La descente d’Inanna aux Enfers : la fin du poème est une lacune
Quatre cent douze lignes assemblées à partir d’une cinquantaine de tablettes, et un dénouement dont il ne reste presque rien. Ce que le poème dit, et ce qu’on lui a fait dire.

Dans la base de collections du British Museum, l’étendard d’Ur n’est pas un étendard. La fiche du numéro 121201 range l’objet sous un type écrit ainsi : « box ( ?) ». Coffret, point d’interrogation compris. Deux lignes plus bas, le titre affiché annonce pourtant The Standard of Ur. Le musée qui le conserve depuis 1928 n’a pas tranché, et il l’écrit dans son propre catalogue.
La sixième campagne conjointe ouvre le chantier du cimetière le 17 octobre et le referme le 7 janvier. C’est la saison des tombes royales : celle de Meskalamdug, celle de la reine dont Woolley lit alors le nom Shub-ad, et, sous la première, une sépulture de pierre qu’il désigne par la lettre E. Un puits de douze mètres sur huit, trois chambres parallèles, le sol à quarante pieds sous la surface moderne. La pierre a été importée, probablement du Gebel Sinam au sud de Zubair, cent dix milles à vol d’oiseau. Une semaine de travail, et la tombe est achevée un samedi soir.
Elle avait été vidée dans l’Antiquité, peu après l’inhumation : les voleurs ont emporté cuivre et argent, qui plus tard auraient été trop corrodés pour mériter le déplacement. Dans un angle de la troisième chambre, contre un crâne entièrement couvert de minuscules perles de lapis, gisait l’objet. Woolley le décrit en mars 1928 dans le Museum Journal, avant toute restauration : cela se décrit au mieux comme une stèle de bois, cinquante centimètres de long, vingt de haut, environ quatre d’épaisseur, couverte de mosaïque sur les deux faces et sur les extrémités. Il ajoute qu’il ne peut pas envoyer de photographie. Le mot étendard ne figure pas dans ce texte.
Deux autres écarts méritent d’être relevés. Woolley plaçait alors ces tombes bien avant dans le quatrième millénaire, vers 3500 ; le British Museum les date aujourd’hui de 2550 à 2400 avant notre ère. Et l’occupant de PG 779 reste anonyme : le musée parle de la sépulture d’un roi non identifié. Le nom d’Ur-Pabilsag, qui circule dans toute la vulgarisation, vient d’un fragment d’inscription trouvé ailleurs sur le site et d’une hypothèse sur l’ordre relatif des tombes. Gianni Marchesi a repris en 2004 le dossier épigraphique du cimetière et maintient le caractère royal de ces monuments. Le nom, lui, ne sort pas de la tombe.
Ce qui a été fouillé, ce sont deux nappes de mosaïque écrasées l’une contre l’autre par le poids de la terre, le bitume désagrégé, les tesselles libres mais encore à leur position relative. Une des grandes faces reposait à l’envers, l’autre à l’endroit : Woolley en a déduit une structure creuse. Aux deux bouts, des incrustations remplissaient un espace triangulaire : il en a déduit des parois inclinées. La face supérieure, presque intacte, a été cirée et bandée au fur et à mesure du dégagement.
L’objet exposé aujourd’hui mesure 21,7 à 22 centimètres de haut, 50,4 de long, 11,6 de large à la base et 5,6 au sommet. Un tronc de prisme décoré sur quatre côtés, nu dessus et dessous. Les panneaux d’extrémité sont le point faible : leurs tesselles se sont dispersées quand le plafond de la tombe s’est effondré, et le musée écrit que leur reconstitution est incertaine. On y devine un bouquetin dressé contre un arbuste et des aigles à tête de lion s’attaquant à des taureaux à visage humain.
Le matériau, lui, est direct. Coquille pour les figures, calcaire rouge pour quelques corps d’animaux et pour les caisses des véhicules, lapis-lazuli en éclats pour le fond, bitume pour tenir le tout. Plusieurs tesselles de lapis portent une rainure sur la face polie et une cassure rugueuse en dessous, indice d’un débitage à la lame de silex.
Regardons la face dite de la guerre de bas en haut. Registre inférieur : des véhicules avancent vers la droite en piétinant des ennemis nus, dont les entailles et le sang coulant sont figurés. Le premier attelage marche, les quatre jambes visibles au sol ; les suivants passent au galop ; le dernier se cabre. Chaque caisse porte un conducteur et, sur une plateforme arrière, un homme armé d’un javelot ou d’une hache. À l’avant, un carquois garni de javelots, dont des versions d’apparat en or sont sorties d’autres tombes du cimetière.
Registre médian : des fantassins en longue cape, la lance tenue par tous dans la même position, la pointe mordant sur le dos du camarade qui précède. La file est régulière au millimètre. Puis, à droite, les prisonniers : espacement irrégulier, postures désordonnées, certains liés, l’un d’eux tourné vers l’arrière. Registre supérieur : le roi, plus grand que tous, la tête crevant le cadre, son véhicule vide attelé derrière lui.
Un mot mérite d’être surveillé. Ces engins ont quatre roues pleines, sans rayons, et rien de la machine légère que le mot char désignera mille ans plus tard. Le manuel de référence sur ces véhicules reste celui de Mary Littauer et Joost Crouwel, paru en 1979. Les quatre-roues apparaissent en contexte militaire au début du troisième millénaire, puis cessent d’y apparaître et passent à l’usage cultuel. La comparaison la plus proche est la stèle des Vautours du Louvre, vers 2450, où Eannatum de Lagash mène un véhicule derrière une phalange serrée.
L’autre face raconte l’après. En bas, des hommes tirent des taureaux, des chèvres et des moutons, portent des poissons et des charges diverses. En haut, sept personnages assis sur des tabourets dont le pied imite un sabot lèvent une coupe de la main droite, tous glabres et le crâne rasé. Le roi se distingue par la taille et par une jupe à touffes ; dans sa main gauche subsiste ce qui était probablement une spathe de dattier mâle en fleur. À droite, un musicien joue d’une lyre à tête de taureau, instrument dont plusieurs exemplaires sont sortis des tombes voisines.
Le mot « paix » ne correspond à rien de tout cela. La lecture courante est celle d’un banquet de victoire, donc du même épisode que l’autre face. Elle bute sur deux difficultés. Aucun texte connu ne rattache l’objet à une campagne identifiable, ce qui laisse ouverte l’hypothèse d’une scène de type plutôt que d’événement ; Jean-Claude Margueron a posé l’alternative dans le titre même d’une étude de 1996, récit historique ou magique. Et l’identité des porteurs résiste : Dorota Ławecka a montré en 2017 que plusieurs d’entre eux partagent une chevelure bouclée qui reparaît sur un petit côté de l’objet et sur les figures de héros du Dynastique archaïque gravées sur sceaux-cylindres.
Faut-il pour autant vider la face de son contenu politique ? Non. Le programme reste cohérent, et le conservateur du musée en donne la clé : le souverain sumérien devait à la fois la victoire et l’abondance, et la spathe de dattier dans sa main dit la seconde aussi nettement que les prisonniers disent la première.
Woolley a supposé une hampe, à cause de la position de la trouvaille. L’objection est immédiate : les figures se comptent en millimètres, illisibles à trois pas, et aucun parallèle n’existe. Le British Museum mentionne depuis longtemps une seconde hypothèse, la caisse de résonance d’un instrument à cordes, qui a contre elle de ne ressembler à aucune des lyres exhumées à Ur.
St John Simpson a rouvert le dossier en 2021. Son argument part d’une remarque de Woolley que personne n’avait exploitée : l’objet était creux. La disposition des incrustations le long du bord supérieur permet à un couvercle de coulisser d’avant en arrière, comme un plumier bien ajusté. Simpson rappelle que les plateaux du jeu des vingt cases trouvés à Ur étaient eux aussi des boîtes creuses destinées à contenir pions et dés. Il propose que le coffret ait renfermé une tablette rapportant la campagne figurée à l’extérieur.
Le camp adverse conserve un appui solide, et il est archéologique. La tombe était pillée, mais Woolley a jugé cet objet en place, dans l’angle de la dernière chambre, entre l’épaule et le crâne d’un homme dont la tête portait des milliers de perles de lapis, sans doute une coiffe. Le musée maintient à ce titre la possibilité d’un porte-enseigne du cortège royal, tout en signalant une troisième lecture : les incrustations pourraient avoir orné un élément fixe de la sépulture. Personne n’a vu le couvercle. Ce que l’on tient, c’est une distribution de tesselles dans la terre, et trois façons de la lire.
Les bêtes attelées sont décrites par le musée comme des onagres. Depuis 2022, on sait mieux de quoi il s’agit dans la région. À Umm el-Marra, en Syrie du Nord, des équidés inhumés vers 2500 dans un complexe funéraire princier ont livré leur génome à une équipe de l’Institut Jacques Monod, dirigée par Thierry Grange et Eva-Maria Geigl. Résultat : des hybrides de première génération, nés d’une ânesse domestique et d’un hémione mâle, l’âne sauvage de Syrie. Les tablettes cunéiformes appellent kunga un équidé prestigieux valant jusqu’à six fois le prix d’un âne. Ces hybrides étant stériles, chaque bête exigeait la capture d’un mâle sauvage.
Ce que l’étude n’établit pas, elle le dit elle-même : aucun équidé d’Ur n’a été séquencé, et la détermination taxinomique des équidés exhumés dans les tombes mésopotamiennes, à Ur comme à Kish ou à Abu Salabikh, reste discutée. Les animaux du panneau sont dessinés, pas fouillés. On tient une espèce attestée en Syrie à la même époque, et une convention de dessin. Pas l’identification des bêtes d’Ur.
L’hémione de Syrie, lui, n’existe plus. Le dernier individu sauvage connu a été abattu en 1927 à Al-Ghams, près de l’oasis d’Azraq ; le dernier captif est mort au zoo de Schönbrunn, à Vienne, en 1927 ou 1928 selon les sources. Pendant ces mêmes mois, Woolley dégageait la tombe E. Il a fallu le génome de ces derniers survivants, conservés dans des collections européennes, pour donner un nom à ce qui tire les véhicules du registre inférieur.
Le dossier croise le cimetière royal d’Ur dans son ensemble, avec ses fosses funéraires et la question des serviteurs inhumés auprès des souverains, et la stèle des Vautours de Girsu, autre récit de guerre sumérien conservé au Louvre. Il rejoint aussi la route du lapis-lazuli, dont les gisements les plus proches de la Mésopotamie se trouvent en Afghanistan.
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☥Quatre cent douze lignes assemblées à partir d’une cinquantaine de tablettes, et un dénouement dont il ne reste presque rien. Ce que le poème dit, et ce qu’on lui a fait dire.
✍Deux notices de musée décrivent le même objet et ne s’accordent ni sur sa taille ni sur son contenu. Ce que trente ans de critique ont laissé debout de la théorie des jetons.
Un mètre d’albâtre, trois registres, et un personnage principal réduit au bas de son pagne. Ce que le vase d’Uruk montre, et ce que quatre-vingts ans de lecture y ont ajouté.
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Vers 3000 av. J.-C., quarante mille personnes vivent au même endroit, en basse Mésopotamie. Uruk mérite-t-elle vraiment le titre de première ville du monde ?
☥Sept tablettes retrouvées à Ninive racontent comment Marduk fend le corps de Tiamat pour bâtir le ciel et la terre. Récit d’une théologie politique.
Un cylindre d’argile de 23 cm, exhumé à Babylone en 1879, est devenu « la première charte des droits de l’homme ». Le texte dit tout autre chose.