L’État nizârite a tenu sa propre chronique, et il n’en reste pas une page. Le Sargudhasht-i Sayyidnâ, « L’histoire de notre maître », racontait la carrière de Hasan-i Sabbâh, et sa première partie était peut-être de sa main. À Alamut et dans les autres grandes forteresses, on tenait aussi des listes d’honneur portant le nom des fidâ’îs, ces jeunes dévoués envoyés tuer les ennemis de la communauté, avec la mission de chacun. Ce que l’on en connaît passe par trois historiens persans au service des Mongols, Juwaynî, Rashîd al-Dîn et Abû l-Qâsim Kâshânî, qui les ont lus, résumés et commentés en adversaires déclarés de la communauté qui les avait écrits.
Un piton de l’Alborz tenu trente-quatre ans
Alamut se dresse dans le Rudbâr, au cœur de l’Alborz central, loin des villes où les Seldjoukides exercent leur contrôle. Le bâti de la forteresse s’étire sur 120 mètres de long et 10 à 35 de large. En 1090 (483 de l’hégire), Hasan-i Sabbâh s’en rend maître par infiltration, sans siège. Né à Qom vers le milieu du XIᵉ siècle dans une famille chiite duodécimaine, converti à l’ismaélisme à dix-sept ans, il a passé trois ans en Égypte, d’août 1078 à 1081, avant d’en être chassé sur ordre du vizir Badr al-Jamâlî. Moins de deux ans après la prise d’Alamut, ses partisans contrôlent plusieurs villes du Quhistân, au sud-est du Khurâsân.
En 1094, la mort du calife-imam al-Mustansir déchire le mouvement. Au Caire, le pouvoir installe le fils cadet, al-Musta’lî. Hasan reconnaît l’aîné, Nizâr, l’héritier désigné, et rompt avec l’Égypte. Nizâr est tué au Caire dès 1095, ce qui n’empêche pas son nom et son titre califal de figurer sur les monnaies frappées à Alamut pendant près de soixante-dix ans, comme George C. Miles l’a montré en 1972. Privés d’imam accessible, les nizârites obéissent à Hasan, qui gouverne en qualité de hujja, de représentant de l’imam caché.
Les historiens persans lui prêtent une sévérité que nul n’a contestée. Il fait exécuter ses deux fils, l’un pour un meurtre présumé, l’autre parce qu’on le soupçonne d’avoir bu du vin, et envoie sa femme et ses filles à Gerdkuh, une autre forteresse, où elles gagnent leur vie en filant. Rashîd al-Dîn le montre lisant et écrivant dans ses appartements, et la tradition persane assure qu’en trente-quatre ans il n’est jamais descendu du rocher. Hasan fait améliorer l’irrigation de la vallée pour que la place se nourrisse seule, réunit une bibliothèque de manuscrits et d’instruments scientifiques, et remplace l’arabe par le persan comme langue religieuse des ismaéliens d’Iran, décision sans précédent. Sa doctrine du ta’lîm, l’enseignement qui fait autorité, survit par fragments chez Shahrastânî, mort en 1153, et tient en quatre propositions qui concluent à l’insuffisance de la raison humaine et à la nécessité d’un maître véridique, l’imam ismaélien. On parle volontiers de secte. Le mot État convient mieux, parce qu’Alamut gouvernait un réseau de forteresses, de villages et de quelques villes qui battait monnaie et résista, à partir de 1109, aux campagnes du sultan Muhammad Tapar, sans que les Seldjoukides parviennent à prendre la place par l’assaut ou par la faim. Hasan meurt le 12 juin 1124, ou peut-être vingt jours plus tôt, et son mausolée reste un lieu de visite jusqu’à la conquête mongole.
Frapper les émirs un par un
En 1092, le vizir Nizâm al-Mulk, maître de l’administration seldjoukide, est assassiné, et le sultan Malikshâh meurt quelques semaines plus tard. Les expéditions lancées la même année contre le Rudbâr et le Quhistân s’arrêtent. Cette tactique répond à une situation précise. Le pouvoir seldjoukide était éclaté entre des émirs qui tenaient chacun leur citadelle, et Hasan choisit de les atteindre un par un, sur instruction venue d’Alamut, sans affronter des armées qu’il ne pouvait égaler. Les nizârites n’ont inventé ni l’assassinat politique ni son usage religieux. Ils lui ont donné une place qu’il n’avait chez personne d’autre, si bien que presque tout meurtre d’un personnage important, dans l’Orient de leur temps, leur a été imputé. Aucun décompte sûr n’existe, parce que les chroniqueurs sunnites gonflent la liste, parce que les listes d’honneur d’Alamut ont disparu, et parce que les attentats appelaient des massacres d’ismaéliens qui brouillent encore la chronologie des représailles.
Aucun texte ismaélien retrouvé ne dit comment on choisissait les fidâ’îs, ni comment on les formait. Les récits occidentaux qui les montrent instruits dans plusieurs langues ne trouvent aucun appui dans les sources orientales. Une pratique est attestée en revanche, celle d’agents placés sous divers déguisements dans la maison d’un ennemi, prêts à agir le jour venu, et la rumeur de leur présence suffisait souvent à intimider. Il est douteux que les fidâ’îs aient formé un corps à part dans l’Iran des premières décennies. Vers la fin de la période d’Alamut, ils en formaient probablement un.
Au début du XIIᵉ siècle, Hasan envoie des dâ’îs, des missionnaires, en Syrie. Près d’un demi-siècle d’efforts leur est nécessaire pour tenir durablement un groupe de forteresses dans la montagne côtière, au voisinage des Francs. C’est là que se forge l’image occidentale. Rashîd al-Dîn Sinân, chef des nizârites de Syrie pendant une trentaine d’années jusqu’à sa mort en 1193 (589 de l’hégire), organise les fidâ’îs en corps spécial et devient pour les croisés le « Vieux de la Montagne ». Le titre arabe correspondant, shaykh al-jabal, est à peu près inconnu des auteurs musulmans et semble venir du parler des voisins.
Le 8 août 1164 (17 ramadân 559), à Alamut, l’imam Hasan II proclame devant des délégués venus de tous les territoires nizârites la qiyâma, la Résurrection. Les fidèles sont désormais au-delà de la loi extérieure, et la cérémonie se répète en octobre au Quhistân. Sinân l’annonce en Syrie peu après. Christian Jambet a consacré à cet épisode, en 1990, un livre entier, La Grande Résurrection d’Alamût, qui y lit une doctrine de la liberté spirituelle.
Juwaynî dans la bibliothèque
Fin 1256 (654 de l’hégire), après la reddition du dernier imam, Alamut ouvre ses portes à l’armée de Hülegü. Juwaynî, qui accompagne le prince mongol, obtient de visiter la bibliothèque avant la destruction de la forteresse. Il en retire ce qu’il juge digne d’être gardé et fait brûler ce qui lui paraît hérétique. Parmi ce qu’il a lu figurait le Sargudhasht-i Sayyidnâ, dont il tire sa biographie du fondateur au troisième volume de son Histoire du conquérant du monde, une histoire des Mongols qui s’arrête vers 1260. La chronique officielle de l’État nizârite nous parvient ainsi par l’homme qui a livré sa bibliothèque aux flammes, puis par Rashîd al-Dîn et Kâshânî, historiens de la génération suivante qui ont travaillé sur les mêmes matériaux.
Un manuscrit de l’Histoire, copié sept ans après la mort de l’auteur, se trouve à Paris. Achevé par le copiste Rashîd al-Khwâfî le samedi 4 dhû l-hijja 689, soit le 8 décembre 1290, il porte au département des Manuscrits de la BnF la cote Supplément persan 205. Il compte 176 feuillets de papier oriental de 255 sur 330 millimètres, écrits sur vingt-sept lignes. En tête, une double page peinte, contemporaine de la copie et peut-être exécutée à Bagdad, montre au folio 2 un prince mongol debout, Abaqa selon une hypothèse du catalogue, près d’un lettré assis sur un coussin au bord d’une source, auprès d’un grenadier, qui écrit. Une inscription l’identifie par le titre que portait Juwaynî, sâhib-dîwân. Les visages ont été endommagés. Le volume a ensuite beaucoup voyagé. En 1326, un possesseur de Tabriz y a noté la naissance de son fils, avant que le livre entre dans la bibliothèque du sultan ottoman Bayezid II puis, par une collection formée à Istanbul, dans la Bibliothèque royale avant 1830.
L’incendie de 1256 explique la forme de tout ce qui précède. De la période d’Alamut ne subsistent que des traités doctrinaux, en persan et en arabe, et aucune liste de fidâ’îs. On ignore le nombre exact des assassinats, la manière dont les candidats étaient choisis, et ce que les nizârites racontaient de leur propre histoire hors de la théologie. Les châteaux sont restés. Le 26 juillet 2026, le Comité du patrimoine mondial réuni à Busan a inscrit Alamut et six fortifications associées de la vallée, pour leur témoignage sur la tradition culturelle nizârie des XIᵉ-XIIIᵉ siècles.
« Assissini, nescimus unde »
Vers 1167, Benjamin de Tudela, voyageur juif de Navarre, désigne le chef de ces montagnards de Syrie d’un titre vague, l’ancien des Hashishim, entendu au sens de leur chef plutôt que de leur doyen. Quelques années plus tard, Guillaume de Tyr, chancelier du royaume de Jérusalem puis archevêque de Tyr en mai 1175, leur consacre deux chapitres de son Historia, numérotés 31 et 32 au livre XX dans l’édition reprise par Migne. Il les situe dans l’évêché de Tortose, leur compte dix châteaux et environ soixante mille personnes, chiffre qu’il dit avoir souvent entendu. Il sait que leur chef est élu au mérite et ne porte d’autre titre que celui de Senex, le Vieux. Les Francs comme les Sarrasins, écrit-il, les appellent Assissini, d’un nom dont il ignore la provenance, nescimus unde, et ce nom attendra six siècles et demi qu’on l’explique.
Le récit qui suit est le plus précis que l’Occident latin ait laissé sur eux. Vers 1173, le chef syrien envoie au roi Amaury un émissaire, que Guillaume nomme Boaldelle, pour proposer la conversion de son peuple au christianisme si les Templiers renoncent aux deux mille pièces d’or qu’ils prélèvent chaque année sur des villages voisins de leurs châteaux. Amaury accepte, offre de rembourser lui-même les Templiers et renvoie l’émissaire sous escorte, mais au-delà de Tripoli des frères du Temple surgissent et le tuent ; Guillaume désigne un chevalier borgne, Gautier du Mesnil, qu’il accable. Le maître de l’ordre, Eudes de Saint-Amand, refuse de le livrer en invoquant l’autorité du pape, et le roi le fait arracher à Sidon pour l’emprisonner à Tyr. L’offre de conversion repose très probablement sur une méprise. Guillaume raconte que ces gens avaient abandonné le jeûne et leurs oratoires et toléraient désormais le vin et le porc après une longue période d’observance stricte, ce qui correspond, à quelques années près, à la proclamation de la Résurrection en Syrie, et Jerzy Hauziński y lisait en 1974 la qiyâma vue de l’extérieur par un prélat qui interprétait ces abandons en chrétien, et qui avait en outre toutes les raisons de charger un ordre militaire dont l’indépendance à l’égard des évêques l’exaspérait. L’affaire de l’émissaire faillit, selon Guillaume, causer la ruine du royaume.
En 1175, Burchard, vidame de Strasbourg, part pour la cour de Saladin comme ambassadeur de Frédéric Barberousse. Son rapport, très bref, fait une place aux montagnards de Syrie, et Arnold de Lübeck l’insère en 1209 dans sa Chronique des Slaves, sous le nom d’un certain Gérard. Christiane Thomsen l’a réédité et commenté en 2018. De ce texte dérivent, selon Hauziński, la plupart des récits latins et français du siècle suivant, dont la Devision de la terre d’outremer en ancien français. On y lit des hommes qui mangent du porc contre la loi des Sarrasins et prennent toutes les femmes, mères et sœurs comprises, et un seigneur qui fait élever des fils de paysans dans des palais clos, leur fait apprendre plusieurs langues, leur répète qu’obéir mène au paradis et remet à l’élu « un coutel grant et agut » avant de l’envoyer tuer.
Marco Polo ajoute ce qui manquait encore. Dans le Devisement du monde, à la fin du XIIIᵉ siècle, le Vieux de la Montagne, maître d’un pays dont le nom signifie selon lui les hérétiques, fait endormir par un breuvage des jeunes gens de douze à vingt ans et les fait porter dans un jardin qu’il leur présente comme le paradis ; réveillés ailleurs, ils obéissent à tout pour y retourner. Le jardin est, selon Farhad Daftary, la contribution propre du Vénitien. Vers 1410-1412, le Livre des merveilles enluminé pour Jean sans Peur, aujourd’hui Français 2810 à la BnF, lui réserve deux miniatures, aux folios 16 verso et 17 recto.
Polo n’a jamais mis les pieds à Alamut.
Hashîshiyya, injure de chancellerie
Le mot que les Francs ont latinisé circulait d’abord dans des textes arabes, comme insulte. Sa plus ancienne attestation connue figure dans l’appendice d’une épître, al-Hidâya al-Âmiriyya, rédigée en 1122-1123 au nom du calife fatimide al-Âmir à l’adresse des missionnaires musta’liens de Damas, pour réfuter les prétentions nizârites à l’imamat. Les adversaires y sont deux fois appelés hashîshiyya, sans un mot d’explication. Une chronique seldjoukide écrite en 1183, connue par l’abrégé d’al-Bundârî, emploie le terme à propos d’un vizir exécuté en 1133 pour s’être vanté d’avoir chargé une bande de hashîshiyya de tuer les ennemis du sultan, quand un autre chroniqueur écrit au même endroit « les gens d’Alamut ». Ibn Muyassar note qu’on les appelle hashîshiyya en Syrie, bâtiniyya et malâhida à Alamut, ta’lîmiyya au Khurâsân. Aucun de ces auteurs, tous hostiles, ne rattache le mot au chanvre. Il signifiait vraisemblablement racaille, gens de rien, et Hauziński a proposé en 2016 d’y entendre le mépris des lettrés pour l’origine modeste des ismaéliens de Syrie.
Le 7 juillet 1809, Antoine-Isaac Silvestre de Sacy lit devant l’Institut un mémoire sur la dynastie des Assassins et l’origine de leur nom, que le Moniteur imprime aussitôt et dont la version complète paraît en 1818. Il écarte les étymologies proposées avant lui et rattache les formes latines à l’arabe hashîsh, sur la foi d’un manuscrit d’Abû Shâma de la Bibliothèque du Roi, où les nizârites de Syrie sont appelés hashîshî. Il a raison sur le mot. Sur la chose, il continue d’accorder crédit à plusieurs éléments de la légende, comme les autres orientalistes de sa génération, faute d’avoir lu un seul texte ismaélien, et ceux-ci ne commencent à être retrouvés qu’un siècle environ après sa mort.
La même année 1818 paraît chez Cotta, à Stuttgart et Tübingen, la Geschichte der Assassinen de Joseph von Hammer-Purgstall, première monographie européenne sur les nizârites, restée l’ouvrage de référence jusque dans les années 1930. L’orientaliste autrichien y reçoit la légende presque entière et la tourne contre son propre temps. Il situe la prise d’Alamut sept siècles avant la Révolution française, dont les premiers moteurs auraient été, comme les ismaéliens, les instruments ou les chefs de sociétés secrètes, et il résume la doctrine cachée de Hasan par une formule promise à une longue carrière, rien n’est vrai, tout est permis. La traduction anglaise de 1835 l’a fait circuler bien au-delà des cercles orientalistes.
Les premiers terroristes de l’histoire ?
En 1967, Bernard Lewis publie à Londres The Assassins. A Radical Sect in Islam, traduit en français avec une préface de Maxime Rodinson sous le titre Les Assassins. Terrorisme et politique dans l’islam médiéval. Le livre retrace la formation des légendes et repose sur les sources persanes et arabes. Son dernier chapitre situe pourtant la secte dans l’histoire des mouvements révolutionnaires et terroristes, et la notice de l’édition française de 1984 la décrivait comme une internationale terroriste pratiquant le meurtre politique sous toutes ses formes.
L’argument mérite d’être pris dans sa version la plus forte. Les nizârites ont fait de l’assassinat une méthode délibérée et durable, conçue à Alamut contre un adversaire sans centre, avec des listes d’honneur, des agents installés chez l’ennemi et un effet d’intimidation que la seule rumeur suffisait à produire. Farhad Daftary, leur principal historien aujourd’hui, ne le conteste pas, et il écrit lui-même dans l’Encyclopaedia Iranica que Hasan doit sa célébrité au choix de l’assassinat comme technique de lutte.
En 1994, Daftary consacre pourtant aux légendes un livre entier, The Assassin Legends. Il y soutient que le haschich et le jardin ont été forgés par des observateurs occidentaux, peu à peu, au XIIᵉ et au XIIIᵉ siècle, à partir d’injures et de rumeurs locales, alors que les historiens musulmans, hostiles mais informés, n’ont jamais rien imaginé de tel sur les pratiques secrètes des nizârites. Il relève que Lewis, comme Marshall Hodgson avec The Order of Assassins en 1955, a gardé dans son titre un nom doublement péjoratif. Sur la chronologie et les acteurs, leurs livres concordent largement, et le désaccord porte sur la grille de lecture, sur ce qu’un mot chargé du vocabulaire politique de 1967 fait à un État de forteresses du XIIᵉ siècle.
Le mot, lui, avait quitté le Rudbâr depuis longtemps. Au chant XIX de l’Enfer, composé dans le premier quart du XIVᵉ siècle, Dante se compare au frère qui confesse « lo perfido assessin », le meurtrier fiché tête en bas dans la terre qui rappelle le prêtre pour retarder sa mort. Dans ce vers écrit quelques décennies après la chute d’Alamut, le nom d’une communauté de montagnards désigne déjà n’importe quel tueur.
Pour aller plus loin
Le schisme de 1094 se comprend avec le Caire fatimide et son appareil missionnaire. Deux ans après Alamut, les Mongols prennent Bagdad ; la fondation de Bagdad et la Maison de la sagesse de Bagdad rappellent ce que la ville avait été. Du côté franc, Hattin et la troisième croisade croisent le « Vieux de la Montagne » ; Urbain II à Clermont ouvre l’âge où les croisés forgent le mot Assassins. La bataille de la Kalka et la Pax Mongolica situent la chute de 1256 dans la poussée mongole.
Le mot assassin vient d’un groupe bien réel. Au Moyen Âge, des musulmans chiites ont tenu des châteaux dans les montagnes du nord de l’Iran, puis en Syrie. On les appelle aujourd’hui les nizârites. Leurs ennemis en ont fait une secte de tueurs drogués, et ce portrait a longtemps tenu. La question est de savoir ce que les sources en disent.
Le maître du rocher
Tout commence avec un missionnaire persan, Hasan-i Sabbâh. En 1090, il s’empare par ruse d’un château perché, Alamut. Selon les historiens persans, il n’en redescend plus jusqu’à sa mort. Depuis ce rocher, il dirige un État fait de forteresses, de villages et de quelques villes. Cet État frappe sa propre monnaie et tient tête aux sultans turcs qui dominent l’Iran.
Hasan passe pour un homme d’une grande dureté. Il fait exécuter ses propres fils, dont l’un était soupçonné d’avoir bu du vin. Le même homme réunit une bibliothèque à Alamut. Il impose aussi le persan, à la place de l’arabe, comme langue religieuse de ses fidèles.
Face à des armées bien plus fortes, il choisit une autre arme. De jeunes fidèles, qu’on appelle les dévoués, partent tuer un à un les chefs ennemis les plus menaçants. En 1092, un puissant ministre des sultans est assassiné. Les campagnes lancées contre les châteaux s’arrêtent aussitôt. Bientôt, presque chaque meurtre important de la région leur sera attribué, à tort ou à raison.
Une insulte devenue légende
Le nom même d’Assassins vient de leurs adversaires musulmans. Vers 1122, une lettre écrite pour le calife du Caire les insulte. Le mot employé, hashîshiyya, ressemble au nom du haschich. Pourtant aucun des auteurs qui l’utilisent ne parle de drogue. Le terme voulait sans doute dire quelque chose comme racaille, et les croisés de Syrie l’ont adapté en latin.
Les Européens ont ensuite brodé autour de ce mot. Le récit d’un envoyé de l’empereur allemand, recopié et enrichi au siècle suivant, décrit des fils de paysans élevés dans des palais fermés. Leur maître leur promet le paradis s’ils obéissent. Puis il remet à l’élu un grand couteau et l’envoie tuer.
Marco Polo, vers la fin du XIIIᵉ siècle, complète le tableau. Le chef fait endormir des jeunes gens par un breuvage. On les porte dans un jardin qu’il présente comme le paradis. Réveillés ailleurs, ils feraient n’importe quoi pour y retourner. Le voyageur vénitien n’est pourtant jamais allé à Alamut.
Deux lectures d’un même passé
Les spécialistes ne racontent pas cette histoire de la même façon. En 1967, l’historien Bernard Lewis a lu les nizârites en pensant au terrorisme de son temps. Il insiste sur un point solide. Ces hommes ont fait du meurtre politique une méthode réfléchie et durable, avec des agents cachés chez l’ennemi et la peur pour arme.
Farhad Daftary, grand connaisseur de cette communauté, ne conteste pas ce point. Il répond pourtant que la drogue et le jardin sont des inventions européennes, nées d’injures et de rumeurs. Il relève aussi que Lewis garde dans son titre un nom doublement insultant. Sur les dates et les personnages, les deux historiens s’accordent largement. Leur désaccord porte sur la manière de raconter, et sur ce qu’un mot moderne fait à un État de forteresses.
Une bibliothèque en cendres
En 1256, les Mongols prennent Alamut. Un historien persan au service des vainqueurs visite la bibliothèque avant sa destruction. Il garde quelques livres et brûle ceux qu’il juge contraires à la foi. Parmi les textes qu’il a lus figurait la chronique officielle des nizârites. Cette chronique a disparu, et nous la connaissons seulement par les résumés de cet ennemi déclaré.
Plusieurs questions n’ont donc pas de réponse. Personne ne sait comment les dévoués étaient choisis ni comment on les préparait, car leurs propres textes n’en disent rien. Les listes qui portaient leurs noms ont brûlé avec le reste.
Les châteaux, eux, sont toujours debout, et l’Unesco a inscrit Alamut au patrimoine mondial en juillet 2026. Combien de morts ces listes recensaient, personne ne le sait.
La version complète ouvre le manuscrit de 1290 où l’on voit l’historien des Mongols en train d’écrire, et raconte l’ambassadeur des montagnards tué par des Templiers au-delà de Tripoli.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Juwaynî, Tarîkh-i jahângushây, copie achevée par Rashîd al-Khwâfî le 4 dhû l-hijja 689 (8 décembre 1290), 176 feuillets, papier oriental, 255 × 330 mm, 27 lignes, double page peinte aux f. 1v-2 (Juwaynî écrivant, f. 2), ex-libris de Tabriz daté de 724 de l’hégire, tuğrā de Bayezid II Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Supplément persan 205 (ancienne cote Blochet 441)
- Juwaynî, Tarîkh-i jahângushây, III, éd. Mîrzâ Muhammad Qazvînî, Leyde et Londres, 1912-1937, p. 186-216 et 269-273 ; trad. John A. Boyle, The History of the World-Conqueror, II, p. 666-683 et 719-721 : vie de Hasan-i Sabbâh d’après le Sargudhasht-i Sayyidnâ, visite de la bibliothèque d’Alamut
- Rashîd al-Dîn, Jâmi’ al-tawârîkh, qismat-i Ismâ’îliyân, éd. M. T. Dânishpazhûh et M. Mudarrisî Zanjânî, Téhéran, 1959, p. 97-137, en particulier p. 133-137 : vie de Hasan-i Sabbâh, listes d’honneur des fidâ’îs
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Sources primaires (suite)
- Abû l-Qâsim Kâshânî, Zubdat al-tawârîkh, partie sur les Fatimides et les nizârites, éd. M. T. Dânishpazhûh, 2ᵉ éd., Téhéran, 1987, p. 133-172, en particulier p. 169-172
- Shahrastânî, Kitâb al-milal wa l-nihal, éd. ’A. M. al-Wakîl, Le Caire, 1968, II, p. 195-198 : fragments des Quatre chapitres de Hasan-i Sabbâh sur le ta’lîm
- Al-Hidâya al-Âmiriyya, épître du calife fatimide al-Âmir, avec l’appendice Îqâ’ sawâ’iq al-irghâm, 1122-1123, éd. Asaf A. A. Fyzee, Londres, Bombay et Calcutta, 1938, p. 27 et 32 : première attestation de hashîshiyya
- Al-Bundârî, Zubdat al-nusra wa nukhbat al-’usra, abrégé de la Nusrat al-fatra d’’Imâd al-Dîn al-Isfahânî (1183), éd. M. T. Houtsma, Recueil de textes relatifs à l’histoire des Seldjoucides, II, Leyde, 1889, p. 169 : la « bande de hashîshiyya » du vizir al-Darguzînî
- Ibn Muyassar, Akhbâr Misr, éd. Ayman Fu’âd Sayyid, Le Caire, 1981, p. 102 : les noms des nizârites selon les provinces
- Abû Shâma, Kitâb al-rawdatayn fî akhbâr al-dawlatayn, Le Caire, 1870-1871, I, p. 240 et 258, d’après le manuscrit arabe 707 A de la Bibliothèque du Roi utilisé par Silvestre de Sacy
- Benjamin de Tudela, Itinéraire, éd. et trad. Marcus N. Adler, The Itinerary of Benjamin of Tudela, Londres, 1907, texte hébreu p. 18, trad. p. 16
- Guillaume de Tyr, Historia rerum in partibus transmarinis gestarum, XX, 31-32, dans J.-P. Migne, Patrologie latine 201, Paris, 1855, col. 810-812 : dix châteaux, soixante mille personnes, « nescimus unde », ambassade de Boaldelle et meurtre par Gautier du Mesnil
- Burchard de Strasbourg, rapport sur l’Égypte et la Syrie (1175-1176), inséré par Arnold de Lübeck dans la Chronica Slavorum sous le nom de Gérard, éd. Christiane M. Thomsen, Burchards Bericht über den Orient, Berlin et Boston, 2018
- La Devision de la terre d’outremer et des choses qui y sont, version française du rapport d’Albert, patriarche de Jérusalem, éd. Charles Hopf, Chroniques gréco-romanes, Berlin, 1873, p. 31-32 : « un coutel grant et agut »
- Marco Polo, Devisement du monde, chapitres sur le Vieux de la Montagne, éd. Henry Yule, rév. Henri Cordier, The Book of Ser Marco Polo, Londres, I, p. 139-146
- Livre des merveilles, recueil enluminé pour Jean sans Peur, vers 1410-1412, miniatures du Vieux de la Montagne aux f. 16v et 17r Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Français 2810
- Antoine-Isaac Silvestre de Sacy, Mémoire sur la dynastie des Assassins et sur l’origine de leur nom, lu à la séance publique de l’Institut du 7 juillet 1809, extrait du Moniteur, n° 210, 1809, 13 p. ; version complète dans les Mémoires de l’Institut royal de France IV, 1818, p. 1-84
- Joseph von Hammer-Purgstall, Die Geschichte der Assassinen aus morgenländischen Quellen, Stuttgart et Tübingen, Cotta, 1818, VIII-341 p. ; trad. Oswald Charles Wood, The History of the Assassins, Londres, 1835, p. 52 et 55
- Dante Alighieri, Commedia, Inferno, XIX, 49-51 : « lo perfido assessin »
Bibliographie
- Farhad Daftary, The Assassin Legends. Myths of the Isma’ilis, Londres, 1994, 220 p., avec la première traduction anglaise du mémoire de Silvestre de Sacy I. B. Tauris
- Bernard Lewis, The Assassins. A Radical Sect in Islam, Londres, 1967 Weidenfeld and Nicolson
- Bernard Lewis, Les Assassins. Terrorisme et politique dans l’islam médiéval, trad. Annick Pélissier, préface de Maxime Rodinson, Bruxelles, 1984, 208 p., coll. « Historiques » 3 ; rééd. Paris, Les Belles Lettres, 2019 Éditions Complexe
- Christian Jambet, La Grande Résurrection d’Alamût. Les formes de la liberté dans le shî’isme ismaélien, Lagrasse, 1990, 418 p. Verdier
- Marshall G. S. Hodgson, The Order of Assassins. The Struggle of the Early Nizârî Ismâ’îlîs against the Islamic World, La Haye, 1955 Mouton
- George C. Miles, « Coins of the Assassins of Alamut », Orientalia Lovaniensia Periodica 3, 1972, p. 155-162 Orientalia Lovaniensia Periodica
- Jerzy Hauziński, « On Alleged Attempts at Converting the Assassins to Christianity in the Light of William of Tyre’s Account », Folia Orientalia XV, 1974, p. 229-246 Polska Akademia Nauk
- Jerzy Hauziński, « Three Excerpts Quoting a Term al-ḥašīšiyya », Rocznik Orientalistyczny LXIX (2), 2016, p. 89-93 Polska Akademia Nauk
- Christiane M. Thomsen, Burchards Bericht über den Orient. Reiseerfahrungen eines staufischen Gesandten im Reich Saladins 1175/1176, Europa im Mittelalter 29, Berlin et Boston, 2018, X-654 p., DOI 10,1515/9783110554397 De Gruyter Oldenbourghttps://doi.org/10.1515/9783110554397
Sources en ligne
- « Supplément Persan 205 », notice du Tarīḫ-i Ğahāngušay-i Ğuvaynī Bibliothèque nationale de France, Archives et manuscritshttps://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc33978s
- « ḤASAN ṢABBĀḤ », article de Farhad Daftary, 2003 Encyclopaedia Iranicahttps://www.iranicaonline.org/articles/hasan-sabbah/
- « FEDĀʾĪ », article de Farhad Daftary, 1999 Encyclopaedia Iranicahttps://www.iranicaonline.org/articles/fedai/
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