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Le Méga-Tchad : un lac intérieur du Sahara et ses rivages fossiles

Afriques anciennesAvant la sédentarisation3 novembre 2026◈ 30 sources vérifiées
Joshua Stevens, NASA Earth Observatory / Wikimedia Commons
16 min de lecture30 sources vérifiées
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Prenez une carte topographique du bassin du lac Tchad et suivez la courbe de niveau des 325 mètres. Elle enferme une surface d’environ 340 000 kilomètres carrés, à peine moins que la mer Caspienne, alors que le lac actuel, au fond de la même cuvette, oscille entre 2 000 et 24 000 kilomètres carrés selon ses états. Sur le terrain, cette ligne abstraite prend du relief. Elle suit, à quelques mètres près, un cordon de sable de plus de 2 300 kilomètres, des flèches recourbées et des deltas perchés au milieu des dunes, que les images satellitaires suivent d’un bout à l’autre du sud saharien. Le Méga-Tchad, le lac qui les a déposés, a disparu depuis des millénaires, et la courbe des 325 mètres n’en donne qu’un contour approximatif, pour des raisons qui tiennent au sol autant qu’à l’eau.

« Mer paléotchadienne »

L’idée précède les satellites de trois quarts de siècle. D’après Jean Maley, c’est l’officier Jean Tilho qui montre le premier, en 1925, qu’une ancienne étendue d’eau, sa « mer paléotchadienne », avait recouvert la partie la plus basse du bassin. En 1957, un grand cordon sableux est décrit dans le sud du Tchad et le nord du Cameroun, haut de 10 à 20 mètres et large de 1 à 5 kilomètres, et lu comme la levée littorale d’un Paléotchad. Dix ans plus tard, une cartographie tirée de la photographie aérienne et contrôlée au sol place ce lac vers 320 mètres et lui calcule une surface d’environ 330 000 kilomètres carrés. Le seuil de Dana, sur le Mayo Kebbi, se trouve à peu près à cette altitude, et c’est par là que le lac plein se déversait vers la Bénoué, puis vers le Niger et l’océan Atlantique.

Ce rivage a eu ses sceptiques. En 1982, dans la revue Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, Durand a soutenu que le cordon pouvait être fait de rides sableuses d’origine tectonique, nées du rejeu de failles, et supposé un soulèvement d’environ 25 mètres survenu après 6 500 ans BP, en années radiocarbone. Avec plusieurs collègues, il attribuait au même mouvement un plateau de 300 à 305 mètres à Mitimi. Les spécialistes ont écarté l’hypothèse, et Maley lui oppose une date que Durand a lui-même publiée en 1993, 6 950 ans BP à 240 ans près, obtenue sur des coquilles de Mitimi qu’il rattache à un niveau du lac vers 305 mètres.

Les modèles numériques de terrain ont changé l’échelle du problème. En 2002, Jean-François Ghienne et ses collègues présentent dans Quaternary International le lac Tchad géant de l’Holocène tel que le restituent les altitudes numériques. Trois ans plus tard, Mathieu Schuster, Ghienne et sept coauteurs croisent dans Quaternary Science Reviews les altitudes de la mission radar de la navette spatiale, dite SRTM, et les images du satellite Landsat. Ils décrivent à l’échelle du bassin entier un système sédimentaire dominé par les vagues, avec des deltas, des cordons, des flèches et une surface de ravinement, un plan d’eau maximal vers 325 mètres réglé par l’exutoire du Mayo Kebbi, et une superficie de plus de 350 000 kilomètres carrés. Marc Leblanc et huit coauteurs, dont Maley, retiennent en 2006 un rivage le plus haut à 325 mètres, à 5 mètres près, et une extension d’environ 340 000 kilomètres carrés, soit 8 % de moins que la Caspienne, le plus grand lac actuel ; ils repèrent aussi deux paléorivages calés sur les seuils du Mayo Kebbi et du Bahr el Ghazal. La même année, dans The Holocene, Nick Drake et Charlie Bristow donnent au lac au moins 400 000 kilomètres carrés et plus de 173 mètres de profondeur à son maximum, et le communiqué de l’université Royal Holloway de Londres parlait en 2015 de 360 000. L’Institut de recherche pour le développement annonçait en 2006 un cordon de plus de 2 300 kilomètres, 160 mètres de fond et 13 500 kilomètres cubes d’eau, et le modèle publié en 2020 par Mémin et ses coauteurs, qui découpe le lac à la cote de 325 mètres, obtient 9 850 kilomètres cubes pour le sous-bassin nord et 4 550 pour le sous-bassin sud. Sur un fond aussi plat, quelques mètres déplacent le rivage très loin. Schuster et ses coauteurs l’ont montré en 2009 sur le lac actuel, dont la surface tombe d’environ 25 000 à moins de 5 000 kilomètres carrés quand son niveau descend de 284 à 280 mètres.

Le nom a d’ailleurs connu une seconde carrière. Lors d’une réunion à N’Djamena, le linguiste allemand H. Jungraithmayr proposa d’appeler Méga-Tchad le réseau de chercheurs en sciences humaines qui se formait autour du lac, en souvenir du grand lac ancien ; fondé en 1984 lors d’un colloque à Paris, ce réseau revendique aujourd’hui quelque 500 correspondants dans une vingtaine de pays.

Goz Kerki

Dans le nord du paléolac, la flèche sableuse de Goz Kerki compte parmi les formes littorales les mieux conservées. Schuster et sept coauteurs l’ont décrite en 2014 dans la Revue française de photogrammétrie et de télédétection, à partir d’un couple d’images du satellite Pléiades et du modèle de terrain qui en découle. Sa silhouette en aileron de requin a été modelée par la dérive littorale, ce courant qui longe la côte sous l’effet des vagues obliques, et se termine par un crochet. Elle se compose de nombreuses crêtes étroites. Celles de l’est, à altitude constante, enregistrent le haut niveau du lac, tandis que les deux plus récentes, à l’ouest, sont plus basses et marquent le retrait. Les auteurs précisaient qu’aucune datation absolue de la flèche n’était encore disponible, et que la luminescence comme le radiocarbone restaient à y appliquer.

D’autres formes jalonnent la ceinture du lac. Des deltas influencés ou dominés par les vagues se sont construits au sud, à l’embouchure du Chari, qui alimente encore le lac actuel, et au nord, à Angamma ; au Kanem, au nord-est du lac actuel, la houle a entaillé vers 330 mètres un champ de dunes que l’eau transformait en un dédale de bras inondés. Le Méga-Tchad n’était pas d’un seul tenant. Lorsque le niveau dépasse environ 285 mètres, le lac déborde vers le nord par la vallée aujourd’hui sèche du Bahr el Ghazal, et le seuil qui commande cette vallée partageait le paléolac en deux sous-bassins, celui du nord, d’environ 183 000 kilomètres carrés, et celui du sud, d’environ 165 000. Le premier était le plus profond, avec quelque 160 mètres d’eau au maximum dans sa partie septentrionale ; le second, peu profond, comptait environ 25 mètres en moyenne.

Ces formes enregistrent aussi les vents, et les lectures divergent sur ce point. Pour Schuster et ses coauteurs, en 2005, les alizés continentaux réglaient la dérive littorale dans le nord du paléolac. Frédéric Bouchette et sept coauteurs ont mis l’idée à l’épreuve en 2010 avec un modèle hydrodynamique en trois dimensions, SYMPHONIE, lancé tantôt sous un vent de nord-est de type harmattan, tantôt sous un vent de sud-ouest de type mousson. Les flèches du rivage nord s’accordent avec le premier, et les formes que produirait le second n’apparaissent pas nettement, peut-être parce qu’elles se sont construites tôt avant d’être reprises. Drake et Bristow avaient lu dans les mêmes rivages deux vents dominants, l’un de nord-est comme aujourd’hui, l’autre de sud-ouest, qu’ils attribuaient à une mousson renforcée par l’insolation d’été de l’hémisphère Nord, elle-même réglée par la précession de l’axe terrestre. Deux équipes, mêmes rivages, deux vents.

Le sol est remonté quand l’eau est partie

Les altitudes publiées ne s’accordent pas davantage. Les cartographes des années 1960 plaçaient le rivage vers 320 mètres, Leblanc à 325 mètres à 5 mètres près, et Bristow et ses coauteurs, en 2018, donnent au haut niveau du paléolac la cote de 339 mètres. Les relevés de détail s’écartent plus encore, avec une plaine de cordons entre 332 et 337 mètres à Goz Kerki et entre 340 et 347 mètres au nord du Bodélé, sur le complexe deltaïque d’Angamma, alors que le seuil du Mayo Kebbi, qui devait fixer le niveau, se trouve à 325 mètres. Un lac se vide par son point le plus bas, et ses rivages devraient donc se trouver à la hauteur de ce seuil, à quelques mètres près.

En 2020, dans la revue Water, Mémin et quatre coauteurs, dont Ghienne et Schuster, ont calculé ce que l’eau avait fait au sol. Quelque 14 400 kilomètres cubes posés sur la croûte l’enfoncent, et leur départ la laisse remonter. Selon les propriétés retenues pour la lithosphère et le manteau, le modèle soulève le centre du sous-bassin nord de 7 à 16 mètres, et les rivages de 2 mètres au sud jusqu’à 12 mètres au nord, à des vitesses qui dépassent un centimètre par an juste après l’assèchement. Corrigé, le seuil du Mayo Kebbi revient vers 323 ou 324 mètres. Même la correction la plus forte ne fait pas coïncider tous les sites avec un lac posé exactement sur son seuil, et les auteurs supposent une lame d’eau de 2 à 6 mètres au-dessus de l’exutoire, soit un plan d’eau vers 325 à 330 mètres. Le recours à des failles actives leur paraît inutile pour expliquer le reste, sans qu’ils l’excluent tout à fait.

Mieux vaut donc parler d’un plan d’eau de 325 à 330 mètres que d’une cote unique, parce que cette fourchette est la seule qui rende compte à la fois du seuil et des rivages mesurés. Le modèle donne aussi, quarante ans après, une issue inattendue à la querelle de 1982. Durand cherchait un soulèvement de plusieurs dizaines de mètres dans le jeu des failles ; le calcul de 2020 trouve un soulèvement de quelques mètres dans la seule réponse de la croûte et du manteau, chargés puis déchargés par le lac.

Cinq mille ans avant le présent

La chronologie se discute davantage que la géométrie. Elle a longtemps reposé sur le radiocarbone, appliqué à des coquilles, à des charbons et à des diatomites dispersés sur un territoire immense. Maley, dans sa synthèse de 2004, place la grande phase du Méga-Tchad entre environ 7 100 et 6 600 ans BP, en années radiocarbone apparemment non calibrées, admet une phase probable vers 7 700 à 7 400, et refuse le titre de Méga-Tchad à une phase plus récente, vers 6 000 à 5 500 ans. Son argument se trouve au Nigeria, où un sol fossile formé sur le cordon de Bama, daté par des charbons d’environ 6 300 ans BP, scelle selon lui le cordon et interdit qu’il ait été remanié ensuite par les vagues. En 2009, Schuster et ses coauteurs situent, d’après les diatomées et les pollens de la coupe de Tjéri, les plus hauts niveaux relatifs entre 8 500 et 6 300 ans environ avant le présent en âge calibré, et la fin de la phase vers 5 000 ans, enregistrée par des corps sédimentaires de régression dans le bassin nord.

Simon Armitage, Charlie Bristow et Nick Drake ont changé d’outil en 2015. Dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, ils datent dunes, rivages et dépôts fluvio-lacustres par luminescence optiquement stimulée, une méthode qui mesure le temps écoulé depuis la dernière exposition des grains de sable à la lumière. Leur courbe fait apparaître des conditions humides vers 15 000 ans avant le présent, un haut niveau atteint vers 11 500 ans et tenu jusqu’à 5 000 ans, puis une chute rapide du lac vers 5 000 ans, dans tout le bassin. Les auteurs y voient la preuve terrestre la plus forte d’une fin brutale de la Période humide africaine, et d’une réponse non linéaire de la mousson à un forçage d’insolation qui, lui, décroissait lentement.

Ce résultat rejoint une carotte marine. En 2000, Peter deMenocal et six coauteurs avaient tiré du forage ODP 658C, au large du cap Blanc, en Mauritanie, un apport de poussières terrigènes faible entre 14 800 et 5 500 ans avant le présent, encadré par deux transitions accomplies en quelques décennies ou quelques siècles, alors que l’insolation d’été dépassait encore d’environ 4,2 % sa valeur actuelle. Le camp adverse dispose pourtant d’un enregistrement continu pris au cœur du Tchad. En 2008, dans Science, Stefan Kröpelin et quatorze coauteurs publient les sédiments du lac Yoa, dans le nord du pays, qui couvrent les six derniers millénaires. L’écosystème terrestre s’y dessèche progressivement à mesure que faiblit la mousson, les poussières se mettent en mouvement à partir de 4 300 ans environ, et le désert actuel n’est en place que vers 2 700 ans ; seuls les changements du lac lui-même sont abrupts, quand il franchit des seuils propres au site. L’équipe en conclut à une fin graduelle dans le Sahara oriental, et à des rétroactions assez faibles entre la végétation et le climat.

Le delta d’Angamma brouille ce partage. Bristow et quatre coauteurs y ont daté en 2018 des dépôts de pente deltaïque d’environ 7 000 ans, au cœur de la période humide, puis, au-dessus, des sédiments riches en débris de coquilles de 4 800 à 4 300 ans, à 285-290 mètres d’altitude, soit à la hauteur du seuil du Bahr el Ghazal. Les rapports isotopiques de l’oxygène mesurés dans des ostracodes, minuscules crustacés à carapace calcaire, révèlent une eau aussi évaporée que celle du lac actuel, dans un lac pourtant permanent. Les auteurs en déduisent une histoire en dents de scie, une grande régression à la fin de la période humide, une brève remontée, puis une nouvelle baisse. Entre un plan d’eau maintenu au plus haut pendant six millénaires et une suite d’épisodes séparés, on ne sait pas trancher, parce que les méthodes de datation diffèrent, que les âges ne sont pas toujours exprimés sur la même échelle, et que les points datés restent rares à l’échelle de 350 000 kilomètres carrés, au point que la flèche de Goz Kerki n’avait encore reçu aucune date en 2014.

La critique la plus radicale vise l’idée même de mégalacs sahariens. En 2018, Jay Quade et six coauteurs ont passé en revue les grands lacs proposés pour le Sahara pendant la période humide, de 30 000 à 350 000 kilomètres carrés. Ils y ont cherché les signes qui accompagnent ailleurs les très grands lacs, gradins de rivages multiples, galets arrondis par la houle, paysages aplanis, grands deltas, tufs calcaires, et ne les ont trouvés clairement que dans le bassin du Tchad. Leur argument hydrologique vise les mégalacs proposés en général, qui exigeraient au moins 1,2 mètre de pluie par an et un déplacement des ceintures de pluie tropicales d’au moins 1 000 kilomètres vers le nord, ce que ni les autres indicateurs ni les modèles de climat ne soutiennent selon eux ; ils préfèrent des zones humides isolées et de petits lacs. Leur résumé fait du bassin du Tchad l’exception de leur démonstration, et laisse ouverte la question de savoir si le calcul de pluie vaut aussi pour lui.

Une pirogue à cinquante kilomètres du rivage

Au nord-est du Nigeria, près du village de Dufuna, une pirogue monoxyle reposait à environ 5 mètres sous la surface, au bord d’une dépression inondée chaque saison, sous des argiles et des sables. Elle mesure 8,40 mètres, pour une largeur et une hauteur maximales d’environ un demi-mètre. Deux datations au radiocarbone, 7 264 ± 55 et 7 670 ± 110 ans BP, la placent, une fois calibrées, entre 6556 et 6005 avant notre ère. Peter Breunig, Katharina Neumann et Wim Van Neer, qui l’ont publiée en 1996 dans l’African Archaeological Review, la tenaient pour le plus ancien bateau connu d’Afrique. La surface du Méga-Tchad se trouvait alors, selon eux, environ 40 mètres au-dessus du niveau actuel du lac, et Dufuna à peine à 50 kilomètres du rivage.

Un millénaire plus tard environ, des potiers s’installent à Konduga, sur le point le plus élevé du cordon de Bama, qui monte jusqu’à 12 mètres. Leur céramique appartient à la plus ancienne phase céramique de l’âge de la pierre récent ouest-africain, avant toute production de nourriture, et deux charbons du site, datés de 6 340 ± 250 et 6 180 ± 60 ans BP, soit environ 5515 à 4994 avant notre ère une fois calibrés, fournissent la première date directe du cordon.

Ces dates sont celles du sol fossile que Maley tient pour le sceau du cordon. Si le cordon de Bama marque le rivage du haut niveau, on y faisait déjà des pots vers 5200 avant notre ère, sur une terre sèche, à une époque où la courbe de 2015 maintient le lac au plus haut. Ou bien le lac avait déjà baissé, comme le pensait Maley, ou bien les potiers vivaient sur la crête émergée d’un cordon dont le sommet coïncidait avec le niveau de l’eau, lecture en îles-barrières que Maley prête à Ghienne et à ses coauteurs. Les publications consultées ne permettent pas de choisir.

Le fond du lac n’est colonisé que bien plus tard. D’après Breunig et ses coauteurs, l’occupation de l’ancienne aire du Méga-Tchad progresse sur un large front vers 2000 avant notre ère. À Gajiganna, à 80 kilomètres au nord de Konduga et à un peu plus de 30 kilomètres de l’ancien rivage, deux buttes d’habitat hautes d’environ 2 mètres et larges de 150 ont été occupées entre 1500 et 900 avant notre ère. Carlos Magnavita, Stefanie Kahlheber et Barbara Eichhorn font durer la culture de Gajiganna d’environ 1800 à 400 avant notre ère, avec des éleveurs installés vers 1800 et une production agro-pastorale attestée au moins vers 1200, sur les cordons sableux et les sols argileux deltaïques que le lac, en reculant, avait laissés au sud-ouest ; à Zilum, au milieu du Iᵉʳ millénaire avant notre ère, le mil pénicillaire semble avoir été la seule céréale.

Le témoignage antique que l’on invoque parfois est indirect. Au livre II des Histoires (II, 32), Hérodote rapporte, de seconde main, le récit de jeunes Nasamons venus des environs de la Syrte, qui auraient traversé le désert, auraient été capturés par des hommes de petite taille et conduits jusqu’à une ville bâtie au bord d’un grand fleuve peuplé de crocodiles, coulant d’ouest en est ; Hérodote y reconnaissait le Nil (II, 33). Maley rattache l’épisode au Bahr el Ghazal, qu’un débordement du lac Tchad alimentait régulièrement vers 2 500 ans BP. Le rapprochement reste une hypothèse que le texte ne permet pas de vérifier.

Diatomite

Il y a environ 7 000 ans, la dépression du Bodélé formait la partie la plus septentrionale du Méga-Tchad. Les dunes qui la couvrent aujourd’hui sont faites pour l’essentiel de fragments de diatomite, roche claire formée par l’accumulation de diatomées, des algues unicellulaires à paroi de silice, et l’Earth Observatory de la NASA rappelle qu’une estimation lui attribue environ la moitié des poussières minérales qui quittent le Sahara. Armitage et ses coauteurs datent son assèchement final d’environ 1 000 ans, si bien que le régime actuel de poussières ne peut pas être plus ancien. L’idée que ces poussières fertilisent l’Atlantique équatorial et l’Amazonie serait dès lors exagérée, ou valable seulement pour le dernier millénaire. En 2025, Anya Crocker et quinze coauteurs ont suivi l’histoire du lac au fond de l’Atlantique équatorial, dans le forage ODP 662, sous le vent du bassin. Les sédiments du Méga-Tchad portent une signature isotopique du néodyme qui leur est propre, et elle voyage sur des milliers de kilomètres quand le bassin est sec et s’efface presque quand le lac est haut.

Le lac résiduel fait lui-même débat. Crocker et ses coauteurs écrivent qu’il a perdu environ 90 % de sa surface depuis les années 1960, sous l’effet du climat et de la demande en eau. L’expertise collégiale dirigée pour l’IRD par Jacques Lemoalle et Géraud Magrin décrivait en 2014 un lac passé en 1973 à l’état de « Petit Tchad », fait de plusieurs plans d’eau séparés couvrant de 2 000 à 15 000 kilomètres carrés, relativement stable depuis, dont les variations suivent d’abord les pluies du bassin du Chari et où l’irrigation pèse peu.

Le Grand Tchad, 24 000 kilomètres carrés d’eau libre, a été vu pour la dernière fois au milieu des années 1950.

Les rivages fossiles, eux, n’ont peut-être pas fini de bouger. Dans le modèle à lithosphère épaisse que Mémin et ses coauteurs jugent compatible avec la flèche de Goz Kerki, la croûte n’a pas retrouvé son équilibre cinq mille ans après le départ de l’eau, et le soulèvement se poursuivrait aujourd’hui, de sorte que les crêtes relevées par le satellite Pléiades en 2014 continueraient de monter, très lentement, au-dessus de la ligne où les vagues du Méga-Tchad les avaient posées.

Pour aller plus loin

Le bassin du Tchad conduit vers le désert du Djourab, où des dépôts d’anciens lacs bien antérieurs au Méga-Tchad ont livré les fossiles de Toumaï, et vers la Période humide africaine dans l’ensemble du Sahara, dont l’art rupestre garde d’autres traces. Au nord-est du lac s’est formé, bien plus tard, l’empire du Kanem.

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Sources de cet article

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Sources primaires (suite)

  1. Pirogue monoxyle de Dufuna (nord-est du Nigeria), l. 8,40 m, l. et h. max. env. 0,5 m, datée de 7 264 ± 55 BP (KN-4683) et 7 670 ± 110 BP (KI-3587) [Breunig, Neumann et Van Neer, African Archaeological Review 13 (2), 1996](https://link.springer.com/doi/10.1007/BF01956304
  2. Seuil de Dana sur le Mayo Kebbi, exutoire du paléolac vers la Bénoué, vers 320-325 m, corrigé à 323-324 m du rebond isostatique [Mémin et al., Water 12 (11), 2020](https://www.mdpi.com/2073-4441/12/11/3180
  3. Forage ODP 658C, au large du cap Blanc (Mauritanie), 18 datations AMS au radiocarbone jusqu’à 23 000 ans cal. BP [deMenocal et al. 2000, CaltechAUTHORS](https://authors.library.caltech.edu/records/36n5r-awc83
  4. Forage ODP 662, Atlantique équatorial, flux de poussières normalisés au thorium et isotopes du néodyme [Crocker et al. 2025, dépôt de l’University of Southampton](https://eprints.soton.ac.uk/504228
  5. Hérodote, Histoires, II, 32-33, récit des jeunes Nasamons [traduction de Pierre-Henri Larcher, remacle.org](http://remacle.org/bloodwolf/historiens/herodote/euterpe.htm

Bibliographie

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  2. Durand, « Oscillations of Lake Chad over the past 50 000 years : New data and new hypothesis », Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology 39 (1-2), 1982, p. 37-53, DOI [10,1016/0031-0182(82)90071-2]( Elsevierhttps://doi.org/10.1016/0031-0182(82)90071-2
  3. Jean-François Ghienne, Mathieu Schuster, A. Bernard, Philippe Duringer et Michel Brunet, « The Holocene giant Lake Chad revealed by digital elevation models », Quaternary International 87, 2002, p. 81-85 Elsevier
  4. Mathieu Schuster, Claude Roquin, Philippe Duringer, Michel Brunet, Matthieu Caugy, Michel Fontugne, Hassan Taïsso Mackaye, Patrick Vignaud et Jean-François Ghienne, « Holocene Lake Mega-Chad palaeoshorelines from space », Quaternary Science Reviews 24 (16-17), 2005, p. 1821-1827, DOI 10,1016/j.quascirev.2005,02 001 [Elsevier, ScienceDirect](https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0277379105000831
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  7. Mathieu Schuster, Philippe Duringer, Jean-François Ghienne, Claude Roquin, Pierre Sepulchre, Abderamane Moussa, Anne-Élisabeth Lebatard, Hassan Taisso Mackaye, Andossa Likius, Patrick Vignaud et Michel Brunet, « Bassin du Tchad : paléoenvironnements du Sahara depuis le Miocène supérieur » (titre anglais « Chad Basin : Paleoenvironments of the Sahara since the Late Miocene »), Comptes Rendus Géoscience 341 (8-9), 2009, p. 603-611, DOI 10,1016/j.crte.2009,04 001 [Académie des sciences](https://comptes-rendus.academie-sciences.fr/geoscience/articles/10.1016/j.crte.2009.04.001
  8. Frédéric Bouchette, Mathieu Schuster, Jean-François Ghienne, Cléa Denamiel, Claude Roquin, Abderamane Moussa, Patrick Marsaleix et Philippe Duringer, « Hydrodynamics in Holocene Lake Mega-Chad », Quaternary Research 73 (2), 2010, p. 226-236, DOI 10,1016/j.yqres.2009,10 010 [Cambridge University Press](https://www.cambridge.org/core/journals/quaternary-research/article/hydrodynamics-in-holocene-lake-megachad/36D3F891FBF210BB13F6BEF5D0FEA9B8
  9. Mathieu Schuster, Claude Roquin, Abderamane Moussa, Jean-François Ghienne, Philippe Duringer, Frédéric Bouchette, Arnaud Durand et Bernard Allenbach, « Shorelines of the Holocene Megalake Chad (Africa, Sahara) investigated with very high resolution satellite imagery (Pléiades) : example of the Goz Kerki paleo-spit », Revue française de photogrammétrie et de télédétection 208, 2014, p. 63-68, DOI 10,52638/rfpt.2014 114 [Société française de photogrammétrie et de télédétection](https://rfpt.sfpt.fr/index.php/RFPT/article/download/114/57/796
  10. A. Mémin, Jean-François Ghienne, J. Hinderer, Claude Roquin et Mathieu Schuster, « The Hydro-Isostatic Rebound Related to Megalake Chad (Holocene, Africa) : First Numerical Modelling and Significance for Paleo-Shorelines Elevation », Water 12 (11), 2020, 3180, DOI [10,3390/w12113180]( MDPIhttps://doi.org/10.3390/w12113180
  11. Simon J. Armitage, Charlie S. Bristow et Nick A. Drake, « West African monsoon dynamics inferred from abrupt fluctuations of Lake Mega-Chad », Proceedings of the National Academy of Sciences 112 (28), 2015, p. 8543-8548, DOI [10,1073/pnas.1417655112]( [Royal Holloway, notice et manuscrit accepté](https://pure.royalholloway.ac.uk/en/publications/west-african-monsoon-dynamics-inferred-from-abrupt-fluctuations-o/)https://doi.org/10.1073/pnas.1417655112
  12. Peter deMenocal, Joseph Ortiz, Tom Guilderson, Jess Adkins, Michael Sarnthein, Linda Baker et Martha Yarusinsky, « Abrupt onset and termination of the African Humid Period : rapid climate responses to gradual insolation forcing », Quaternary Science Reviews 19 (1-5), 2000, p. 347-361, DOI 10,1016/S0277-3791(99)00081-5 [CaltechAUTHORS](https://authors.library.caltech.edu/records/36n5r-awc83
  13. Stefan Kröpelin, D. Verschuren, A.-M. Lézine et al., « Climate-driven ecosystem succession in the Sahara : the past 6000 years », Science 320 (5877), 2008, p. 765-768, DOI 10,1126/science.1154913 [notice de l’université de Lund](https://lup.lub.lu.se/search/publication/1204980
  14. Charlie S. Bristow, Jonathan A. Holmes, Dave Mattey, Ulrich Salzmann et Hilary J. Sloane, « A late Holocene palaeoenvironmental “snapshot” of the Angamma Delta, Lake Megachad at the end of the African Humid Period », Quaternary Science Reviews 202, 2018, p. 182-196, DOI 10,1016/j.quascirev.2018,04 025 [Royal Holloway, notice](https://pure.royalholloway.ac.uk/en/publications/a-late-holocene-palaeoenvironmental-snapshot-of-the-angamma-delta
  15. Jay Quade, Elad Dente, Moshe Armon, Yoav Ben Dor, Efrat Morin, Ori Adam et Yehouda Enzel, « Megalakes in the Sahara ? A Review », Quaternary Research 90 (2), 2018, p. 253-275, DOI 10,1017/qua.2018,46 [Cambridge University Press](https://www.cambridge.org/core/journals/quaternary-research/article/abs/megalakes-in-the-sahara-a-review/7515BC9AAFE40606D3FC30C9D0C7D9D7
  16. Carlos Magnavita, Stefanie Kahlheber et Barbara Eichhorn, « The rise of organisational complexity in mid-first millennium BC Chad Basin », Antiquity 78 (301), Project Gallery, 2004 [Cambridge University Press](https://www.cambridge.org/core/product/8B1DB485288B33BD8B8F0C0807183F39/core-reader
  17. Anya J. Crocker, Christopher W. Kinsley, Amy M. Jewell et al., « Late Quaternary inundation and desiccation of Megalake Chad traced in dust records from the Equatorial Atlantic Ocean », Quaternary Science Reviews 366, 2025, 109503, DOI 10,1016/j.quascirev.2025,109503 [University of Southampton](https://eprints.soton.ac.uk/504228
  18. Jacques Lemoalle et Géraud Magrin (dir.), Le développement du lac Tchad : situation actuelle et futurs possibles, Marseille, IRD Éditions, coll. « Expertise collégiale », 2014, 216 p., ISBN 978-2-7099-1836-7 [IRD Éditions](https://www.editions.ird.fr/supplement/764

Sources en ligne

  1. [« Le “Méga-lac” Tchad révélé par télédétection », article rédigé par l’IRD, 24 avril 2006]( Futura Scienceshttps://www.futura-sciences.com/planete/actualites/terre-mega-lac-tchad-revele-teledetection-8755/
  2. [« Another Dusty Day in the Bodélé Depression », 20 février 2023]( NASA Earth Observatoryhttps://science.nasa.gov/earth/earth-observatory/another-dusty-day-in-the-bodele-depression-150991/
  3. [« Largest freshwater lake on Earth was reduced to desert dunes in just a few hundred years », 29 juin 2015]( ScienceDaily, d’après un communiqué de Royal Holloway, University of Londonhttps://sciencedaily.com/releases/2015/06/150629162542.htm
  4. [« Réseau Méga-Tchad. 40 ans d’existence »]( Réseau Méga-Tchad, CEPAM, CNRShttps://megatchad.cepam.cnrs.fr/publications/Plaquette.pdf
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