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La première grève de l’histoire ? Ce que porte le papyrus de Turin

ÉgyptologieÉcriture & langues11 août 202626 sources vérifiées
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Sur la fiche de collection du papyrus le plus cité de toute l’histoire du travail, la ligne « provenance » se termine par un point d’interrogation. Le Museo Egizio de Turin écrit : Thèbes/Deir el-Médineh ( ?). Le rouleau est arrivé dans ses réserves en 1824, avec les antiquités rassemblées en Égypte par Bernardino Drovetti. Aucun rapport de fouille, aucun niveau, aucune tombe. La première grève de l’histoire repose sur un document acheté.

Douze textes au recto, onze au verso

Le papyrus Turin Cat. 1880 ne raconte rien de suivi. C’est un rouleau de service, sur lequel un scribe a porté les uns après les autres des textes sans rapport entre eux, et que Dominique Valbelle a décrit comme un ensemble de notes. Le musée en compte douze au recto et onze au verso. Huit entrées seulement concernent les sorties de l’an 29. Le reste tient de la gestion courante : listes du personnel auxiliaire, livraisons de pain, de gâteaux, de poisson, de légumes et d’eau, serments, une note sur la mort d’un scribe du village, le compte des objets qu’un certain Ouserhat a remis à son ancienne épouse, la déposition d’un ouvrier contre trois de ses camarades.

Le nom même de « papyrus de la Grève » est moderne. Le terme égyptien sekha, « mémorandum », n’apparaît sur le rouleau que dans un ajout postérieur, comme l’a relevé Christopher Eyre en 1979. Alan Gardiner l’a publié en 1948 dans ses Ramesside Administrative Documents, sous le numéro XVIII, à partir du fac-similé donné par Willem Pleyte et Francesco Rossi entre 1869 et 1876. La traduction qui a fait le tour du monde est celle de William F. Edgerton, parue en 1951 dans le Journal of Near Eastern Studies. Son titre porte le mot strikes. Le papyrus, lui, ne contient rien de tel.

« Ils ont passé les murs »

L’expression employée par le scribe est sen inebou, « passer les murs ». Elle décrit un déplacement. Les ouvriers de la Place de Vérité étaient astreints à résidence dans la zone de la nécropole, et sortir de cet espace constituait en soi l’acte enregistré. Où passaient ces murs, personne ne le sait avec certitude. Une étude de la topographie administrative de la nécropole les a placés au sud de Deir el-Médineh ; Paul John Frandsen a repris la question en 1989 dans le Journal of Egyptian Archaeology, à partir d’un mot qui désigne une chaussée d’accès, et le dossier reste ouvert.

Le mot « grève », lui, arrive chargé de tout ce qu’il a accumulé depuis le XIXᵉ siècle. Pierre Grandet l’a rappelé en 2006, dans un volume consacré aux régulations sociales dans l’Antiquité : le terme évoque aujourd’hui un mouvement politisé, organisé, porté par des structures de type syndical, dirigé contre la politique économique d’un gouvernement. Rien de cela n’est attesté ici. Les hommes réclament l’exécution d’un versement dû, et ils la réclament au roi lui-même. Le principe, personne ne le discute. Grandet va plus loin sur un épisode précis : quand un chef de gendarmes pousse les ouvriers à se porter à la rencontre du gouverneur de Thèbes, la scène se lit peut-être mieux comme une démonstration de remerciement envers l’homme qui les avait secourus la veille.

Trois cent soixante-cinq sacs de grain par mois

Le salaire était du grain. Pour une équipe qui tournait normalement autour de soixante hommes, Grandet calcule un versement mensuel de l’ordre de 365 khar, les « sacs » égyptiens, soit environ 280 hectolitres. Le circuit était long. Le grain partait des silos d’Amon à Karnak, sur la rive droite, qui servaient d’entrepôt régulateur pour toute la région thébaine ; il passait par les greniers du Ramesséum, qui remplissaient le même office pour la rive gauche ; il finissait dans un silo collectif à l’entrée du village, adossé au bâtiment administratif appelé khétem, et la distribution se faisait en public, sous la présidence du scribe. Le papyrus donne les parts de l’une d’elles : sept khar et demi pour un chef d’équipe, trois khar trois quarts pour le scribe, cinq khar et demi pour chaque ouvrier.

Le retard n’avait rien d’exceptionnel. Jean-Christophe Antoine a construit en 2009 un indice statistique des livraisons de grain à Deir el-Médineh sous la XXᵉ dynastie, et sa conclusion tempère le récit de l’effondrement : malgré un circuit organisé pour lisser l’approvisionnement, les fluctuations saisonnières pèsent lourdement sur les dates de versement. Des retards sont attestés dès la XVIIIᵉ dynastie. Quelques mois avant les sorties, un ostracon conservé à Berlin enregistre déjà l’alerte : an 29, deuxième mois d’akhet, jour 21, le scribe Amennakht annonce à l’équipe que vingt jours ont passé sans ration, descend lui-même au temple funéraire d’Horemheb, et fait livrer quarante-six sacs d’amidonnier le 23. L’affaire s’arrête là pour cette fois.

Du temple de Thoutmosis III à celui de Merenptah

Le 10 du deuxième mois de peret, l’équipe franchit les cinq postes de garde et s’assied à l’arrière du temple funéraire de Menkhéperrê, c’est-à-dire Thoutmosis III. Le scribe, les deux chefs d’équipe, leurs deux suppléants et deux gardiens sortent leur crier de rentrer. Ils passent la nuit dehors. Le 11, ils sont à la porte de l’enceinte sud du Ramesséum. Le 12, ils pénètrent à l’intérieur du temple et déclarent aux fonctionnaires venus les entendre qu’ils manquent de vêtements, d’onguent, de poisson et de légumes, et demandent qu’on écrive à Pharaon et au vizir. La ration du premier mois de peret leur est versée le jour même, avec trois semaines de retard.

Le 13, le chef de gendarmes Mentmose leur conseille d’aller chercher leurs femmes et leurs enfants et de s’installer dans le temple de Menmaâtrê, celui de Séthi Iᵉʳ. Le mois suivant, l’ouvrier Mose fils d’Anakhté jure par Amon et par le roi que, si on le ramène de force, il passera la nuit à préparer le pillage d’un tombeau. Le 28 du quatrième mois de peret, le vizir To remonte vers le nord avec les statues des grands dieux du Sud, qu’il convoie pour la fête jubilaire du roi. Il ne s’arrête pas au village. Un chef de gendarmes transmet son message : les greniers sont vides, il donnera ce qu’il a trouvé. Ce sera une demi-ration. La dernière sortie de la série a lieu le 13 du premier mois de shemou, à l’arrière du temple de Merenptah. Les hommes interpellent le maire de Thèbes qui passait par là, et repartent avec cinquante sacs d’amidonnier avancés par le jardinier d’un chef des bouviers.

Le superlatif et ce qui pourrait le précéder

Le titre de première grève de l’histoire suppose deux choses : qu’on sache dater l’épisode, et qu’on soit sûr qu’il n’y a rien avant.

La date absolue flotte. Selon la chronologie retenue pour l’avènement de Ramsès III, que les auteurs placent entre 1198 et 1182 avant notre ère, l’an 29 tombe quelque part entre 1170 et 1154. Les ouvrages de vulgarisation choisissent 1166, 1157 ou 1155 sans toujours dire au nom de quoi.

L’antériorité, elle, a été mise en cause. En 2012, Hans-Werner Fischer-Elfert a publié deux papyrus de la collection de Berlin, P. 23300 et P. 23301, sous un titre qui se termine par un point d’interrogation : une grève sous le règne de Merenptah ? Le règne en question est antérieur d’un demi-siècle environ. Le point d’interrogation est de l’éditeur, et il faut le prendre au sérieux dans les deux sens : la lecture n’est pas acquise, elle n’est pas écartée non plus. Le dossier de l’an 29 lui-même continue de grossir, puisque Pierre Grandet a publié en 2016 un ostracon de l’Ifao qui s’y rapporte, sous la cote O. IFAO 1255 A-B.

Qui tient la plume, et de quel côté

Deux hommes contredisent la version de la faim. Au troisième mois de peret, l’équipe sort de nouveau, et deux ouvriers arrêtés en chemin, Qenna fils de Routa et Hay fils de Houy, refusent de revenir : ils ont passé les murs pour un autre motif, disent-ils, parce qu’un méfait a été commis dans ce lieu de Pharaon. Quelques semaines plus tard, sur le même rouleau, l’ouvrier Penanoukou dénonce Ouserhat et Pentaouret devant le scribe et le chef d’équipe. Ils ont arraché des pierres au sommet du puits funéraire de Ramsès II, détourné un bœuf marqué au fer du temple, et Penanoukou ajoute trois adultères avec des femmes qu’il nomme. Il rappelle enfin que son propre père, le chef d’équipe Peneb, avait été mêlé autrefois à une affaire de pierres volées.

Paul John Frandsen en a tiré en 1990 une étude intitulée Editing Reality. Sa thèse est que le rouleau constitue un dossier monté, arrangé par quelqu’un qui avait un intérêt dans la manière dont les faits y sont rangés. Ce quelqu’un a un nom. Amennakht fils d’Ipouy fut dessinateur avant d’être nommé scribe de la Tombe en l’an 16 de Ramsès III, au troisième mois d’akhet. Il devait cette charge au vizir To, celui-là même dont le papyrus rapporte, treize ans plus tard, qu’il n’est pas passé au village et que ses greniers sont vides. Un brouillon de lettre d’Amennakht à ce vizir est conservé au Louvre. Le scribe lui était assez reconnaissant pour donner son nom à l’un de ses fils. Il a par ailleurs composé un Enseignement, des poèmes et des hymnes, ce qui en fait l’un des rares auteurs égyptiens dont on connaisse à la fois les œuvres et les registres comptables.

Le camp adverse garde l’essentiel. Le retard est documenté ailleurs que sur ce rouleau, par l’ostracon de Berlin et par des dizaines de comptes de livraison indépendants. Les déclarations sur la faim sont nombreuses, circonstanciées, attribuées à des groupes différents et à des dates séparées de plusieurs semaines. Et la phrase de Qenna et de Hay se lit aussi bien comme l’ajout d’un grief nouveau que comme le démenti du premier.

Reste la façon dont Amennakht se trahit. Au deuxième jour du premier mois de shemou, il vient de verser deux sacs d’amidonnier ; le chef d’équipe conseille aux hommes de descendre quand même au marché pour faire porter l’affaire au vizir ; le scribe les arrête à un poste de garde et les menace de les faire condamner devant n’importe quel tribunal. Puis le récit change de personne. Mené jusque-là à la troisième, il bascule brusquement au « je » : et je les ai ramenés là-haut. Cette ligne du recto, colonne 3, reste le meilleur argument pour attribuer le papyrus de la Grève à Amennakht. Le compte rendu de la première grève de l’histoire est aussi le rapport de l’homme qui l’a fait rentrer.

Pour aller plus loin

Le dossier croise le village de Deir el-Médineh, dont les milliers d’ostraca donnent le contexte quotidien de ces trois mois, les journaux de chantier de la Vallée des Rois tenus par les mêmes scribes, et le papyrus judiciaire de Turin, qui juge quelques années plus tard la conspiration du harem contre Ramsès III. Il rejoint aussi l’histoire de l’écriture hiératique, dont ces registres administratifs fournissent un échantillon daté au jour près.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Papyrus dit « de la Grève », papyrus hiératique, an 29 de Ramsès III, entré en 1824 avec la collection Bernardino Drovetti, provenance indiquée « Thèbes/Deir el-Médineh ( ?) » Museo Egizio, Turin, Cat. 1880
  2. Ostracon O. Berlin P 10633, an 29 de Ramsès III, deuxième mois d’akhet, jours 21 et 23 : annonce du retard de ration et livraison de quarante-six sacs d’amidonnier Ägyptisches Museum und Papyrussammlung, Berlin
  3. Papyrus Berlin P 23300 et P 23301, provenant vraisemblablement de Deir el-Médineh Ägyptisches Museum und Papyrussammlung, Berlin
  4. Ostracon O. IFAO 1255 A-B (ONL 514 A-B), document relatif aux grèves de l’an 29 de Ramsès III et fragment de l’Enseignement d’Amennakhté Institut français d’archéologie orientale, Le Caire
  5. Ostracon O. Louvre N 696, recto : brouillon d’une lettre du scribe Amennakht au vizir To Musée du Louvre, Paris

Bibliographie

  1. Alan H. Gardiner, *Ramesside Administrative Documents*, Oxford, 1948, p. xiv-xvii et 45-58, nᵒ XVIII Oxford University Press
  2. William F. Edgerton, « The Strikes in Ramses III’s Twenty-Ninth Year », *Journal of Near Eastern Studies* 10 (3), 1951, p. 137-145, DOI 10,1086/371037 University of Chicago Press
  3. Paul John Frandsen, « Editing Reality : The Turin Strike Papyrus », dans Sarah Israelit-Groll (dir.), *Studies in Egyptology Presented to Miriam Lichtheim*, vol. I, Jérusalem, 1990, p. 166-199 Magnes Press
  4. Paul John Frandsen, « A Word for « Causeway » and the Location of « The Five Walls » », *Journal of Egyptian Archaeology* 75, 1989, p. 113-123 Egypt Exploration Society
  5. Pierre Grandet, « Les grèves de Deîr el-Médînéh », dans Michel Molin (dir.), *Les régulations sociales dans l’Antiquité. Actes du colloque d’Angers, 23 et 24 mai 2003*, Rennes, 2006, p. 87-96, DOI 10,4000/books.pur.20334 Presses universitaires de Rennes
  6. Pierre Grandet, « Un document relatif aux grèves de Deîr el-Médînéh en l’an 29 de Ramsès III et un fragment de l’Enseignement d’Amennakhté, § 39-48 : O. IFAO 1255 A-B (ONL 514 A-B) », dans Philippe Collombert et alii (dir.), *Aere perennius. Mélanges égyptologiques en l’honneur de Pascal Vernus*, Orientalia Lovaniensia Analecta 242, Louvain, 2016, p. 343-359 Peeters
  7. Pierre Grandet, *Ramsès III. Histoire d’un règne*, Paris, 1997 Pygmalion
  8. Pierre Grandet, *Le Papyrus Harris I (BM 9999)*, Bibliothèque d’étude 109, Le Caire, 1994, 2 vol., 775 p. Institut français d’archéologie orientale
  9. Jean-Christophe Antoine, « The Delay of the Grain Ration and its Social Consequences at Deir el-Medîna in the Twentieth Dynasty : A Statistical Analysis », *Journal of Egyptian Archaeology* 95, 2009, p. 223-234 Egypt Exploration Society
  10. Hans-Werner Fischer-Elfert, « A Strike in the Reign of Merenptah ? plus The Endowment of Three Cult Statue(tte)s on Behalf of the Same King at Deir el-Medina (Pap. Berlin P. 23300 and P. 23301) », dans Verena M. Lepper (dir.), *Forschung in der Papyrussammlung. Eine Festgabe für das Neue Museum*, Berlin, 2012, p. 47-73 Akademie Verlag
  11. Stéphane Polis, « The Scribal Repertoire of Amennakhte Son of Ipuy : Describing Variation Across Late Egyptian Registers », dans Jennifer Cromwell et Eitan Grossman (dir.), *Scribal Repertoires in Egypt from the New Kingdom to the Early Islamic Period*, Oxford, 2017, p. 89-126 Oxford University Press
  12. Christopher J. Eyre, « A « Strike » Text from the Theban Necropolis », dans John Ruffle et alii (dir.), *Glimpses of Ancient Egypt. Studies in Honour of H. W. Fairman*, Warminster, 1979, p. 80-91 Aris and Phillips
  13. Dominique Valbelle, *« Les ouvriers de la Tombe ». Deir el-Médineh à l’époque ramesside*, Bibliothèque d’étude 96, Le Caire, 1985 Institut français d’archéologie orientale
  14. Susanne Bickel et Bernard Mathieu, « L’écrivain Amennakht et son Enseignement », *Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale* 93, 1993, p. 31-51 Institut français d’archéologie orientale
  15. Willem Pleyte et Francesco Rossi, *Papyrus de Turin*, Leyde, 1869-1876, pl. XXXV-XLVIII E. J. Brill
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