La descente d’Inanna aux Enfers : la fin du poème est une lacune
Quatre cent douze lignes assemblées à partir d’une cinquantaine de tablettes, et un dénouement dont il ne reste presque rien. Ce que le poème dit, et ce qu’on lui a fait dire.
Une objection d’abord, puisqu’elle porte sur le titre. Le mot « cycle » n’est écrit sur aucune des six tablettes. Une seule, la dernière, garde en tête une mention brève, « à Baal ». Les sommets des cinq autres sont cassés, et l’on suppose seulement qu’ils portaient la même. Quant à l’ordre des deux premières, il se discute encore, quatre-vingt-quinze ans après leur sortie de terre.
L’acropole de Ras Shamra culmine à 18 mètres, sur un tell de 27 hectares. Deux sanctuaires s’y dressent, dits de Baal et de Dagan. Entre les deux, les fouilleurs de Claude Schaeffer ont dégagé la maison du Grand Prêtre, dont la bibliothèque a livré la plupart des mythes et légendes d’Ougarit.
Le Louvre en expose deux pièces, salle 301, vitrine 12. AO 16640 est un fragment de la deuxième tablette, 12,5 sur 9,9 centimètres, épais de 2,9, sorti de terre en 1931. AO 16641 et AO 16642 appartiennent à la cinquième, celle de la mort de Baal. Charles Virolleaud a publié cette dernière dans la revue Syria en 1934, en rapprochant deux morceaux recueillis l’un en 1930, l’autre en 1931. Il y lisait le nom d’un scribe, El-Melek, élève d’Aten-perlen. On écrit aujourd’hui Ilimilku, élève d’Attēnu, et la seconde moitié de ce nom a cessé d’être un nom. Le corpus est dispersé : le musée national d’Alep répertorie dans sa collection la quatrième tablette, celle du palais.
Combien de vers ? Les comptes divergent. La reconstitution d’Andrée Herdner, qui a établi en 1963 le corpus de référence des tablettes alphabétiques, totalise environ 1 830 lignes pour les six documents ; d’autres présentations en annoncent plus de 2 300, selon que l’on additionne les lignes lisibles ou les lignes restituées. Sur la première tablette, la plus abîmée, la place et l’ordre des colonnes font encore l’objet de deux débats distincts.
Cinq lignes, au bas de la sixième tablette : spr ilmlk šbny lmd atn prln rb khnm rb nqdm ṯʿy nqmd mlk ugrt adn yrgb bʿl ṯrmn. Le scribe, Ilimilku de Shubbanu, élève d’Attēnu le devin, chef des prêtres, chef des pasteurs, officiant de Niqmaddu roi d’Ougarit, seigneur de Yargub, maître de Tharumanu.
À qui vont les titres ? Sur la tranche de la quatrième tablette, un colophon plus court fait d’Ilimilku lui-même l’officiant de Niqmaddu. Sur la sixième, la chaîne peut se rattacher au maître ou à l’élève, et les traductions publiées prennent les deux partis. Nicolas Wyatt a consacré en 2015 quarante-huit pages aux seuls colophons de ce scribe.
Un mot de la ligne a mis dix-sept ans à se fixer. Manfried Dietrich et Oswald Loretz proposaient en 1972 de voir dans prln un intendant, un maître de maison ; une anthologie de 1987 traduisait encore par « majordome ». En 1989, Wilfred van Soldt a établi, à partir d’un vocabulaire trilingue trouvé à Ras Shamra où le terme hourrite répond à l’akkadien bārû, qu’il désignait un devin, plus précisément un spécialiste de l’examen des entrailles. Une liste d’écolier a tranché ce que quarante ans d’exégèse laissaient ouvert.
Reste la date. Le colophon nomme un roi Niqmaddu, longtemps identifié au souverain du milieu du XIVᵉ siècle avant notre ère. En 1992, une tablette portant le même colophon est sortie de la maison d’Ourtenou, dans un secteur daté de la seconde moitié du XIIIᵉ siècle. Publiée en 2001 par André Caquot et Anne-Sophie Dalix, elle a confirmé ce que la thèse de cette dernière soutenait dès 1997 : le roi du colophon est un homonyme tardif, que les uns numérotent III et les autres IV. Le poème a rajeuni d’un siècle.
Le premier mot lui-même, spr, se lit « le scribe » ou « a écrit ». Copiste ou auteur ? La sixième tablette, du reste, ne s’achève pas sur Baal : les douze dernières lignes du poème sont un hymne à Shapshu, la déesse solaire, personnage secondaire du récit. Le nom du scribe vient après.
Yammu, la Mer, envoie deux messagers à l’assemblée des dieux et réclame qu’on lui livre Baal. El accepte. Baal affronte Yammu avec deux armes fabriquées par Kothar, le dieu artisan : la première manque son effet, la seconde abat l’adversaire. Sa sœur Anat massacre ensuite des guerriers jusqu’à se laver les mains dans leur sang.
Vient le palais. Anat et Athirat obtiennent d’El l’autorisation de bâtir, Kothar taille les cèdres du Liban et du Sirion, et le texte donne les dimensions : une maison de mille arpents, un palais de dix mille. C’est ici que le poème devient opaque. Kothar propose d’ouvrir une fenêtre. Baal refuse. Kothar redemande, Baal refuse une seconde fois, puis cède, et par cette ouverture sa voix se fait entendre, ce qui veut dire le tonnerre et la pluie. Pourquoi refusait-il ? Le passage qui devrait le dire est endommagé. Umberto Cassuto proposait en 1942 qu’il redoute de voir Môtu entrer par là, en s’appuyant sur un verset de Jérémie où la Mort monte par les fenêtres ; d’autres y lisent la crainte du retour de Yammu, ou celle de perdre ses filles. On tient un refus répété deux fois. Pas son motif.
La suite est plus lisible. Môtu, la Mort, réclame son dû et avale Baal. La terre se dessèche. Les dieux essaient un remplaçant, Athtar, qui monte sur le trône : ses pieds n’atteignent pas le marchepied, sa tête ne touche pas le dossier. Il redescend. Anat, elle, retrouve le corps, l’enterre sur le Sapan, puis saisit Môtu : elle le fend, le vanne, le brûle, le broie à la meule et le sème au champ, exactement les gestes de la moisson. El voit alors en songe le ciel pleuvoir de l’huile et les torrents couler de miel, signe que Baal vit.
C’est aussi Môtu qui, ouvrant la cinquième tablette, rappelle à Baal qu’il a tué Litan, le serpent fuyard, le serpent tortueux, le puissant aux sept têtes. Isaïe 27,1 applique au Léviathan les deux mêmes épithètes, sur les mêmes racines. Entre les deux textes, aucune chaîne de manuscrits, et environ cinq siècles.
Johannes de Moor a donné en 1971 la formulation la plus systématique de la lecture agraire : le poème suivrait l’année, la mort de Baal étant la sécheresse d’été et son retour les pluies d’automne. L’objection principale est arithmétique. Le texte fait revenir Môtu au bout de sept ans, et aucun rituel conservé d’Ougarit ne rejoue la mort du dieu chaque année.
Mark Smith déplace le centre de gravité vers la royauté divine : le poème met en scène l’accession de Baal au rang de roi, avec sa maison pour preuve matérielle. Aaron Tugendhaft, qui tient Ilimilku pour l’auteur du texte et pour un homme d’État expérimenté, le replace en 2017 dans la diplomatie de la fin du Bronze, celle d’un royaume vassal des Hittites, où la fraternité entre souverains et les demandes d’extradition ont un sens concret. Le poème y devient une critique des normes politiques de son temps.
Faut-il pour autant écarter la lecture saisonnière ? Elle garde des appuis que ses adversaires reconnaissent. La terre se dessèche quand Baal meurt, le songe d’El énumère de l’huile et du miel quand il revit, et le traitement de Môtu emprunte terme à terme au vocabulaire de la moisson. Ceux qui refusent le schéma annuel accordent en général qu’une dimension saisonnière traverse le texte. Leur objection porte sur la mécanique du calendrier.
Le palais du poème n’est pas dans la ville. Il se dresse sur le Sapan, le Jebel el-Aqra, qui ferme au nord un royaume d’environ 2 000 kilomètres carrés. Dans la ville, le dieu avait un temple de pierre, du type dit temple-tour, un vestibule bas suivi d’un corps de bâtiment beaucoup plus haut.
Olivier Callot en a donné en 2011 la première étude d’ensemble, quatre-vingts ans après le dégagement. Sa chronologie : les deux sanctuaires de l’acropole, bâtis au Bronze moyen, se sont effondrés au milieu du XIIIᵉ siècle lors d’un séisme qui a détruit la ville ; seul celui de Baal a été relevé, avant d’être détruit à nouveau au début du XIIᵉ siècle avec toute la cité. Si l’on suit la datation basse d’Ilimilku, le poème de la construction du palais a donc été mis par écrit dans une ville qui venait de rebâtir le temple. Carole Roche-Hawley a repris le dossier en 2016 sous un titre qui dit l’état de la question, entre mythe et réalité. Le rapprochement se tient. Il ne se démontre pas.
Du temple, il reste peu de chose debout, et Callot note que les monuments ont beaucoup souffert depuis leur fouille. Deux séries d’objets en sont sorties : des ancres de pierre, déposées là par des marins, auxquelles son étude consacre un chapitre entier, et des stèles, sur les vingt-deux que compte le corpus d’Ougarit. La plus grande a été trouvée le 28 mai 1932 à l’ouest du temple. Calcaire oolithique, 144 centimètres de haut, 57,5 de large : c’est le Baal au foudre du Louvre, AO 15775, un dieu à la masse d’armes levée et à la lance dont la hampe bourgeonne. Aucune inscription n’y nomme Yammu ni Môtu.
La notice du Louvre pour AO 16640 porte une remarque que l’on n’attend pas d’un musée : le joint entre les deux fragments est sans doute erroné. Autrement dit, la tablette du combat contre la Mer est peut-être recollée de travers depuis les années 1930. La troisième édition du corpus, en 2013, a de son côté rattaché à la troisième tablette un fragment jusque-là catalogué comme un texte à part.
L’établissement du texte n’est donc pas clos, et le calendrier en est public. Le projet de Göttingen qui prépare une nouvelle édition du corpus poétique ougaritique traite une soixantaine de tablettes en trois phases. La première, de 2023 à 2026, porte sur Kirtu, Aqhatu et les Rephaïm. Les six tablettes de Baal, KTU 1,1 à 1,6, sont inscrites à la deuxième, de 2026 à 2029.
Le dossier croise l’alphabet cunéiforme d’Ougarit, déchiffré en quelques mois par trois savants travaillant séparément à Halle, à Paris et à Jérusalem, et la figure de Baal-Hadad, dieu de l’orage attesté du Bronze moyen jusqu’aux traités assyriens du VIIᵉ siècle. Il rejoint aussi la question de l’effondrement des royaumes du Bronze récent, dont Ougarit reste le cas le mieux documenté par ses archives.
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☥Quatre cent douze lignes assemblées à partir d’une cinquantaine de tablettes, et un dénouement dont il ne reste presque rien. Ce que le poème dit, et ce qu’on lui a fait dire.
𒀭Trois tablettes copiées à Sippar vers 1635 avant notre ère, une barque ronde décrite sur une tablette sans provenance, et un déluge que le sol ne date pas comme les textes.
☥Sept tablettes retrouvées à Ninive racontent comment Marduk fend le corps de Tiamat pour bâtir le ciel et la terre. Récit d’une théologie politique.
ΩVers 1600 avant notre ère, le volcan de Santorin pulvérise une île entière. Une ville ensevelie, un débat de dates, et peut-être l’ombre de l’Atlantide.
𐌀Tite-Live raconte Romulus, la louve et les sept rois. Sous le Palatin, l’archéologie raconte autre chose. Confrontation des deux récits.
À Ougarit, El préside au panthéon sans jamais combattre. Son nom, lui, a survécu à tout : on le retrouve dans Israël, dans Élohim, dans Allah.
Un roi d’Uruk, un ami perdu, une plante de jouvence volée par un serpent : l'épopée de Gilgamesh est le plus ancien grand récit que l’on puisse encore lire.