Le journal de Merer : les plus vieux papyrus et le chantier de Khéops
Les plus anciens papyrus inscrits connus ont été retrouvés à 200 kilomètres du chantier qu’ils décrivent. Ce que la comptabilité d’une équipe de marins dit de l’État de Khéops.

Deux cent quatre-vingts jours enregistrés, soixante-dix jours de travail complet. L’écart tient sur un éclat de calcaire de 38,5 sur 33 centimètres, entré au British Museum en 1823 avec la collection Salt et catalogué EA 5634. Quarante noms d’ouvriers y sont alignés en colonnes, suivis des dates où chacun a manqué, avec en rouge, au-dessus, le motif invoqué. C’est la pièce la plus reproduite du dossier de Deir el-Médineh. On ignore où elle a été ramassée.
La notice du British Museum donne deux provenances pour EA 5634 : le village pour le musée, la Vallée des Rois pour Robert Demarée, qui l’a réédité en 2002. L’objet est arrivé en Europe vingt ans avant que quiconque songe à noter un contexte de fouille. L’incertitude vaut pour une grande partie du corpus, et elle a une cause matérielle.
Entre 1949 et 1951, Bruyère achève sa concession par la fouille d’un cratère béant au nord-est de l’enceinte du temple, plus de 35 mètres d’ouverture, que le chantier appelait le Grand Puits. Il descend à 52,25 mètres, extrait près de 5 800 mètres cubes de déblais pour la seule campagne de 1949, et remonte plus de 5 000 ostraca. Sa lecture du dépôt est nette : les tessons inscrits ont été précipités en une seule fois, dans un puits devenu inutile, alors que le village était déjà déserté. Le plus grand gisement de documents privés de l’Égypte ancienne est donc un remblai, où la position d’un ostracon ne date rien.
Le trou lui-même est disputé. Bruyère y a vu une recherche d’eau ratée, et l’a datée de l’époque ptolémaïque. Rosemarie et Dietrich Klemm ont proposé en 2009 un gisement d’argile exploité par les potiers de Thèbes Ouest, hypothèse écartée depuis : on ne descend pas à cinquante mètres pour extraire de l’argile. Deux documents ramessides règlent au moins la datation. L’ostracon ODM 92 enregistre en l’an 15 de Ramsès III un creusement de 43 coudées ; le papyrus Turin 1923 rapporte qu’au début du règne de Ramsès VI un chef des maçons est venu mesurer l’ouvrage et a calculé qu’il restait 22 coudées et 5 paumes avant la surface de l’eau. Delphine Driaux a repris le dossier en 2011 et est allée lire les carnets de fouille conservés à l’Ifao. En mars 1950, Bruyère y note que l’eau sourd des fissures du calcaire, qu’on l’évacue à pleins seaux, qu’elle monte au fond du puits, et il suggère même que c’est ce qui a fait abandonner le chantier antique. Aucune de ces lignes n’est passée dans la publication, qui conclut à un puits sec.
Ce que ce corpus recouvre est également déséquilibré dans le temps. La quasi-totalité du matériel étudié aujourd’hui est ramesside. De l’équipe qui a taillé les tombes des Thoutmosis et des Amenhotep, à la XVIIIe dynastie, on ne sait presque rien, sinon par le système de marques personnelles inscrites sur les objets, qu’on commence seulement à exploiter.
Retour au registre. Il porte la date de l’an 40 de Ramsès II, vers 1250 avant notre ère, mais les informations qu’il rassemble concernent probablement l’année précédente : une mise au net, compilée à partir de notes journalières prises sur des éclats plus petits. Le motif d’absence le plus fréquent est la maladie, invoquée plus de cent fois, avec des mentions comme un mal aux yeux ou une piqûre de scorpion. Vient ensuite l’absence pour travailler chez son supérieur, pratique tolérée tant qu’elle restait modérée. Un ouvrier, Pennoub, manque quatre jours d’affilée au troisième mois d’akhet pour s’occuper d’un malade, Aâpehti.
Ces motifs nourrissent une littérature sur l’état sanitaire du village, à laquelle Jac. J. Janssen a donné sa base en 1980 et qu’Anne Austin a reprise en 2015 en croisant les jours de maladie déclarés avec les restes humains. Le musée signale lui-même la limite. Sur les 280 jours couverts, soixante-dix environ paraissent avoir été des journées complètes, et en l’an 40 la tombe de Ramsès II était pour l’essentiel achevée : les hommes ont pu être affectés ailleurs. Le document mesure au moins autant la fin d’un chantier que la santé d’une population.
Le papyrus de Turin Cat. 1880, rédigé par le scribe Amennakht, raconte la suite d’arrêts de travail de l’an 29 de Ramsès III. Les rations n’arrivent plus. Au deuxième mois, jour 10, l’équipe franchit les postes de contrôle en criant « nous avons faim », et va s’asseoir derrière le temple funéraire de Thoutmosis III ; le texte indique que cela dure depuis dix-huit jours. Les traductions divergent sur la saison, akhet pour le musée de Turin, peret dans plusieurs éditions françaises. Le mouvement se répète pendant environ trois mois.
Le dossier est presque toujours présenté comme la première grève de l’histoire. Ceux qui l’éditent sont plus prudents. Jac. J. Janssen écrit le mot entre guillemets. Pierre Grandet, qui a publié en 2003 un ostracon supplémentaire du même épisode, parle des premières grèves attestées par des documents écrits, ce qui n’est pas la même chose. Là où Edward Wente en 1951 puis Paul John Frandsen en 1990 rattachent les arrêts à une crise structurelle de l’économie ramesside, Grandet observe que la fin du cycle coïncide avec la fête-sed du souverain, célébrée le 26 du troisième mois de chémou, premier jour de l’an 30, et y voit un facteur de conjoncture plutôt qu’un symptôme de décadence.
L’argument adverse garde toutefois du poids, et il est dans le texte. L’administration, par la voix d’un émissaire venu à la place du vizir, invoque la quasi-vacuité des silos de Karnak et ne promet qu’une demi-ration. Un État qui n’a plus le grain de ses propres ouvriers spécialisés n’est pas seulement en difficulté passagère de calendrier.
L’égyptologie situe entre 1 et 5 % la part des Égyptiens capables de lire et d’écrire, ordre de grandeur discuté depuis les Four Notes on Literacy de John Baines et Christopher Eyre en 1983, et assis sur une base documentaire mince. Deir el-Médineh échappe à ce chiffre. Vincent Ritter résume l’état de la question : on estime que toute la population masculine active du village, et quelques femmes, savait écrire à des degrés divers, et la majorité des textes littéraires égyptiens conservés vient de cette rive occidentale.
Le mot « lettré » couvre un éventail large, du scribe de la Tombe qui tient les journaux au tailleur de pierre capable de tracer son nom. Ben Haring a montré en 2003 que les formules types des documents privés et juridiques du village n’apparaissent pas avant la première moitié de la XXe dynastie, alors que celles des textes administratifs existaient déjà à la XIXe. L’écrit privé s’installe donc tard, et progressivement, dans une communauté qu’on décrit volontiers comme alphabétisée d’emblée.
Le testament de Naunakhté montre ce que cet écrit permet. Sur le papyrus Ashmolean 1945,97, découvert en 1928 par la mission française et long de 1,92 mètre, une femme âgée déclare devant le tribunal local, en l’an 3 de Ramsès V, qu’elle a élevé ses huit enfants et que ceux qui ne l’ont pas soutenue dans sa vieillesse n’auront rien. Jaroslav Černý, qui l’a publié en 1945, a relevé que le scribe avait omis une négation dans un paragraphe décisif, inversant le sens de la clause. La source la plus citée sur le droit successoral égyptien se lit à travers une faute de copie.
L’archéologie domestique pose le même problème avec moins de textes. Dans la première pièce de nombreuses maisons, Bruyère a dégagé une structure de briques surélevée, à laquelle il a donné le nom de lit clos et une fonction : la naissance. L’idée a tenu longtemps. Aikaterini Koltsida l’a démontée en 2006 sur des objections matérielles : la structure occupe la pièce la plus ouverte de la maison, une habitation au moins en possède deux, ses dimensions conviennent mal à un accouchement. Lara Weiss a proposé en 2009 d’y reconnaître des autels domestiques.
La lecture par le genre a suivi le même sort. Une hypothèse répandue attribuait la première pièce à un culte domestique de la fertilité et la seconde aux activités masculines ; Nadine Kleinke a objecté que l’usage des pièces ne se répartit pas par sexe, le culte des ancêtres et la fécondité concernant les deux. On tient une architecture standardisée et un mobilier de briques. On ne tient pas l’usage.
En 2014, dans les magasins de la mission, Anne Austin passe une caméra infrarouge sur un torse momifié venu de la tombe TT 290, celle de l’ouvrier Irynefer, pillée dans l’Antiquité puis remplie d’ossements mêlés appartenant à au moins vingt-six individus. Apparaissent plus de trente tatouages figuratifs, invisibles à l’œil nu sous les résines : yeux oudjat, vaches hathoriques, babouins, signes hiéroglyphiques. Ils sont portés sur le cou, les épaules, le dos et les bras, à des emplacements visibles. Six autres corps féminins du site ont depuis livré des marques comparables. Austin en tire une hypothèse prudente, une fonction religieuse plutôt qu’un métier d’artisane, et un constat qui ne l’est pas : le village le mieux documenté d’Égypte n’a pas laissé une ligne sur le tatouage.
Le site porte enfin le nom d’un couvent. Au nord du village, les Ptolémées ont élevé un petit temple à Hathor et à Maât ; les chrétiens l’ont occupé deux ou trois siècles, et des inscriptions coptes sont encore gravées sur sa façade et sur son mur septentrional. Deir el-Médineh signifie « le monastère de la ville ». Ceux dont on lit les comptes de bière et les jours de maladie appelaient l’endroit la Place de Vérité.
Le dossier croise la Vallée des Rois, dont les journaux de chantier tenus par les scribes de la Tombe forment le contrepoint administratif, le culte d’Amenhotep Ier et de sa mère Ahmès-Néfertari, adoptés comme patrons par la communauté, et le village d’ouvriers d’Amarna, seul point de comparaison archéologique sérieux pour l’habitat et les puits. Il touche enfin à l’écriture hiératique, dont ces ostraca fournissent le plus grand échantillon cursif daté.
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