Un vieillard s’est mis en tête de s’installer entre la Suisse et Genève. Il a fondé dans la province de Gex une manufacture de montres qui paie fort bien les ouvriers du pays et fait croître la population, et qui pourrait, si le gouvernement la protégeait, enlever son commerce à la riche Genève. Seulement, ce vieillard n’en a plus pour longtemps. L’homme qui plaide ainsi la cause d’un inconnu est l’inconnu lui-même. Il écrit de Ferney, le 25 février 1776, à M. de Farges, conseiller d’État, se dit dans sa quatre-vingt-troisième année et incapable de quitter son lit, et l’on ne connaît ici sa lettre que par la traduction anglaise de S. G. Tallentyre, ce qui oblige à la paraphraser.
Le reste de la lettre est un réquisitoire chiffré. Le pays de Gex serait plus misérable que la Sologne, sa terre rendrait trois grains pour un dans les bonnes années, souvent deux, parfois rien, et il faudrait six bœufs pour la labourer. On y vivrait de pain noir, de pommes de terre et du bois que les paysans vont vendre à Genève. La vraie ressource est au bout des doigts, car ces paysans montent des montres pour des Genevois qui en tirent dix millions par an et les paient fort mal. Vingt-huit paroisses ont chanté vingt-huit Te Deum, en criant vive le roi et vive M. Turgot, pour fêter leur délivrance des commis de la Ferme générale, et elles paieront de bon cœur les 30 000 livres annuelles promises en échange aux fermiers généraux. Voltaire demande seulement qu’on laisse les horlogers, les aubergistes, les bouchers et les boulangers, qui consomment plus de sel que les laboureurs, contribuer à la somme, ou qu’on la réduise. Dans la France de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, un seigneur qui écrit aux ministres pour son village n’a rien de rare ; celui-ci possède la seigneurie de Ferney et a fait bâtir des maisons pour loger les horlogers dont il réclame la contribution.
« Je n’achète la terre de Ferney que pour y faire un peu de bien »
Le 7 octobre 1758, Voltaire prévient son banquier lyonnais, Jean-Robert Tronchin, qu’il pourrait bientôt lui demander de l’aider à acquérir une petite terre « d’environ cent et quelques mille livres », puis avoue en post-scriptum qu’il vient de l’acheter et qu’il faut lui garder trente mille livres pour la payer. Le motif est domestique. Quatre jours plus tard, il explique à l’intendant de Bourgogne, Jean-François Joly de Fleury, dont relève le pays de Gex, qu’il nourrit chaque jour une quarantaine de personnes aux Délices, la maison qu’il occupe aux portes de Genève depuis 1755, qu’on lui permet déjà de faire venir de Bourgogne soixante coupes de blé par an et qu’il voudrait en tirer cent de plus de sa nouvelle terre. Ferney, qui s’écrivait encore Fernex, devait d’abord nourrir une maison de maître. La seigneurie appartenait depuis 1674 aux Budé, une famille genevoise et protestante ; elle comptait 41 feux, c’est-à-dire 41 ménages, en 1759, et le Centre des monuments nationaux parle d’un hameau misérable de deux cents âmes à peine, entouré de marais. Le 18 novembre, le ton change. « La moitié des habitants périt de misère, et l’autre pourrit dans des cachots », écrit Voltaire au conseiller Le Bault, du parlement de Bourgogne, avant d’ajouter qu’il n’achète la terre que pour y faire un peu de bien et qu’il y fait déjà travailler sans avoir passé le contrat. L’acte n’est signé que le 9 février 1759, au nom de sa nièce, Marie-Louise Denis. René Pomeau et Christiane Mervaud ont vu dans cette lettre de novembre le coup d’envoi d’une « expérience pilote des Lumières », et la formule a fait fortune, mais les lettres d’octobre montrent d’abord un propriétaire qui compte ses coupes de blé.
Le chantier commence avant la signature. Voltaire fait rebâtir le château sur les restes d’un château fort du XIIᵉ siècle, peut-être sur les plans de l’architecte genevois Jean-Michel Billon, que le Centre des monuments nationaux ne nomme qu’au conditionnel ; achevé en 1762, l’édifice reçoit en 1765 deux ailes de Léonard Racle et trouve son aspect définitif en 1766. L’église paroissiale, rebâtie en 1761, porte au fronton DEO EREXIT VOLTAIRE, que l’on peut rendre par « Voltaire l’a élevée à Dieu ». La Morgan Library de New York conserve sous la cote MA 1765,19 un mémoire sur sa construction, daté de Ferney le 31 mai 1761, écrit de la main du secrétaire Jean-Louis Wagnière et visé par Voltaire.
L’argent ne manque pas. Le 21 janvier 1761, Voltaire dresse pour Tronchin l’inventaire de sa fortune, deux châteaux, deux jolies maisons, soixante-dix mille livres de rente, deux cent mille livres d’argent comptant, et environ cent mille francs placés dans le petit territoire où il a fixé ses tabernacles. Les comptes tenus chez son notaire parisien donnaient déjà 80 000 livres de revenu annuel en 1758, d’après la Société Voltaire, qui rappelle qu’un travailleur gagnait alors aux alentours d’une livre par jour. La rente de 1761 représente donc, chaque année, le salaire de soixante-dix mille journées de travail.
Natifs
À Genève, on appelle natifs les enfants d’étrangers nés dans la ville. Privés de droits politiques, ils ne pouvaient ni ouvrir boutique ni tenir de charges dans les corporations, rappelle l’historienne de l’horlogerie Rossella Baldi, alors qu’ils formaient l’essentiel des ouvriers de la Fabrique, le nom que la ville donnait à l’ensemble de ses métiers de la montre. En février 1770, après de nouveaux troubles, plus de 1 200 personnes quittent la république pour Versoix, sur la rive française du lac. Le duc de Choiseul, secrétaire d’État, y fait aménager depuis la fin des années 1760 une ville neuve prévue pour 30 000 habitants, avec un port et un canal, et promet d’y tolérer le culte réformé, interdit dans le royaume, selon la notice que Françoise Dubosson consacre à Versoix dans le Dictionnaire historique de la Suisse. Voltaire soutenait le projet, qui aurait donné un débouché direct aux montres de Ferney.
Une partie des émigrés s’arrête à Ferney. Le 16 mars 1770, Voltaire signale au résident de France à Genève, Pierre-Michel Hennin, deux d’entre eux, Vaucher et Gaubiac, qu’on menace de prison s’ils reviennent chercher leurs femmes et leurs effets, parce qu’ils n’ont pas prêté serment. Selon Rossella Baldi, il loge les premiers arrivants dans la grange qui lui servait de théâtre, fait construire des maisons, prête sans intérêt et fournit l’or. Le 11 juin, il s’indigne auprès de Hennin qu’un huissier genevois ait osé assigner « le sieur Dufour, directeur de la manufacture royale de Ferney, naturalisé Français », à qui le roi venait, écrit-il, d’acheter et de payer comptant six belles montres. Le 16 juillet, Pierre Dufour et Louis Céret datent un prix courant de leur fabrique, que l’édition électronique de la correspondance range parmi les lettres de ce jour-là, et les Archives d’État de Genève conservent un « Tarif des montres de la Fabrique Royale de Ferney » de la même année. D’après Baldi, le catalogue de la maison propose des montres d’or décorées, des montres à secondes ou à échappement à cylindre et de simples montres d’argent, à des prix inférieurs à ceux du marché français.
Les relations avec la république voisine restent aigres. Le 16 juin, Voltaire rapporte à Hennin les injures reçues à la porte de Cornavin par Dalloz, le commissionnaire de Ferney, qui ne portait qu’une petite truite pour le souper.
Le titre de manufacture royale pose un problème que les pages consultées ne règlent pas. Le site patrimonial du département de l’Ain écrit que Ferney l’obtint, comme la manufacture d’horlogerie de Bourg-en-Bresse en 1766. Rossella Baldi affirme au contraire que le privilège fut refusé et que l’appellation fut seulement inscrite sur la façade d’un des bâtiments neufs. Aucune des deux ne cite de brevet, et l’on ne sait pas trancher. Le royaume refusa en tout cas aux horlogers de Ferney le droit de travailler l’or à 18 carats, comme à Genève, alors que la loi française imposait 20 carats.
Catherine II prend toutes les montres
Choiseul est disgracié en décembre 1770, et Versoix perd avec lui son principal soutien.
Les montres se vendent par lettres. Le 22 juillet 1770, Voltaire se plaignait au comte d’Argental que les ambassadeurs fassent peu de cas des montres de Ferney, tout en annonçant une montre au portrait du comte d’Aranda que l’ambassadeur d’Espagne devrait bien prendre. Les dates russes sont données ici dans les deux styles, l’ancien du calendrier julien que suit la Russie, le nouveau du calendrier grégorien en usage en France.
Le 22 janvier 1771, Voltaire assure à Catherine II que, sans ses soixante-dix-huit ans, il aurait conduit sa colonie jusqu’à Astrakan pour qu’elle ne travaille que pour l’impératrice, et qu’on ne peut travailler mieux ni à meilleur compte. Le lendemain, d’une lettre datée de Pétersbourg le 12 janvier (a. s.), soit le 23 (n. s.), Catherine lui rappelle qu’elle a déjà demandé des montres de toute espèce, pour quelques milliers de roubles, et ajoute « je les prendrai toutes ». Le 12 mars, Voltaire annonce un envoi dans le mois.
Rossella Baldi fait de Catherine la meilleure cliente de la colonie, une cliente qui honore sans commentaire des factures pour des commandes jamais passées, tandis que les montres expédiées à la cour de France restent impayées faute d’avoir été commandées. Les lettres nuancent ce tableau dans les deux sens. L’impératrice a bel et bien demandé des montres, et Voltaire affirme en juin 1770 que Louis XV en a payé six comptant ; les envois impayés appartiennent sans doute à d’autres moments, mais aucune des pages consultées ne les date. Avec Catherine, Voltaire envisageait aussi, toujours d’après Baldi, d’ouvrir par la Russie une route des montres vers l’Asie et la Chine.
Combien de montres sont sorties de Ferney ? Rossella Baldi écrit que la production atteint 4 000 pièces en 1773. La revue Chroniques de Bresse parle de 4 000 montres déjà vendues cette année-là, après un effectif passé d’une quarantaine d’ouvriers à une centaine entre avril et juillet 1770. La présentation de la marque horlogère qui a repris en 2010 le nom de Manufacture Royale annonce plus de 4 000 montres par an à l’apogée. En passant d’une page à l’autre, le total d’une année est devenu un rythme annuel, et aucune des trois ne dit de quelle série il vient. Les montres ne portaient pas le nom de Voltaire mais celui de Ferney, sous diverses graphies, si bien qu’il faudrait reconstituer la production atelier par atelier, à partir des signatures conservées.
Trente-neuf livres huit sous le minot
Rattaché au royaume en 1601, le pays de Gex commerçait librement avec la Suisse en vertu de lettres patentes de 1604, et trois bureaux seulement, à Gex, à Collonges et à Versoix, contrôlaient entrées et sorties. Il y en eut ensuite jusqu’à huit. La Ferme générale, compagnie de financiers qui levait pour le roi les impôts indirects, vendait à Gex le minot de sel 39 livres 8 sous, quand elle le livrait à Genève pour 6 livres 7 sous ; le tabac valait 3 livres 2 sous la livre à Gex et 18 sous à Genève, de sorte que la contrebande prospérait. Le 1ᵉʳ octobre 1774, la Ferme remplaça le sel de Peccais, sur le petit Rhône, par un sel de Provence. Les syndics du pays adressent le 31 mars 1775 un mémoire à l’intendant des finances Trudaine, et Voltaire en reprend les chiffres dans un Mémoire sur le pays de Gex daté du même jour, où le nouveau sel est dit « sale, dégoûtant, mélangé d’une terre rouge » et nuisible aux bêtes comme aux fromages. Marie-Laure Legay retient surtout la démonstration des syndics, et de Louis-Gaspard Fabry, subdélégué de l’intendant, selon laquelle la Ferme ne tirait du pays qu’environ 10 000 livres par an, dont 8 000 de gabelle, l’impôt sur le sel, avant des frais de bureau qui en dévoraient une bonne part.
En décembre 1775, une note adressée à Turgot rappelle que ce petit pays paie au roi environ 130 000 livres par an sans qu’aucune communauté en ait profité, « excepté la colonie établie à Ferney ». Les lettres patentes qui suivent suppriment les bureaux du côté de la Suisse et délivrent les Gessiens des monopoles du sel et du tabac contre un abonnement de 30 000 livres par an, levé sur les biens-fonds. Le cahier du clergé de Gex, en 1789, les date de 1775, Marie-Laure Legay de 1776, et l’écart tient probablement à la différence entre la date de l’acte et celle de son entrée en vigueur. C’est cette somme que la lettre à M. de Farges voudrait répartir entre propriétaires, horlogers et aubergistes. James Hanrahan, qui a édité ces textes dans les Œuvres complètes publiées à Oxford, y lit l’habileté d’un homme qui noue ses intérêts privés de propriétaire local à ceux du royaume et se sert de ses amis dans l’administration pour ses affaires gessiennes. Jeffrey D. Burson, qui rend compte du volume en 2014, relève que Turgot ne suivit pas toujours ces conseils, ainsi la proposition d’indemniser les fermiers par une taxe plus générale qui aurait allégé la charge des propriétaires du pays, Voltaire compris.
Le Congo de Levavasseur
Une lettre circule depuis le XIXᵉ siècle sous la signature de Voltaire. Il s’y féliciterait auprès d’un armateur de Nantes, M. Michaud, du succès du navire le Congo, arrivé à propos sur la côte d’Afrique pour soustraire à la mort tous ces malheureux noirs, et se réjouirait d’avoir fait une bonne affaire en même temps qu’une bonne action. Jean-François Lopez en a retracé la carrière dans les Cahiers Voltaire en 2008. Elle apparaît pour la première fois dans Esclavage de la race noire aux colonies françaises, publié à Paris en 1840 par Charles Levavasseur, armateur, député de 1840 à 1848 et adversaire de l’abolition, qui voulait montrer que les philanthropes disaient une chose et en faisaient une autre. L’édition de la correspondance établie par Theodore Besterman la range parmi ses documents annexes, sous la cote D.app.269.
Un autre défenseur de l’esclavage la reprend en 1843, deux abolitionnistes en citent des fragments avant 1848, des pamphlétaires catholiques, nombreux autour du centenaire de 1878, la recopient, et le Guide vert de Bretagne accorde à Voltaire, au moins depuis son édition de 1960, une part de 5 000 livres dans un négrier nantais. Lopez relève un dernier glissement. En 1854, Louis Nicolardot attribuait à Raynal des bénéfices tirés de vaisseaux négriers, et dans l’édition de 1887 de Ménage et finances de Voltaire, le nom de Voltaire a pris sa place.
Le camp de l’accusation n’a pourtant pas besoin du faux, et c’est Lopez qui lui fournit ses meilleurs arguments. Par la maison Gilly, de Cadix, Voltaire place environ 10 000 livres à la grosse aventure, un prêt maritime à fort intérêt perdu si le navire périt, sur le Saint-Georges, parti en décembre 1751 pour Buenos Aires par le golfe de Guinée, où il embarqua 284 captifs d’après la base de données des traites transatlantiques. Il avait hérité de son père trois actions de la Compagnie des Indes, que Lopez tient pour le premier armateur négrier français avec quelque 190 expéditions au XVIIIᵉ siècle, et il souscrit à ses emprunts en 1746 et 1749. Pendant les années de Ferney, surtout, il engage 30 000 livres, plus 10 000 prêtées à la grosse aventure, dans l’armement de l’Hercule, parti de Lorient en mars 1772 pour l’océan Indien, d’où venaient les toiles peintes et les cauris échangés contre des captifs sur les côtes d’Afrique ; Herbert Lüthy a montré qu’il n’en récupéra pas toute la mise. Lopez juge probable que Voltaire ignorait la destination du Saint-Georges au moment du placement. Jean Ehrard concluait en 2008 que Voltaire avait contribué, par l’intermédiaire de ses banquiers, à l’armement d’un bâtiment qui fut peut-être négrier, sans que rien le prouve.
L’aubergiste de l’Europe
Deux lectures savantes se partagent l’ensemble. Pour Pomeau et Mervaud, la lettre de novembre 1758 lance une expérience pilote des Lumières, qui rayonne sur l’Europe par le prestige du seigneur. Richard Flamein, dans un livre de 2019, voit plutôt dans Ferney la mise au point d’une méthode de dialogue avec les générations futures et un usage presque publicitaire de sa propre image, et il intitule un chapitre « Ferney. L’usine à écrire ». Les deux s’appuient sur les mêmes lettres, et les lettres de Voltaire sont justement la source la moins sûre pour juger Voltaire. La lecture qui nous paraît la plus solide part donc des comptages faits par d’autres, 41 feux en 1759 et 184 en 1780 selon Lucien Choudin, parce qu’ils ne doivent rien à la plume du patriarche.
On lit souvent que le village comptait 1 200 habitants à la mort de Voltaire, et aucune des sources consultées ne dit d’où vient ce nombre. Rapportés à 184 feux, 1 200 habitants supposeraient des ménages de six à sept personnes, ce qui reste possible dans un bourg d’ateliers mais n’est attesté par rien.
Voltaire quitte Ferney pour Paris en février 1778 et y meurt le 30 mai. Les horlogers regagnent Genève, qui favorise leur retour. En 1784, on sollicite Jean-Antoine Lépine pour relancer la manufacture, et Abraham-Louis Breguet songe en 1793 à s’installer au village ; aucun des deux projets n’aboutit. Le marquis de Villette, propriétaire du château de 1778 à 1785, en fait le lieu d’un culte posthume, le premier lieu de mémoire consacré en France à un écrivain selon le Centre des monuments nationaux.
Au Patek Philippe Museum de Genève, une montre de forme dite Louis XV, en or, émail et diamants, faite vers 1775 et ornée du portrait de Voltaire, porte sur son cadran la signature « Les Dufour et Ceret à Ferney » et, sur son mouvement, la même signature suivie du millésime 1773.
Pour aller plus loin
L’affaire Calas, que Voltaire conduit depuis Ferney à partir de 1762, montre l’autre usage du même réseau de correspondants et de ministres. L’article consacré au chevalier de La Barre suit cette méthode en 1766, et celui sur les despotes éclairés replace Catherine II, cliente des horlogers de Ferney, dans la politique de son règne.
On présente souvent Voltaire, à la fin de sa vie, comme le bienfaiteur d’un pauvre village près de Genève, Ferney, qu’il aurait transformé en petite ville prospère. Ses lettres le montrent aussi comme un homme d’affaires très attentif à son argent. Les deux images sont vraies en partie, et les documents permettent de faire la différence entre ce qu’il a dit et ce qu’il a fait.
Un domaine acheté pour nourrir une maison
En octobre 1758, Voltaire vit aux Délices, une maison aux portes de Genève. Il achète la seigneurie voisine de Ferney, en France. Ses premières lettres sont très pratiques. Il nourrit une quarantaine de personnes par jour et veut que sa nouvelle terre lui fournisse du blé.
Un mois plus tard, il écrit qu’une moitié des habitants meurt de misère et que l’autre est en prison, et qu’il achète cette terre pour y faire un peu de bien. Le contrat est signé en février 1759, au nom de sa nièce, Mme Denis. Le village compte alors 41 foyers. Voltaire y fait rebâtir le château et l’église, sur laquelle il fait graver son propre nom.
Il est très riche. En 1761, il annonce à son banquier soixante-dix mille livres de rente par an, alors qu’un travailleur gagne environ une livre par jour.
Des horlogers venus de Genève
À Genève, les natifs sont des enfants d’étrangers nés dans la ville. Ils n’ont pas de droits politiques et ne peuvent pas ouvrir de boutique, alors qu’ils font l’essentiel des montres genevoises. En 1770, après des troubles, beaucoup quittent la ville. Une partie s’installe à Ferney.
Voltaire les loge, leur fait construire des maisons, leur prête de l’argent sans intérêt et leur fournit de l’or. Leurs ateliers, comme celui de Pierre Dufour et Louis Céret, fabriquent des montres décorées et des montres plus simples, moins chères qu’à Paris. Voltaire appelle l’ensemble une « manufacture royale », mais on ne sait pas si le roi a vraiment accordé ce titre.
Vendre des montres aux rois
Voltaire vend les montres par ses lettres. Il les propose aux ambassadeurs, au roi de France et surtout à Catherine II, impératrice de Russie. En janvier 1771, elle lui répond qu’elle prendra toutes les montres qu’on lui enverra.
On répète souvent que Ferney a produit 4 000 montres en 1773, et une marque d’aujourd’hui parle même de 4 000 montres par an. Personne ne dit d’où vient ce chiffre. Les montres portaient le nom de Ferney, jamais celui de Voltaire.
Voltaire défend aussi le pays de Gex contre la compagnie qui y vend le sel et le tabac beaucoup plus cher qu’à Genève. En 1775 et 1776, le pays obtient d’acheter son sel librement, contre 30 000 livres par an payées par les propriétaires de terres. Voltaire, qui en est un, demande que les horlogers et les aubergistes paient leur part. Ses intérêts et ceux du pays se mêlent.
Une fausse lettre et de vrais placements
Une lettre attribuée à Voltaire le montre heureux du succès d’un navire négrier de Nantes, le Congo. Elle est fausse. Elle apparaît pour la première fois en 1840, dans un livre d’un député qui défendait l’esclavage et voulait montrer que les philosophes étaient hypocrites. Elle a ensuite été recopiée pendant plus d’un siècle, jusque dans un guide touristique.
Pourtant, Voltaire a bien placé de l’argent dans le commerce maritime. En 1751, il prête de l’argent pour l’expédition d’un navire qui a embarqué 284 captifs africains, sans doute sans le savoir au moment du placement. En 1772, pendant ses années à Ferney, il investit encore 30 000 livres dans un navire parti vers l’océan Indien.
Voltaire quitte Ferney en février 1778 et meurt à Paris en mai. Les horlogers rentrent à Genève. Le village était passé de 41 foyers en 1759 à 184 en 1780. Un musée de Genève conserve aujourd’hui une montre ornée de son portrait et signée par Dufour et Céret à Ferney.
Le détail des lettres d’achat, l’affaire du sel du pays de Gex, l’histoire de la fausse lettre et le débat entre historiens sur les intentions de Voltaire occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), lettre à M. de Farges, conseiller d’État, Ferney, 25 février 1776 (manufacture de montres du pays de Gex, vingt-huit Te Deum, indemnité de 30 000 livres) lue dans la traduction anglaise de S. G. Tallentyre, reproduite par la [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage) Society of America [texte français, édition imprimée et numéro Besterman non consultés]
- [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), lettre à Jean-Robert Tronchin, 7 octobre 1758, et lettre à Jean-François Joly de Fleury, intendant de Bourgogne, 11 octobre 1758 citées d’après le texte « Ferney-[Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage) » signé H. L., Fabula
- [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), lettre à Antoine-Jean-Gabriel Le Bault, conseiller au parlement de Bourgogne, 18 novembre 1758 citée d’après H. L. (Fabula) et la Société [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage)
Voir les 44 sources restantesMasquer les autres sources
Sources primaires (suite)
- Acte de vente de la seigneurie de Ferney au nom de Marie-Louise Denis, 9 février 1759 d’après le Centre des monuments nationaux
- Chapelle du château de [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), ancienne église paroissiale de Ferney rebâtie en 1761, inscription « DEO EREXIT VOLTAIRE » domaine du château de [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), Ferney-[Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), Centre des monuments nationaux
- Mémoire sur la construction de l’église de Ferney, Ferney, 31 mai 1761, de la main de Jean-Louis Wagnière, visé par [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage) The Morgan Library & Museum, New York, MA 1765,19
- [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), lettre à Jean-Robert Tronchin, 21 janvier 1761, D9563 (inventaire de sa fortune) citée d’après la Société [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage)
- [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), lettre à Pierre-Michel Hennin, 16 mars 1770 (émigrés Vaucher et Gaubiac) éd. Moland, Œuvres complètes de [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), Paris, Garnier, t. 47, p. 17-18, lettre 7825 ; texte lu dans une transcription en ligne
- [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), lettres à Pierre-Michel Hennin, 11 juin et 16 juin 1770 (assignation de Dufour, six montres payées par le roi, injures faites à Dalloz) éd. Moland, Paris, Garnier, correspondance de 1770 ; texte lu dans une transcription en ligne
- [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), lettre au comte d’Argental, 22 juillet 1770 (montre au portrait du comte d’Aranda) éd. Moland, Paris, Garnier ; texte lu dans une transcription en ligne
- Pierre Dufour et Louis Céret, prix courant de la fabrique de montres de Ferney, 16 juillet 1770 Electronic Enlightenment, Bodleian Libraries, université d’Oxford [notice de catalogue seule consultée]
- « Tarif des montres de la Fabrique Royale de Ferney », 1770 Archives d’État de Genève, reproduit dans R. Baldi, Gold’Or, 2024
- Correspondance de [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage) et de [Catherine II](/article/despotes-eclaires-frederic-catherine-joseph), lettres de [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage) du 22 janvier et du 12 mars 1771, lettre de [Catherine II](/article/despotes-eclaires-frederic-catherine-joseph) datée de Pétersbourg, 12/23 janvier 1771 éd. Moland, Paris, Garnier ; texte lu dans une transcription en ligne
- [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), Mémoire sur le pays de Gex, 31 mars 1775 éd. Moland, Œuvres complètes de [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), t. 29, Paris, Garnier, 1879, p. 351-358, cité d’après M.-L. Legay
- [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), « À M. Turgot, ministre d’État, contrôleur général des finances », décembre 1775 éd. Moland, Œuvres complètes de [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), t. 29, Paris, Garnier, 1879, p. 397-398 ; texte lu dans une transcription en ligne
- Cahier général des doléances du clergé du pays de Gex, 1789, passage sur les lettres patentes de 1775 Archives parlementaires, 1re série, t. III, p. 388-389 [pagination approximative]
- Charles Levavasseur, Esclavage de la race noire aux colonies françaises, Paris, César Bajat, 1840, p. 75-76 ; lettre apocryphe au sieur Michaud recensée par Th. Besterman sous la cote D.app.269 cité d’après J.-F. Lopez (2008)
- Montre de forme « Louis XV » au portrait de [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage), or, émail et diamants, vers 1775, cadran signé « Les Dufour et Ceret à Ferney », mouvement signé « Les Dufour et Ceret à Ferney, 1773 » Patek Philippe Museum, Genève
Bibliographie
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- Richard Flamein, [Voltaire](/article/affaire-calas-voltaire-intellectuel-engage) à Ferney. Adresse à la postérité moderne (1758-2015), Paris, 2019, 409 p., coll. « L’Europe des Lumières » 60, chap. « Ferney. L’usine à écrire », p. 165-200, DOI 10,15122/isbn.978-2-406-06875-4 Classiques Garnierhttps://doi.org/10.15122/isbn.978-2-406-06875-4
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