« Pourquoi l’appelle-t-il hérétique ? » La question est écrite dans la marge d’un code de lois, à la fin du XIIᵉ siècle, par Abraham ben David de Posquières, talmudiste languedocien qui annotait le Mishné Torah de Maïmonide paragraphe après paragraphe. Le code venait de ranger parmi les minim, les hérétiques, celui qui tient Dieu pour unique tout en lui prêtant un corps et une figure. La glose poursuit en rappelant que des hommes plus grands et meilleurs que l’auteur du code ont pensé ainsi, sur la foi des versets et plus encore des récits aggadiques qui brouillent les esprits. Elle ne porte que sur une ligne des Lois du repentir, au chapitre III, paragraphe 7, et atteint par ricochet une liste que Maïmonide avait dressée dans un commentaire achevé en 1168.
Trois exclusions dans la Mishna
Au début du IIIᵉ siècle, la Mishna ouvre un chapitre du traité Sanhédrin par une promesse large, selon laquelle tout Israël a part au monde à venir, l’olam ha-ba, en vertu du verset d’Isaïe 60, 21. Trois exceptions suivent, celui qui nie la résurrection des morts, celui qui nie que la Torah vienne du ciel, et l’apikoros, mot formé sur le nom d’Épicure et devenu dans la langue rabbinique le type même de l’incroyant. Lue simplement, comme la lit encore au XVᵉ siècle Ovadia de Bertinoro dans son commentaire, la phrase désigne ceux qui perdent leur part et n’exige de personne une profession de foi. Maïmonide raisonne autrement. Si nier certaines propositions exclut du monde à venir, alors les affirmer est requis pour y avoir part, et la mishna, bien lue, contient en germe une liste de croyances obligatoires. Arthur Hyman a montré en 1967 que toute la construction repose sur ce déplacement, qui n’avait rien d’évident.
Le commentaire est écrit en judéo-arabe, c’est-à-dire en arabe noté en caractères hébreux, et porte le titre de Kitāb al-Sirāj, le « Livre de la lampe ». Maïmonide l’achève en 1168, et il précise lui-même, à la fin de l’ordre Taharot, qu’il avait alors trente ans. Le chapitre qui nous occupe y reçoit une longue introduction en trois parties (sur le monde à venir, sur les termes de la mishna, sur l’expression « tout Israël »), et c’est dans la troisième que viennent les treize qawāʿid. Le mot arabe désigne des bases, des assises, et David Lemler rappelle que Maïmonide parle de qawāʿid al-sharīʿa, « fondements de la Loi ». La Bibliothèque nationale de France catalogue pourtant l’œuvre sous le titre de « Treize articles de la foi ». On gardera ici « fondements », parce que l’expression « article de foi » appartient au vocabulaire des credo et suppose déjà la réception liturgique du texte, postérieure à son auteur.
Le Talmud imprimé range ce chapitre au onzième rang, la Mishna au dixième.
L’intellect qui survit au corps
Avant de parler de croyances, Maïmonide parle de récompenses. Ses contemporains, explique-t-il, se représentent le monde à venir comme une nourriture, une boisson, une vie facile ou des désirs enfin comblés. Pour faire comprendre d’où vient l’erreur, il propose une parabole. Un jeune enfant est conduit chez un maître pour apprendre la Torah ; comme il ignore la valeur de l’étude, le maître lui promet des noix ou des figues, et un peu de miel. Plus grand, l’enfant travaille pour de belles chaussures ou un vêtement, plus tard pour un dinar ou deux, et chaque fois l’objet promis pèse plus lourd à ses yeux que ce qu’il apprend. La plupart des hommes, selon Maïmonide, en restent là toute leur vie. À ces récompenses il oppose une sentence talmudique qu’il cite sous une forme un peu différente de celle du traité Berakhot, 17a : dans le monde à venir on ne mange ni ne boit, les justes siègent la couronne sur la tête et jouissent de l’éclat de la présence divine. La couronne, lit-il, désigne la permanence de l’âme par la permanence de ce qu’elle connaît, comme l’ont expliqué les philosophes habiles, et cette survie relève de la « philosophie première », la métaphysique des falāsifa.
Le raisonnement se reconstruit en quatre temps. D’abord, ce qui survit d’un homme est son intellect, et il ne survit que s’il a été actualisé, rendu effectif, par la connaissance de vérités, au premier rang desquelles des vérités sur Dieu. Ensuite, peu d’hommes sont en état de découvrir ces vérités par eux-mêmes, ce que le Guide des égarés expose au livre I, chapitre 34. Troisième temps, la Loi y supplée en livrant à tous les conclusions sans les démonstrations, et le chapitre suivant du Guide le dit en propres termes : de même qu’on élève les enfants dans l’idée que Dieu est un et qu’on ne doit adorer que lui, il faut leur faire accepter, sur l’autorité de la tradition, que Dieu n’a pas de corps. Le quatrième temps explique pourquoi l’incorporéité occupe une place à part, et Arthur Hyman l’a formulé avec netteté. Un fidèle peut affirmer que Dieu existe, qu’il est un et éternel, qu’il est seul digne d’adoration, et continuer à se le figurer avec un visage et des mains ; le jour où il sait que Dieu n’a pas de corps, il ne peut plus se le figurer, il doit le penser, et cette pensée est précisément ce qui survit. Il s’ensuit que les cinq premiers fondements ouvrent à la foule une immortalité que la philosophie réservait aux savants, et que celui qui croit en un Dieu corporel, si pieux soit-il, ne porte en lui rien qui puisse durer. Hyman appelle cette interprétation « métaphysique », pour la distinguer d’une lecture « politique » qu’il discute et qui ne voyait dans les fondements que des instruments de cohésion sociale.
Les treize fondements se répartissent selon les trois exclusions de la mishna. Cinq portent sur Dieu, son existence, son unité, son incorporéité, son antériorité absolue et l’interdit d’adorer quoi que ce soit d’autre que lui ; quatre sur la Loi, avec la réalité de la prophétie, la supériorité de celle de Moïse, l’origine divine de la Torah écrite et orale, et le fait qu’elle ne sera jamais abrogée ; quatre enfin sur la rétribution, avec la connaissance que Dieu a des actes humains, la récompense et le châtiment, la venue du Messie et la résurrection des morts.
Le texte se referme sur une alternative. Celui qui tient ces fondements et dont la croyance en eux est devenue claire entre dans la communauté d’Israël ; il faut l’aimer et le traiter en frère, même s’il a péché par désir, car il sera puni mais gardera sa part. Celui qui en nie un seul est appelé min et apikoros, on dit de lui qu’il « a coupé les plants », l’expression par laquelle le Talmud désigne l’apostasie d’Elisha ben Abouya au traité Hagiga, 14b, et il est commandé de le haïr, selon le Psaume 139, 21.
« Plus grands et meilleurs que lui »
Le cas qui fait réagir Abraham ben David se représente sans peine. Un homme observe tous les commandements. Il lit que Dieu parlait à Moïse face à face, il rencontre la main et le bras du Seigneur dans le récit de la sortie d’Égypte, et il en conclut que Dieu a un visage et des mains. Il n’a rien refusé, il a mal lu. Pour Maïmonide, cet homme se tient hors d’Israël. Pour le glossateur, il se trompe en compagnie de maîtres respectables, et une erreur commise à partir des textes mêmes de la tradition ne fait pas un hérétique. La glose ne dit nulle part que Dieu a un corps ; elle conteste qu’une opinion fausse, tenue de bonne foi, suffise à exclure.
La réponse se lit dans le Guide, I, 35, déjà cité. Si l’incorporéité doit être enseignée aux enfants et à la foule sur l’autorité de la tradition, personne n’est fondé à l’ignorer, et l’excuse de la lecture littérale tombe. Hyman y ajoute une raison plus profonde, tirée du système lui-même. Dans un univers où seul survit ce qui a été pensé, l’exclusion vaut constat, puisqu’un Dieu imaginé ne laisse dans l’intellect rien qui puisse durer, quelle qu’ait été l’intention du fidèle.
Vers 1425, à Soria, en Castille, Joseph Albo achève le Sefer ha-Ikkarim, le « Livre des principes ». Ancien élève de Hasdaï Crescas, lecteur de Thomas d’Aquin, il déplace la question et cherche désormais les fondements de toute « loi divine », dont la Torah de Moïse est un cas. Il en retient trois, l’existence de Dieu, l’origine divine de la Loi et la rétribution, d’où dérivent huit « racines », parmi lesquelles l’incorporéité, puis six « branches » propres au judaïsme. Nier une branche reste un péché qui appelle l’expiation, sans faire de l’homme un hérétique, et parmi ces branches figurent la création à partir de rien, la suprématie de la prophétie de Moïse, l’immutabilité de la Torah, la résurrection et le Messie. Au premier traité, chapitre 2, Albo écrit surtout que celui qu’une spéculation a conduit par accident à mal interpréter un principe n’est pas hérétique et compte parmi les pieux. La position d’Abraham ben David reçoit ainsi une formulation générale.
Menachem Kellner a montré que les deux systèmes ne s’opposent pas terme à terme, car Maïmonide emploie le mot « principe » au sens dogmatique, Crescas au sens analytique et Albo au sens géométrique.
À la fin du XVᵉ siècle, Isaac Abravanel (1437-1508) prend la défense de Maïmonide contre Crescas et Albo dans le Rosh Amanah, que son traducteur anglais Menachem Kellner rend par « Principes de la foi ». Le livre s’ouvre sur le texte des treize fondements dans une traduction hébraïque inconnue par ailleurs, puis consacre vingt-deux chapitres à réfuter les objections une à une. Aux chapitres XXIII et XXIV, Abravanel soutient pourtant que la Torah ne connaît pas de principes, que chacune de ses croyances oblige au même titre et qu’aucune n’est plus fondamentale qu’une autre. Le plus méthodique des défenseurs de la liste en récuse ainsi l’idée même.
Le verbe croire manque à l’original arabe
Dans le texte arabe, les fondements sont énoncés comme des propositions, sans verbe d’adhésion, et Hyman relève que « croire » n’y apparaît que pour quatre d’entre eux, la prophétie de Moïse, l’origine divine de la Torah, le Messie et la résurrection. Le texte hébreu imprimé dans les éditions du Talmud l’ajoute en tête des fondements 1, 2, 3, 4, 7, 8 et 12. Quant à la version liturgique dite Ani maamin, elle ouvre chacun des treize par « je crois d’une foi parfaite ». Hyman y voit, avec un « il semble » de sa plume, la trace d’une distinction voulue entre les fondements que la philosophie peut démontrer ou interpréter et ceux qui énoncent des faits historiques, qu’on reçoit. David Lemler juge la formule liturgique étrangère au projet de Maïmonide, qui voulait faire des Juifs, même les plus ignorants, des philosophes en puissance.
La transmission ajoute ses propres incertitudes. Abravanel attribue la traduction hébraïque qu’il cite à Samuel ibn Tibbon, le traducteur du Guide ; Hyman rapporte qu’un éditeur du début du XXᵉ siècle y voyait, sur des critères de style, un mélange de deux traductions, l’une d’ibn Tibbon, l’autre de Juda al-Harizi. On ne sait donc pas avec certitude quel texte hébreu les lecteurs médiévaux avaient sous les yeux, et Hyman, en 1967, laissait la question ouverte. Un mot au moins a changé de sens en passant d’une langue à l’autre. Le neuvième fondement emploie l’arabe naskh, qui signifie à la fois l’abrogation et la copie. Maïmonide l’entend au premier sens, la Torah ne sera jamais abrogée, et le traducteur hébreu l’a pris au second, celui de la transmission. Le contresens efface la pointe polémique d’un énoncé dirigé contre l’idée, chrétienne et musulmane, d’une révélation venue remplacer celle de Moïse.
C’est par la poésie que les fondements ont gagné la synagogue. L’hymne Yigdal, composé vers 1300, les met en vers et entre dans la plupart des rituels, et Hyman cite un répertoire de 1933 qui recense quatre-vingt-quatorze poèmes médiévaux consacrés à la liste.
Guide des égarés, III, 28
Au troisième livre du Guide, chapitre 28, Maïmonide distingue deux sortes d’opinions enseignées par la Loi. Les unes sont vraies et visent la perfection de l’homme, comme l’existence, l’unité, l’éternité et l’incorporéité de Dieu. Les autres sont nécessaires au bon ordre de la cité, et l’exemple qu’il donne est la croyance que Dieu s’irrite contre ceux qui lui désobéissent, parce qu’elle inspire la crainte de désobéir. Si certains des treize fondements relevaient de la seconde catégorie, la liste mêlerait sous une même forme des vérités et des croyances utiles. Hyman a proposé de lire en ce sens le chapitre I, 35, où il repère trois groupes. Les fondements sur Dieu doivent être tenus à la lettre par la foule comme par les philosophes ; la prophétie, la connaissance divine et la providence comptent parmi les « secrets de la Loi », compris autrement par les uns et par les autres ; cinq fondements enfin, la prophétie de Moïse, l’origine divine de la Torah, son éternité, le Messie et la résurrection, sont absents du Guide ou n’y sont traités qu’en passant.
Maïmonide, de son côté, n’a jamais renié la liste. Le Mishné Torah la reprend presque à l’identique aux Lois du repentir, III, 6-8, en dédoublant la Torah écrite et la Torah orale et en laissant tomber la récompense et le châtiment pour garder le compte de treize. La résurrection, absente des développements du code, lui a valu des soupçons ; il y répond par un Traité sur la résurrection des morts écrit en 1191-1192, après le Guide, où il tient son énumération ancienne pour toujours valable.
Il a pourtant retouché un fondement. Le quatrième affirme que l’Un est antérieur de façon absolue, qadmon, et que rien de ce qui existe hors de lui ne l’est au même titre, en s’appuyant sur le Deutéronome 33, 27. Une phrase s’y ajoute plus tard, que les éditeurs modernes tiennent pour un ajout parce qu’elle renvoie au Guide, postérieur de plus de vingt ans au commentaire. Dans la version hébraïque reproduite par David Guttmann, elle dit à peu près ceci, traduit ici par la rédaction : « Sache que le plus grand fondement de la Torah de Moïse notre maître est que le monde a été produit, que Dieu l’a amené à l’être et l’a créé après le néant absolu. » Maïmonide y explique que, s’il tourne autour de l’éternité du monde selon les philosophes, c’est pour que la preuve de l’existence de Dieu vaille absolument, comme il l’a montré dans le Guide. Le Guide, en II, 13, place en effet la création à partir de rien juste après l’unité de Dieu. Le même livre reconnaît pourtant, en II, 25, que les versets sur la création ne sont pas plus nombreux que ceux qui prêtent un corps à Dieu, et que l’éternité du monde n’a jamais été démontrée dans un sens ni dans l’autre.
La recherche se divise sur ce que ces écarts révèlent. Marc Shapiro, en 2004, a soutenu que les treize fondements ont été disputés pendant des siècles par des autorités respectées et que Maïmonide lui-même n’était pas entièrement convaincu de chaque aspect de ses formulations. Betzalel Sochaczewski lui a répondu dans la revue Ḥakirah en refusant l’idée, reprise de nombreux universitaires, d’une liste écrite pour la foule par un auteur qui n’en croyait pas plusieurs articles, et David Guttmann, dans la même revue en 2023, a défendu qu’il n’existe pas, sur le quatrième fondement, de double doctrine maïmonidienne. Pour trancher, il faudrait un texte où Maïmonide range lui-même chacun des treize fondements soit parmi les opinions vraies, soit parmi les opinions nécessaires du chapitre III, 28, et aucun des passages que ces auteurs se disputent ne procède à ce classement.
Pour aller plus loin
Les treize fondements s’éclairent par la théorie des attributs négatifs exposée au premier livre du Guide des égarés, qui explique pourquoi l’incorporéité commande tout le reste. Le débat d’Albo et d’Abravanel rejoint les controverses qui ont divisé les communautés juives autour des écrits de Maïmonide, et l’idée d’un credo minimal se retrouve, transformée, dans les dogmes de la foi universelle que Spinoza énumère au chapitre XIV du Traité théologico-politique.
On présente souvent les treize principes de Maïmonide comme le credo du judaïsme, une suite de phrases qui commencent toutes par « je crois ». Maïmonide est un penseur juif du Moyen Âge. Il a écrit cette liste en arabe, avec des lettres hébraïques, dans un commentaire achevé en 1168. Sa liste a provoqué des disputes dès son vivant. Elles portent sur une question simple. Que risque celui qui se trompe sur Dieu ?
Une promesse et trois exceptions
Bien avant lui, un recueil de lois juives appelé la Mishna fait une promesse. Tout Israël aura une part de la vie après la mort, que les rabbins nomment le monde à venir. La même phrase écarte ensuite trois sortes de gens. Celui qui nie la résurrection des morts en fait partie, avec celui qui nie que la Torah vienne de Dieu et l’incroyant.
Une lecture simple n’y voit qu’une liste d’exclus. Maïmonide raisonne autrement. Si nier certaines idées fait perdre sa place, il faut les affirmer pour la garder. De cette logique sortent ses treize fondements. Les premiers parlent d’un Dieu qui existe, qui est unique et qui n’a pas de corps. Les suivants parlent de la Loi donnée à Moïse, et les derniers du Messie et de la résurrection.
Penser Dieu pour durer
Pourquoi des idées compteraient-elles autant ? Maïmonide répond par une scène d’école. Un petit garçon arrive chez son maître et ne voit pas à quoi sert l’étude. Le maître lui promet donc des figues et du miel, plus tard des chaussures neuves, puis de l’argent. L’enfant travaille toujours pour autre chose que la leçon. D’après Maïmonide, la plupart des adultes rêvent la vie après la mort de cette façon, comme un bon repas.
Lui voit les choses autrement. Ce qui survit d’un homme, c’est son esprit, s’il a compris des vérités sur Dieu. Peu de gens savent les démontrer seuls. La Loi donne donc à tout le monde les conclusions, sans les preuves. Et pour Maïmonide, une idée l’emporte sur les autres. Dieu n’a pas de corps.
Celui qui prête un visage à Dieu se contente de l’imaginer. Celui qui sait que Dieu n’a pas de corps doit le penser. Cette pensée est la part de l’homme qui demeure après la mort. Voilà pourquoi la liste trace une frontière très dure. Quiconque accepte les treize fondements appartient au peuple, même s’il pèche. Quiconque en rejette un seul devient un hérétique.
Le lecteur trop fidèle aux versets
Prenons un homme qui respecte tous les commandements. Dans la Bible, il voit Moïse parler avec Dieu comme avec un proche, face à face. Il en déduit que Dieu a un visage. Pour Maïmonide, cet homme sort du peuple. Un savant du Languedoc, Abraham ben David, proteste dans la marge du code. Des maîtres plus grands que Maïmonide ont pensé ainsi en lisant la Bible, écrit-il. Se tromper de bonne foi ne fait pas un hérétique.
Maïmonide avait prévu le coup. Il voulait qu’on apprenne à tous, aux enfants aussi, que Dieu n’a pas de corps. Dans ce cas, personne ne peut prétendre l’avoir ignoré.
En Castille, vers 1425, Joseph Albo reprend la question. Il ne garde que trois principes. Le Messie et la résurrection passent au second rang. Surtout, celui qui se trompe en réfléchissant reste à ses yeux un homme pieux.
À la fin du même siècle, Isaac Abravanel défend Maïmonide sur vingt-deux chapitres. Puis il conclut que la Torah n’a aucun principe, parce que tout y compte autant.
Vraies ou seulement utiles
Dans l’arabe de Maïmonide, le verbe croire n’apparaît presque jamais. Les fondements y sont posés comme des vérités. La formule « je crois d’une foi parfaite » vient d’une version récitée à la synagogue. Un hymne composé vers 1300 met d’ailleurs la liste en poésie.
Dans son grand livre de philosophie, Maïmonide range les idées enseignées par la Loi en deux groupes. Certaines sont vraies. D’autres servent surtout à faire obéir, comme l’idée d’un Dieu qui se met en colère. Les treize fondements sont-ils tous vrais à ses yeux ? L’historien Marc Shapiro pense que Maïmonide doutait de certains détails. D’autres chercheurs le contestent, et aucun texte de Maïmonide ne tranche.
Le doute grandit avec une retouche. Après ce grand livre, Maïmonide ajoute à l’un des fondements une phrase sur la création du monde à partir de rien. Or ce même livre admettait que personne n’avait démontré la question.
Une des premières objections tient en quelques mots, notés par Abraham ben David dans la marge du code de Maïmonide : « Pourquoi l’appelle-t-il hérétique ? »
La version complète donne le mot arabe mal compris par le traducteur hébreu, qui change le sens d’un fondement, ainsi que le texte de la phrase ajoutée sur la création du monde.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Maïmonide, *Commentaire de la Mishna (Kitāb al-Sirāj)*, introduction au chapitre Helek (Sanhédrin X, 1), judéo-arabe, achevé en 1168 : opinions courantes sur le monde à venir, parabole de l’enfant et du maître, treize fondements (*qawāʿid*) et conclusion ; texte arabe éd. J. Holzer, *Moses Maimunis Einleitung zu Chelek*, Berlin, 1901, cité d’après A. Hyman ; citations françaises traduites par la rédaction
- Maïmonide, phrase ajoutée au quatrième fondement (création après le néant absolu, renvoi au *Guide des égarés*), postérieure au *Guide*, citée dans la version hébraïque reproduite par D. Guttmann, *Ḥakirah* 34, 2023, p. 189
- Mishna, Sanhédrin X, 1 (XI dans les éditions du Talmud de Babylone) début du IIIᵉ siècle
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Sources primaires (suite)
- Ovadia de Bertinoro, commentaire sur la Mishna, Sanhédrin X, 1, XVᵉ siècle lecture restrictive de la mishna, citée d’après A. Hyman
- Talmud de Babylone, Berakhot 17a (les justes couronnés dans le monde à venir) et Hagiga 14b (Aher « coupe les plants »)
- Bible hébraïque, Isaïe 60, 21 ; Deutéronome 33, 27 ; Psaumes 139, 21 versets invoqués par Maïmonide dans l’introduction à Helek
- Maïmonide, *Mishné Torah*, Livre de la connaissance, Lois du repentir, III, 6-8 (liste des négateurs) et III, 7 (les cinq catégories de *minim*) ; édition française : *Le Livre de la connaissance*, trad. Valentin Nikiprowetzky et A. Zaoui, Paris, 1961 Presses universitaires de France
- Abraham ben David de Posquières, gloses (*hassagot*) sur le *Mishné Torah*, Lois du repentir, III, 7, fin du XIIᵉ siècle ; glose traduite de l’hébreu par la rédaction
- Maïmonide, *Le Guide des égarés (Dalālat al-ḥāʾirīn)*, I, 34-35 ; II, 13 ; II, 25 ; III, 28 ; trad. Salomon Munk (1856-1866), nouvelle édition par René Lévy avec la collaboration de Maroun Aouad, Lagrasse, 2012 Verdier
- Maïmonide, *Traité sur la résurrection des morts*, 1191-1192 confirmation de l’énumération des fondements, cité d’après A. Hyman
- Joseph Albo, *Sefer ha-Ikkarim*, Soria, vers 1425, premier traité, ch. 2 (l’erreur de spéculation n’est pas hérésie) et système des principes, racines et branches ; éd. et trad. Isaac Husik, Philadelphie, 1929 Jewish Publication Society of America
- Isaac Abravanel, *Rosh Amanah*, ch. I-XXII (défense des treize fondements) et XXIII-XXIV (la Torah sans principes) ; trad. Menachem Kellner, *Principles of Faith (Rosh Amanah)*, Oxford, 2004 Littman Library of Jewish Civilization
- *Yigdal*, hymne liturgique composé vers 1300, et *Ani maamin*, reformulation liturgique anonyme des treize fondements
Bibliographie
- Arthur Hyman, « Maimonides’ « Thirteen Principles » », dans Alexander Altmann (dir.), *Jewish Medieval and Renaissance Studies*, Cambridge (Mass.), 1967, p. 119-144 Harvard University Press
- Menachem Kellner, *Dogma in Medieval Jewish Thought : From Maimonides to Abravanel*, Oxford, 1986, ch. 8 « Isaac Abravanel » Littman Library of Jewish Civilization, Oxford University Press
- Marc B. Shapiro, *The Limits of Orthodox Theology : Maimonides’ Thirteen Principles Reappraised*, Oxford, 2004, 221 p. Littman Library of Jewish Civilization
- David Lemler, recension d’Alberto Manguel, *Maïmonide. La foi dans la Raison*, trad. Laurent Cantagrel, Paris, Les Belles Lettres, 2024, *Bulletin critique des Annales islamologiques* 40, p. 48-49 Institut français d’archéologie orientale
- Betzalel Sochaczewski, « Marc Shapiro’s Analysis of Maimonides’ Thirteen Principles Reappraised », *Ḥakirah* 31, p. 107-149 Ḥakirah, The Flatbush Journal of Jewish Law and Thought
- David Guttmann, « Rambam’s Authenticity », *Ḥakirah* 34, 2023, p. 189-199 Ḥakirah, The Flatbush Journal of Jewish Law and Thought
- Dror Ehrlich et Shira Weiss, « Joseph Albo », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, 2006, révision 2024 Stanford University
Sources en ligne
- « Maimonides’ « Thirteen Principles » » (Arthur Hyman) mhcny.orghttps://mhcny.org/pdf/MN/thirteen%20principles%20of%20faith.pdf
- « Joseph Albo » Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/entries/albo-joseph/
- « Isaac Abravanel » (Menachem Kellner, *Dogma in Medieval Jewish Thought*, ch. 8) Cambridge Corehttps://www.cambridge.org/core/books/dogma-in-medieval-jewish-thought/isaac-abravanel/B37183E6649BD8009002A216C9AB9CB0
- « Principles of Faith : Rosh Amanah » University of Haifa, Research Portalhttps://cris.haifa.ac.il/en/publications/principles-of-faith-rosh-amanah/
- « Maïmonide : La foi dans la Raison » (recension de David Lemler, BCAI 40) Institut français d’archéologie orientalehttps://www.ifao.egnet.net/bcai/40/15/
- « Rambam’s Authenticity » Ḥakirahhttps://hakirah.org/Vol34Guttmann.pdf
- « Marc Shapiro’s Analysis of Maimonides’ Thirteen Principles Reappraised » Ḥakirahhttps://hakirah.org/Vol31Sochaczewski.pdf
- « Hasagot HaRa’avad on Mishneh Torah, Repentance 3:7 » Sefariahttps://www.sefaria.org/Hasagot_HaRa'avad_on_Mishneh_Torah,_Repentance.3.7
- « Principles of Jewish Faith » (Hayyim Angel) Institute for Jewish Ideas and Idealshttps://www.jewishideas.org/sites/jewishideas.org/files/11PRINCIPLES%20OF%20FAITH.pdf
- « Thirteen Articles of Faith » Encyclopædia Britannicahttps://britannica.com/print/article/592541
- « Commentary on the Mishnah : Chapter 10 of Sanhedrin (Perek ḥelek) » The Posen Library of Jewish Culture and Civilizationhttps://www.posenlibrary.com/node/12871
- « Treize articles de la foi », notice de titre conventionnel Catalogue général, Bibliothèque nationale de Francehttps://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb17873661j
- « Guide for the Perplexed, Part III, Chapter XXVIII » (trad. M. Friedländer, 1904) sacred-texts.comhttps://sacred-texts.com/jud/gfp/gfp164.htm




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