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Deir el-Médineh : ce que les ostraca disent de la vie du village

Holger Uwe Schmitt — Deir el-Médina, village des artisans. CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons).

Deux cent quatre-vingts jours enregistrés, soixante-dix jours de travail complet. L’écart tient sur un éclat de calcaire de 38,5 sur 33 centimètres, entré au British Museum en 1823 avec la collection Salt et catalogué EA 5634. Quarante noms d’ouvriers y sont alignés en colonnes, suivis des dates où chacun a manqué, avec en rouge, au-dessus, le motif invoqué. C’est la pièce la plus reproduite du dossier de Deir el-Médineh. On ignore où elle a été ramassée.

Le Grand Puits, cinq mille éclats et un carnet de fouille

La notice du British Museum donne deux provenances pour EA 5634 : le village pour le musée, la Vallée des Rois pour Robert Demarée, qui l’a réédité en 2002. L’objet est arrivé en Europe vingt ans avant que quiconque songe à noter un contexte de fouille. L’incertitude vaut pour une grande partie du corpus, et elle a une cause matérielle.

Entre 1949 et 1951, Bruyère achève sa concession par la fouille d’un cratère béant au nord-est de l’enceinte du temple, plus de 35 mètres d’ouverture, que le chantier appelait le Grand Puits. Il descend à 52,25 mètres, extrait près de 5 800 mètres cubes de déblais pour la seule campagne de 1949, et remonte plus de 5 000 ostraca. Sa lecture du dépôt est nette : les tessons inscrits ont été précipités en une seule fois, dans un puits devenu inutile, alors que le village était déjà déserté. Le plus grand gisement de documents privés de l’Égypte ancienne est donc un remblai, où la position d’un ostracon ne date rien.

Le trou lui-même est disputé. Bruyère y a vu une recherche d’eau ratée, et l’a datée de l’époque ptolémaïque. Rosemarie et Dietrich Klemm ont proposé en 2009 un gisement d’argile exploité par les potiers de Thèbes Ouest, hypothèse écartée depuis : on ne descend pas à cinquante mètres pour extraire de l’argile. Deux documents ramessides règlent au moins la datation. L’ostracon ODM 92 enregistre en l’an 15 de Ramsès III un creusement de 43 coudées ; le papyrus Turin 1923 rapporte qu’au début du règne de Ramsès VI un chef des maçons est venu mesurer l’ouvrage et a calculé qu’il restait 22 coudées et 5 paumes avant la surface de l’eau. Delphine Driaux a repris le dossier en 2011 et est allée lire les carnets de fouille conservés à l’Ifao. En mars 1950, Bruyère y note que l’eau sourd des fissures du calcaire, qu’on l’évacue à pleins seaux, qu’elle monte au fond du puits, et il suggère même que c’est ce qui a fait abandonner le chantier antique. Aucune de ces lignes n’est passée dans la publication, qui conclut à un puits sec.

Ce que ce corpus recouvre est également déséquilibré dans le temps. La quasi-totalité du matériel étudié aujourd’hui est ramesside. De l’équipe qui a taillé les tombes des Thoutmosis et des Amenhotep, à la XVIIIe dynastie, on ne sait presque rien, sinon par le système de marques personnelles inscrites sur les objets, qu’on commence seulement à exploiter.

Soixante-dix jours pleins sur deux cent quatre-vingts

Retour au registre. Il porte la date de l’an 40 de Ramsès II, vers 1250 avant notre ère, mais les informations qu’il rassemble concernent probablement l’année précédente : une mise au net, compilée à partir de notes journalières prises sur des éclats plus petits. Le motif d’absence le plus fréquent est la maladie, invoquée plus de cent fois, avec des mentions comme un mal aux yeux ou une piqûre de scorpion. Vient ensuite l’absence pour travailler chez son supérieur, pratique tolérée tant qu’elle restait modérée. Un ouvrier, Pennoub, manque quatre jours d’affilée au troisième mois d’akhet pour s’occuper d’un malade, Aâpehti.

Ces motifs nourrissent une littérature sur l’état sanitaire du village, à laquelle Jac. J. Janssen a donné sa base en 1980 et qu’Anne Austin a reprise en 2015 en croisant les jours de maladie déclarés avec les restes humains. Le musée signale lui-même la limite. Sur les 280 jours couverts, soixante-dix environ paraissent avoir été des journées complètes, et en l’an 40 la tombe de Ramsès II était pour l’essentiel achevée : les hommes ont pu être affectés ailleurs. Le document mesure au moins autant la fin d’un chantier que la santé d’une population.

L’an 29, derrière le temple de Thoutmosis III

Le papyrus de Turin Cat. 1880, rédigé par le scribe Amennakht, raconte la suite d’arrêts de travail de l’an 29 de Ramsès III. Les rations n’arrivent plus. Au deuxième mois, jour 10, l’équipe franchit les postes de contrôle en criant « nous avons faim », et va s’asseoir derrière le temple funéraire de Thoutmosis III ; le texte indique que cela dure depuis dix-huit jours. Les traductions divergent sur la saison, akhet pour le musée de Turin, peret dans plusieurs éditions françaises. Le mouvement se répète pendant environ trois mois.

Le dossier est presque toujours présenté comme la première grève de l’histoire. Ceux qui l’éditent sont plus prudents. Jac. J. Janssen écrit le mot entre guillemets. Pierre Grandet, qui a publié en 2003 un ostracon supplémentaire du même épisode, parle des premières grèves attestées par des documents écrits, ce qui n’est pas la même chose. Là où Edward Wente en 1951 puis Paul John Frandsen en 1990 rattachent les arrêts à une crise structurelle de l’économie ramesside, Grandet observe que la fin du cycle coïncide avec la fête-sed du souverain, célébrée le 26 du troisième mois de chémou, premier jour de l’an 30, et y voit un facteur de conjoncture plutôt qu’un symptôme de décadence.

L’argument adverse garde toutefois du poids, et il est dans le texte. L’administration, par la voix d’un émissaire venu à la place du vizir, invoque la quasi-vacuité des silos de Karnak et ne promet qu’une demi-ration. Un État qui n’a plus le grain de ses propres ouvriers spécialisés n’est pas seulement en difficulté passagère de calendrier.

Un village qui écrit dans un pays qui ne lit pas

L’égyptologie situe entre 1 et 5 % la part des Égyptiens capables de lire et d’écrire, ordre de grandeur discuté depuis les Four Notes on Literacy de John Baines et Christopher Eyre en 1983, et assis sur une base documentaire mince. Deir el-Médineh échappe à ce chiffre. Vincent Ritter résume l’état de la question : on estime que toute la population masculine active du village, et quelques femmes, savait écrire à des degrés divers, et la majorité des textes littéraires égyptiens conservés vient de cette rive occidentale.

Le mot « lettré » couvre un éventail large, du scribe de la Tombe qui tient les journaux au tailleur de pierre capable de tracer son nom. Ben Haring a montré en 2003 que les formules types des documents privés et juridiques du village n’apparaissent pas avant la première moitié de la XXe dynastie, alors que celles des textes administratifs existaient déjà à la XIXe. L’écrit privé s’installe donc tard, et progressivement, dans une communauté qu’on décrit volontiers comme alphabétisée d’emblée.

Le testament de Naunakhté montre ce que cet écrit permet. Sur le papyrus Ashmolean 1945,97, découvert en 1928 par la mission française et long de 1,92 mètre, une femme âgée déclare devant le tribunal local, en l’an 3 de Ramsès V, qu’elle a élevé ses huit enfants et que ceux qui ne l’ont pas soutenue dans sa vieillesse n’auront rien. Jaroslav Černý, qui l’a publié en 1945, a relevé que le scribe avait omis une négation dans un paragraphe décisif, inversant le sens de la clause. La source la plus citée sur le droit successoral égyptien se lit à travers une faute de copie.

Le lit surélevé de la première pièce

L’archéologie domestique pose le même problème avec moins de textes. Dans la première pièce de nombreuses maisons, Bruyère a dégagé une structure de briques surélevée, à laquelle il a donné le nom de lit clos et une fonction : la naissance. L’idée a tenu longtemps. Aikaterini Koltsida l’a démontée en 2006 sur des objections matérielles : la structure occupe la pièce la plus ouverte de la maison, une habitation au moins en possède deux, ses dimensions conviennent mal à un accouchement. Lara Weiss a proposé en 2009 d’y reconnaître des autels domestiques.

La lecture par le genre a suivi le même sort. Une hypothèse répandue attribuait la première pièce à un culte domestique de la fertilité et la seconde aux activités masculines ; Nadine Kleinke a objecté que l’usage des pièces ne se répartit pas par sexe, le culte des ancêtres et la fécondité concernant les deux. On tient une architecture standardisée et un mobilier de briques. On ne tient pas l’usage.

Trente tatouages qu’aucun texte ne mentionne

En 2014, dans les magasins de la mission, Anne Austin passe une caméra infrarouge sur un torse momifié venu de la tombe TT 290, celle de l’ouvrier Irynefer, pillée dans l’Antiquité puis remplie d’ossements mêlés appartenant à au moins vingt-six individus. Apparaissent plus de trente tatouages figuratifs, invisibles à l’œil nu sous les résines : yeux oudjat, vaches hathoriques, babouins, signes hiéroglyphiques. Ils sont portés sur le cou, les épaules, le dos et les bras, à des emplacements visibles. Six autres corps féminins du site ont depuis livré des marques comparables. Austin en tire une hypothèse prudente, une fonction religieuse plutôt qu’un métier d’artisane, et un constat qui ne l’est pas : le village le mieux documenté d’Égypte n’a pas laissé une ligne sur le tatouage.

Le site porte enfin le nom d’un couvent. Au nord du village, les Ptolémées ont élevé un petit temple à Hathor et à Maât ; les chrétiens l’ont occupé deux ou trois siècles, et des inscriptions coptes sont encore gravées sur sa façade et sur son mur septentrional. Deir el-Médineh signifie « le monastère de la ville ». Ceux dont on lit les comptes de bière et les jours de maladie appelaient l’endroit la Place de Vérité.

Pour aller plus loin

Le dossier croise la Vallée des Rois, dont les journaux de chantier tenus par les scribes de la Tombe forment le contrepoint administratif, le culte d’Amenhotep Ier et de sa mère Ahmès-Néfertari, adoptés comme patrons par la communauté, et le village d’ouvriers d’Amarna, seul point de comparaison archéologique sérieux pour l’habitat et les puits. Il touche enfin à l’écriture hiératique, dont ces ostraca fournissent le plus grand échantillon cursif daté.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Ostracon portant un registre de présence au travail, calcaire, 38,5 × 33 cm, an 40 de Ramsès II, 40 noms, 24 lignes au recto et 21 au verso British Museum, Londres, EA 5634
  2. Papyrus dit « de la Grève », an 29 de Ramsès III, rédigé par le scribe Amennakht Museo Egizio, Turin, Cat. 1880
  3. Testament de Naunakhté et documents associés, an 3 de Ramsès V, papyrus, 43 × 192 cm, découvert en 1928 Ashmolean Museum, Oxford, P. Ashmolean 1945,97
  4. Ostracon ODM 92, an 15 de Ramsès III, 4e mois de peret, jour 12 : décompte du creusement du puits-šdt, 43 coudées édition Černý, DFIFAO 3, pl. 54
  5. Papyrus Turin 1923, recto, début du règne de Ramsès VI : mesure du puits par un chef des maçons du domaine d’Amon
  6. Torse momifié tatoué, époque ramesside, provenant de la tombe TT 290 (Irynefer) magasins de Deir el-Médineh, mission de l’Ifao
  7. Cahier de fouilles de Bernard Bruyère, campagne 1949-1950, cahier DEM 4, notes des 5, 8, 10 et 19 mars 1950 Archives scientifiques de l’Ifao, Le Caire

Bibliographie

  1. Dominique Valbelle, « Les ouvriers de la Tombe ». Deir el-Médineh à l’époque ramesside, Bibliothèque d’étude 96, Le Caire, 1985, xviii-414 p. Institut français d’archéologie orientale
  2. Jaroslav Černý, A Community of Workmen at Thebes in the Ramesside Period, Bibliothèque d’étude 50, Le Caire, 1973, réimpression avec index 2001 Institut français d’archéologie orientale
  3. Jaroslav Černý, « The Will of Naunakhte and the Related Documents », Journal of Egyptian Archaeology 31, 1945, p. 29-53 Egypt Exploration Society
  4. Bernard Bruyère, « Le grand puits de Deir el Medineh, 1949-1950 », Bulletin de la Société française d’égyptologie 5, 1950, p. 69-86 Société française d’égyptologie
  5. Bernard Bruyère, Rapport sur les fouilles de Deir el Médineh (années 1948-1951), FIFAO 26, Le Caire, 1953, p. 17-28 Institut français d’archéologie orientale
  6. Delphine Driaux, « Le Grand Puits de Deir al-Medîna et la question de l’eau : nouvelles perspectives », Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale 111, 2011, p. 129-141 Institut français d’archéologie orientale
  7. Pierre Grandet, « Les grèves de Deîr el-Médînéh », dans Michel Molin (dir.), Les régulations sociales dans l’Antiquité, Rennes, 2006 Presses universitaires de Rennes
  8. Pierre Grandet, Catalogue des ostraca hiératiques non littéraires de Deîr el-Médînéh, IX : nos 831-1000, DFIFAO 41, Le Caire, 2003 Institut français d’archéologie orientale
  9. Edward F. Wente, « The Strikes in Ramses III’s Twenty-Ninth Year », Journal of Near Eastern Studies 10, 1951, p. 137-145 University of Chicago Press
  10. Paul John Frandsen, « Editing Reality : The Turin Strike Papyrus », dans Sarah Israelit-Groll (dir.), Studies in Egyptology Presented to Miriam Lichtheim I, Jérusalem, 1990, p. 166-199 Magnes Press
  11. Jac. J. Janssen, « Absence from Work by the Necropolis Workmen of Thebes », Studien zur Altägyptischen Kultur 8, 1980, p. 127-152 Helmut Buske Verlag
  12. Anne Austin, « Accounting for Sick Days : A Scalar Approach to Health and Disease at Deir el-Medina », Journal of Near Eastern Studies 74 (1), 2015, p. 75-85 University of Chicago Press
  13. Anne Austin et Cédric Gobeil, « Embodying the Divine : A Tattooed Female Mummy from Deir el-Medina », Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale 116, 2017 Institut français d’archéologie orientale
  14. Anne Austin et Marie-Lys Arnette, « Of Ink and Clay : Tattooed Mummified Human Remains and Female Figurines from Deir el-Medina », Journal of Egyptian Archaeology, 2022, DOI 10,1177/03075133221130089 Egypt Exploration Society
  15. John Baines et Christopher Eyre, « Four Notes on Literacy », Göttinger Miszellen 61, 1983, p. 65-96 Göttinger Miszellen
  16. Ben Haring, « From Oral Practice to Written Record in Ramesside Deir el-Medina », Journal of the Economic and Social History of the Orient 46 (3), 2003, p. 249-272 Brill
  17. Koenraad Donker van Heel et Ben Haring, Writing in a Workmen’s Village. Scribal Practice in Ramesside Deir el-Medina, Egyptologische Uitgaven 16, Leyde, 2003 Nederlands Instituut voor het Nabije Oosten
  18. Aikaterini Koltsida, « Birth-bed, sitting place, erotic corner or domestic altar ? A study of the so-called “elevated bed” in Deir el-Medina houses », Studien zur Altägyptischen Kultur 35, 2006, p. 165-174 Helmut Buske Verlag
  19. Lara Weiss, « Personal Religious Practice : House Altars at Deir el-Medina », Journal of Egyptian Archaeology 95, 2009, p. 193-208 Egypt Exploration Society
  20. Nadine Kleinke, Female Spaces. Untersuchungen zu Gender und Archäologie im pharaonischen Ägypten, Göttingen, 2007 Seminar für Ägyptologie und Koptologie
  21. Rosemarie Klemm et Dietrich Klemm, « Der “Grand Puits” in Theben-West », dans Dieter Kessler et al. (dir.), Texte – Theben – Tonfragmente. Festschrift für Günter Burkard, Ägypten und Altes Testament 76, Wiesbaden, 2009, p. 271-280 Harrassowitz
  22. Robert J. Demarée, Ramesside Ostraca, Londres, 2002, pl. 25-28 British Museum Press
  23. Hanane Gaber, Laure Bazin Rizzo et Frédéric Servajean (éd.), À l’œuvre on connaît l’artisan… de pharaon ! Un siècle de recherches françaises à Deir el-Médineh (1917-2017), CENIM 18, Milan, 2017 catalogue d’exposition, Musée égyptien du Caire
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