La flotte qui quitte Sousse pour la Sicile, au milieu de juin 827, obéit à un juge. Asad ibn al-Furât est qâdî de Kairouan depuis 819 ou 820, et l’émir aghlabide Ziyâdat Allâh lui a confié le commandement de l’expédition sans lui retirer sa charge, un cumul que la tradition ifrîqiyenne présente comme une nouveauté. Né à Harran, en haute Mésopotamie, en 142 de l’hégire selon al-Mâlikî, il compte alors soixante-dix années lunaires, soit soixante-sept ou soixante-huit des nôtres, et Henri Bresc l’appelle tout simplement un vieillard. D’après al-Nuwayrî, encyclopédiste égyptien du XIVᵉ siècle, les navires appareillent un samedi 15 rabî’ Iᵉʳ 212, que Michele Amari convertissait en 14 juin 827, et l’armée débarque à Mazara le mardi suivant. Le même auteur compte une centaine de navires sans ceux d’Euphémios, l’officier byzantin révolté venu solliciter l’émir, sept cents chevaux et dix mille fantassins. Au moment de l’embarquement, Ziyâdat Allâh avait exigé que les notables de Kairouan soient présents sur le rivage.
« Fa-anta qâdin amîr »
Le récit le plus développé de la décision se lit dans les Riyâd al-nufûs, un recueil de biographies de savants de Kairouan composé par al-Mâlikî, mort après 1061, plus de deux siècles après les faits. Annliese Nef, qui l’a étudié en 2011 dans les Annales islamologiques, y reconnaît l’écho d’une tradition ifrîqiyenne plus ancienne. Une trêve liait l’émirat aux Byzantins de Sicile depuis le règne d’Abû l-’Abbâs ’Abd Allâh, et elle obligeait les Siciliens à laisser repartir tout musulman qui voulait rentrer. Quand Euphémios se présente, Ziyâdat Allâh interroge ses deux cadis, car Asad partageait alors la fonction avec Abû Muhriz. Abû Muhriz conseille d’attendre que l’affaire s’éclaircisse. Asad demande qu’on interroge les envoyés siciliens, obtient d’eux l’aveu que des musulmans sont retenus dans l’île, et conclut à la rupture de la trêve, puisque c’est sur la parole des ambassadeurs qu’on l’avait conclue et sur leur parole qu’on la déclarera violée. Il appuie sa position sur le verset 37 de la sourate XLVII, qui interdit d’appeler à la paix quand on a l’avantage. Les docteurs de l’Ifrîqiya, rapporte un autre témoin, répugnaient pourtant à l’entreprise à cause de l’engagement pris. L’émir tranche le jour même contre la majorité, donne l’armée à Asad et lui laisse son titre de juge, fa-anta qâdin amîr, « tu es donc cadi et émir ».
Les versions ne concordent pas tout à fait. Abû l-’Arab, mort en 945 et plus proche des faits, oppose les deux positions sans prendre parti. Al-Nuwayrî détaille les avis des conseillers et prête à l’un d’eux une phrase de refus, « même si j’étais un oiseau, je ne volerais pas au-dessus de la Sicile ». Ibn ’Idhârî est le seul à reprendre l’idée d’un cumul exceptionnel des deux fonctions. Nef lit dans la scène un conseil politique sous habit juridique. L’émir sortait d’une crise avec son armée et cherchait auprès des juristes et d’une partie des notables une légitimité de rechange, et confier les troupes à un homme qui n’en sortait pas, qui les avait même critiquées, détournait leurs ambitions vers le large. Elle relève aussi qu’al-Mâlikî peint Asad en homme intransigeant, presque brutal, et que son récit laisse affleurer une critique des juristes mis au service du prince. Le calife de Bagdad, au nom duquel l’émir gouvernait, n’est informé qu’après coup.
Le jund de Mansûr al-Tunbudhî
L’émirat n’avait pas trente ans. Au milieu de jumâdâ II 184, en juin 800, arrivait en Ifrîqiya la lettre de nomination d’Ibrâhîm ibn al-Aghlab, au nom du calife abbasside Hârûn al-Rashîd. La charge devient héréditaire, et les Aghlabides, nominalement soumis à Bagdad, gouvernent seuls depuis al-’Abbâsiyya, la ville palatine qu’Ibrâhîm fait bâtir près de Kairouan dès 800-801. Leur faiblesse tient à l’armée. Le jund, héritier des contingents arabes de la conquête, vit de soldes et de revenus que l’émir doit lui assurer, et il se soulève à plusieurs reprises. La révolte de Mansûr al-Tunbudhî commence en 824, et les rebelles tiennent bientôt la plus grande partie du pays. Hugh Kennedy, qui a repris en 2018 l’histoire des origines de la dynastie, en tient la cause immédiate pour financière et juge que rien n’est fortuit dans le lancement de l’expédition de Sicile en 827, aussitôt après la défaite de Mansûr. Mohamed Talbi, dont la thèse de 1966 reste la grande histoire politique de l’émirat, datée selon Kennedy mais fiable pour l’essentiel, plaçait en 824-825 le paroxysme de la tension entre la dynastie et son armée. L’Encyclopaedia Britannica ramasse cette lecture en une phrase, où Ziyâdat Allâh brise la rébellion de la soldatesque arabe puis l’envoie conquérir la Sicile.
La thèse de l’exutoire a le défaut d’expliquer le départ mieux que la durée. Claudio Lo Jacono, dans la Storia della civiltà europea dirigée par Umberto Eco, voit dans le débarquement de 827 une expédition d’abord tournée vers le butin. Nef a proposé en 2018 une lecture plus ambitieuse, dans un volume collectif consacré aux Aghlabides et à leurs voisins. La lenteur de la conquête, encore inachevée quand les Fatimides renversent la dynastie, y devient une politique. Une Sicile disputée occupait le jund loin de Kairouan et permettait à l’émirat de se présenter en puissance islamique en guerre contre Byzance. L’argument a pour lui le calendrier, une guerre de trois quarts de siècle menée par une dynastie qui ne manquait ni de flottes ni d’hommes, et la place que le récit d’al-Mâlikî donne au verset coranique sur la paix refusée. Il a contre lui l’impossibilité de prouver une intention à partir d’un résultat. Le recenseur anonyme de The Medieval Review suit Nef sur la légitimité et doute en revanche du mobile économique qu’elle avance, la capture d’esclaves et l’or byzantin.
En 836, alors que la guerre de Sicile dure depuis neuf ans, Ziyâdat Allâh fait reconstruire la Grande Mosquée de Kairouan, que son successeur Abû Ibrâhîm Ahmad agrandira de 856 à 863.
Euphémios, basileus des Romains
Vue de Constantinople, l’affaire commence par une femme. Théophane Continué, chronique composée au Xᵉ siècle, fait d’Euphémios un tourmarque, commandant d’une circonscription militaire de Sicile, qui épouse une religieuse contre son gré. Les frères de la jeune femme se plaignent à l’empereur Michel II, qui ordonne au stratège de l’île d’enquêter et, si les faits sont avérés, de punir le coupable par la mutilation. Euphémios se révolte, se fait proclamer empereur, puis passe en Afrique demander secours. Une chronique latine de Salerne, le Chronicon Salernitanum, raconte une autre histoire, celle d’une fiancée enlevée par un rival grec, et Theresa Jäckh, qui l’a commentée en 2019, la range parmi les tentatives d’expliquer, et peut-être d’excuser, une conquête de cette ampleur.
Les auteurs arabes ignorent la femme. Al-Mâlikî nomme l’officier Fîmih et ne lui accorde que quelques lignes, al-Nuwayrî en fait le commandant de la flotte byzantine, et Alex Metcalfe relève que les chroniques arabes le dépeignent en homme peu sûr, selon un stéréotype.
Vivien Prigent a déplacé la question en 2006, dans deux études parues à l’École française de Rome. Un sceau donne à Euphémios le titre de basileus des Romains, ce qui fait de lui un usurpateur au sens plein, et Prigent tient le récit centré sur un seul homme pour l’écran d’un mouvement sécessionniste plus large dans l’île. La lecture par le sceau paraît la plus solide, parce qu’elle s’appuie sur un objet du temps, quand l’histoire de la religieuse ne nous parvient que par une chronique impériale rédigée plus d’un siècle après les faits. Elle ne dit rien, il est vrai, des raisons intimes du personnage, et personne ne peut affirmer que la religieuse n’a jamais existé. Sa mort se raconte elle aussi de deux manières. Les chroniqueurs byzantins le font tuer par deux frères devant Syracuse, Metcalfe le fait mourir en 829 sous les murs de Castrogiovanni, l’actuelle Enna.
Ce récit grec a reçu des images trois siècles plus tard, et en Sicile même. Le manuscrit illustré de la chronique de Jean Skylitzès, conservé à la Biblioteca Nacional de España sous la cote VITR/26/2, compte 234 feuillets de parchemin et 574 miniatures ; la bibliothèque le dit réalisé en Sicile au milieu du XIIᵉ siècle, sous la domination normande, et l’on hésite entre Palerme et le monastère du Saint-Sauveur de Messine, où sa présence est attestée à partir du XVᵉ siècle. Au folio 100v, d’après M. Tahar Mansouri, une miniature montre l’assaut des musulmans contre Syracuse. Le volume a quitté Messine avec Juan Francisco Pacheco, duc d’Uceda, avant d’entrer en 1712 à la Bibliothèque royale de Madrid.
Mazara, Palerme, Syracuse
Les chiffres de la traversée ne s’accordent pas. Ibn ’Idhârî compte soixante-dix navires et sept cents chevaux, al-Nuwayrî une centaine de navires, sept cents chevaux et dix mille fantassins, Yâqût, au XIIIᵉ siècle, neuf cents cavaliers. Les jours aussi résistent. Le samedi de rabî’ Iᵉʳ que donne al-Nuwayrî tombe un vendredi une fois converti par Amari en 14 juin 827, écart d’un jour ordinaire entre le calendrier calculé et le croissant de lune observé. La Chronique de Cambridge, brève chronique de Sicile rédigée à la fin du Xᵉ siècle par un auteur que Michele Amari tenait pour sicilien et conservée en arabe comme en grec, place l’arrivée des musulmans à la mi-juillet de l’année byzantine 6335. Pour le lieu, Mazara, que nomment Ibn al-Athîr et al-Nuwayrî, vaut mieux que Marsala, que retient Henri Bresc, parce que les deux chroniqueurs arabes s’accordent et qu’aucun texte publié dans la Biblioteca arabo-sicula ne porte l’autre nom. L’armée bat près de Mazara le patrice que les sources arabes appellent Balâta, qui s’enfuit en Calabre et y est tué, puis marche sur Syracuse.
Le siège échoue. Asad meurt devant la ville en 213 de l’hégire, en rabî’ II selon la date que retient Nef, en rajab selon Ibn ’Idhârî, donc entre le début de l’été et l’automne 828. De quoi, les sources ne le disent pas toutes. Al-Mâlikî parle des blessures reçues pendant le siège, la notice de l’encyclopédie Treccani d’une épidémie qui frappa l’est de l’île.
La conquête se fait ensuite place par place, morceau par morceau, écrit Metcalfe, et la chronologie le montre. Palerme capitule en 831, après un long siège. Ibn al-Athîr, mort en 1233, donne à la ville soixante-dix mille habitants au début du siège et à peine trois mille à la reddition, chiffres que Metcalfe tient pour impressionnistes ; les Gesta des évêques de Naples, que citent Fabiola Ardizzone et Elena Pezzini, font emmener en captivité tous les habitants, à l’exception de l’évêque Luc et du spathaire Syméon, ce qui dit l’ampleur de la saignée sans en donner la mesure. Palerme devient la capitale de la Sicile musulmane. Castrogiovanni, la forteresse perchée au centre de l’île, tombe le 24 janvier 859. Syracuse succombe en 878, Taormine en 902, sous l’émir Ibrâhîm II. Les Aghlabides ne verront pas la fin. En 909, le dernier émir, Ziyâdat Allâh III, fuit vers l’Orient devant les Fatimides, et c’est sous leurs gouverneurs kalbites que Rometta, la dernière place grecque, est prise l’année qui suit la reprise de Taormine par les musulmans en 962, avant qu’une armée byzantine ne soit écrasée en 965 à la bataille que Bresc appelle du Fossé ou de Rametta. Fabiola Ardizzone et Annliese Nef parlent pour l’ensemble d’une conquête lente, d’un siècle et demi.
Les émirs ont aussi administré ce qu’ils prenaient. Le British Museum conserve sous le numéro 2000,0841,1 un petit scellé de plomb de 18 millimètres sur 14, inscrit au nom de l’émir aghlabide Muhammad II ibn Ahmad et daté, avec un point d’interrogation, de 257 ou 259 de l’hégire, soit 870-873. Le type, publié en 1979, porte les noms d’émirs d’Afrique du Nord et de Sicile, et la fréquence des dates y a fait reconnaître des scellés de capitation, l’impôt des non-musulmans. La notice n’indique pas où l’objet a été trouvé.
Syracuse tombe le 21 mai 878, un mercredi, précise la Chronique de Cambridge, et le calendrier julien lui donne raison. Le siège a duré dix mois selon la notice qu’Emanuele Piazza a donnée au Dizionario Biografico degli Italiani, neuf selon Alexandre Vasiliev, et la ville est prise par les troupes du gouverneur Ja’far ibn Muhammad. Le moine Théodose, grammairien issu de l’élite grecque de la ville, en a laissé le récit dans une lettre à l’archidiacre Léon, dont on ignore tout. Vasiliev en a tiré la liste de ce que mangeaient les assiégés, de l’herbe, des peaux de bêtes, des os broyés mêlés d’eau et jusqu’à des cadavres. Après l’assaut, les vainqueurs massacrent les défenseurs. Caché dans la cathédrale, Théodose est épargné par un chef arabe que son texte nomme Semnoen, et qui avait besoin, suggère Piazza, que le clergé lui montre où se trouvaient les vases sacrés. Il passe un mois dans un cachot de Syracuse plein d’ordures, de rats et de poux, pendant que l’on démantèle les fortifications, puis il est conduit à Palerme. Là, il assiste à une dispute entre son évêque et le gouverneur arabe sur Mahomet et sur la manière dont prient musulmans et chrétiens, avant d’être enfermé de nouveau avec des prisonniers arabes, juifs et chrétiens. En août 878, un meneur populaire propose d’immoler l’évêque à l’occasion d’une fête, et les anciens l’en empêchent par respect pour sa charge. Les captifs de Syracuse ne sont libérés qu’en 884-885, d’après la Chronique de Cambridge, qui y compte probablement Théodose et son évêque. Le texte de la lettre tient à un fil. Le grec ne survit que pour moins d’un tiers, aux feuillets 150 à 152 du manuscrit grec 3032 de la Bibliothèque nationale de France, que Piazza date de la fin du Xᵉ siècle et le répertoire Pinakes du XIᵉ, et la lettre entière n’est connue que par une traduction latine faite sur un manuscrit de Messine aujourd’hui perdu, publiée par le jésuite Ottavio Gaetani en 1657.
Ville détruite, population déportée. La notice de l’Enciclopedia dell’Arte Medievale résume ainsi le sort de Syracuse, qui se resserre ensuite sur l’îlot d’Ortygie jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle.
Un proscrit écrit l’histoire
L’histoire de cette conquête a été écrite pour la première fois en grand par un proscrit. Michele Amari publie à Palerme en 1842 une Guerra del Vespro siciliano que Karla Mallette décrit comme un manifeste révolutionnaire à peine voilé contre les Bourbons de Naples, fuit en France pour échapper au procès, rentre en 1848 comme ministre des Finances du gouvernement révolutionnaire sicilien, repart en exil, puis prend part au Risorgimento. Il fait paraître à Florence, chez Le Monnier, de 1854 à 1872, la Storia dei Musulmani di Sicilia, et réunit dans la Biblioteca arabo-sicula, texte arabe imprimé à Leipzig en 1857, version italienne publiée à Turin et à Rome en 1880-1881, l’essentiel des textes arabes cités ici. Toute recherche sur le sujet passe encore par ces volumes. Elle passe aussi par leurs partis pris. Nef a montré en 2008 que l’opposition entre Arabes de Palerme et Berbères d’Agrigente, qui structure une partie du récit d’Amari, ne s’appuie sur aucune chronique, et elle y voit l’effet des choix politiques d’un partisan fervent de l’unité italienne. Dès 1940, un compte rendu de la seconde édition paru dans La Critica, la revue de Benedetto Croce, reprochait à l’ouvrage son manque de centre de gravité, son anticléricalisme et son hostilité envers Byzance.
Deux images se disputent depuis le sujet. La première, héritée des chroniques latines et grecques, est celle d’une invasion sarrasine, du nom que les auteurs latins donnaient aux musulmans sans distinguer leurs origines. La seconde fait de la Sicile islamique un âge d’or de coexistence, et elle n’est qu’un jugement de valeur retourné. Les textes de la conquête parlent de massacres, de captivités et d’une ville vidée, ceux de la période suivante d’une forte immigration venue d’Afrique du Nord, d’une capitale active et de communautés chrétiennes qui subsistent. À Palerme, les céramiques étudiées par Ardizzone, Pezzini et Sacco dans le volume de 2018 montrent que les modèles islamiques remplacent assez vite les productions locales, à l’exception notable des amphores.
Entre Catane et Castrogiovanni
Plusieurs questions restent sans réponse, et pour des raisons que l’on peut nommer. Le nombre des musulmans installés dans l’île au IXᵉ siècle échappe, faute de tout recensement, et Bresc ne donne aucun chiffre pour l’immigration qu’il décrit. Les mobiles d’Euphémios ne se lisent qu’à travers des récits écrits par ses ennemis, ses alliés ou des chroniqueurs éloignés d’un siècle. Aucune notice en ligne de la Biblioteca Nacional ne donne les folios des miniatures qui le montrent dans le manuscrit de Madrid. Et la mort d’Asad garde deux causes, deux mois et deux tombes.
Al-Mâlikî le fait enterrer là où il était tombé, devant Syracuse. Un autre auteur le place ailleurs.
’Alî al-Harawî, juriste chaféite et ascète voyageur né à Mossoul et mort à Alep en 1215, a parcouru l’Égypte, la Syrie, Constantinople et l’Iraq, et il est passé de Tunisie en Sicile, alors aux mains des rois normands. Avant son départ, le chef des musulmans de l’île lui remit une lettre pour Saladin, qu’elle pressait de reprendre la Sicile ; en tentant de gagner Chypre, il fit naufrage et perdit une partie de ses notes. Dans le guide des lieux de pèlerinage qu’il rédige après 1206, traduit en 1957 par Janine Sourdel-Thomine, la tombe du cadi qui avait conduit la flotte de Sousse se trouve entre Catane et Castrogiovanni.
Pour aller plus loin
La prise de pouvoir des Fatimides en Ifrîqiya, en 909, et le gouvernement des émirs kalbites expliquent la suite de l’histoire de l’île, jusqu’à la conquête normande commencée en 1061. La bataille de Poitiers, autre expédition partie d’une province de l’Occident musulman, pose dans d’autres termes la même question de la razzia et de la conquête.
On imagine volontiers une invasion éclair. Pourtant, l’armée musulmane qui débarque en Sicile en 827 met trois quarts de siècle à prendre la dernière grande ville de l’île. Elle vient de l’actuelle Tunisie, où règne une famille d’émirs, les Aghlabides. La Sicile appartient alors à l’Empire byzantin, l’héritier grec de Rome. Les historiens cherchent à comprendre pourquoi ces émirs ont lancé la guerre, et pourquoi elle a tant duré.
Un juge à la tête de la flotte
Avant de décider, l’émir réunit les savants de sa capitale, Kairouan. Un accord de paix le liait aux Byzantins de Sicile. Un premier juge conseille d’attendre. Un second, Asad ibn al-Furât, soutient que les Byzantins ont déjà trahi l’accord, puisqu’ils gardent des musulmans prisonniers dans l’île.
L’émir donne raison à Asad le jour même, contre l’avis de la plupart des savants. Il lui confie l’armée et lui laisse sa fonction de cadi, c’est-à-dire de juge de la loi islamique. Un homme de loi conduit donc la flotte. Un historien moderne le décrit comme un vieillard.
Les navires partent d’un port tunisien au début de l’été. Selon un chroniqueur arabe, ils emportent environ dix mille fantassins. L’armée débarque à Mazara, en Sicile, et bat aussitôt les troupes byzantines.
Des soldats à éloigner
Les émirs avaient un souci chez eux. Leur armée arabe se révoltait souvent, faute d’être bien payée. Peu avant l’expédition, une grande révolte avait gagné presque tout le pays. Pour plusieurs historiens, l’émir envoyait au loin des soldats devenus dangereux.
Un officier byzantin a aussi ouvert la porte. Il s’appelait Euphémios et s’était soulevé contre l’empereur. Selon les chroniques grecques, il aurait forcé une religieuse à l’épouser. Une chronique latine parle plutôt d’une fiancée enlevée. Les auteurs arabes ne mentionnent aucune femme.
Un sceau de l’époque donne à Euphémios le titre d’empereur des Romains. Il se présentait donc comme le maître légitime de l’Empire. Pour un spécialiste, sa révolte cachait peut-être un mouvement plus large dans l’île.
Une île prise ville après ville
Le premier siège, devant Syracuse, échoue. Asad meurt sous les murs de la ville. Les textes ne s’accordent ni sur la cause de sa mort ni sur le mois.
Palerme tombe en 831, après un long siège. Un chroniqueur arabe lui donne soixante-dix mille habitants au début des combats. À la reddition, il n’en compte plus que trois mille. Les spécialistes jugent ces chiffres très approximatifs, mais la ville a bien été vidée.
Palerme devient la capitale des musulmans de l’île. Syracuse, la grande cité grecque, ne tombe qu’en 878. Un moine nommé Théodose a raconté ce siège dans une lettre. Les habitants affamés mangeaient de l’herbe, des peaux de bêtes et même des cadavres.
Après l’assaut, les défenseurs sont massacrés. Théodose survit, caché dans la cathédrale. On l’emmène prisonnier à Palerme. Là, il voit son évêque débattre avec le gouverneur arabe de la manière de prier dans les deux religions.
Taormine, la dernière grande ville byzantine, tombe en 902. Peu après, une autre dynastie musulmane, celle des Fatimides, chasse les Aghlabides de leur capitale africaine. Leurs gouverneurs achèvent la conquête de l’île.
Un historien en exil
La première grande histoire de cette Sicile musulmane date du XIXᵉ siècle. Son auteur, Michele Amari, est né à Palerme. Il l’écrit en exil, car il combat le roi qui gouverne alors son île. Il rassemble aussi la plupart des textes arabes sur le sujet, et on les lit encore dans ses volumes.
Ses convictions politiques ont pourtant coloré son récit. Il opposait les Arabes de Palerme aux Berbères d’Agrigente, venus d’Afrique du Nord. L’historienne Annliese Nef a montré qu’aucune chronique ne justifie cette opposition.
La même historienne pense que les émirs ont fait durer la guerre volontairement. Une île disputée tenait leur armée loin de chez eux. Elle leur donnait aussi l’image de combattants de l’islam face aux Grecs. Un critique doute en revanche de son argument économique, la capture d’esclaves.
Les textes de l’époque décrivent des massacres et des villes vidées. Ils montrent aussi, plus tard, une capitale active et des communautés chrétiennes qui demeurent.
Personne ne sait où repose Asad. Un biographe des savants de Kairouan le fait enterrer devant Syracuse. Un pèlerin musulman venu en Sicile sous les rois normands situe sa tombe entre Catane et Castrogiovanni, l’actuelle Enna.
La version complète rapporte le refus d’un conseiller qui ne voulait pas même survoler la Sicile, et décrit le petit sceau de plomb d’un émir aghlabide conservé à Londres.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- al-Mâlikî, Riyâd al-nufûs, II, p. 254-273 (biographie d’Asad ibn al-Furât), en particulier p. 255 (sépulture à Syracuse), p. 270-272 (consultation des deux cadis, trêve conclue sous Abû l-’Abbâs, avis d’Abû Muhriz, argument d’Asad sur la parole des ambassadeurs, citation du Coran XLVII, 37, cumul « fa-anta qâdin amîr », notables contraints d’assister à l’embarquement à Sousse), éd. B. al-Bakkûsh, Beyrouth, 1983, d’après Nef 2011 ; trad. italienne partielle dans Amari, Biblioteca arabo-sicula, versione italiana, I, chap. XXVIII, p. 295-323, en particulier p. 303-305 (naissance à Harran en 142 de l’hégire d’après la notice biographique reproduite par Amari) [À VÉRIFIER : manuscrit unique dit de Paris, « Ancien fonds 752 » selon Amari, notice de la BnF non consultée]
- Abû l-’Arab, Tabaqât ’ulamâ’ Ifrîqiya, éd. Mohammed Ben Cheneb, Paris, 1915, p. 83 : les deux positions sur l’expédition de Sicile, d’après Nef 2011
- al-Nuwayrî, Nihâyat al-arab fî funûn al-adab, XXIV, p. 355-356, d’après Nef 2011 ; trad. Amari, Biblioteca arabo-sicula, versione italiana, II, chap. XLVIII, p. 115-116 : « Se pur fossi uccello non volerei sopra la Sicilia », départ de Sousse le samedi 15 rabî’ Iᵉʳ 212 (14 juin 827 selon Amari), une centaine de navires sans ceux d’Euphémios, arrivée à Mazara le mardi, 700 chevaux et 10 000 fantassins
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Sources primaires (suite)
- Ibn ’Idhârî, al-Bayân al-mughrib, I, p. 102 (cumul des fonctions), d’après Nef 2011 ; trad. Amari, Biblioteca arabo-sicula, versione italiana, II, chap. XLIV, p. 5 : soixante-dix navires, sept cents chevaux, Asad maintenu cadi, mort en rajab 213
- Ibn al-Athîr, al-Kâmil fî l-ta’rîkh, VI, p. 334 (année 212), d’après Nef 2011 ; trad. Amari, Biblioteca arabo-sicula, versione italiana, I, chap. XXXV, p. 364-366 (rassemblement de l’armée en 212, Asad « cadì di ’Al Qayrawàn », débarquement à Mazara, fuite et mort de Balâta) et p. 369 (moins de trois mille Palermitains à la reddition, d’après Ardizzone et Pezzini 2014) ; chiffre de 70 000 habitants au début du siège d’après Metcalfe 2009, p. 13
- Yâqût, Mu’jam al-buldân, article sur la Sicile : neuf cents cavaliers et dix mille fantassins, trad. Amari, Biblioteca arabo-sicula, versione italiana, I, chap. XI, p. 202
- Chronique de Cambridge (Ta’rîkh jazîrat Siqilliya), aux années 6335 (« di mezzo luglio », 827), 6386 (prise de Syracuse le mercredi 21 mai 878) et 884-885 (libération des prisonniers de Syracuse), trad. Amari, Biblioteca arabo-sicula, versione italiana, I, chap. XXVII, p. 277-293, d’après le « codice unico » de la bibliothèque de l’université de Cambridge, en appendice aux Annales d’Eutychius ; éd. gréco-arabe J. Cozza-Luzi, La Cronaca Siculo-Saracena di Cambridge, Palerme, 1890 [À VÉRIFIER : cotes des manuscrits arabe et grecs non relevées]
- Théophane Continué, II, 27 : Euphémios, tourmarque de Sicile, la religieuse épousée de force, la plainte de ses frères à Michel II, la révolte, éd. I. Bekker, Theophanes Continuatus, Bonn, 1838, p. 81-83 ; nouvelle éd. M. Featherstone et J. Signes Codoñer, Chronographiae quae Theophanis Continuati nomine fertur Libri I-IV, Berlin et Boston, De Gruyter, 2015, DOI 10,1515/9781614515043 https://doi.org/10.1515/9781614515043
- Jean Zonaras, Epitome historiarum, XV, 24, 22-27 : mort d’Euphémios, tué par deux frères devant Syracuse, d’après la Prosopography of the Byzantine Empire, notice Euphemios 1
- Chronicon Salernitanum, chap. 60 : la fiancée d’Euphémios enlevée par un rival grec, d’après Jäckh 2019
- Gesta episcoporum Neapolitanorum : captivité des Palermitains en 831, à l’exception de l’évêque Luc et du spathaire Syméon, d’après Ardizzone et Pezzini 2014
- Théodose de Syracuse, lettre à l’archidiacre Léon sur la prise de Syracuse (878) : famine, massacre, captivité à Syracuse puis à Palerme, dispute de l’évêque avec le gouverneur, menace d’août 878 ; moins d’un tiers du texte grec aux ff. 150-152 ; texte complet connu par la traduction latine d’Ottavio Gaetani, Vitae sanctorum Siculorum, Palerme, 1657 ; éd. du grec C. B. Hase, en appendice à Léon le Diacre, Paris, 1819, et C. O. Zuretti, « La espugnazione di Siracusa nell’880. Testo greco della lettera del monaco Teodosio », dans Centenario della nascita di Michele Amari, I, Palerme, Virzì, 1910 Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Grec 3032, ff. 150-152 (Diktyon 52677)
- Jean Skylitzès, Synopsis historiarum, manuscrit illustré, 234 feuillets de parchemin, 574 miniatures, Sicile, milieu du XIIᵉ siècle (Palerme ou Saint-Sauveur de Messine), miniature de l’assaut de Syracuse au f. 100v d’après Mansouri 2010, entré à la Bibliothèque royale en 1712 Madrid, Biblioteca Nacional de España, VITR/26/2 [À VÉRIFIER : folios des miniatures consacrées à Euphémios non relevés]
- Scellé de plomb au nom de l’émir aghlabide Muhammad II ibn Ahmad, daté 257 et 259 de l’hégire (870-873, dates données avec un point d’interrogation), 18 × 14 × 4 mm, provenance non indiquée British Museum, Londres, 2000,0841,1
- Grande Mosquée de Kairouan, reconstruite en 836 sous Ziyâdat Allâh Iᵉʳ et agrandie sous Abû Ibrâhîm Ahmad (856-863) Kairouan, in situ, d’après Qantara
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