Quarante-deux tonnes et demie de récolte à l’hectare d’un côté, deux et demie de l’autre. L’écart a été mesuré en 1987 à Lakaya, une communauté aymara proche du Titicaca, où des familles avaient relevé par mink’a, le travail collectif d’entraide, des champs surélevés si anciens que personne au village ne se souvenait de les avoir vus en culture. La parcelle rebâtie fut comparée aux terres voisines, travaillées selon l’usage. Oswaldo Rivera Sundt, directeur de l’Institut national d’archéologie de Bolivie et codirecteur du projet Wila Jawira avec l’Américain Alan Kolata, publia les deux chiffres en 1991 dans le programme du Festival of American Folklife de la Smithsonian. Les récoltes des années suivantes furent plus maigres, et il les tint malgré tout pour la preuve d’une technique précolombienne supérieure à celle des voisins.
Ces champs, que les Aymaras appellent suka kollus, entourent les ruines de Tiwanaku, et le chiffre de Lakaya a longtemps servi à leur faire porter une capitale. Une plaine capable de tels rendements pouvait nourrir une ville nombreuse, une ville nombreuse supposait un pouvoir pour commander les travaux, et à ce pouvoir des archéologues boliviens et américains ont donné un nom d’empire. Aucune des études agronomiques citées plus loin ne retrouve un écart de cet ordre.
« Falta de letras »
Le premier Européen à décrire les ruines est un soldat. Pedro Cieza de León y passe en 1549 et leur consacre le chapitre 105 de la première partie de sa Crónica del Perú, imprimée à Séville en 1553. Il voit une colline faite de main d’homme sur de grandes fondations de pierre, deux statues vêtues de longs habits qui ne ressemblent pas à ceux des Indiens, des portes taillées chacune dans un seul bloc et posées sur des dalles de trente pieds de large, de quinze ou plus de long et de six d’épaisseur. Il avoue ne pas comprendre avec quels outils on les a travaillées, et note que l’ouvrage n’a jamais été achevé. Devant l’encomendero Juan de Vargas, il demande aux habitants si ces édifices datent du temps des Incas. Ils se mettent à rire. Tout cela, répondent-ils, existait avant que les Incas ne règnent, et leurs ancêtres disaient que tout était apparu en une nuit.
Cieza ajoute que les Incas bâtirent les grands édifices de Cuzco sur le modèle de cette muraille, et que les premiers d’entre eux songèrent à y établir leur cour. Puis il bute sur l’absence d’écrits. La falta de letras, le manque de lettres, empêche de savoir qui a construit, et il en tire un éloge de l’écriture, bienaventurada la invención de las letras. Faute de mieux, il imagine un peuple « de entendimiento », doué de raison, venu d’on ne sait où et disparu dans des guerres, en écho aux récits d’hommes barbus aperçus sur une île du lac. La longue lignée des bâtisseurs venus d’ailleurs commence là, chez un conquérant qui ne doute pas de ses informateurs et cherche malgré tout plus loin qu’eux.
Les ruines occupent le bassin du Guaquira, la rivière de Tiwanaku, qui se jette dans le Wiñaymarka, la partie méridionale et la moins profonde du Titicaca. Le calendrier de l’histoire européenne n’a ici aucune prise. Les archéologues andins, dans la lignée de Max Uhle, découpent le temps en horizons, périodes où un même style se répand en peu de temps sur un vaste territoire, séparés par des périodes intermédiaires où il se fragmente, et Tiwanaku appartient à l’Horizon moyen, qu’un synchronisme avec l’Europe carolingienne n’éclairerait en rien. Carlos Ponce Sanginés avait divisé l’histoire du site en cinq époques, et John Janusek a resserré en 2001 les deux dernières, Tiwanaku IV vers 500-800 et Tiwanaku V vers 800-1100.
Les bornes ont bougé à chaque génération de chercheurs. En 2023, Erik Marsh et dix coauteurs ont soumis à un modèle bayésien cent deux datations au radiocarbone, dont quarante-cinq inédites, en tenant compte de l’ordre des couches. Le modèle place la fondation vers 180, avec une marge qui va de 40 à 320, l’arrivée de migrants et de nouvelles maisons vers 600, le dernier grand chantier monumental vers 720, le départ des derniers résidents permanents vers 1010, entre 970 et 1050, et les premiers dépôts incas au Pumapunku vers 1510. D’autres continuent d’écrire 300-1100, comme François Cuynet dans la synthèse qu’il a publiée en 2025, ou font durer la culture jusqu’à la sécheresse des années 1100-1200, comme la mission franco-bolivienne de Marc-Antoine Vella en 2018. L’écart tient en partie à ce que l’on date. Une poterie et une ville ne meurent pas forcément la même année.
Le chantier inachevé du Pumapunku
L’Akapana est le plus grand monument de la ville, une plateforme à gradins de 197 mètres sur 203 et de 16,5 mètres de haut, montée en sept terrasses et parcourue de canaux de drainage internes. Le Pumapunku, au sud-ouest du bourg actuel, dessine un T dont le côté ouest mesure 167 mètres et les côtés nord et sud 116. Sur sa face est, dix-sept dalles de grès couvrent une surface de 6,75 mètres sur 38,72. La plus grande mesure 8,12 mètres sur 3,86 et 1,20 d’épaisseur, pour quatre-vingt-trois tonnes environ. Autour gisent quelque cent cinquante blocs d’andésite, une pierre volcanique tirée de l’autre côté du lac, dont aucun n’est resté à sa place. Le plus petit mesure 34 centimètres sur 26 et pèse 8,5 kilos, les blocs en forme de H avoisinent six cents kilos, les portes, hautes d’un peu moins de trois mètres, neuf tonnes, et un bloc de 3,5 mètres sur 3,2 en pèse une vingtaine.
Ces blocs ont été finis avant la pose, frises comprises, avec des prises taillées pour les hisser, et beaucoup sont des répliques exactes les uns des autres, jusqu’aux versions droite et gauche d’une même forme. Jean-Pierre Protzen, architecte à Berkeley, a reconnu dans une pierre que les guides appellent l’Escritorio del Inca, le bureau de l’Inca, une maquette à échelle réduite, dont les proportions suivent un rapport de 0,5774 avec celles des blocs en vraie grandeur. En 2018, Alexei Vranich a fait imprimer en trois dimensions, au vingt-cinquième, cent quarante blocs d’andésite et les dix-sept dalles, pour les manipuler comme un jeu de construction. Il en a tiré l’angle droit employé par les bâtisseurs et des parentés avec les constructions plus anciennes de Chiripa et de Pucara, au sud et au nord du lac, qui rattachent l’édifice à une tradition locale. Le premier plan du Pumapunku avait été levé en 1848 par le Français Léonce Angrand.
Les datations de Marsh donnent au chantier une durée brève. Le Pumapunku est commencé vers 580, un sol vert et rouge y est posé vers 630, après quoi les maçons ne travaillent plus guère qu’avec des pierres de remploi, au Pumapunku comme à l’Akapana, et la construction s’arrête vers 710. Une ou deux générations de tailleurs auraient suffi pour l’appareil de pierre qui fait la renommée du site. Protzen et Stella Nair tenaient la Porte du Soleil et toutes les portes du Pumapunku pour inachevées, ce qui n’interdit pas qu’on ait encore travaillé sur place plus tard. La Porte du Soleil, 3,82 mètres sur 2,85, a été redressée pendant les guerres d’indépendance.
Le site visible aujourd’hui doit beaucoup aux restaurations du milieu du XXᵉ siècle, conduites dans un esprit national et sans grand ménagement pour les vestiges, au point qu’un historien de l’architecture a pu le compter parmi les sites les plus mal reconstruits des Andes. Vranich espérait que des modèles imprimés, qu’on déplace sur une table sans toucher une pierre, aideraient les parties en présence à discuter des remontages à venir.
Le port de Posnansky
Arthur Posnansky, né à Vienne en 1873, formé à l’école navale de Pola puis enrichi dans le commerce du caoutchouc en Amazonie, vit Tiwanaku pour la première fois le 16 novembre 1903. Une équipe française y creusait. La mission de Georges de Créqui-Montfort et d’Eugène Sénéchal de la Grange avait confié les fouilles au naturaliste Georges Courty, qui ouvrit pendant trois mois des tranchées dans l’Akapana, le temple semi-souterrain, le Kalasasaya, le Chunchukala et le Putuni, où il dégagea un canal de drainage. Plus de mille quatre cents objets en sortirent et furent dispersés. L’un d’eux, une tablette à priser en bois incrustée de turquoise et de métal, conservée au musée du quai Branly, serait le seul objet de ce type recueilli sur le site, sans que sa provenance soit tout à fait assurée. Marsh qualifie l’expédition de destructrice.
Dès 1911, Posnansky avait fixé une théorie qu’il ne modifia plus guère. Tiwanaku avait été un port, à une époque où le lac montait une cinquantaine de mètres plus haut et où l’altiplano jouissait d’un climat presque tropical, et la ville avait plus de douze mille ans, dix-sept mille dans certaines de ses publications. Deux races l’auraient bâtie l’une après l’autre, les Collas puis les Aruwaks, et elle aurait décliné sous l’effet du climat, des luttes raciales, des narcotiques et des boissons fermentées. En 1931, l’astronome allemand Rolf Müller, qui avait travaillé à l’observatoire de La Paz, crut confirmer cet âge en datant le Kalasasaya par l’astronomie. Le grand œuvre parut à New York en 1945, à compte d’auteur chez J. J. Augustin, et Wendell Bennett jugea dans American Antiquity que ni les preuves ni les conclusions n’en étaient acceptables. Les premières datations au radiocarbone réglèrent ensuite la question de l’âge. Le titre, Tihuanacu, ajoutait d’ailleurs une graphie de plus à un nom qui en compte au moins trois, Tiahuanaco chez les Français de 1903 et encore chez Cuynet, Tihuanacu chez Posnansky, Tiwanaku dans la graphie aymara qu’emploie Ponce Sanginés en 1981 et que la plupart des chercheurs ont adoptée.
La théorie avait des ancêtres et elle a eu des descendants. Les barbus de Cieza en sont les premiers. En 1877, l’Américain Ephraim George Squier jugeait la région trop froide et trop aride et doutait qu’elle ait jamais porté le siège d’une domination. L’architecte allemand Edmund Kiss, acquis au nazisme, publia en 1937 des restitutions où Tiwanaku devenait l’œuvre d’une race aryenne, sur la foi de la cosmologie glaciaire de Hörbiger. Erich von Däniken en 1969, Graham Hancock en 1995 ont puisé dans l’autorité de Posnansky, et les émissions de télévision sur les anciens astronautes ont pris le relais. La prémisse ne varie pas d’un auteur à l’autre, observe Marsh. Les ancêtres des Aymaras d’aujourd’hui n’auraient pas pu construire cela.
Cette généalogie n’efface pas ce que Posnansky a laissé de solide. Ses photographies, dont des vues aériennes, ses dessins et ses plans, comme celui de l’Akapana en 1927, documentent le site avant les reconstructions de Ponce Sanginés, et les archéologues qui rejettent ses dates s’en servent encore. Il proposa d’en faire un parc national en 1937, et Tiwanaku fut déclaré monument national en 1945.
Le monolithe Bennett montre l’homme à l’œuvre. Le 28 juin 1932, dans le puits 7 ouvert au temple semi-souterrain, l’équipe de Wendell Bennett, de l’American Museum of Natural History, heurta une tête de pierre à cinquante centimètres sous la surface. La statue, en grès rouge, mesurait 7,30 mètres avec une base de 1,80 mètre, pour 1,27 mètre de largeur au plus et une vingtaine de tonnes. Bennett en dégagea la face et les flancs. Après son départ, Posnansky nettoya lui-même le dos, couché dans la boue, à la lumière d’une bougie et avec ses ongles, selon son propre récit. La Société de géographie de La Paz soutint ensuite que Courty avait trouvé la base dès 1903, mais l’acte qui l’aurait prouvé a disparu des archives, et Carmen Beatriz Loza note que beaucoup soupçonnent Posnansky de l’avoir fabriqué. Le monolithe partit pour La Paz le 16 juillet 1933, malgré l’hostilité d’une partie des habitants de la ville, qui le traitaient de mamarracho, de grotesque, et de « fiera de piedra », de fauve de pierre, et fut dressé sur la promenade du Prado. Il y reçut plus de vingt impacts de balles. Un décret suprême du 14 septembre 1995 créa un comité national chargé de son retour, qui eut lieu le 16 mars 2002, après soixante-neuf ans d’absence selon Isabel Scarborough, soixante-dix selon Loza, et Scarborough fait de cette pierre le symbole tout ensemble de la gloire andine, du nationalisme, de la superstition et des restitutions ethniques.
Un empire tiré des champs
Le mot d’empire vient pour l’essentiel de Carlos Ponce Sanginés, archéologue et homme politique bolivien. En 1981, il découpait l’histoire du site en époques villageoises, puis urbaines, puis impériale pour la cinquième, et ne concédait à Huari, la grande puissance du Pérou central, que le rang de siège vice-royal, deux fois moins étendu et doté de temples inférieurs. Vranich replace cette lecture dans l’effort du milieu du XXᵉ siècle pour donner à la Bolivie un site capable de rivaliser avec Machu Picchu et Teotihuacan, effort qui faisait de chaque site monumental de la région l’avant-poste d’un empire imaginé. L’UNESCO a repris le terme en inscrivant Tiwanaku sur la liste du patrimoine mondial le 2 décembre 2000, au titre du critère iii, en saluant la puissance de l’empire qui en avait fait sa capitale.
Alan Kolata a donné à cet empire sa base agricole. En 1986, dans American Antiquity, il décrivait un État qui avait mis en valeur d’immenses étendues plates, inondées à la saison des pluies, grâce à une stratégie conçue et dirigée par un gouvernement central hiérarchisé. Les champs surélevés, buttes de culture séparées par des canaux d’eau, gardent la chaleur du jour et protègent les plantes du gel nocturne. Entre 1986 et 1991, le projet Wila Jawira en fit reconstruire dans vingt-deux communautés aymaras, et Rivera avançait le chiffre de cent mille habitants nourris autour de la ville.
Clark Erickson, qui avait relevé en 1981 et 1982 des champs du même type à Huatta, sur la rive péruvienne, en a tiré une autre histoire. Ces champs relevaient à ses yeux d’un savoir de communautés et de groupes de parenté, les ayllus, qui avait survécu à toutes les dominations, et il a qualifié en 1999 de néo-déterminisme environnemental les thèses qui faisaient dépendre l’essor et la chute de Tiwanaku d’une agriculture d’État. Kolata et ses coauteurs lui ont répondu l’année suivante qu’il se méprenait gravement sur leurs arguments. Juan Albarracín-Jordán, qui avait prospecté la basse vallée de Tiwanaku, décrivait dès 1996 un État segmentaire, fait de hiérarchies emboîtées.
Les agronomes ont mesuré. En 2006, l’équipe de Sánchez de Lozada a publié des rendements de pommes de terre compris entre 2,73 et 10,80 tonnes à l’hectare sur un premier site, freiné par le sel, et entre 8,25 et 33,45 sur un second, avec des récoltes comparables sur les parcelles plates de contrôle malgré un gel en pleine saison. Les températures minimales ne différaient que d’un degré entre les buttes et le plat, et l’avantage des champs surélevés n’apparaissait que les années de gel exceptionnel. Lynn Swartley a lu en 2002 tout le projet de réhabilitation comme une invention de la tradition, où l’archéologie fournissait au développement rural un savoir autochtone taillé sur mesure.
La ville elle-même a changé de nature avec les fouilles. Bennett écrivait en 1934 que Tiwanaku était nettement un site cérémoniel. Janusek décrit pour Tiwanaku IV un centre urbain dense, fait d’enclos résidentiels orientés à 8 degrés environ à l’est du nord, avec un quartier de potiers à Ch’iji Jawira et des immigrants reconnaissables à leur vaisselle de style Cochabamba, et il parle d’un ordre social segmentaire. La prospection de Wila Jawira a reconnu au moins 6,5 kilomètres carrés d’habitat et projeté vingt-cinq à quarante mille habitants, quatre fois moins que le chiffre de Rivera, sorti pourtant du même projet.
Les absences comptent autant que les trouvailles, et Marsh et ses coauteurs les ont relevées en 2023. Aucun bâtiment de stockage, aucune sépulture princière, aucune route aménagée, aucun relais d’étape, aucune muraille ni architecture défensive sur aucun site de Tiwanaku, des pointes de projectile rares, des têtes trophées sculptées et peintes sans une seule tête trophée réelle. Un État qui lève l’impôt en nature laisse d’ordinaire des magasins.
Chen Chen, Khoa, Palaspata
Dans la vallée de Moquegua, sur le versant pacifique du Pérou, Paul Goldstein a publié en 1993 le temple d’Omo M10, bâti autour d’une cour semi-souterraine sur le modèle de Tiwanaku. Kelly Knudson a mesuré en 2008 les isotopes du strontium dans les dents des morts de Chen Chen, dans la même vallée. Le strontium d’une dent garde la signature géologique du lieu où l’on a passé son enfance, et plusieurs individus avaient grandi dans le bassin du Titicaca, immigrants de première génération qui attestent une colonisation directe. Dans les cimetières de San Pedro de Atacama, au Chili, où les objets de style Tiwanaku ne manquent pas, aucun mort ne portait la signature du lac. Les habitants avaient adopté le style sans que des colons venus de l’altiplano s’installent parmi eux.
Les génomes anciens ont nuancé le tableau en 2021. L’équipe de Popović a séquencé dix-sept individus ayant vécu entre 300 et 1500 et observé une continuité génétique dans le bassin du lac, tandis que le cœur rituel de la ville rassemblait des gens d’origines diverses, dont certains portaient une ascendance amazonienne. Les victimes déposées en offrande à l’Akapana vers 950 avaient pour la plupart une ascendance entièrement locale.
Le lac a livré ses propres preuves. Sur le récif de Khoa, au nord-ouest de l’île du Soleil, Christophe Delaere, de l’Université libre de Bruxelles, a conduit en 2013 avec José Capriles et Charles Stanish des fouilles subaquatiques systématiques, au sonar et en photogrammétrie. Ils y ont recueilli des brûle-parfums en céramique en forme de puma, des os de jeunes lamas sacrifiés, des médaillons d’or au dieu à visage rayonnant, un puma de lapis-lazuli et un pendentif de turquoise, datés entre 794 et 964. Au total, le récif a rendu trois cent quatre-vingt-cinq offrandes. Pour les trois auteurs, ces rituels d’État, répétés à intervalles, ont aidé à souder une entité politique, quelque cinq siècles avant que les Incas ne fassent de l’île un lieu de pèlerinage. Delaere avait soutenu en 2016 à Bruxelles, en français, une thèse sur le patrimoine subaquatique du lac, codirigée par Éric Rieth, de l’université Paris 1, où il décrivait l’espace lacustre comme un paysage culturel à part entière.
La découverte la plus récente vient d’un chantier routier. Une étude d’impact menée avant l’élargissement d’une route a repéré sur une crête, à deux cent quinze kilomètres au sud-est de Tiwanaku, le temple de Palaspata, que Capriles et trois coauteurs, dont Delaere, ont publié en juin 2025 dans Antiquity. L’enceinte mesure environ 125 mètres d’est en ouest et 145 du nord au sud. Quinze enclos modulaires de 358 à 595 mètres carrés y entourent une cour qui abritait peut-être une cour semi-souterraine, et l’entrée principale, à l’ouest, s’aligne sur le soleil des équinoxes. On y a trouvé des dalles de grès rouge et de quartzite blanc, des gobelets kero, des brûle-parfums et des tessons des styles locaux Yampara, Tupuraya et Mojocoya. Le site voisin d’Ocotavi 1 a fourni quatorze dates au radiocarbone, qui placent l’occupation Tiwanaku entre 630 et 950 environ, et les auteurs parlent d’un investissement substantiel de l’État, d’une porte de contrôle sur les échanges avec les vallées de Cochabamba et d’enclos où l’on aurait stocké et compté des biens. Le temple lui-même n’est pas encore daté.
Les deux camps lisent ces faits avec deux vocabulaires. Pour Capriles et ses coauteurs, comme pour Stanish en 2003, la taille, le plan et le travail investi supposent un État, et Palaspata en marque l’expansion vers le sud-est. Marsh ne voit dans l’ensemble des données aucun indice d’une société fortement hiérarchisée et décrit la ville comme le nœud le plus puissant d’un réseau. La distinction que fait Knudson entre colonisation et adoption d’un style paraît la plus utile des deux grilles, parce qu’elle se mesure dans l’émail des dents, quelle que soit la définition que l’on donne au mot empire.
À Moquegua, des gens du lac sont venus vivre. À Atacama, on a copié.
Vingt ans pour vider une ville
La chute a longtemps eu une cause unique. En 1997, Michael Binford, Kolata et leurs coauteurs tiraient des carottes de sédiments du lac la preuve d’une sécheresse prolongée, qui aurait fait franchir à l’agriculture un seuil environnemental et provoqué l’effondrement au XIIᵉ siècle. Erickson y voyait le déterminisme qu’il dénonçait, et Vella retenait encore la sécheresse en 2018.
Les dates de 2023 défont l’enchaînement. Les tombes construites cessent vers 910, quand commencent les morts violentes, avec de larges marges d’erreur. Au nord de l’Akapana, seize êtres humains, des jeunes pour la plupart et parmi eux des enfants, gisaient avec deux camélidés sur un sol de galets, et l’un des crânes porte quatre perforations, non loin d’une pointe de bronze de 45 millimètres sur 9. Les morts violentes s’arrêtent vers 1020, la résidence permanente cesse vers 1010, des toits de chaume brûlent, et des campements temporaires subsistent jusque vers 1050. Le tout tient en une vingtaine d’années, dans une fourchette qui va de zéro à soixante-dix. La sécheresse ne commence qu’au XIIᵉ siècle, plus d’un siècle après le départ des habitants, et la reconstitution la plus récente du niveau du lac ne montre avant l’an mil qu’une baisse mineure. Bruce Owen avait parlé dès 2005 d’un effondrement explosif. Dans la vallée de la Katari, à Lukurmata et à Tiraska, la vaisselle rouge resta en usage plusieurs générations, et les champs surélevés continuèrent d’être cultivés après l’abandon de la capitale.
Au sommet de l’Akapana, une offrande réunissait quatorze crânes de camélidés, des parures d’os et de cuivre, des graines de plantes de l’altiplano et des basses terres tropicales. Kolata y voyait en 1993 une cérémonie de clôture célébrée pendant la sécheresse du XIIᵉ siècle, sur la foi d’une seule date, SMU-2473, à deux cent quarante-trois ans près. Marsh l’a combinée avec une seconde, INAH-972, plus ancienne de trois siècles, et obtient une date vers 1000, entre 680 et 1230. Il souligne surtout que le dépôt repose sur des murs d’adobe déjà fondus, donc après le départ des résidents, et y reconnaît le geste de visiteurs revenus sur une ville vide, là où Kolata lisait l’adieu d’une cité encore habitée à son temple.
Pour aller plus loin
Huari, l’autre grande puissance de l’Horizon moyen, pose les mêmes questions d’empire et de colonies, en particulier au Cerro Baúl, tout près de Moquegua. L’article sur Chaco Canyon suit, pour les mêmes siècles, un autre centre dont on discute s’il était une ville habitée ou un lieu de rassemblement, et le sanctuaire inca de l’île du Soleil prolonge l’histoire du lac après Tiwanaku.
On parle souvent de l’« empire » de Tiwanaku. Le mot fait penser à des armées, à des routes et à des greniers remplis par l’impôt. Il a été choisi au XXᵉ siècle par un archéologue bolivien, qui voulait offrir à son pays une grande capitale ancienne. Tiwanaku a bien été une grande ville, bâtie très haut dans les Andes, près du lac Titicaca. Le pouvoir qu’elle exerçait autour d’elle est beaucoup moins clair.
Des ruines qui faisaient rire
Les Incas eux-mêmes ont trouvé la ville en ruine. Un soldat espagnol passe sur place peu après la conquête. Il demande aux habitants si les Incas ont élevé ces murs, et ses interlocuteurs éclatent de rire. D’après leurs ancêtres, tout serait sorti de terre en une seule nuit. Le soldat regrette qu’aucun texte écrit ne dise qui étaient les bâtisseurs.
Ce silence oblige les archéologues à dater la ville en mesurant le carbone des restes enfouis dans le sol. Selon un calcul récent, elle naît vers la fin du IIᵉ siècle. Ses derniers habitants permanents la quittent aux alentours de l’an 1010. En Europe, on parlerait de Moyen Âge, mais ce découpage ne veut rien dire dans les Andes.
Le chantier et la légende
Le temple du Pumapunku montre ce que savaient faire ses bâtisseurs. Sa plus grosse dalle pèse environ quatre-vingt-trois tonnes. Les tailleurs finissaient chaque bloc, décor compris, avant de le mettre en place. Beaucoup de blocs sont des copies exactes les uns des autres. Le temple n’a pourtant jamais été terminé.
Ces ruines ont passionné un riche négociant né à Vienne, Arthur Posnansky. Il a soutenu toute sa vie que Tiwanaku était un ancien port, au bord d’un lac bien plus haut. Il donnait à la ville plus de douze mille ans d’âge. Des écrivains, puis des émissions de télévision, en ont fait l’œuvre de visiteurs venus d’ailleurs. Tous partaient de la même idée, à savoir que les ancêtres des Aymaras, le peuple du lac, n’auraient pas su bâtir cela.
Les datations scientifiques ont balayé ces âges fabuleux. Les photos et les plans de Posnansky restent malgré tout précieux. Ils montrent le site avant les reconstructions maladroites du siècle dernier. Les chercheurs qui rejettent ses théories s’en servent encore.
Des champs en buttes et des voyageurs
Autour de la ville, on distingue encore d’anciens champs surélevés, de longues buttes de terre bordées de canaux. Ces buttes gardent la chaleur et protègent les cultures du gel. Alan Kolata y voyait l’œuvre d’un État puissant, qui dirigeait les travaux depuis la capitale. D’autres chercheurs pensent que les villages savaient construire ces champs eux-mêmes. Des agronomes ont d’ailleurs obtenu des récoltes assez proches sur des champs plats ordinaires.
Les voyageurs ont laissé des traces plus nettes. Dans une vallée du Pérou tournée vers le Pacifique, des tombes contiennent des gens nés au bord du lac. Leurs dents conservent la marque chimique du sol de leur enfance. Au Chili, en revanche, les habitants ont seulement copié le style de Tiwanaku, sans recevoir de colons.
Au fond du lac, des plongeurs ont remonté de l’or et des os de lamas sacrifiés, déposés en offrande. Récemment, un temple de style Tiwanaku a été signalé à plus de deux cents kilomètres de la ville. La ville elle-même n’a livré ni greniers d’État ni rempart. On n’y a pas trouvé de tombe royale, et les armes y sont rares.
Une ville vidée en une génération
On a longtemps accusé une grande sécheresse d’avoir ruiné la ville. Erik Marsh a réexaminé récemment les datations de la ville, en y ajoutant beaucoup de nouvelles. Selon lui, la ville se vide en une vingtaine d’années. Des gens meurent de mort violente, des toits brûlent, puis les habitants partent. La sécheresse n’arrive que bien plus tard.
Au sommet de la grande plateforme de pierre, des crânes de lamas avaient été déposés en offrande. Kolata y lisait une cérémonie d’adieu, célébrée par une ville encore habitée. Marsh pense que ces crânes ont été posés après le départ des habitants, par des visiteurs revenus sur les ruines. Les deux lectures s’affrontent toujours.
Le monolithe de sept mètres dégagé à la bougie, puis exilé à La Paz, et les rendements mesurés sur un champ reconstruit par des familles aymaras attendent dans la version complète.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Pedro Cieza de León, Parte primera de la Crónica del Perú, Séville, 1553, chap. 105 (passage à Tiwanaku en 1549 ; colline faite de main d’homme, deux statues aux longs vêtements, portes monolithes sur des dalles de trente pieds, ouvrage inachevé, rire des habitants interrogés devant l’encomendero Juan de Vargas, apparition en une nuit, modèle des édifices de Cuzco, « falta de letras », « bienaventurada la invención de las letras », peuple « de entendimiento ») éd. Lima, Pontificia Universidad Católica del Perú et Academia Nacional de la Historia, 1984, p. 282-284, d’après Kaulicke 2001
- Ephraim George Squier, Peru : Incidents of Travel and Exploration in the Land of the Incas, New York, 1877, p. 300 (région jugée trop froide et aride pour le siège d’une domination) Harper and Brothers, d’après Janusek 2001 et Marsh 2023
- Georges de Créqui-Montfort, « Fouilles de la Mission scientifique française à Tiahuanaco. Ses recherches archéologiques et ethnographiques en Bolivie, au Chili et dans la République Argentine », dans Internationaler Amerikanisten-Kongress, Vierzehnte Tagung, Stuttgart 1904, Stuttgart, 1906, p. 531-550 (canal de drainage du Putuni) W. Kohlhammer, d’après Janusek 2001
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Sources primaires (suite)
- Wendell C. Bennett, « Excavations at Tiahuanaco », Anthropological Papers of the American Museum of Natural History 34, 1934, p. 480 (« distinctly a ceremonial site ») American Museum of Natural History, d’après Janusek 2001
- Plateforme de l’Akapana, 197 × 203 m, 16,5 m de haut, sept terrasses et drainage interne ; plan d’Arthur Posnansky, 1927 Tiwanaku, département de La Paz, Bolivie, d’après Marsh 2023 et Marsh 2019
- Offrande du sommet de l’Akapana (quatorze crânes de camélidés, parures d’os et de cuivre, graines de plantes locales et tropicales), dates SMU-2473 et INAH-972, modélisée vers 1000 (680-1230) Tiwanaku, d’après Kolata 1993, p. 121, cité par Marsh 2023
- Dépôt au nord de l’Akapana (seize individus, deux camélidés, crâne à quatre perforations, pointe de bronze de 45 × 9 mm) Tiwanaku, d’après Marsh 2023
- Pumapunku, face est (dix-sept dalles de grès sur 6,75 × 38,72 m, la plus grande de 8,12 × 3,86 × 1,20 m), environ cent cinquante blocs d’andésite et pierre dite Escritorio del Inca Tiwanaku, d’après Vranich 2018 et Protzen et Nair 2000
- Léonce Angrand, plan du Pumapunku, 1848, éd. Heiko Prümers, Beiträge zur Allgemeinen und Vergleichenden Archäologie 13, 1993, p. 385-478 d’après Vranich 2018
- Porte du Soleil, monolithe d’andésite, 3,82 × 2,85 m, inachevée et redressée pendant les guerres d’indépendance Tiwanaku, enceinte du Kalasasaya, d’après Vranich 2018 et Kaulicke 2001
- Monolithe Bennett, grès rouge, 7,30 m dont 1,80 m de base, largeur maximale 1,27 m, environ vingt tonnes, découvert le 28 juin 1932 dans le puits 7 du temple semi-souterrain, transféré à La Paz en juillet 1933, rendu le 16 mars 2002 d’après Loza 2008 et Scarborough 2008
- Decreto Supremo n° 24 117 du 14 septembre 1995 (comité national pour le retour du monolithe Bennett) Bolivie, texte publié par Lexivox,https://www.lexivox.org/norms/BO-DS-24117.html
- Tablette à priser en bois à incrustations de turquoise et de métal, dite provenir de Tiahuanaco, mission Créqui-Montfort et Sénéchal de la Grange, 1903 Paris, musée du quai Branly-Jacques Chirac, d’après Horta et al. 2017
- Offrandes du récif de Khoa, île du Soleil (brûle-parfums en forme de puma, os de jeunes lamas, médaillons d’or, puma de lapis-lazuli, pendentif de turquoise), datées entre 794 et 964 lac Titicaca, Bolivie, d’après Delaere, Capriles et Stanish 2019
- Temple de Palaspata (125 × 145 m, quinze enclos de 358 à 595 m², entrée ouest alignée sur l’équinoxe) et site d’Ocotavi 1 (quatorze dates au radiocarbone) Bolivie, à deux cent quinze kilomètres au sud-est de Tiwanaku, d’après Capriles et al. 2025
- Temple d’Omo M10, cour semi-souterraine vallée de Moquegua, Pérou, d’après Goldstein 1993
- Sépultures de Chen Chen (Moquegua) et cimetières de San Pedro de Atacama (Coyo Oriental, Coyo-3, Solcor-3), isotopes du strontium dentaire d’après Knudson 2008
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