Trois cents ans d’un côté, huit mille de l’autre. La technique dite clovisienne, celle des pointes de pierre à cannelure basale, a été taillée en Amérique du Nord entre 13 050 et 12 750 ans avant le présent. Les empreintes de pas de White Sands, au Nouveau-Mexique, sont datées entre 23 000 et 21 000 ans. Même méthode, même État américain.
Blackwater Draw, sous le gravier
En 1929, un garçon de dix-neuf ans nommé James Ridgley Whiteman ramasse, dans les ravines soufflées par le vent au sud de la petite ville de Clovis, un os de mammouth et une pointe de pierre d’un type inconnu. Le Smithsonian, à qui il écrit trois fois, lui répond que le gisement présente peu d’intérêt.
Deux ans plus tôt, à Folsom, une pointe fichée entre les côtes d’un bison éteint avait pourtant convaincu plusieurs archéologues que des hommes avaient vécu en Amérique au Pléistocène, et la chasse aux gisements anciens était ouverte. Edgar B. Howard, du University Museum de Pennsylvanie, apprend l’existence des trouvailles à l’été 1932 et vient voir. Les campagnes menées avec l’Academy of Natural Sciences de Philadelphie, puis dirigées à partir de 1935 par John L. Cotter, courent jusqu’en 1937 dans une gravière où la couche à ossements repose juste au-dessus du gravier vendu pour empierrer les routes. L’ordre des couches y compte autant que les objets, puisque les pointes lancéolées à base concave, associées à des ossements de mammouth de Colomb, se trouvent sous le niveau à pointes Folsom et à bisons. L’Amérique du Nord tenait sa première séquence paléoindienne, avec deux étages et deux gibiers.
La cannelure fait office d’amortisseur
Une pointe Clovis est une lame de pierre lancéolée, à base concave, longue le plus souvent de quatre à treize centimètres. Sur une face, souvent sur les deux, un éclat allongé a été détaché depuis la base vers l’extrémité, et c’est cette rainure que l’on nomme cannelure.
Le geste coûte cher. Metin Eren, qui taille lui-même ces armes, estime qu’une sur cinq casse au moment où l’on dégage la cannelure, et qu’il faut au moins une demi-heure pour en achever une. Pourquoi prendre ce risque ? Kaitlyn Thomas, Brett Story, Eren, Briggs Buchanan et David Meltzer ont modélisé le problème en 2017 par éléments finis, puis écrasé des répliques en compression axiale. La base cannelée se comporte comme un amortisseur, elle redistribue la contrainte et déplace la casse vers l’arrière, ce qui préserve l’extrémité tranchante et permet de réutiliser l’arme. Story et ses coauteurs ont confirmé en 2019 que les fractures des répliques ressemblent à celles des objets archéologiques, tout en rappelant qu’aucun système d’arme Clovis complet, hampe et ligature comprises, n’a jamais été retrouvé. Le mot « culture » gêne d’ailleurs ici, et « complexe » conviendrait mieux, parce que rien n’assure que les tailleurs de pointes cannelées aient formé un seul groupe humain.
La base de données paléoindienne dirigée par David Anderson recensait vers 2010 près de 30 000 pointes localisées en Amérique du Nord. Certaines ont été déposées en lots, comme à East Wenatchee, dans l’État de Washington, où deux ouvriers ont mis au jour le 27 mai 1987, sous un verger de pommiers, des pointes dépassant vingt-deux centimètres.
Trois cents ans, mesurés sur trente-deux dates
On a longtemps prêté à Clovis cinq à sept siècles d’existence. Michael Waters et Thomas Stafford ont resserré la fourchette en 2007, en écartant les âges obtenus sur des matériaux douteux. En 2020, ils y sont revenus avec David Carlson, sur trente-deux mesures de carbone 14 provenant de dix gisements, du Dakota du Sud à la Virginie. Les âges radiocarbone vont de 11 110 ± 40 à 10 820 ± 10 ans avant le présent, soit après calibration une fourchette d’environ 13 050 à 12 750.
Trois siècles. C’est court pour une culture, et long pour une mode technique.
La technique apparaît à la fin de l’Allerød et s’arrête au début du Dryas récent, quand disparaissent les genres Mammut, Mammuthus et Cuvieronius. Waters et ses coauteurs en tirent une conclusion qui déplace le problème, puisque Clovis devient l’un des trois ensembles au moins qui coexistent alors dans l’hémisphère occidental.
Des coprolithes, des graines et de l’ADN de bison
En janvier 1997, neuf spécialistes du Paléoindien se rendent à Monte Verde, dans le sud du Chili, sur le gisement fouillé par Tom Dillehay depuis 1977. David Meltzer, Donald Grayson, Dena Dincauze, C. Vance Haynes et Dennis Stanford figurent parmi eux, et leur note commune, publiée la même année dans American Antiquity, reconnaît que l’occupation MV-II remonte à environ 14 500 ans. D’autres gisements ont suivi. Dans les grottes de Paisley, en Oregon, des coprolithes humains ont livré de l’ADN mitochondrial de lignées amérindiennes, publié par Thomas Gilbert et son équipe en 2008 ; Dennis Jenkins et ses coauteurs y ont associé en 2012 des pointes à pédoncule, et Lisa-Marie Shillito a confirmé en 2020 l’origine humaine des dépôts par biomarqueurs fécaux. À Cooper’s Ferry, dans l’Idaho, Loren Davis date en 2019 l’occupation la plus ancienne entre 16 560 et 15 280 ans. Au Brésil, la mission archéologique française du Piauí, dirigée par Éric Boëda, date jusqu’à 24 000 ans les séries lithiques de Vale da Pedra Furada.
Le camp adverse ne désarme pas. Stuart Fiedel et ses collègues proposent pour Cooper’s Ferry une installation postérieure à 15 000 ans, tandis que Yan Axel Gómez Coutouly conteste depuis 2021 le caractère anthropique des objets brésiliens les plus anciens, ramassés au pied d’une falaise où des blocs tombent et s’écaillent tout seuls.
Un argument d’un autre ordre a achevé le modèle. Le couloir libre de glace, ce passage supposé entre les deux inlandsis, a été daté par trois méthodes indépendantes. L’ADN mitochondrial de bisons fossiles montre que la voie est restée fermée d’environ 23 000 à 13 400 ans, selon Peter Heintzman et ses coauteurs en 2016 ; l’ADN sédimentaire de carottes lacustres, analysé la même année par Mikkel Pedersen, Eske Willerslev et leur équipe, place le seuil de viabilité vers 12 600 ans ; les âges d’exposition cosmogénique publiés par Jorie Clark en 2022 situent l’ouverture finale après les occupations pré-Clovis. Heather Smith et Ted Goebel ont montré en 2018 que les rares pointes cannelées du corridor s’expliquent par une remontée vers le nord, et non par une descente. Todd Surovell et ses cosignataires maintiennent pourtant, depuis 2022, que les gisements nord-américains antérieurs à 13 000 ans souffrent presque tous de problèmes d’intégrité stratigraphique.
Le seul squelette Clovis connu
En 1968, des ouvriers qui prélevaient du remblai près de Wilsall, dans le Montana, mettent au jour des ossements d’enfant et plus d’une centaine d’objets couverts d’ocre rouge. Le site, enregistré 24PA506 et connu comme la sépulture d’Anzick, reste la seule inhumation Clovis identifiée ; son mobilier, huit pointes, quatre-vingt-six bifaces, des lames, des grattoirs et des baguettes de bois de cervidé biseautées, est conservé à la Montana Historical Society de Helena. L’enfant, un garçon de dix-huit mois environ, a livré en 2014 le premier génome ancien séquencé en Amérique. Morten Rasmussen, Sarah Anzick, Michael Waters et leurs coauteurs le rattachent, dans Nature, à toutes les populations amérindiennes actuelles plus étroitement qu’à n’importe quelle autre, ce qui écarte l’hypothèse solutréenne d’une origine ouest-européenne. James Chatters, Ben Potter et leurs coauteurs ont mesuré en 2024 les isotopes stables de son collagène, qui reflètent le régime de la mère, où le mammouth arrive en tête devant le wapiti puis le bison ou le chameau.
Donald Grayson et David Meltzer ont pourtant réexaminé les gisements où l’on a cru voir des Paléoindiens chasser ou dépecer des mammifères éteints. Sur soixante-seize cas revus en 2002, quatorze leur paraissaient probants, et leur révision de 2015 en retient quinze. Quinze gisements pour un continent entier et trois siècles, cela ne démontre pas une extermination par la chasse.
Monte Verde rouvert en mars 2026
En mars 2026, Todd Surovell, César Méndez, Juan-Luis García, Christoph Lüthgens, Jay Thompson et Claudio Latorre publient dans Science la première étude indépendante conduite à Monte Verde depuis les fouilles initiales. Ils identifient sous la couche archéologique un téphra rapporté à l’éruption de Lepué, vers 11 000 ans, ce qui rendrait le gisement postérieur à 8 200 ans.
Les réponses ont été rapides. Les 4 et 5 mai 2026, trois lettres ont été déposées dans la rubrique eLetters de Science, et chacune attaque un maillon différent. Tom Dillehay, Mario Pino et leurs cosignataires objectent que l’équipe de Surovell n’a pas fouillé le gisement lui-même, que deux des trois couches identifiées comme téphra seraient un dépôt fongique et un niveau de billes pyroclastiques riches en oxyde de fer, et que des algues marines mâchées, trop fragiles pour supporter un transport fluvial, ont été datées entre 14 200 et 14 300 ans. Michael Waters, Vance Holliday et quatre géoarchéologues relèvent de leur côté que le téphra de Lepué apparaît aussi au sommet d’une terrasse plus basse, ce qui impliquerait une incision du ruisseau antérieure à 11 000 ans, et que deux âges par luminescence situent le dépôt fluviatile entre 18 100 et 14 300 ans. David Meltzer et cinq généticiens rappellent enfin que les horloges moléculaires, mitochondriale, du chromosome Y et génomique, situent la séparation des lignées nord-américaine et sud-américaine vers 15 700 ans, et qu’elles ont été calibrées indépendamment de tout gisement chilien. Surovell a répondu en juin 2026 dans la même rubrique, sans céder sur sa conclusion principale, et le désaccord se joue désormais sur la lecture des couches déposées par le ruisseau Chinchihuapi.
White Sands se trouve dans un état comparable. Matthew Bennett et son équipe ont daté en 2021 les empreintes entre 23 000 et 21 000 ans, sur des graines de Ruppia cirrhosa, une plante aquatique qui peut incorporer du carbone ancien. Jeffrey Pigati et Kathleen Springer ont refait la mesure en 2023 sur du pollen terrestre, et Vance Holliday a daté en 2025 la boue du paléolac Otero entre 22 400 et 20 700 ans. Trois matériaux, trois laboratoires, cinquante-cinq datations concordantes. Rachal et ses coauteurs soutiennent en 2024 que ces âges restent trop vieux, et aucun outil ni aucun foyer n’a été trouvé en association avec les empreintes.
Ce qui manque le plus tient dans une phrase de l’article que Lorena Becerra-Valdivia et ses collègues ont consacré en 2018 à la chronologie d’Anzick. Tous les échantillons envoyés au laboratoire de radiocarbone d’Oxford ont été consommés, et les restes d’Anzick-1 et d’Anzick-2 ont été réinhumés en juin 2014 dans la vallée de la Shields River. Personne ne sait aujourd’hui où chercher un second squelette Clovis.
Pour aller plus loin
L’extinction de la mégafaune pléistocène d’Amérique prolonge directement l’enquête, avec une chronologie qui se décale du nord vers le sud. Du côté des routes d’entrée, la Béringie et le niveau des mers commandent tout le raisonnement. Et la culture Folsom, qui succède à Clovis dans les Grandes Plaines, montre ce que devient la cannelure quand elle change de gibier.
On répète souvent que les premiers habitants de l’Amérique s’appelaient les Clovis, du nom d’une petite ville du Nouveau-Mexique. Ces gens taillaient des pointes de lance en pierre très reconnaissables et chassaient le mammouth, à la fin de la dernière période glaciaire. L’idée a tenu près d’un siècle dans les manuels. Elle ne tient plus, et ce sont les archéologues américains eux-mêmes qui l’ont défaite.
Une rainure taillée à la base
Tout part d’un objet. La pointe en question est une lame de pierre allongée, épaisse comme un doigt, dont un éclat a été détaché à la base, sur l’une de ses faces et souvent sur son revers. Cette rainure s’appelle une cannelure, et elle est difficile à réussir.
Des ingénieurs et des archéologues ont voulu savoir à quoi elle servait. Ils ont fabriqué des copies, les ont écrasées sous presse et ont modélisé la déformation par ordinateur. La base cannelée absorbe le choc au moment où l’arme frappe un os. Elle s’écrase un peu, ce qui évite que la lame se brise à son extrémité tranchante. L’arme survit et peut resservir.
Le prix à payer est élevé. Une pointe sur cinq casse pendant la fabrication de la rainure, et il faut une bonne demi-heure de travail pour en achever une. Des dizaines de milliers de ces pointes ont pourtant été ramassées à travers l’Amérique du Nord, dans tous les milieux, du Canada au Costa Rica.
Trois siècles, pas davantage
Longtemps, on a cru que cette manière de tailler avait duré des millénaires. Une équipe américaine dirigée par Michael Waters a rassemblé les datations les plus fiables, en écartant celles qui reposaient sur des matériaux douteux. Le résultat a surpris tout le monde.
Ces pointes n’ont été fabriquées que pendant trois cents ans environ, à la toute fin de la période glaciaire. Un intervalle aussi court change la nature de l’objet. On tient une mode technique qui s’est répandue très vite sur un continent, et non l’histoire longue d’un peuple installé.
Cette fourchette n’est pas acceptée par tous. Certains spécialistes estiment que les datations disponibles ne représentent pas correctement l’ensemble, et que la durée réelle reste mal cernée.
Des gens étaient déjà là
Pendant que la chronologie se resserrait, d’autres sites remontaient plus haut. Au Chili, un campement fouillé de longue date a été visité par des spécialistes venus vérifier sur place. Ils ont reconnu, dans une note commune, qu’il était nettement plus ancien que les pointes cannelées.
D’autres découvertes ont suivi. En Oregon, des excréments humains conservés au sec ont livré de l’ADN. Dans l’Idaho, un gisement a fourni des pointes d’un tout autre type, plus anciennes. Au Nouveau-Mexique, des empreintes de pas conservées dans la boue d’un lac disparu ont été datées d’il y a plus de vingt mille ans.
Ces empreintes ont été très discutées. Les auteurs ont donc daté trois matériaux différents, dans des laboratoires distincts, et les résultats se recoupent. Une objection tient toujours. Personne n’a trouvé, à côté des pas, le moindre outil ni la moindre trace de feu.
Un argument venu de la génétique a achevé le raisonnement. Le passage entre les grandes calottes de glace du Canada, longtemps présenté comme la route d’entrée, a été daté grâce à l’ADN de bisons fossiles et à celui conservé dans les vases de lacs. Ce couloir n’était pas praticable assez tôt. Ceux qui taillaient les pointes cannelées n’ont donc pas pu l’emprunter pour arriver.
Une dispute toujours vive
Le débat s’est déplacé plus qu’il ne s’est refermé. En 2026, une équipe conduite par Todd Surovell a publié une contre-enquête sur le campement chilien et affirmé qu’il était bien plus récent qu’annoncé. Les fouilleurs d’origine ont répondu au printemps, avec deux autres groupes de chercheurs.
Les objections portent sur une couche de cendre volcanique, sur la manière dont du bois a pu être déplacé par un ruisseau, et sur des algues marines mâchées retrouvées sur place, trop fragiles pour avoir voyagé dans l’eau. Personne n’a tranché.
Une seule sépulture de cette culture a jamais été retrouvée, celle d’un très jeune enfant enterré dans le Montana avec une centaine d’objets couverts d’ocre rouge. Son génome a été lu, puis les analyses de ses os ont montré que sa mère mangeait surtout du mammouth. Les échantillons envoyés au laboratoire ont été entièrement consommés, et l’enfant a été réinhumé en juin 2014 au cours d’une cérémonie amérindienne.
Les outils, eux, se voient encore. Ils sont exposés au musée de la société historique du Montana, à Helena, avec les pointes de pierre et les baguettes en bois de cerf incisées qui entouraient le corps.
La version complète donne le détail des trente-deux datations qui enferment la technique dans trois siècles, et le contenu exact des trois lettres envoyées à la revue Science en mai 2026 pour réfuter la contre-enquête chilienne.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
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- Sépulture d’Anzick, site 24PA506, Wilsall, comté de Park, Montana, restes d’un garçon d’environ dix-huit mois et mobilier ocré de plus de cent objets dont huit pointes Clovis et quatre-vingt-six bifaces Montana Historical Society, Helena
- Dépôt Clovis d’East Wenatchee (Richey-Roberts), État de Washington, mis au jour le 27 mai 1987, pointes dépassant vingt-deux centimètres et quatorze baguettes d’os à double biseau
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Sources primaires (suite)
- Empreintes de pas humaines de White Sands National Park, lit alluvial du paléolac Otero, Nouveau-Mexique, fouillées en 2019
- Coprolithes humains des grottes de Paisley, Oregon, porteurs d’ADN mitochondrial de lignées amérindiennes
- Séries lithiques de Vale da Pedra Furada et de Toca da Tira Peia, Serra da Capivara, État du Piauí, Brésil
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- « UW’s Surovell, Colleagues Defend Findings at Famous South American Archaeological Site » University of Wyominghttps://www.uwyo.edu/news/2026/06/uws-surovell-colleagues-defend-findings-at-famous-south-american-archaeological-site.html
- « Programme « Mission franco-brésilienne du Piaui » (Brésil) : Éric Boëda » Académie des Inscriptions et Belles-Lettreshttps://aibl.fr/fouilles/programme-mission-franco-bresilienne-du-piaui-bresil-eric-boeda/
- « Child’s remains, artifacts from oldest-known burial site in North America are from same era, study shows » Billings Gazettehttps://billingsgazette.com/news/state-and-regional/montana/article_b0dddf0e-40da-56d2-8d49-0006888e0298.html

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