La tombe de Vix : une princesse celte et le plus grand vase grec connu
En janvier 1953, sous un champ de Bourgogne, on exhume une femme parée d’or et un cratère de bronze de 208 kg. Le plus grand vase grec jamais retrouvé.
À qui appartient le chaudron de Gundestrup ? La question paraît simple pour un objet exhumé d’une tourbière danoise, exposé à Copenhague et reproduit dans tous les livres consacrés aux Celtes. Elle occupe pourtant les spécialistes depuis cent trente ans, et aucune des réponses proposées n’a fait consensus.
Le 28 mai 1891, des ouvriers découpent des blocs de tourbe à Rævemose, une petite tourbière du Himmerland, dans le nord du Jutland, non loin du hameau de Gundestrup. Sous leur outil apparaît de l’argent. L’objet n’est pas entier : il a été démonté avant d’être enfoui, et ses éléments ont été empilés à l’intérieur de la cuve incurvée qui lui sert de fond.
Le décompte donne cinq longues plaques rectangulaires, sept plaques courtes, une plaque ronde, plus des fragments de deux tubes et deux sections du jonc qui cerclait le bord supérieur. Une huitième plaque extérieure manque, indispensable pour fermer le pourtour. L’ensemble remonté mesure 42 centimètres de haut pour 69 de diamètre et pèse environ neuf kilos d’argent.
L’analyse paléobotanique menée à l’époque de la découverte indiquait un sol sec au moment du dépôt, la tourbe s’étant formée par-dessus ensuite. Une étude ultérieure a conclu à la présence possible d’une zone humide dès l’enfouissement. La manière dont les pièces ont été rangées suggère en tout cas un geste réfléchi, dissimulation ou offrande.
Premier problème, et il tient au vocabulaire. L’objet n’a jamais comporté d’anses ni d’attaches permettant de le suspendre au-dessus d’un feu. L’épigraphiste et celtologue Paul-Marie Duval en a tiré la conclusion qui s’impose : il s’agit d’un bassin, pas d’un chaudron. Le nom d’usage est resté, mais il projette sur l’objet une fonction culinaire que rien n’établit.
La fabrication, elle, se laisse lire. Les plaques sont travaillées au repoussé, martelées depuis l’envers pour faire saillir les figures, puis rivetées et soudées à l’étain sur la cuve. Certaines parties sont dorées. Les yeux de plusieurs personnages sont incrustés de verre. Erling Benner Larsen a identifié les traces d’outils laissées sur le métal, et son travail montre que plusieurs mains sont intervenues.
Les réparations, nombreuses, sont d’une qualité nettement inférieure à l’ouvrage d’origine. L’objet a donc vécu, été abîmé, rafistolé, peut-être pendant longtemps avant de finir en terre.
Regardons les scènes. Sur une plaque intérieure, un personnage masculin assis en tailleur porte une ramure de cerf, tient un torque dans une main et un serpent à tête de bélier dans l’autre, entouré d’animaux. On l’appelle couramment Cernunnos.
Le nom mérite une précision. Il n’apparaît nulle part sur le bassin. Il est attesté sur le pilier des Nautes, un monument gallo-romain du Ier siècle de notre ère portant des inscriptions latines, où il désigne une figure cornue comparable. Rien ne garantit que le personnage de Gundestrup ait porté ce nom, ni qu’il ait désigné la même divinité. On applique une étiquette prise ailleurs.
D’autres plaques montrent une file de fantassins et de cavaliers accompagnés de carnyx, ces trompettes de guerre à pavillon zoomorphe bien attestées chez les Celtes, un taureau couché sur la plaque de fond, une scène où un personnage plonge un homme dans une cuve. Et puis des bêtes qui posent problème : un lion, un dauphin, des griffons, un éléphant. Aucune ne vit dans l’Europe du Nord, et aucune n’appartient au répertoire habituel de l’art celtique.
En 2005, une équipe pluridisciplinaire réunie autour de Svend Nielsen a publié dans Acta Archaeologica une cinquantaine de pages d’analyses. Datations par accélérateur, examens métallurgiques, mesures d’épaisseur, et surtout isotopes du plomb, la méthode la plus fiable pour remonter à la source d’un métal.
Les résultats compliquent le tableau plutôt qu’ils ne le simplifient. L’argent ne provient pas d’un gisement unique. Il a été préparé par refontes successives de lingots ou de rebuts, et trois à six lots distincts d’argent recyclé semblent avoir été employés. La plaque de fond circulaire pourrait même relever d’une origine différente du reste.
Un détail pèse lourd dans le débat. L’argent est rare dans l’orfèvrerie celtique, où l’or et le bronze dominent pour les pièces de prestige, et il est courant dans l’orfèvrerie thrace. Travailler neuf kilos d’argent à cette échelle ne correspond à aucune habitude connue en Gaule.
La thèse la plus répandue aujourd’hui est celle défendue par Bergquist et Taylor : le bassin aurait été commandé à des orfèvres thraces par les Scordisques, un peuple celte installé sur le Danube moyen. Les Cimbres, venus du nord, attaquent les Scordisques à la fin du IIᵉ siècle avant notre ère ; refoulés plus tard par les Romains, ils seraient remontés vers le Himmerland avec le butin. Le trajet expliquerait le lieu de découverte.
Une hypothèse concurrente maintient une fabrication occidentale. Olmsted a rapproché le style du bassin de celui des monnaies armoricaines frappées entre 75 et 55 avant notre ère, dans la région comprise entre la Seine et la Loire. La comparaison avec d’autres chaudrons de La Tène finale, dont celui de Rynkeby trouvé lui aussi dans une tourbière danoise et de dimensions presque identiques, va dans le même sens.
Une troisième lecture renonce à trancher, et elle gagne du terrain. L’objet serait composite : technique thrace, imagerie en partie celtique, motifs venus du Proche-Orient, argent de plusieurs provenances, interventions étalées dans le temps. Flemming Kaul, qui a repris l’ensemble du dossier dans Acta Archaeologica en 1995, a montré combien chaque tentative d’attribution unique bute sur un élément qu’elle n’explique pas.
Ce que le bassin établit avec certitude est ailleurs, et c’est peut-être plus intéressant qu’une signature. Un objet a circulé de la Thrace au Jutland, en passant par des ateliers qui connaissaient les lions et les éléphants et par des mains qui savaient représenter un carnyx. L’Europe de l’âge du fer que l’on découpe en peuples étanches était traversée de routes que ces neuf kilos d’argent ont parcourues.
Ce dossier croise l’histoire des Scordisques et des peuples celtes du Danube, la question des dépôts votifs en milieu humide dans l’Europe du Nord, dont relèvent aussi les hommes des tourbières, et la figure de Cernunnos telle que la documentent les monuments gallo-romains.
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