Trois noms, puis un blanc, puis un dernier nom. La chronique anonyme rédigée à Trujillo en 1604, que Rubén Vargas Ugarte a publiée en 1936, fait arriver par la mer, sur un radeau de balsa, un certain Taycanamo, qui se dit envoyé par un grand seigneur d’au-delà des flots. Selon la tradition qu’elle consigne, son fils Guacricaur et son petit-fils Ñançenpinco soumettent la vallée du Moche, et Ñançenpinco pousse les conquêtes jusqu’au Jequetepeque au nord et au Santa au sud. La liste saute ensuite, d’après les synthèses qui la résument, jusqu’à Minchançaman, le roi que les Incas emmènent captif, et Gordon McEwan le range comme septième ou huitième souverain. Entre les deux, des règnes sans nom, dans un texte écrit plus de cent trente ans après la chute du royaume par des informateurs qui vivaient déjà sous la couronne d’Espagne.
Sur le terrain, à la sortie de Trujillo, les murs se comptent mieux que les rois. Neuf grands enclos pour l’UNESCO, dix pour Geoffrey Conrad, qui faisait en 1982 de chacun le palais et le tombeau d’un souverain de la tradition.
Tapia sous l’adobe
Le superlatif change de taille selon qui l’écrit. En inscrivant Chan Chan sur la liste du patrimoine mondial, en 1986, l’UNESCO la déclarait la plus grande ville d’architecture de terre de l’Amérique précolombienne, et la plaçait la même année sur la liste du patrimoine en péril. Cristóbal Campana, premier directeur du projet spécial que le ministère péruvien de la Culture consacre au site, a donné en 2006 à son livre un sous-titre qui parle de la plus grande ville d’adobe de l’Amérique ancienne, que la mission italienne cite comme « de América Latina ». L’agence officielle Andina écrit en 2021 « ciudad de barro más grande de América », et le journal en ligne espagnol El Debate titrait en juillet 2023 sur « la ciudad de adobe más grande del mundo », sans dire contre quelles villes de briques crues d’Afrique ou du Proche-Orient la mesure avait été prise. Aucune des sources consultées ne fait cette comparaison. La formule restreinte de 1986 est la seule défendable, parce qu’elle est la seule à dire sur quel territoire on a comparé.
Les chiffres de surface tiennent mieux. L’UNESCO compte un noyau monumental d’environ 6 kilomètres carrés dans une ville qui en couvrait à peu près 20, dont 14 forment aujourd’hui l’aire protégée, avec neuf grands enclos, trente-deux ensembles semi-monumentaux et quatre secteurs de production où l’on tissait, travaillait le bois et le métal. Les murs d’enceinte des enclos dépassent par endroits 10 mètres de haut et 700 mètres de long. Le mot adobe, lui, demande une retouche. L’adobe est une brique de terre crue moulée et séchée au soleil. Au palais Rivero, le plus petit et le plus récent des grands enclos selon la mission italienne de l’Institut pour les technologies appliquées aux biens culturels, qui relève le site depuis 2002, le mur d’enceinte extérieur est monté en adobe et le mur intérieur en tapia, de la terre damée entre des planches, avec entre les deux un couloir de 3,5 mètres de large sur près de 400 mètres de long. Ville de terre, donc, plus exactement que ville d’adobe.
Combien de gens y vivaient, personne ne le sait. Les relevés italiens retiennent environ 35 000 habitants à l’apogée, Andina en annonce de 60 000 à 100 000, et la synthèse publiée en 2025 par Robyn Cutright, Gabriel Prieto et Feren Castillo, qui fait le point sur un demi-siècle de recherches, ne risque aucun chiffre. Aucun recensement n’existe. Toute estimation suppose une surface d’habitat ordinaire que les cultures illégales et l’avancée de Trujillo, signalées par l’UNESCO parmi les menaces, ont en partie recouverte.
Dix enclos pour dix rois ?
Entre 1969 et 1974, le projet Chan Chan-vallée du Moche, dirigé pour Harvard par Michael Moseley et Carol Mackey, a fourni la lecture que reprennent encore les guides. La ville se divisait en trois sortes d’architecture, les grands enclos, des ensembles intermédiaires et des quartiers de petites pièces irrégulières et agglutinées, que les archéologues désignent par le sigle anglais SIAR, et John Topic y logeait en 1982 les artisans de la ville. Les enclos, alignés nord-sud et ouverts d’ordinaire au centre du côté nord, passaient pour des citadelles administratives laïques, avec leurs magasins, leurs puits et leurs audiencias, petites salles en U d’où l’on aurait contrôlé la circulation des biens. La synthèse de 2025 tient encore l’audiencia pour le seul type d’édifice qui paraisse signaler une activité administrative proprement chimú, et des fouilles récentes ont repéré dans l’enclos Uhle des stocks de nourriture, peut-être du maïs, des haricots et des arachides.
Geoffrey Conrad, membre de la même équipe, regardait les morts. Dans la plupart des enclos s’élève une plateforme funéraire, massif de terre creusé de cellules, et Conrad y voyait en 1982 le tombeau du roi qui avait fait bâtir l’enclos, chaque souverain édifiant le sien, qui lui servait de résidence, de salle d’audience et de magasin de son vivant, puis de tombeau après sa mort. Il faisait correspondre les dix enclos aux dix rois des histoires traditionnelles. L’arithmétique a besoin de la chronique, et la chronique ne la lui donne pas, puisque Minchançaman, dernier roi indépendant, y occupe selon McEwan le septième ou le huitième rang et que les noms intermédiaires manquent. Conrad reconnaissait lui-même que les plateformes avaient été pillées de fond en comble et que leur contenu ne se restituait qu’en partie.
La lecture funéraire a pourtant gagné du terrain. Les fouilles du ministère dans les enclos Velarde, Bandelier, Laberinto et Utzh An ont conduit Campana, en 2012, à supposer un plan d’ensemble destiné à faire des enclos des mausolées royaux, et la synthèse de 2025 parle désormais de palais-mausolées où l’on célébrait les ancêtres. Des statues de bois y avaient été dressées, les unes figurant des guerriers, les autres des officiants tenant des coquilles de Spondylus, l’huître épineuse des eaux chaudes de l’Équateur. Le projet de Harvard en avait trouvé une dans le palais Rivero dès les années 1970, et l’on ignore si toutes ont été posées en même temps, ce qui reviendrait à une décision politique unique, ou au fil de plusieurs règnes. Le Spondylus comptait beaucoup à la cour, au point qu’Alana Cordy-Collins a consacré en 1990 une étude au Fonga Sigde, le serviteur chargé de répandre devant le roi de la poudre de coquille broyée.
Conrad s’est trompé sur un point précis. Il tenait la grande plateforme sud de Chayhuac An pour funéraire. En août 2019, après quatre saisons de fouilles, l’équipe du projet spécial a annoncé que cette plateforme, construite au Chimú moyen sur des occupations plus anciennes, n’avait livré aucune architecture funéraire et servait à des cérémonies, offrandes de camélidés comprises. Pour Arturo Paredes, qui dirigeait alors la recherche sur le site, les premiers enclos n’avaient aucune plateforme funéraire.
Les tombeaux royaux seraient donc venus après les palais.
La chambre que les pilleurs ont manquée
Le 8 septembre 2026, le ministre de la Culture, Alberto Beingolea, présente à Trujillo la plateforme funéraire fouillée par l’archéologue Jorge Meneses dans Utzh An, le plus vaste des enclos, autrefois appelé Gran Chimú. Une chambre centrale de 1,2 mètre de large et de 5 de profondeur, où descend un escalier d’environ 2,5 mètres et que perce une niche, abritait un seul défunt entouré d’objets de coquillage et de métal. Deux chambres latérales, larges chacune de 1,5 mètre et longues de 8, s’enfoncent à 3,5 mètres sous le niveau de travail. L’une ne contenait aucun corps, seulement des armes et des emblèmes de métal, l’autre a livré vingt individus. Le ministère annonce trente-huit morts, dont dix-huit répartis ailleurs sur la plateforme, un compte que la ventilation publiée porte à trente-neuf, et les communiqués ne disent pas si le défunt de la chambre centrale figure parmi les dix-huit. Le mobilier réunit des ornements d’oreille et des coiffes de métal, des colliers de coquillage et de quartz, des boîtes de bois sculpté à appliques métalliques, des textiles, de la céramique, et un pigment rouge, sur plusieurs crânes et quelques vases, que les fouilleurs tiennent pour du cinabre, le sulfure de mercure.
Le cinabre n’est pas inconnu à Chan Chan. Sur une fresque de la Huaca Tacaynamo, autre monument de l’ensemble, une analyse par diffraction des rayons X publiée en 2008 dans le Bulletin de l’Institut français d’études andines l’a identifié parmi cinq pigments minéraux, avec l’atacamite verte, l’azurite bleue, la calcite blanche et la goethite jaune, et des fibres végétales tressées du site ont donné une date calibrée comprise entre 1412 et 1614.
Un des morts d’Utzh An gisait étendu de tout son long. Les Chimú enterraient d’ordinaire leurs défunts fléchis ou assis fléchis, et Claude Chauchat en avait dégagé un exemple en 1970 et 1972 à la Huaca Herederos Chica, dans la même vallée, un corps replié, probablement lié en ballot. Les fouilleurs hésitent entre un sacrifice et un écart de rang considérable. L’intérêt majeur de la découverte tient pourtant à son état. Selon les responsables, c’est la seule plateforme funéraire d’élite de Chan Chan que le pillage ait épargnée, sur une dizaine connues, alors que tout ce qu’on savait jusqu’ici des tombes royales venait de chambres vidées et bouleversées. Sinthya Cueva, qui dirige le programme de recherche, annonce des fouilles jusqu’en 2027.
Fondée « no antes del 1100 »
La date de fondation a bougé plus que les murs. La mission italienne écrit encore en 2013 que la ville est bâtie vers 850 et prospère plus de six siècles, Jerry Moore et Carol Mackey la font fonder entre 900 et 1000 dans leur synthèse de 2008, et Alan Kolata avait proposé en 1982 une séquence des enclos fondée sur les types de briques, dont la continuité lui paraissait prouver un passage sans rupture du monde moche au monde chimú. La synthèse de 2025 doute qu’une chronologie tirée des adobes soit fiable. Chayhuac passait pour l’enclos le plus ancien, et aucune date radiocarbone sûre ne le confirme, même si des dates hautes dorment dans les archives de Carol Mackey. Feren Castillo, qui a fouillé Utzh An, propose une fondation « no antes del 1100 », pas avant 1100, faute de toute trace claire d’une occupation chimú ancienne dans la ville, et Gabriel Prieto ne décrit la société chimú qu’à partir de 1050 ou 1100, sur trente-huit dates radiocarbone de contextes sûrs prises surtout à Huanchaco.
Deux siècles et demi séparent l’estimation la plus haute de la plus basse, et la ville ne change pas de taille pour autant, seulement de rythme de construction, puisque neuf ou dix enclos de cette ampleur bâtis entre 1100 et 1470 supposent un chantier royal bien plus serré que s’ils s’étalaient depuis 850.
La chronique ne date rien. On a lu le radeau de Taycanamo comme un mythe d’origine, et une interprétation récente que rapporte la synthèse de 2025 le prend au pied de la lettre pour en faire un étranger venu de la culture Sicán, plus au nord. José Antonio Salas García reprend en 2023, dans son histoire des langues de l’ancien évêché de Trujillo, une date d’environ 1250 pour le personnage, qui, si l’on tenait le récit pour historique, irait mieux avec la fondation tardive de Castillo qu’avec 850.
Les dates de conquête ne valent guère mieux. Elles viennent pour la plupart du tableau de Moore et Mackey, que la synthèse de 2025 juge dépourvu d’un cadre de datation absolue solide. McEwan fait commencer l’expansion vers 1350 et l’achève vers 1450, de la vallée du Chillón jusqu’à Tumbes, sur plus de 620 milles de côte, soit environ mille kilomètres, et le site d’histoire de l’art Smarthistory place vers 1375 la conquête du pays sicán, ou Lambayeque. Robyn Cutright ne voit apparaître dans le nord les marqueurs propres au Chimor, audiencias en U et céramique noire, qu’entre le début et le milieu du XIVᵉ siècle, tandis que le site de Cerro La Cruz, à la frontière nord du pays casma, tombe aux mains des Chimú vers 1290.
Huanchaquito-Las Llamas
Dans le district de Huanchaco, sur le littoral de la vallée, l’équipe de Gabriel Prieto, de l’Université nationale de Trujillo, a fouillé entre 2011 et 2016 quelque 700 mètres carrés du site de Huanchaquito-Las Llamas. Elle y a dégagé plus de 140 enfants et plus de 200 jeunes camélidés, des lamas pour la plupart, tués en une seule fois vers 1450 d’après le radiocarbone, et l’article publié en 2019 dans PLOS ONE avec l’anthropologue John Verano y voit le plus grand sacrifice d’enfants et de camélidés connu dans le Nouveau Monde. Les enfants avaient de 5 à 14 ans environ, garçons et filles mêlés. Des entailles traversent le sternum des enfants comme des lamas, et les côtes déplacées suggèrent qu’on leur a ouvert la poitrine, peut-être pour en retirer le cœur. Les déformations crâniennes et les isotopes du carbone et de l’azote font venir les enfants de plusieurs régions et de plusieurs groupes du royaume. Une épaisse couche de boue recouvre l’ensemble, trace d’une forte pluie ou d’une crue qui a précédé la mise à mort et l’a peut-être provoquée. Le compte a grossi depuis. En janvier 2019, Andina annonçait 132 enfants de plus à Pampa La Cruz, à 1,5 kilomètre de là, avec trois adultes et 260 jeunes lamas, et portait le total à 269 enfants, tandis qu’un communiqué de France Télévisions accompagnant un documentaire de 2022 parlait de plus de 300 enfants et de 600 camélidés, chiffres qu’aucune publication savante consultée ne reprend.
Les bêtes n’ont pas été prises au hasard. Nicolas Goepfert, archéologue au CNRS, et ses coauteurs ont montré en 2020 sur 206 camélidés qu’on n’avait choisi que des jeunes, à robe brune surtout, et que trois couleurs de pelage courantes dans les troupeaux actuels manquaient. Sacrifier les plus jeunes d’un troupeau en compromet le renouvellement, et les auteurs en déduisent de grands troupeaux aux mains de l’État. L’équipe de Le Bailly a trouvé, dans vingt échantillons d’excréments et de contenu intestinal prélevés sur treize de ces animaux, cinq taxons de vers et de protozoaires chez environ 61 % d’entre eux.
Les épisodes El Niño, réchauffement des eaux du Pacifique qui apporte pluies et crues sur la côte, revenaient peut-être tous les vingt-cinq ans à l’époque chimú, selon l’estimation de Brian Billman et Gary Huckleberry en 2008. Le royaume vivait d’un système d’irrigation que l’UNESCO décrit alimenté par un canal d’environ 80 kilomètres. Dans l’annexe nord d’Utzh An, Feren Castillo a recueilli plus de 15 000 restes de rongeurs, qu’il rattache à un épisode pluvieux de la fin de l’occupation chimú, et les auteurs de la synthèse de 2025 avancent, en le présentant comme une hypothèse, que les sacrifices ont pu répondre à des pullulations de rongeurs dans les réserves de nourriture.
Minchançaman part pour Cuzco
Les Incas prennent le Chimor entre 1460 et 1470 selon la date reçue, et McEwan les fait emmener Minchançaman à Cuzco comme otage royal vers 1470. Une étude de 2024, citée dans la synthèse de 2025, place la présence inca dans la vallée du Moche vers 1450, et une partie de la céramique monochrome exposée comme chimú appartient en réalité à la période chimú-inca. Les orfèvres partent travailler pour les nobles de Cuzco, et les enclos sont mis à sac, si bien que les palais de Chan Chan ont livré très peu d’objets en fouille contrôlée.
Le pillage n’a guère cessé ensuite. Les huaqueros, chercheurs de trésors, creusent les plateformes funéraires depuis l’époque coloniale, et la Huaca Toledo, que les travaux récents datent de la toute fin chimú et peut-être de l’occupation inca, a été détruite pendant la colonie et les premières années de la République. On y a pourtant retrouvé quatre escaliers placés aux angles de la plateforme, à égale distance, que la synthèse de 2025 tient pour une forme nouvelle d’architecture cérémonielle.
L’UNESCO énumère les menaces actuelles, l’érosion des murs de terre aggravée par El Niño, la remontée de la nappe phréatique combattue depuis 1999, les cultures illégales, l’avancée de Trujillo, et la route Trujillo-Huanchaco qui coupe le site en deux depuis l’époque coloniale.
La langue de cette cour a disparu avec elle. Taycanamo, Guacricaur et Ñançenpinco nous arrivent par la plume de Castillans, et la langue que l’on parlait dans les vallées de Trujillo, que les documents coloniaux appellent quingnam ou lengua pescadora, peut-être une seule et même langue, est éteinte. En 2008, à Magdalena de Cao Viejo, dans le complexe archéologique d’El Brujo, l’équipe de Jeffrey Quilter a retrouvé au dos d’une lettre du début du XVIIᵉ siècle les notes d’un Espagnol qui traduisait, dans une langue inconnue, uno, dos, tres, puis les chiffres de 4 à 10, 21, 30, 100 et 200, une langue qui comptait en base dix et n’était pas le mochica, quingnam ou pescadora sans que les auteurs puissent trancher.
Pour aller plus loin
L’article sur Tiwanaku suit, dans les siècles qui précèdent le Chimor, une autre capitale andine sans écriture et le même débat sur le mot d’empire. Celui sur Chaco Canyon décrit, à l’autre bout du continent, de grandes maisons dont on se demande aussi si elles étaient des résidences ou des lieux de rassemblement. La conquête inca de la côte nord et le pays de Lambayeque, absorbé par le Chimor au XIVᵉ siècle, prolongent cette histoire.
Le 8 septembre 2026, au Pérou, le ministère de la Culture montre au public une tombe que les pilleurs n’avaient jamais atteinte. Elle se trouve à Chan Chan, sur la côte désertique du nord du pays. Chan Chan fut la capitale des Chimú, un royaume de la côte que les Incas ont fini par conquérir. Cette tombe intacte relance une vieille question sur la nature de cette ville.
Une ville sortie de la terre
On présente souvent Chan Chan comme la plus grande ville de terre crue du monde. Ses murs sont bâtis en adobe, une brique de terre moulée puis séchée au soleil. Une autre partie est faite de terre tassée entre des planches. Certains murs d’enceinte s’étirent sur des centaines de mètres.
L’UNESCO, qui protège le site, emploie une formule plus étroite. Elle parle de la plus grande ville de terre de l’Amérique d’avant Colomb. La version mondiale vient des journaux. Aucun texte vérifié ne compare Chan Chan aux villes de brique crue d’Afrique ou du Proche-Orient.
La ville couvrait environ vingt kilomètres carrés. Personne ne sait combien de gens y vivaient. Les estimations vont du simple au triple selon les auteurs. Aucun recensement n’a jamais existé.
Des palais pour des rois morts
Au cœur de la ville se dressent une dizaine de grands enclos fermés de hauts murs. On y a longtemps vu des bâtiments d’administration, avec des magasins et de petites salles pour surveiller les biens. Un archéologue de Harvard, Geoffrey Conrad, a proposé une autre lecture. Selon lui, chaque roi faisait bâtir son propre enclos, y vivait, puis y était enterré.
Cette idée a gagné du terrain. Les archéologues péruviens parlent aujourd’hui de palais devenus tombeaux, où l’on honorait les ancêtres. On y a trouvé des statues de bois, les unes en guerriers, les autres en personnages tenant de grands coquillages. Conrad s’est pourtant trompé sur un enclos précis, où la plateforme qu’il croyait funéraire servait à des cérémonies.
Le compte des rois pose un autre problème. Une chronique rédigée sous la domination espagnole, longtemps après la chute du royaume, donne leurs noms. Le premier serait arrivé par la mer, sur un radeau. La liste saute ensuite plusieurs règnes avant le dernier roi, Minchançaman, que les Incas emmènent captif. Personne ne peut donc vérifier qu’il y eut autant de rois que d’enclos.
La date de naissance de la ville ne fait pas l’accord non plus. Des archéologues italiens la placent vers 850. Feren Castillo, qui a fouillé le plus vaste des enclos, ne la croit pas antérieure à 1100. Il n’a trouvé aucune trace claire d’une occupation chimú plus ancienne. Avec sa date, tous ces palais ont dû être bâtis à un rythme bien plus rapide.
Des enfants offerts à la pluie
Au bord de la mer, non loin de la capitale, des archéologues ont retrouvé une scène bien plus dure. Plus de 140 enfants y ont été tués en une seule fois. Plus de deux cents jeunes lamas sont morts avec eux. Les enfants, garçons et filles, venaient de plusieurs régions du royaume.
Leur poitrine avait été ouverte, peut-être pour en retirer le cœur. Une épaisse couche de boue recouvre les corps. Elle signale une forte pluie ou une crue juste avant la mise à mort. Sur cette côte, de telles pluies accompagnent El Niño, un réchauffement des eaux du Pacifique. Les Chimú ont peut-être voulu répondre à la catastrophe par ce sacrifice.
Les lamas n’ont pas été pris au hasard. Les officiants n’ont choisi que des bêtes jeunes, au pelage surtout brun. Tuer les plus jeunes d’un troupeau menace son avenir. Les chercheurs en concluent que l’État chimú possédait de très grands troupeaux.
Trente-huit morts sous la plateforme
Les tombes royales de Chan Chan ont presque toutes été vidées. Les Incas ont mis les palais à sac après leur victoire. Les chercheurs de trésors ont continué à l’époque espagnole, et encore après. D’après ses fouilleurs, la plateforme présentée en septembre est la seule tombe d’élite que le pillage ait épargnée.
Elle contenait 38 morts, selon le ministère. Au centre, un seul défunt reposait parmi des objets de coquillage et de métal. Une chambre voisine ne renfermait aucun corps, seulement des armes. Les Chimú enterraient d’ordinaire leurs morts repliés, mais l’un de ces défunts gisait allongé. Les fouilleurs ne savent pas encore s’il a été sacrifié ou s’il occupait un rang à part.
Sur plusieurs crânes, les archéologues ont relevé un pigment rouge, sans doute un minerai de mercure.
L’article complet ouvre la chronique trouée de Trujillo, avec ses rois sans nom, et la feuille de papier où un Espagnol notait les nombres d’une langue aujourd’hui disparue.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Historia anónima de 1604, dite aussi Relación de Taycanamo, rédigée à Trujillo (arrivée de Taycanamo sur un radeau de balsa, règnes de Guacricaur et de Ñançenpinco, conquêtes vers le Jequetepeque et le Santa, lacune dans la liste jusqu’à Minchançaman), éd. Rubén Vargas Ugarte, 1936, d’après Salas García 2023, p. 44, et McEwan
- Palais Rivero (Chol An), double enceinte d’adobe à l’extérieur et de tapia à l’intérieur, couloir de 3,5 m sur près de 400 m ; murs d’enceinte des enclos de plus de 10 m de haut et 700 m de long zone archéologique de Chan Chan, Trujillo, d’après Colosi et al. 2013
- Plateforme funéraire d’Utzh An (ex Gran Chimú), chambre centrale de 1,2 × 5 m avec escalier de 2,5 m et niche, deux chambres latérales de 1,5 × 8 m à 3,5 m de profondeur, trente-huit individus annoncés, ornements de métal, colliers de coquillage et de quartz, boîtes de bois à appliques métalliques, pigment rouge, individu en décubitus étendu ; fouilles de Jorge Meneses, présentées le 8 septembre 2026 Ministerio de Cultura del Perú, Proyecto Especial Complejo Arqueológico Chan Chan, d’après Andina et The Art Newspaper, septembre 2026
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Sources primaires (suite)
- Plateforme sud de Chayhuac An, quatre saisons de fouilles achevées en 2019, sans architecture funéraire, offrandes de camélidés, construite au Chimú moyen Proyecto Especial Complejo Arqueológico Chan Chan, d’après Andina, 12 août 2019
- Annexe nord d’Utzh An, plus de 15 000 restes de rongeurs d’après Castillo 2018, cité par Cutright, Prieto et Castillo 2025
- Statues de bois des palais Rivero (années 1970), Velarde, Bandelier, Laberinto et Utzh An, guerriers et officiants tenant des Spondylus d’après Cutright, Prieto et Castillo 2025 et Campana 2012
- Fresque de la Huaca Tacaynamo, pigments (atacamite, azurite, calcite, cinabre, goethite), fibres tressées datées de 1412-1614 (2 sigma) ensemble de Chan Chan, d’après Brooks et al. 2008
- Sépulture chimú fléchie de la Huaca Herederos Chica, fouilles de 1970 et 1972 vallée du Moche, Caballo Muerto, d’après Chauchat et Guffroy 2003
- Dépôts sacrificiels de Huanchaquito-Las Llamas (plus de 140 enfants, plus de 200 camélidés, vers 1450, environ 700 m² fouillés de 2011 à 2016) district de Huanchaco, Trujillo, d’après Prieto et al. 2019 et Goepfert et al. 2020
- Dépôts sacrificiels de Pampa La Cruz (132 enfants, trois adultes, 260 jeunes lamas annoncés en janvier 2019) district de Huanchaco, à 1,5 km de Huanchaquito, d’après Andina, 15 janvier 2019
- Huaca Toledo, quatre escaliers équidistants aux angles de la plateforme, occupation de la fin chimú et peut-être inca zone archéologique de Chan Chan, d’après Cutright, Prieto et Castillo 2025
- Notes d’un Espagnol au dos d’une lettre du début du XVIIᵉ siècle, numéraux dans une langue inconnue (uno, dos, tres, 4 à 10, 21, 30, 100, 200), trouvées en 2008 Magdalena de Cao Viejo, complexe archéologique d’El Brujo, d’après Quilter et al. 2010
Bibliographie
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- « Pérou, sacrifices au royaume de Chimor », documentaire de Jérôme Scemla, collection Science grand format, conseiller scientifique Nicolas Goepfert France Télévisions, espace pressehttps://www.francetvpro.fr/contenu-de-presse/47448405
- « A glimpse of lost language », Faith Sutter, 24 août 2010 Harvard Gazette, Harvard Universityhttps://news.harvard.edu/gazette/story/2010/08/a-glimpse-of-lost-language/










