En 869, sur la Grande Place de Tikal, un roi nommé Jasaw Chan K’awiil II fait dresser la stèle 11 et son autel. Ce sera le dernier monument daté de la ville. La même année, à quatre cents kilomètres au nord à vol d’oiseau, un seigneur de Chichén Itzá fait graver dans la Casa Colorada le texte d’une cérémonie de fin de k’atun, la période de vingt ans du calendrier maya. C’est l’une des plus anciennes dates connues du site. L’effondrement maya du IXᵉ siècle tient tout entier dans cet écart.
Le dernier k’atun gravé à Toniná
Le compte long inscrit sur un monument le nombre de jours écoulés depuis une date de création mythique. Il donne aux inscriptions une précision que peu de systèmes anciens atteignent, et il fournit, par son extinction, la première courbe dont l’archéologie ait disposé.
Cette courbe monte jusque vers 790, puis tombe. Autour de 800, on ne compte plus qu’une dizaine de monuments datés par an dans l’ensemble des basses terres. À Copán, l’autel L de 822 reste inachevé sur trois de ses quatre faces. À Jimbal, petite capitale du Petén, un seigneur se réclame encore en 879 de la maison royale de Tikal ; dix ans plus tard, la stèle suivante ne porte plus aucun portrait de roi. Le dernier compte long connu dans l’aire maya entière est celui du monument 101 de Toniná, au Chiapas, pour la fin de k’atun de 909.
Deux réserves, et elles ne sont pas de forme. La conversion en jours dépend de la constante de corrélation retenue et du calendrier moderne où on la reporte : pour Toniná, les publications donnent le 15 ou le 18 janvier. L’année est solide, le jour ne l’est pas. Plus lourd : commander une stèle est un acte politique, celui d’un roi sacré qui se met en scène et paie des sculpteurs. La fin de la série date la fin d’une institution, pas celle d’une population. Confondre les deux est l’erreur la plus ancienne du dossier.
Quatre kilomètres de murs montés à la hâte
La région des lacs du Petexbatun offre le cas le mieux documenté et le plus brutal. Dos Pilas, capitale d’une dynastie issue de Tikal, est battue en 761 par son ancien vassal Tamarindito. Ses habitants arrachent les parements de leurs propres temples pour élever en catastrophe deux murs concentriques surmontés de palissades. La cour se replie sur Aguateca, perchée sur un escarpement de plus de quatre-vingts mètres et coupée par une faille profonde.
Cela ne suffit pas. Plus de quatre kilomètres de murailles sont montés à la hâte autour de l’épicentre, puis la ville est attaquée et incendiée vers 810. Les fouilles ont dégagé des maisons de haut rang abandonnées en quelques heures : les structures M8-4 et M8-8 étaient des résidences de scribes, et les palettes et les mortiers de leur métier sont restés là où on les avait posés. La structure L8-8, sur la place principale, a été abandonnée en cours de chantier.
L’anecdote militaire compte moins que l’ordre des événements. La chronologie bayésienne établie à Ceibal sur cent cinquante-quatre datations au radiocarbone, la plus grande série obtenue sur un seul site maya, place l’intensification de la guerre vers 735, la chute de plusieurs centres vers 810, et le déclin majeur de Ceibal elle-même vers 900 seulement. Deux vagues, séparées par près d’un siècle. La formule au singulier ne survit pas à cette résolution.
Le gypse de Chichancanab et le compte des plantes comestibles
Le lac Chichancanab, au Yucatán, dépose du gypse quand son niveau baisse, et le gypse emprisonne dans sa structure cristalline les molécules d’eau du lac. Une équipe de Cambridge et de Floride a mesuré en 2018 trois isotopes de l’oxygène et deux de l’hydrogène de cette eau piégée, pour la période 800-1000. Résultat : une baisse des précipitations annuelles comprise entre 41 et 54 pour cent par rapport à aujourd’hui, avec des pointes atteignant 70 pour cent.
La stalagmite YOK-I, prélevée au sud du Belize, donne le mouvement long. Elle montre des pluies anormalement abondantes entre 440 et 660, au moment où les cités se multiplient, puis un assèchement de plus de trois siècles, puis une sécheresse prolongée entre 1020 et 1100.
Ce que valent ces pourcentages dans un champ, une étude de 2022 l’a chiffré : dans une sécheresse extrême, entendue comme plusieurs années consécutives sans vraie saison des pluies, la disponibilité des plantes comestibles de la péninsule chute de 89 pour cent. Sur le maïs, les haricots et les courges, seul le maïs produit encore quelque chose lors d’une sécheresse courte.
Treize années sèches, datées à six ans près
Restait la résolution. Une carotte de lac se date à quelques décennies près, une histoire politique se raconte à l’année : les deux séries ne se superposaient pas assez finement pour qu’on dise ce qui suivait quoi.
En août 2025, une équipe internationale a publié le résultat d’un travail sur une stalagmite prélevée en 2006 dans les Grutas Tzabnah, près de Tecoh, au Yucatán. La roche a poussé sous sept mètres de calcaire seulement, ce qui fait passer la pluie dans la grotte en un mois environ et conserve un signal saisonnier net. Cent quatre-vingt-six lamines annuelles, d’un millimètre en moyenne, ont été forées une par une : deux mille quatre cent quarante-neuf prélèvements de poudre. Le résultat couvre 871 à 1021 à six ans près.
Huit sécheresses d’au moins trois ans apparaissent en un siècle et demi. L’une commence en 894 et dure quatre ans, une seule année humide s’intercale, puis cinq nouvelles années sèches suivent. La plus longue court sur treize années consécutives, de 929 à 942, et dépasse tout ce que les archives coloniales du Yucatán enregistrent.
Ces dates découpent le nord en deux trajectoires opposées. Dans les collines Puuc, où l’on dépend de réservoirs et de citernes faute de nappe accessible, les inscriptions d’Uxmal se concentrent entre 895 et 907 et les dernières dates gravées de la région tombent au début des années 900, en plein dans la série des sécheresses. À Chichén Itzá, à moins de cent kilomètres, la partie ancienne de la ville décline aux mêmes décennies, mais un nouvel ensemble monumental prend le relais et prospère jusqu’à la fin du Xᵉ siècle, avant de s’effacer à son tour vers 1025-1050. Même pluie, deux issues. Les auteurs le disent eux-mêmes : les chronologies archéologiques restent incertaines et plusieurs de leurs rapprochements peuvent être révisés.
Soixante et un mille bâtiments sous la canopée
En 2016, un avion équipé d’un lidar a balayé 2 144 km² de la réserve de biosphère maya, au Petén. Le relevé, publié en 2018, a livré 61 480 constructions inconnues : maisons isolées, palais, terrasses agricoles, réservoirs, chaussées. Les auteurs en tirent une population de sept à onze millions d’habitants pour les basses terres centrales à l’apogée du Classique récent. Une reprise de 2025, étendue à 95 000 km², remonte l’estimation entre 9,5 et 16 millions. Ces chiffres restent des modèles de densité, pas un recensement, et les fourchettes le disent.
Cette échelle a changé le dénominateur de toutes les explications. Elle a aussi fragilisé une hypothèse longtemps dominante, celle du suicide écologique par déboisement, dont le dossier de référence venait de Copán. Une carotte plus longue prélevée dans l’étang de Petapilla y a été analysée et publiée en 2010 : aucun des épisodes de déboisement qu’elle enregistre ne tombe entre 600 et 900, et le plus violent des trois derniers millénaires leur est bien antérieur. Le même profil montre au Postclassique une remontée du pollen de pin et un recul marqué du pollen d’herbacées, ce qui indique une population très réduite après la chute, non avant.
Sept individus de Copán et un « Vieil Empire » qui n’a pas existé
En mai 2025, sept génomes anciens de Copán ont été publiés, prélevés dans l’os pétreux d’individus du Classique, parmi lesquels un probable membre de la famille régnante et un sacrifié inhumé auprès de lui. Les résultats vont dans deux directions à la fois. Ils enregistrent une baisse marquée de la diversité génétique voici environ 1 200 ans, compatible avec l’effondrement démographique que l’archéologie décrit. Et ils établissent une continuité génétique forte dans l’aire maya depuis l’Archaïque récent jusqu’aux populations actuelles, avec un apport venu des hautes terres mexicaines évalué à 6,1 pour cent, plus ou moins 2,6. La population a chuté. Elle n’a pas disparu.
Le mot de « disparition » a pourtant une histoire. Le vocabulaire de « Vieil Empire » et de « Nouvel Empire », forgé par l’archéologie maya du début du XXᵉ siècle et abandonné depuis longtemps par la recherche, figure encore sur la fiche officielle du site de Toniná, où le monument 101 est présenté comme le dernier témoin du déclin du Vieil Empire. Ce cadre supposait une civilisation qui s’éteint au sud puis renaît au nord sous le même nom. Le pluriel s’est imposé depuis, en anglais dès 2007 avec une synthèse qui demande « quel effondrement ? », en français dans un chapitre de 2021 intitulé « un effondrement, des effondrements ? ». Un fait sec suffit contre le cliché de l’évaporation : la dernière royauté maya indépendante, celle des Itzá autour de Nojpetén, sur le lac Petén Itzá, n’a été prise par les troupes espagnoles que le 13 mars 1697.
Ce que l’on ignore reste considérable, et il faut le dire précisément. On ne sait pas départager, dans la chute démographique, ce qui revient à la mortalité et ce qui revient au départ : les cimetières de masse attendus font défaut. On ne sait pas pourquoi les collines Puuc s’éteignent au moment où Chichén Itzá s’étend, sous la même pluie. On ne sait pas dater à l’année l’abandon de la plupart des sites, faute de séquences céramiques assez fines. Et le rapport de cause entre guerre et sécheresse reste ouvert, puisque la première précède la seconde de trois quarts de siècle dans la seule séquence à haute résolution disponible.
Reste ce que les fouilles trouvent. À Naachtun, capitale du nord du Petén étudiée depuis 2010 par une mission française, la zone urbaine se vide entre 830 et 950. Deux bâtiments échappent au silence : les structures 5O-5 et 6O-5, qui avaient successivement abrité le pouvoir politique de la cité. Les datations au radiocarbone y placent au Postclassique ancien des cérémonies du feu, avec des dépôts d’encensoirs, des résidus d’encens et de grandes quantités de cendres et de charbons répandues sur les sols. La ville était partie depuis un siècle ou davantage. Quelqu’un continuait d’y venir allumer des feux.
Pour aller plus loin
Ce dossier croise le déchiffrement de l’écriture maya, dont la lecture historique des inscriptions a rendu possible la courbe des dates utilisée ici. Il rejoint aussi Chichén Itzá et le Postclassique du Yucatán, où se joue la suite du IXᵉ siècle, et le codex de Paris, l’un des quatre manuscrits mayas conservés, qui montre ce que les Mayas écrivaient encore bien après la fin des stèles datées.
On entend souvent que les Mayas ont disparu au IXᵉ siècle. L’idée est fausse, et elle est vieille de plus d’un siècle. Ce qui s’est produit dans les forêts qui couvrent aujourd’hui le nord du Guatemala et le sud du Mexique est autre chose. Des dizaines de grandes villes se sont vidées, les rois ont cessé de faire graver des dates sur la pierre, et une partie de la population a bel et bien manqué à l’appel. Le reste est encore discuté.
Quand les pierres cessent de porter des dates
Les rois mayas faisaient dresser de hautes pierres sculptées portant une date précise. Ces monuments racontaient leur accession au trône, leurs victoires, leurs cérémonies. Ils forment la seule série chiffrée dont on dispose sur la période. On peut donc compter, année après année, combien de villes en produisent encore.
Le total grimpe pendant des siècles, puis s’écroule en quelques décennies. Un roi de Copán commande un autel qui ne sera jamais achevé. Ailleurs, une petite capitale grave une dernière pierre où le souverain n’apparaît même plus. La toute dernière date de ce type est gravée en 909, sur un site du Chiapas.
Il faut se garder d’aller trop vite. Dresser un monument coûtait cher et servait à la gloire d’un roi. Quand la série s’arrête, elle prouve que ce pouvoir royal a cessé de fonctionner. Elle ne prouve pas que les champs et les villages étaient vides.
Des murs, puis le feu
Dans la région des lacs du sud-ouest, la violence arrive tôt. Une capitale est battue par son ancien vassal. Ses habitants démontent alors les façades de leurs propres temples pour bâtir en catastrophe deux enceintes surmontées de palissades.
La cour se replie sur une ville voisine, juchée au bord d’une falaise. On y élève à la hâte plusieurs kilomètres de murs défensifs. Cela ne sert à rien. La ville est prise et brûlée vers 810.
Les archéologues y ont trouvé des maisons de scribes intactes sous l’incendie, avec les palettes et les mortiers de leur métier posés là où on les avait laissés. Un bâtiment de la place principale a même été abandonné alors qu’on était en train de le construire.
Le ciel s’en mêle, mais pas partout pareil
Au fond d’un lac du Yucatán, un minéral se dépose quand l’eau baisse. Il emprisonne au passage des molécules d’eau du lac. En les analysant, des chercheurs ont estimé que les pluies annuelles avaient chuté de près de la moitié pendant cette période, avec des passages bien pires.
Une concrétion de grotte a permis d’aller plus loin. Elle a poussé couche par couche, une par an, comme un arbre. On a foré ces couches une à une pour dater les épisodes secs à quelques années près.
De ce comptage sortent plusieurs longues sécheresses. La plus dure a tenu treize années de suite. Rien d’équivalent n’apparaît dans les archives coloniales de la région.
Ces dates ont réservé une surprise. Sous la même pluie, deux régions du nord réagissent en sens contraire. Là où l’on dépendait de citernes et de réservoirs, les inscriptions s’arrêtent net. Une grande ville voisine, elle, se développe et prospère encore longtemps. La sécheresse seule n’explique donc pas tout.
Sous la forêt, des gens
Un survol au laser a révélé sous la végétation des dizaines de milliers de constructions inconnues. Les estimations de population ont été revues très fortement à la hausse. La chute qui a suivi n’en est que plus impressionnante, et elle n’a pourtant pas effacé les habitants.
L’analyse récente de l’ADN de personnes enterrées à Copán le confirme. On y lit une baisse nette de la diversité génétique au moment de la crise. On y lit aussi une continuité forte entre ces gens et les Mayas d’aujourd’hui.
Le reste de l’histoire va dans le même sens. Un royaume maya indépendant a tenu dans les forêts du Petén jusqu’en 1697, quand les troupes espagnoles ont enfin pris sa capitale insulaire.
Sur ce que l’on ignore, mieux vaut être franc. Personne ne sait faire la part des morts et des partants. Personne ne sait dater à l’année l’abandon de la plupart des villes.
Il reste à Copán un autel commandé en 822. Une seule de ses faces a été sculptée. Les autres sont restées nues.
La version complète donne le détail des mesures faites dans une stalagmite du Yucatán, la chronologie qui place la guerre trois quarts de siècle avant les grandes sécheresses, et les cérémonies du feu retrouvées dans une cité déjà vide.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Toniná, monument 101, fin de k’atun 10,4.0,0.0 correspondant à 909, dernière date en compte long connue de l’aire maya, zone archéologique de Toniná, Chiapas Instituto Nacional de Antropología e Historia
- Tikal, stèle 11 et autel 11, Grande Place, date de compte long 10,2.0,0.0 correspondant à 869, dédiés par Jasaw Chan K’awiil II, seul monument du Classique terminal retrouvé sur le site parc national de Tikal, Petén, Guatemala
- Copán, autel L, commandé par Ukit Took’ en 822, une seule face sculptée, une deuxième esquissée, deux faces laissées vierges, terrain de jeu de balle nord zone archéologique de Copán, Honduras
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Sources primaires (suite)
- Jimbal, stèle 1, fin de demi-k’atun 10,2.10,0.0 correspondant à 879, portrait royal entouré de figures divines ; stèle suivante datée de 889, sans portrait royal Petén, Guatemala
- Chichén Itzá, texte hiéroglyphique de la Casa Colorada, cérémonie de fin de k’atun en 869, l’une des plus anciennes dates du site Yucatán, Instituto Nacional de Antropología e Historia
- Aguateca, structures M8-4 et M8-8, résidences de scribes de haut rang abandonnées avec leur mobilier en place, et structure L8-8, abandonnée en cours de construction ; épicentre incendié vers 810 région du Petexbatun, Petén, Guatemala
- Dos Pilas, deux murs concentriques élevés avec les parements arrachés aux temples et aux palais après la défaite de 761 région du Petexbatun, Petén, Guatemala
- Ceibal, série de cent cinquante-quatre datations au radiocarbone, la plus importante obtenue sur un site maya unique Ceibal-Petexbatun Archaeological Project, Instituto de Antropología e Historia de Guatemala
- Stalagmite Tzab06-1, Grutas Tzabnah, près de Tecoh, Yucatán, prélevée en 2006 : 186 lamines annuelles d’environ 0,9 mm, 2 449 prélèvements de poudre, enregistrement de 871 à 1021 à six ans près
- Stalagmite YOK-I, grotte de Yok Balum, sud du Belize, prélevée en 2006, croissance continue sur deux millénaires, quarante datations uranium-thorium
- Carottes sédimentaires du lac Chichancanab, Yucatán : horizons de gypse dont l’eau d’hydratation a livré la composition isotopique du lac entre 800 et 1000
- Étang de Petapilla, vallée de Copán, Honduras : carotte sédimentaire couvrant près de trois mille ans, profil pollinique arbres et arbustes contre herbacées
- Naachtun, structures 5O-5 et 6O-5, sièges successifs du pouvoir politique : dépôts d’encensoirs, résidus d’encens, cendres et charbons répandus sur les sols, datés du Postclassique ancien Petén, Guatemala
- Sept génomes anciens d’individus du Classique de Copán, prélevés dans l’os pétreux, dont un probable membre de la dynastie régnante et un sacrifié associé Instituto Hondureño de Antropología e Historia
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