On objectera que la France ne pouvait pas perdre un continent, puisqu’elle n’en a jamais tenu qu’un chapelet de postes. L’objection mérite mieux qu’un haussement d’épaules. À la fin du régime français, la Nouvelle-France compte environ 70 000 habitants selon L’Encyclopédie canadienne, quand les colonies britanniques voisines dépassent déjà le million et demi ; entre Québec et La Nouvelle-Orléans, la souveraineté du roi repose sur des forts de bois, des garnisons de quelques dizaines d’hommes et des alliances avec des nations qui ne se tiennent pas pour sujettes. Le traité signé à Paris le 10 février 1763 efface pourtant de la carte française tout ce qui s’étend à l’est du Mississippi, La Nouvelle-Orléans exceptée, la Louisiane occidentale ayant été remise en secret à l’Espagne trois mois plus tôt. La guerre de Sept Ans en Amérique avait commencé deux ans avant d’être déclarée en Europe, dans une vallée que deux couronnes se disputaient à coups de forts.
« L’assasinat du Sr de Jumonville »
Le 28 mai 1754, dans la vallée de l’Ohio, des miliciens de Virginie et leurs alliés autochtones, conduits par un officier de vingt-deux ans nommé George Washington, surprennent le campement de l’enseigne Joseph Coulon de Villiers de Jumonville, envoyé sommer les Britanniques de quitter les terres que le roi de France revendique. Jumonville est tué avec plusieurs de ses hommes, la plupart des autres sont pris. Les circonstances exactes de sa mort sont discutées depuis, et c’est sur elles que se livre la première bataille de mots de la guerre.
Le 3 juillet, son frère, le capitaine Louis Coulon de Villiers, assiège Washington dans le petit fort de Nécessité et obtient sa reddition le soir même. La capitulation, rédigée en français, est datée « Ce 3e Juillet 1754 a huit heures du soir ». Elle rappelle que le fort a été construit sur les terres du domaine du roi et exige le renvoi des prisonniers faits « dans l’assasinat du Sr de Jumonville ». Washington signe. Les éditeurs de ses papiers, publiés sur le portail Founders Online des Archives nationales américaines, rappellent que lui et les vétérans du combat ont ensuite accusé leur interprète, Jacob Van Braam, d’avoir mal rendu ce mot et d’autres passages, et que la formule a valu au jeune officier une controverse embarrassante. La guerre, elle, ne sera déclarée qu’en 1756.
Pour les nations autochtones de l’Ohio et des Grands Lacs, le découpage de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, ne correspond à aucune césure qui leur soit propre ; leur chronologie est celle de leurs alliances et de leurs guerres, et c’est d’elles que dépend, poste par poste, la tenue du terrain. Côté européen, une seule chronologie suffit, puisque la Grande-Bretagne et ses colonies suivent le calendrier grégorien depuis 1752 et que les dates anglaises et françaises de la guerre concordent sans conversion.
Combien de Français en face ? Les chiffres circulent ronds. L’Encyclopédie canadienne retient environ 70 000 personnes à la fin du régime français et plus d’un million et demi d’habitants dans les colonies britanniques à la veille de la conquête. Une chronologie publiée par le bureau fédéral de la statistique, en 1919, donne pour sa part 55 009 habitants à la Nouvelle-France en 1754. L’écart tient probablement au périmètre, Acadiens et Louisianais comptés ou non, et aux six années qui séparent les deux dates, mais aucun des deux textes ne dit de quel recensement il part. Un ordre de grandeur, un contre vingt environ, rien de plus.
Fort William Henry, 9 août 1757
Au début d’août 1757, Montcalm rassemble au fort Carillon 6 200 réguliers et miliciens, accompagnés de 1 800 guerriers autochtones, d’après la notice que lui consacre W. J. Eccles dans le Dictionnaire biographique du Canada. Le 3 août, ses troupes encerclent le fort William Henry, au sud du lac Saint-Sacrement, l’actuel lac George. Le lieutenant-colonel George Monro refuse de se rendre. Montcalm mène un siège à l’européenne, avec route, tranchées et batteries, et huit canons ouvrent le feu le 6. Trois jours plus tard, la garnison demande à capituler. Elle obtient les honneurs de la guerre, s’engage à ne pas combattre pendant dix-huit mois et doit être escortée par les Français jusqu’au fort Edward, à l’abri des guerriers alliés. Ceux-ci attendent du butin et des captifs, qui sont leur rétribution, et réclament le droit de piller. La colonne est attaquée dès qu’elle s’ébranle. Selon Eccles, 500 ou 600 hommes sont emmenés de force au camp autochtone, Montcalm et ses officiers en reprennent environ 400, Vaudreuil rachète ensuite la plupart des autres ; plusieurs ont été tués, et Eccles ajoute que quelques-uns ont été mangés. Les premiers récits parlent de 1 500 morts. Ian K. Steele a repris la question dans Betrayals, publié par Oxford University Press, et la notice que le projet Occom Circle de l’université Dartmouth consacre au fort retient, dans le même sens, au plus 184 tués, hommes, femmes et enfants confondus. Le résumé que l’éditeur donne d’un chapitre de Steele décrit la mécanique de l’inflation : des morts portés disparus, des disparus tenus pour morts, et des centaines de prisonniers libérés sur parole, voire des civils de la suite de l’armée, finalement comptés parmi les victimes. Les Britanniques, de leur côté, s’estiment déliés de la capitulation et ne rendent pas les prisonniers canadiens.
Les chiffres de Montcalm ne valent guère mieux.
Le 8 juillet 1758, à Carillon, il repousse l’armée d’Abercromby, plus de 6 000 réguliers et 9 000 provinciaux, avec un peu plus de 3 600 hommes. Les Britanniques perdent 1 944 tués et blessés, les Français 377. Dans ses dépêches, Montcalm porte successivement l’effectif ennemi à 20 000, 25 000, 27 000 puis 30 000 hommes, et estime les pertes adverses à 5 000.
Montcalm n’attend pas Bougainville
En mai 1759, plus de vingt navires de ravitaillement arrivent à Québec. Bougainville est à bord de l’un d’eux, avec 331 recrues. Derrière lui, la flotte britannique amène le major général James Wolfe et 8 500 hommes. Tout l’été, Montcalm dispose de 15 000 à 16 000 hommes retranchés entre la rivière Saint-Charles et la Montmorency, et le temps joue pour lui, puisque l’amiral Saunders a fixé au 20 septembre au plus tard le départ de la flotte. Le bombardement commence le 12 juillet et réduit la ville en ruines en deux mois.
Aux premières heures du 13 septembre, les troupes de Wolfe débarquent à l’anse au Foulon. Quelques heures plus tard, 4 500 Britanniques sont alignés sur les plaines d’Abraham, à moins d’un mille de la ville. Montcalm n’attend ni Bougainville, posté à Cap-Rouge avec 3 000 hommes, ni le reste de son armée, et charge avec à peu près autant d’hommes que son adversaire, moins de la moitié de ceux qu’il aurait pu réunir. Les lignes françaises se désorganisent dans la descente, les feux de peloton britanniques font le reste, et seul le tir de flanc des miliciens canadiens arrête la poursuite. Wolfe meurt sur le terrain. Touché juste avant la porte Saint-Louis, Montcalm meurt le 14 vers cinq heures du matin et il est enterré dans un trou d’obus, sous la chapelle des ursulines ; ses restes ont été transférés en 2001 au cimetière de l’Hôpital-Général de Québec. Combien de temps a duré le combat ? Le sous-titre de la traduction française du livre de Peter MacLeod, en 2008, parle de huit minutes de tirs, la présentation de l’édition américaine de 2016 de quinze à vingt minutes. Les deux bornes encadrent sans doute le même affrontement, compté depuis la première salve ou depuis la mise en marche des colonnes.
Le procès de Montcalm a commencé dans son propre camp. Lévis, qui prend le commandement, écrit au ministre de la Guerre une phrase que cite Eccles, « le général a toujours tort, quand il est battu ». Eccles, en 1974, l’accuse d’avoir miné l’autorité de Vaudreuil, méprisé la petite guerre des Canadiens et des alliés autochtones, cultivé un défaitisme chronique, et cédé le jour où il pouvait au moins éviter la défaite. La plaque des plaines dont il reproduit le texte, « Quatre fois victorieux / Une fois vaincu », dit l’exact contraire. Dave Noël, dans Montcalm, général américain, paru chez Boréal en 2018, reprend les sources de la bataille et conteste le portrait d’un général prisonnier de la tactique européenne. Il fait remonter à 1955 l’effondrement du culte de Montcalm et observe, selon le compte rendu des Cahiers de lecture de L’Action nationale, que l’hypothèse d’un général en décalage tactique simplifie le récit du combat.
Un détail comptable, relevé par Eccles, pèse dans les deux sens. Montcalm se disait ruiné par la vie chère et réclamait son rappel en invoquant ses dettes. À sa mort, ses papiers contiennent 34 717 livres en billets de caisse et 7 000 ou 8 000 livres en lettres de change, et la réponse de Vaudreuil et de Bigot au ministre montre qu’il a économisé plus de 80 000 livres en trois ans, tous frais payés. Comment, personne ne le sait. Nous tenons pourtant ce détail pour plus instructif que les reconstitutions de la charge, parce qu’il porte sur des billets que l’on peut compter, même si ce sont ses deux adversaires qui en ont fait le compte.
Quelques arpents de neige
La formule qui résume l’indifférence française date d’avant la chute de Québec. Candide paraît au plus tard en mars 1759, d’après l’éditeur Beuchot, et c’est au chapitre XXIII que le pessimiste Martin, débarquant en Angleterre, explique à Candide que les deux nations se battent « pour quelques arpents de neige vers le Canada » et dépensent pour cette guerre plus que le Canada ne vaut. La réplique se moque des deux royaumes à la fois, dans un conte où la guerre est une boucherie de bout en bout. Selon une thèse soutenue à l’université de Virginie, aucune ligne littéraire n’a pourtant pesé aussi longtemps dans l’historiographie québécoise de la Nouvelle-France ; le résumé de cette thèse l’attribue d’ailleurs à Gordon, le vieux janséniste de L’Ingénu, alors que c’est Martin qui parle.
Le camp de l’abandon a de meilleurs arguments qu’un mot d’esprit. À l’automne 1758, Bougainville et le commissaire des guerres Doreil, envoyés à la cour, plaident que le Canada ne peut pas être défendu ; le gouvernement, qui mise sur un projet d’invasion de l’Angleterre, décide de ne pas risquer ses vaisseaux pour la colonie, et Montcalm reçoit le 20 octobre un grade de lieutenant général au lieu d’une armée. Les 331 recrues de mai 1759 traduisent ce choix. En face, plusieurs travaux récents nuancent la lecture. Le volume dirigé par Laurent Veyssière et Bertrand Fonck en 2012, où François Ternat consacre un chapitre à la négociation, montre que la France a continué de réclamer et d’espérer la restitution du Canada jusqu’en 1761. Le recueil que les deux mêmes historiens publient en 2015, La chute de la Nouvelle-France, combat l’idée d’abandon sous plusieurs angles, et Edmond Dziembowski, auteur la même année d’une synthèse sur la guerre de Sept Ans, y étudie la manière dont la monarchie a organisé sa communication pour faire accepter la perte. Les dépenses plaident aussi. Entre 1751 et 1760, d’après Sophie Imbeault, le Canada a coûté 134 millions de livres, 38 % de plus que ce que le Trésor avait autorisé.
Un autre texte a servi la thèse de la colonie condamnée d’avance. En 1777, en pleine guerre d’Indépendance, le libraire londonien J. Almon publie les Lettres de Monsieur le marquis de Montcalm, gouverneur-general en Canada, trois lettres de 1757 à 1759 avec leur version anglaise, dans lesquelles le général aurait prédit la perte du Canada puis la révolte des colonies anglaises. L’une est datée « Du camp devant Quebec, 24 d’août, 1759 ». Auguste Vachon, dans le Dictionnaire biographique du Canada, les attribue à Pierre-Joseph-Antoine Roubaud, ancien jésuite missionnaire chez les Abénaquis passé au service britannique, et ajoute que les contemporains n’en furent pas dupes et que l’auteur lui-même en reconnut la fausseté. Une notice de la bibliothèque de l’université East Carolina signale une autre position, selon laquelle la version anglaise, différente du texte français, serait d’un anonyme, et seule la version française pourrait être de Roubaud.
Article IV
Le 3 novembre 1762, à Fontainebleau, deux textes sont signés le même jour, les préliminaires de paix avec la Grande-Bretagne et la cession secrète à l’Espagne de la Louisiane située à l’ouest du Mississippi, avec La Nouvelle-Orléans. Le traité définitif suit à Paris le 10 février 1763. Par l’article IV, Louis XV renonce à l’Acadie et cède, dans la version anglaise que publie l’université d’Ottawa, « Canada, with all its dependencies », l’île du Cap-Breton et les îles et côtes du golfe, sans restriction. George III accorde aux habitants la liberté de la religion catholique, dans la mesure où les lois de la Grande-Bretagne le permettent, et leur laisse dix-huit mois pour vendre leurs biens, à des sujets britanniques seulement, et partir.
L’article V maintient le droit de pêche et de séchage sur une partie des côtes de Terre-Neuve, à trois lieues des côtes britanniques dans le golfe et à quinze lieues au large du Cap-Breton. L’article VI rend Saint-Pierre et Miquelon, abri pour les pêcheurs, sans fortification et sous la garde de cinquante hommes. L’article VII trace la frontière au milieu du Mississippi, puis de la rivière d’Iberville et des lacs Maurepas et Pontchartrain, La Nouvelle-Orléans exceptée. L’article VIII rend à la France la Guadeloupe, Marie-Galante, la Désirade, la Martinique et Belle-Île. Un article séparé précise que l’emploi du français dans le texte ne vaudra pas précédent.
Aucune nation autochtone n’est partie au traité. Le 5 septembre 1760, à Longueuil, trois jours avant la capitulation de Montréal, le général James Murray délivre au chef des Hurons-Wendats de Lorette un certificat, contresigné par l’adjudant général John Cosnan, qui reçoit la nation sous sa protection, aux mêmes conditions que les Canadiens, avec le libre exercice de sa religion, de ses coutumes et du commerce avec les Anglais. La copie déposée chez le notaire Barthélemy Faribault fils est aujourd’hui à Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Le 24 mai 1990, dans l’arrêt R. c. Sioui, la Cour suprême du Canada a jugé à l’unanimité que ce papier était un traité. Un historien québécois avait soutenu en 1995 qu’il ne s’agissait que d’un sauf-conduit, et qu’un traité en bonne forme avait été conclu avec les nations alliées une dizaine de jours plus tard, les 15 et 16 septembre 1760. La perte, en droit, ne se referme d’ailleurs pas en 1763. Le 6 février 1778, par l’article VI du traité d’alliance signé avec les États-Unis, Louis XVI renonce pour toujours à toute partie du continent nord-américain reconnue britannique avant ou en vertu du traité de Paris, ou passée récemment sous l’autorité de la couronne britannique.
Payés au quart
Les Canadiens ont fait la guerre à crédit. Faute de numéraire, l’intendant paie soldes et fournitures en cartes à jouer, puis en ordonnances et en certificats, que les porteurs viennent échanger chaque mois d’octobre contre des lettres de change tirées sur les trésoriers généraux à Paris. Le 15 octobre 1759, un édit suspend le paiement de ces lettres pour le Canada, Saint-Domingue, la Louisiane, Cayenne et la Martinique. Les habitants l’apprennent en juin 1760 par leurs capitaines de milice. À Paris, certains porteurs bradent leurs papiers à 70 ou 80 % de perte, et des marchands de Londres les rachètent à vil prix.
Le 10 février 1763, le jour même du traité, une déclaration signée par Choiseul promet que billets et lettres de change seront payés après liquidation. En France, 4 000 déclarations portent sur 58 738 241 livres dès avril 1763 ; au Canada, 3 500 déclarations totalisent 16 782 510 livres en août 1764, soit une moyenne de 4 300 livres. La dette atteint plus de 83 millions, dont 49 millions de lettres de change, 25 millions de billets de monnaie et près de 9 millions de créances pour fournitures. L’arrêt du Conseil du 29 juin 1764 tranche. Les lettres de change sont payées à moitié, les cartes, ordonnances et certificats au quart, et les commissaires justifient la réduction par les prévarications reprochées à l’intendant Bigot, dont la commission du Châtelet instruit l’affaire de novembre 1761 à décembre 1763. Par la convention du 29 mars 1766, l’Angleterre accepte ces réductions pour ses ressortissants, contre un rachat de 4 155 000 livres de papiers et une indemnité de 3 millions.
Le papier change ensuite de forme, en reconnaissances à intérêts, puis, faute d’argent, en rentes perpétuelles constituées devant notaire à Paris entre 1768 et 1773, 8 716 contrats en tout. Sur plus de 83 millions, la dette du Canada est liquidée avec 37 607 000 livres de reconnaissances, une perte de plus de 45 millions pour quelque 8 000 porteurs, parmi lesquels les communautés religieuses, comme les hospitalières de l’Hôpital général de Québec, payées en papier pour les vivres et les soins donnés aux blessés. Sophie Imbeault clôt son étude sur une phrase écrite en 1770 par Marie-Marguerite Dufrost de Lajemmerais, mère d’Youville, « Vous savez tout ce que le Roi de France nous a fait perdre », et certains porteurs touchaient encore, en 1788, les arrérages d’une dette contractée pour défendre une colonie que leur roi avait cédée vingt-cinq ans plus tôt.
Pour aller plus loin
La déportation des Acadiens, engagée en 1755, ouvre le volet le plus lourd de la guerre pour les populations civiles. Le procès de l’intendant Bigot devant le Châtelet, dit affaire du Canada, prolonge la question du papier colonial, et l’article consacré à la ligue des Cinq Nations éclaire la neutralité promise en 1701, que cette guerre a mise à l’épreuve.
Entre 1754 et 1763, la France et la Grande-Bretagne se font la guerre en Amérique du Nord. Côté français, il y a la Nouvelle-France, une immense colonie qui va du Saint-Laurent à la Louisiane, mais qui ne compte qu’environ 70 000 habitants. Côté britannique, les colonies de la côte atlantique en comptent déjà plus d’un million et demi. À la fin de la guerre, la France cède presque tout ce qu’elle possédait sur le continent. On dit souvent qu’elle a abandonné sa colonie. Les documents racontent une histoire plus compliquée.
Un mot dans une capitulation
La guerre commence dans la vallée de l’Ohio, deux ans avant d’être déclarée en Europe. Le 28 mai 1754, des miliciens de Virginie conduits par un jeune officier, George Washington, attaquent un petit groupe de Français. Leur chef, Jumonville, est tué.
Le 3 juillet, son frère assiège Washington dans un petit fort et l’oblige à se rendre. Le texte de la reddition, écrit en français, parle de « l’assasinat » de Jumonville. Washington le signe. Plus tard, il accusera son interprète d’avoir mal traduit ce mot.
Le « massacre » de Fort William Henry
En août 1757, le général français Montcalm assiège le fort William Henry, au sud du lac George. La garnison britannique se rend. Elle doit être escortée jusqu’à un autre fort. Mais les guerriers autochtones alliés des Français, qui attendaient du butin et des prisonniers, attaquent la colonne.
Les premiers récits parlent de 1 500 morts. Les historiens ont refait les comptes. Ils arrivent à 184 morts au plus. Le chiffre avait gonflé parce que des disparus avaient été comptés comme tués.
Une bataille de quelques minutes
En 1759, une flotte britannique remonte le Saint-Laurent jusqu’à Québec. Le 13 septembre au matin, les soldats du général Wolfe sont rangés sur les plaines d’Abraham, tout près de la ville. Montcalm attaque aussitôt, sans attendre ses renforts. Les Français sont battus en quelques minutes. Wolfe meurt sur le champ de bataille, Montcalm le lendemain.
Depuis, on discute du rôle de Montcalm. Un historien l’a jugé très sévèrement en 1974. Un autre, en 2018, a défendu une image plus favorable. Un détail reste curieux : Montcalm se disait ruiné, mais il avait économisé plus de 80 000 livres en trois ans.
Une phrase de Voltaire et de fausses lettres
En 1759, dans son conte Candide, Voltaire fait dire à un personnage que les deux pays se battent pour « quelques arpents de neige ». Cette phrase moquait les deux royaumes. Elle est pourtant devenue le symbole d’une France qui se moquait du Canada.
Le gouvernement français a bien refusé d’envoyer une grande armée en 1759. Mais des historiens rappellent qu’il a continué à réclamer le Canada jusqu’en 1761, et que la colonie avait coûté très cher au Trésor.
En 1777, des lettres de Montcalm annonçant la perte du Canada sont publiées à Londres. Elles sont fausses. Leur auteur serait un ancien missionnaire passé au service des Anglais.
Le traité de Paris, article par article
Le 10 février 1763, le traité de Paris met fin à la guerre. La France cède le Canada à la Grande-Bretagne. Les habitants gardent le droit de pratiquer la religion catholique et ont dix-huit mois pour partir s’ils le souhaitent. La France garde seulement deux petites îles près de Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon, avec cinquante soldats et sans fortifications. La Louisiane à l’ouest du Mississippi avait déjà été donnée en secret à l’Espagne.
Les nations autochtones ne signent pas ce traité. En 1760, un général britannique avait remis aux Hurons-Wendats de Lorette un papier qui protégeait leur religion et leurs coutumes. En 1990, la Cour suprême du Canada a jugé que ce papier était un traité.
Une dette qui survit à la colonie
Pendant la guerre, la colonie payait ses soldats et ses fournisseurs avec du papier, des cartes à jouer et des lettres de change que le roi devait rembourser. En 1759, le roi arrête de payer.
Après la guerre, les papiers déclarés dépassent 83 millions de livres, mais le roi n’en rembourse qu’une partie. Les porteurs perdent plus de 45 millions. Parmi eux, des religieuses qui avaient soigné les blessés. En 1770, mère d’Youville écrit : « Vous savez tout ce que le Roi de France nous a fait perdre ». Certains touchaient encore leur rente en 1788.
Le détail de la capitulation de 1754, le débat sur Montcalm, l’histoire des fausses lettres et les comptes du papier du Canada occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Capitulation accordée par Louis Coulon de Villiers à la garnison du fort de Nécessité, « Ce 3e Juillet 1754 a huit heures du soir », signée « Coulon Villier », article mentionnant « l’assasinat du Sr de Jumonville » éd. The Papers of George Washington, Colonial Series, vol. 1, document 02-01-02-0076-0003, Founders Online, National Archives ; localisation du manuscrit
- Montcalm, dépêches au ministre de la Guerre sur la bataille de Carillon du 8 juillet 1758, effectif britannique porté successivement à 20 000, 25 000, 27 000 et 30 000 hommes citées d’après W. J. Eccles (DBC, 1974) ; Service historique de la Défense, série A1, cote précise
- Lévis, dépêche au ministre de la Guerre après la bataille du 13 septembre 1759 citée d’après W. J. Eccles (DBC, 1974) ; collection des papiers Lévis, Bibliothèque et Archives Canada, MG 18, K7-K8, date et pièce
Voir les 52 sources restantesMasquer les autres sources
Sources primaires (suite)
- Vaudreuil et Bigot, réponse au ministre de la Marine sur la succession de Montcalm (34 717 livres en billets de caisse, 7 000 ou 8 000 livres en lettres de change) citée d’après W. J. Eccles (DBC, 1974) ; date et cote
- Plaque commémorative de Montcalm, plaines d’Abraham, Québec, inscription bilingue « Quatre fois victorieux / Une fois vaincu » texte reproduit par W. J. Eccles (DBC, 1974) ; date de pose
- Voltaire, Candide, ou l’Optimisme, traduit de l’allemand de Mr. le Docteur Ralph, [Genève, Cramer], 1759, in-12, chapitre XXIII préface et texte lus dans l’éd. A. J. Q. Beuchot, Œuvres de Voltaire, t. XXXIII, Paris, Lefèvre, Werdet et Lequien fils, 1829 (Project Gutenberg, eBook 4650) ; réplique du chapitre XXIII citée d’après des reprises concordantes, non collationnée sur l’édition de 1759
- [Pierre-Joseph-Antoine Roubaud, attribué], Lettres de Monsieur le marquis de Montcalm, gouverneur-general en Canada, à messieurs de Berryer & de La Molé, écrites dans les années 1757, 1758, & 1759, avec une version angloise, Londres, J. Almon, 1777, [3]-28-28 p., in-8°, 22 cm American Revolution Institute of the Society of the Cincinnati, Washington, L1997F368 1777 ; ESTC T38492
- Certificat du général James Murray aux Hurons-Wendats de Lorette, Longueuil, 5 septembre 1760, contresigné par l’adjudant général John Cosnan Bibliothèque et Archives nationales du Québec, fonds Cour supérieure, district judiciaire de Québec, greffe de Barthélemy Faribault fils (CN301, S99), D2498, p. 5
- Édit du 15 octobre 1759 suspendant le paiement des lettres de change du Canada, de Saint-Domingue, de la Louisiane, de Cayenne et de la Martinique cité d’après S. Imbeault (2013) ; édition et cote
- Préliminaires de paix et acte secret de cession de la Louisiane occidentale et de La Nouvelle-Orléans à l’Espagne, Fontainebleau, 3 novembre 1762 d’après la Library of Congress et 64 Parishes ; édition
- Traité définitif de paix entre la Grande-Bretagne, la France et l’Espagne, Paris, 10 février 1763, 27 articles et 3 articles séparés, signé Bedford, Choiseul duc de Praslin et le marquis de Grimaldi, articles IV à VIII et article séparé 2 texte anglais publié par l’Institut des langues officielles et du bilinguisme, Université d’Ottawa ; original et cote
- Déclaration de Louis XV sur les billets et lettres de change du Canada, Paris, 10 février 1763, signée Choiseul citée d’après S. Imbeault (2013)
- Arrêt du Conseil d’État du roi qui ordonne la liquidation des lettres de change et billets de monnoie du Canada, du 29 juin 1764, Paris, Imprimerie royale notice de Digital Archive Ontario, Toronto Public Library ; exemplaire non consulté
- Convention pour liquider le papier de Canada, apartenant aux sujets de la Grande Bretagne, entre le Roy de la Grande Bretagne et le Roy Très Chrétien, 29 mars 1766, Londres, E. Owen et T. Harrison, 1766 exemplaire de la Bibliothèque de l’Université de Montréal, numérisé par Canadiana, oocihm.9_01096
- Marie-Marguerite Dufrost de Lajemmerais, mère d’Youville, lettre de 1770 citée d’après S. Imbeault (2013) ; destinataire et cote
- Traité d’alliance entre la France et les États-Unis, Paris, 6 février 1778, article VI éd. Hunter Miller, Treaties and Other International Acts of the United States of America, vol. 2, Washington, Government Printing Office, 1931
- R. c. Sioui, [1990] 1 R.C.S. 1025, arrêt de la Cour suprême du Canada du 24 mai 1990
Bibliographie
- Sophie Imbeault, « La dette de la France : les papiers du Canada », Cap-aux-Diamants, n° 115, automne 2013, p. 15-18, URI Éditions Cap-aux-Diamantshttps://id.erudit.org/iderudit/70079ac
- Laurent Veyssière et Bertrand Fonck (dir.), La guerre de Sept Ans en Nouvelle-France, Québec et Paris, 2012, 360 p., dont François Ternat, « L’autre bataille de Québec : sauver la Nouvelle-France par la négociation ? » Septentrion et Presses de l’université Paris-Sorbonne
- Bertrand Fonck et Laurent Veyssière (dir.), La chute de la Nouvelle-France. De l’affaire Jumonville au traité de Paris, Québec, 2015, 587 p., dont une contribution d’Edmond Dziembowski sur la communication de la monarchie, titre Septentrion
- Edmond Dziembowski, La guerre de Sept Ans, 1756-1763, Paris, 2015, 670 p., coll. « Pour l’histoire », ISBN 978-2-262-03529-7 Perrin et Ministère de la Défense
- Dave Noël, Montcalm, général américain, Montréal, 2018, 381 p. Boréal
- D. Peter MacLeod, La vérité sur la bataille des plaines d’Abraham. Les huit minutes de tirs d’artillerie qui ont façonné un continent, trad. Marie José Thériault, Montréal, 2008, 493 p. ; éd. originale Northern Armageddon, Vancouver, Douglas & McIntyre, 2008 ; éd. américaine, New York, Knopf, 2016 Éditions de l’Homme
- Ian K. Steele, Betrayals : Fort William Henry and the « Massacre », New York, 1993, ISBN 978-0-19-508426-9, édition en ligne Oxford Academic, 2011 ; année de première édition Oxford University Press
Sources en ligne
- « MONTCALM, LOUIS-JOSEPH DE, marquis de MONTCALM », par W. J. Eccles, vol. 3, 1974 Dictionnaire biographique du Canada, Université Laval et University of Torontohttps://www.biographi.ca/fr/bio/montcalm_louis_joseph_de_3F.html
- « ROUBAUD, PIERRE-JOSEPH-ANTOINE », par Auguste Vachon, vol. 4, 1980 Dictionnaire biographique du Canada, Université Laval et University of Torontohttps://www.biographi.ca/fr/bio/roubaud_pierre_joseph_antoine_4F.html
- « II., 3 July 1754 », Articles of Capitulation, avec note des éditeurs sur Jacob Van Braam Founders Online, National Archiveshttps://founders.archives.gov/documents/Washington/02-01-02-0076-0003
- « Lettres de Monsieur le marquis de Montcalm, gouverneur-general en Canada », notice L1997F368 1777 American Revolution Institutehttps://collections.americanrevolutioninstitute.org/record/13227
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