Bataille de Salamine (480 av. J.-C.) : le jour où la Grèce survit
Septembre 480 av. J.-C. : dans un détroit large de deux kilomètres, quelques centaines de trières grecques brisent la flotte de Xerxès.
Le 23 mars 1900, Arthur Evans, conservateur de l’Ashmolean Museum d’Oxford, donne le premier coup de pioche sur la colline de Képhala, à cinq kilomètres au sud d’Héraklion, en Crète. En quelques semaines, ses ouvriers dégagent des murs, des fresques aux couleurs vives, des tablettes couvertes de signes inconnus. Evans vient de rouvrir le dossier de Cnossos, et avec lui celui d’une civilisation entière que les Grecs eux-mêmes ne connaissaient plus qu’à travers le mythe du roi Minos et du Labyrinthe.
On attribue souvent la découverte de Cnossos au seul Evans. C’est oublier Minos Kalokairinos, négociant crétois qui, dès l’hiver 1878, ouvre douze tranchées sur la colline, dans un espace d’environ 55 mètres sur 40, et met au jour une partie des magasins de l’aile ouest du palais avec leurs grandes jarres de stockage, les pithoi. Début 1879, les autorités, redoutant que l’Empire ottoman ne confisque les trouvailles, interrompent ses fouilles. Heinrich Schliemann, le fouilleur de Troie et de Mycènes, tente ensuite d’acheter le terrain, sans succès. Il faut attendre l’autonomie de la Crète, à la toute fin des années 1890, pour qu’Evans acquière le site et lance un chantier d’une ampleur inédite. L’essentiel du palais est dégagé entre 1900 et 1905. Evans baptise la civilisation qu’il exhume « minoenne », d’après le roi légendaire. Le nom est resté, alors même qu’on ignore toujours comment ces gens se désignaient eux-mêmes.
Le palais de Cnossos s’organise autour d’une grande cour centrale rectangulaire orientée nord-sud, dans un ensemble bâti que ses fouilleurs décrivent comme une agglomération de plus d’un millier de pièces imbriquées. Des centaines de salles s’y agencent sur plusieurs niveaux : magasins alignés à l’ouest, quartiers dits résidentiels à l’est, salles de réception, ateliers, sanctuaires. Le mot grec labyrinthos dérive peut-être de labrys, la double hache, symbole gravé un peu partout dans le palais ; l’étymologie est discutée, mais on comprend qu’un visiteur de l’âge du bronze ait pu s’y perdre. L’ensemble dispose de puits de lumière, de canalisations en terre cuite et de ce qu’Evans a présenté comme des latrines à chasse d’eau. Le premier palais est construit vers 1900 avant notre ère, détruit vers 1700, sans doute par un séisme, puis reconstruit plus grand encore. C’est ce second palais, celui de l’époque dite néopalatiale, que le visiteur parcourt aujourd’hui. Cnossos n’est pas isolé : Phaistos au sud, Malia sur la côte nord, Zakros à l’extrême est présentent le même schéma d’un grand bâtiment à cour centrale. Palais royal, centre religieux, entrepôt redistributif ? La fonction exacte de ces complexes reste débattue, et certains chercheurs préfèrent désormais parler de « bâtiments à cour » pour éviter de trancher.
L’image que le grand public garde de Cnossos vient de ses fresques. La plus célèbre montre trois figures autour d’un taureau lancé au galop : un acrobate exécute une voltige au-dessus de l’animal, deux autres l’encadrent. Cette scène de taurokathapsie, le saut du taureau, a fait couler beaucoup d’encre. Rite religieux, spectacle, épreuve initiatique ? Le dossier documentaire ne permet pas de choisir. On a aussi retrouvé, dans les dépôts du sanctuaire, deux figurines en faïence de femmes brandissant des serpents, poitrine découverte, datées d’environ 1600 avant notre ère. Evans y a vu une « déesse aux serpents », grande divinité féminine des Minoens. Rien ne prouve qu’il s’agisse de déesses plutôt que de prêtresses, mais la place des femmes dans l’iconographie minoenne frappe : elles occupent le premier plan des scènes de culte et de rassemblement, comme sur la fresque dite de la Parisienne, ainsi surnommée pour son profil jugé élégant. Le raffinement matériel est du même ordre. La céramique de Kamarès, aux motifs clairs sur fond sombre, s’exporte jusqu’en Égypte et au Levant, preuve d’un réseau commercial maritime actif dès le début du IIe millénaire avant notre ère.
Et c’est là que l’affaire se complique. Le Cnossos que l’on visite est en partie une création du XXe siècle. Evans, soucieux de protéger les vestiges et de rendre le site lisible, fait reconstruire en béton armé des portiques, des escaliers, des colonnes peintes. Les fresques exposées sur place sont des copies, souvent complétées à partir de fragments minuscules par les peintres suisses Émile Gilliéron père et fils. Certaines restitutions relèvent presque de l’invention : le « Prince aux lys » assemble des fragments qui n’appartenaient peut-être pas à la même figure. Les archéologues reprochent depuis longtemps à Evans d’avoir figé dans le ciment sa propre vision, celle d’une Crète pacifique, raffinée, presque victorienne. Cette « pax minoica », l’idée d’une civilisation sans guerre protégée par sa flotte, a été sérieusement écornée : la découverte en 1979, par Yannis et Efi Sakellarakis, du sanctuaire d’Anemospilia sur le mont Iouktas près d’Archanès, avec ce qui ressemble aux restes d’un sacrifice humain interrompu par un séisme vers 1700 avant notre ère, a montré une face plus sombre du monde minoen. L’interprétation du site reste discutée, mais l’image d’Épinal a vécu.
Les Minoens écrivaient. Evans distingue dès ses premières campagnes deux systèmes sur les tablettes d’argile de Cnossos : le linéaire A, le plus ancien, et le linéaire B, qui lui succède. En 1952, l’architecte britannique Michael Ventris, appuyé par le philologue John Chadwick, démontre que le linéaire B note une forme archaïque de grec. Ventris annonce sa découverte le 1er juillet 1952 à la radio de la BBC, et la publication scientifique commune paraît l’année suivante dans le Journal of Hellenic Studies. Coup de théâtre : la langue des dernières archives de Cnossos est celle des Mycéniens du continent, pas celle des Minoens. Les tablettes en linéaire B, simples documents comptables recensant moutons, rations d’huile et personnel des sanctuaires, révèlent une administration palatiale minutieuse. Le linéaire A, lui, résiste toujours. On sait lire ses valeurs phonétiques approximatives, en partie partagées avec le linéaire B, mais la langue notée ne se rattache de façon convaincante à aucune famille connue. C’est l’une des grandes énigmes non résolues de l’épigraphie égéenne, avec le disque de Phaistos, découvert en 1908 par l’archéologue italien Luigi Pernier et couvert de 241 signes imprimés au poinçon, dont aucun déchiffrement proposé n’a emporté l’adhésion.
Vers le milieu du IIe millénaire, le volcan de Théra, l’actuelle Santorin, explose dans l’une des éruptions les plus violentes de l’histoire humaine, ensevelissant la ville minoenne d’Akrotiri sous ses cendres. L’archéologue grec Spyridon Marinatos propose dès la fin des années 1930 d’y voir la cause de l’effondrement minoen. Le scénario a été affiné, puis contesté. Deux datations s’affrontent encore : les analyses au radiocarbone, notamment celle d’une branche d’olivier ensevelie par l’éruption, pointent vers la fin du XVIIe siècle avant notre ère, autour de 1600, tandis que les synchronismes céramiques avec l’Égypte plaident pour une date plus basse, après 1540. L’écart, un bon demi-siècle, empoisonne toute la chronologie égéenne. Surtout, Cnossos survit à Théra. C’est vers 1450 que les autres palais crétois brûlent, alors que Cnossos continue de fonctionner, désormais sous contrôle mycénien si l’on en juge par les archives en linéaire B. Conquête venue du continent, prise de pouvoir d’une élite locale hellénisée, effondrement interne aggravé par les séquelles de l’éruption ? Les trois hypothèses circulent toujours. Le palais lui-même est détruit définitivement à une date disputée, entre 1375 et 1300 environ.
Les deux déesses aux serpents, la fresque du taureau et le disque de Phaistos sont aujourd’hui réunis dans les salles du musée archéologique d’Héraklion, à quelques kilomètres de la colline de Képhala. Le disque, lui, attend toujours son Ventris.
La civilisation mycénienne, qui hérite de Cnossos son écriture et une partie de son organisation palatiale, prolonge directement ce dossier. On peut aussi le croiser avec l’histoire du déchiffrement des écritures anciennes, du linéaire B aux hiéroglyphes, ou avec les grandes éruptions volcaniques de l’Antiquité et leur trace dans les archives climatiques.
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