus haute de toutes les matières » par « une idée si basse et puérile », et qui appuie la plus importante vérité du monde sur « une comparaison du jeu de croix et pile plus capable de faire rire que de persuader ». En 1734, dans la vingt-cinquième de ses Lettres philosophiques, Voltaire reprend la charge avec des mots si voisins qu’il avait très probablement lu Villars, et trouve l’article « un peu indécent et puéril », l’idée de jeu, de perte et de gain ne convenant point, selon lui, à la gravité du sujet.

Le reproche vise la forme. Un raisonnement faux se corrige, alors qu’une plaisanterie sur le salut relève d’un autre tribunal, et c’est devant celui-là que le polémiste mondain puis le philosophe des Lumières citent l’auteur, en le soupçonnant d’avoir cherché le choc.

Or le texte incriminé n’a jamais été publié par Pascal. Mort en août 1662, il laisse plusieurs centaines de notes destinées à une apologie de la religion chrétienne restée à l’état de chantier, et ses amis de Port-Royal en tirent un volume imprimé à la fin de 1669 et daté de 1670, les Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets. Le passage y forme le chapitre VII, sous un titre qui ne cherche aucun effet, « Qu’il est plus avantageux de croire que de ne pas croire ». Sur le papier, l’original tient en deux feuillets couverts recto et verso, que le philosophe Ian Hacking décrivait en 1972 comme une écriture partie dans tous les sens, chargée de ratures et d’ajouts, ce qu’il faut garder en tête chaque fois qu’on parle de « l’argument » comme d’une pièce achevée. Les éditions modernes ne lui donnent pas le même numéro, 418 chez Louis Lafuma, 680 chez Philippe Sellier et 233 chez Léon Brunschvicg, dont la numérotation fut longtemps la plus répandue. Par commodité, les renvois donnent le numéro Lafuma, parce que c’est celui des éditions que le lecteur trouvera le plus aisément en librairie, même si l’ordre de Sellier, fondé sur l’autre copie ancienne du manuscrit, passe chez beaucoup de spécialistes pour plus proche du classement que Pascal avait entrepris.

Un Dieu sans parties ni bornes

Avant le jeu, il y a une page d’arithmétique. Pascal part d’une propriété qu’il connaît en géomètre, « l’unité jointe à l’infini ne l’augmente de rien », et en tire une distinction qui commande la suite, entre savoir qu’une chose existe et savoir ce qu’elle est, comme on sait qu’il existe un nombre infini sans pouvoir dire s’il est pair ou impair.

Le texte change alors de registre avec une consigne, « Parlons maintenant selon les lumières naturelles », c’est-à-dire avec les seules ressources de la raison, sans rien emprunter à la révélation. Sous cette condition, la conclusion est brutale. « S’il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n’ayant ni parties ni bornes il n’a nul rapport à nous. » La raison ne peut donc connaître « ni ce qu’il est, ni s’il est », et l’aveu, qui ressemble d’abord à une concession faite à l’incroyant, se retourne contre lui, puisque si l’existence de Dieu ne se démontre pas, son inexistence ne se démontre pas davantage et l’athée qui se dit certain affirme plus que sa raison ne l’autorise.

Le destinataire porte un nom d’époque, le libertin, qui désigne alors un esprit libre à l’égard de la religion bien avant de désigner un débauché. On a proposé d’y reconnaître un Méré ou un Mitton, ces gens du monde que Pascal fréquentait dans les années 1650. Michel Le Guern, dans son édition de la Pléiade, pense plus précisément à des joueurs de l’entourage du duc de Roannez. Dans les deux cas, l’interlocuteur n’a rien d’un mathématicien, et le calcul qu’on lui propose se borne à comparer quelques entiers à l’infini.

L’alternative est posée en quelques mots, « Dieu est ou il n’est pas », et l’image qui suit tient de la cosmologie autant que du tripot. « Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. » Croix ou pile, c’est notre pile ou face, la croix désignant le côté de la monnaie frappé d’une croix, et l’expression n’avait rien de savant dans la bouche d’un joueur de 1650. À ce point, l’interlocuteur tient une position forte, et Pascal la lui laisse formuler en entier. Puisque la raison ne peut rien trancher, il renonce à blâmer de fausseté ceux qui ont pris parti, mais il annonce qu’il les blâmera « d’avoir fait, non ce choix, mais un choix », car celui qui prend croix et celui qui prend pile sont en pareille faute, et il conclut d’une phrase qui a toute l’allure d’une règle de méthode sceptique, « Le juste est de ne point parier ».

Le prisonnier qui joue au piquet

La réponse tient en deux phrases, et toute la suite en dépend. « Oui, mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. » Aucune explication ne l’accompagne sur le manuscrit, et l’édition électronique des Pensées dirigée par Dominique Descotes et Gilles Proust reconnaît qu’elle ressemble à un coup de force, presque à une manœuvre d’intimidation.

Dans l’Usage du triangle arithmétique pour déterminer les partis, rédigé en 1654 et publié en 1665, Pascal traite le jeu ordinaire comme une loi volontaire que les joueurs contractent entre eux et qu’ils peuvent rompre s’ils le veulent, en se partageant les mises selon ce qui revient à chacun. Le jeu du fragment n’a pas cette clause de sortie. Personne n’a choisi de s’asseoir à la table, puisque la partie est la vie même, et elle se termine pour chacun à une heure qu’il ne fixe pas, sans qu’on puisse se retirer avant le coup.

Le mot « embarqué » doit donc se prendre au pied de la lettre.

Pascal a donné lui-même, dans une autre liasse, l’image qui rend la clause sensible. Il imagine « un homme dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est donné, n’ayant plus qu’une heure pour l’apprendre », heure qui suffirait à le faire révoquer s’il savait qu’il est donné, et qui l’emploierait à jouer au piquet, conduite que le fragment Commencement 13 (Laf. 163) déclare contre nature. Ce prisonnier ne s’abstient de rien. Il a décidé, sans se l’avouer, que l’arrêt n’était pas rendu, et il agit en conséquence, exactement comme celui qui dit suspendre son jugement sur Dieu et vit, en attendant, comme si la question était tranchée par la négative.

La même liasse contient la version courte du raisonnement, sans image. Par les partis, écrit Pascal au fragment Laf. 158, « vous devez vous mettre en peine de rechercher la vérité, car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous êtes perdu ». L’incertitude, qui semblait autoriser l’abstention, devient la meilleure raison de s’asseoir, et le mot embarqué dit cela, qu’on est déjà en mer quand on se demande s’il faut monter à bord.

Deux vies pour une

Une fois le jeu imposé, le fragment enchaîne des raisonnements de force croissante, que Ian Hacking a été le premier à séparer nettement dans un article de l’American Philosophical Quarterly paru en 1972. Le premier ne contient aucun nombre. Pascal propose de peser « le gain et la perte en prenant croix que Dieu est », et tranche aussitôt, « si vous gagnez, vous gagnez tout, si vous perdez, vous ne perdez rien ». Parier pour Dieu rapporte tout s’il existe et laisse le joueur où il était s’il n’existe pas, alors que parier contre ne peut rien rapporter, puisque le gagnant tombe dans le néant sans le savoir ; une option qui peut gagner sans jamais perdre l’emporte, quelles que soient les chances, et les théoriciens de la décision appellent ce cas une dominance.

L’interlocuteur accepte, puis se reprend. « Cela est admirable. Oui, il faut gager. Mais je gage peut-être trop. » L’objection porte, du moins si l’on entend « vous ne perdez rien » au sens courant, car celui qui a parié pour Dieu et s’est trompé a perdu les plaisirs d’une vie menée autrement, et la dominance tombe dès que la mise a une valeur.

Le deuxième raisonnement introduit donc les chances, et c’est ici que le mathématicien de 1654 reprend la plume. Qu’on suppose une chance sur deux de gagner. Celui qui mise une vie pour en gagner deux joue un jeu équitable, car la moitié de deux vaut exactement la mise. S’il y en avait trois à gagner, la moitié de trois dépasserait un, et Pascal ajoute que « vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain ».

Le troisième raisonnement remplace ces vies comptées par « une infinité de vie infiniment heureuse à gagner », et la proportion des chances cesse alors de compter. Même si le joueur n’avait qu’un seul hasard favorable contre un grand nombre de hasards contraires, pourvu que ce nombre soit fini, une chance rapportée à un gain infini l’emporterait encore sur n’importe quelle mise finie, d’où la phrase qui clôt le calcul, « il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini ». Une formule de quatre mots, que les éditeurs de 1670 supprimeront, en tire la conséquence pour le calculateur, « Cela ôte tout parti », c’est-à-dire qu’il n’y a plus de partage à négocier ni de marchandage sur la mise, et qu’il faut tout donner.

L’eau bénite et les messes

Le calcul emporte l’assentiment de l’interlocuteur sans emporter sa foi, et il le dit avec une netteté que peu d’apologistes auraient prêtée à leur adversaire. Il a « les mains liées et la bouche muette », on le force à parier, il n’est pas en liberté, et il est fait « d’une telle sorte » qu’il ne peut croire. « Que voulez-vous donc que je fasse ? » Pascal accorde le point. On ne croit pas sur décision, et l’argument a seulement montré que la raison porte à croire, l’obstacle se trouvant dans les passions, « vos grands obstacles », que l’incroyant doit diminuer en apprenant de ceux qui ont été « liés » comme lui et qui parient à présent tout leur bien. « Suivez la manière par où ils ont commencé. C’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. »

Chez l’interlocuteur, la réplique est brève, « Mais c’est ce que je crains », et celle de Pascal en deux questions, « Et pourquoi ? Qu’avez-vous à perdre ? ». Le fragment se clôt sur une promesse d’un autre ordre, faite à celui qui aura pris ce parti, qu’il connaîtra à la fin qu’il a parié « pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n’avez rien donné ». Ce qu’on engage, au terme du texte, est une manière de vivre, et Jean Mesnard a pu écrire que l’argument, dénué de toute signification théologique, a une portée purement pratique.

L’argument se laisse donc reformuler sans trahison. La raison ne peut ni prouver ni réfuter l’existence de Dieu, et l’on ne peut pourtant pas s’abstenir, puisque vivre sans chercher revient à parier contre. Devant un gain infini, n’importe quelle chance non nulle rend le pari pour Dieu préférable à toute mise finie, et la foi, qu’aucun calcul ne donne, se prépare ensuite par l’habitude. Ici, la bonne édition du texte, celle de Louis Lafuma dans les Œuvres complètes publiées au Seuil en 1963, et l’analyse logique de Hacking ne suffisent plus, car Voltaire attaque en 1734 la clause de l’embarquement en soutenant que celui qui doute et demande à s’éclairer « ne parie assurément ni pour ni contre », et la phrase exacte qu’il réfute n’est pas celle qu’on vient de lire. Il faut alors reprendre les états du texte un à un, les corrections portées sur l’une des copies anciennes, les retranchements et les ajouts de 1670, la note que Pierre-Daniel Huet inscrit dans la marge de son exemplaire, l’imam que Diderot oppose à Pascal, puis la lecture qu’Étienne Gilson donne en 1921 du verbe « abêtir ».

La suite de l’enquête
  1. Une phrase que Pascal n’a jamais écrite

  2. Des tables de décision pour un texte d’apologétique

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