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Enquête
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Quand l’homme est-il arrivé en Amérique ? Clovis, White Sands, Monte Verde

AntiquitéAmériques anciennes29 septembre 202617 min de lecture
Vince / Wikimedia Commons
17 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Une pointe d’agate entre deux côtes de bison

« J’ai trouvé une pointe de flèche ce matin, elle est d’agate claire ou de jaspe. » Carl Schwachheim, naturaliste amateur de Raton, au Nouveau-Mexique, note ces mots dans son carnet le 29 août 1927, sans ponctuation entre les deux propositions, puis il dessine l’objet dans la marge. La pointe n’est pas encore dégagée sur toute sa longueur. Elle est « creusée sur les côtés », une barbelure manque, et elle repose dans la gangue tout contre une côte de bison, dans un ravin proche du village de Folsom, à l’angle nord-est de l’État. Le jour même, Schwachheim écrit à son patron, à Denver.

Le patron s’appelle Jesse Dade Figgins et dirige le Colorado Museum of Natural History, l’actuel Denver Museum of Nature & Science. En janvier 1926, Schwachheim et un banquier de Raton, Fred Howarth, lui ont présenté des ossements ramassés dans le ravin, et le paléontologue du musée, Harold Cook, y a reconnu Bison antiquus, un bison de la dernière période glaciaire disparu depuis des millénaires. Un cowboy de la région, George McJunkin, avait repéré les os bien plus tôt, après qu’une crue brutale eut raviné le site en 1908. Figgins connaît le piège. En 1924, au Texas, sur le site de Lone Wolf Creek, il a vu des pointes de pierre apparaître au laboratoire, dans des blocs de sédiment expédiés à Denver, et personne n’a voulu croire à une association qu’aucun spécialiste n’avait observée sur le terrain. Sa consigne pour Folsom est donc formelle. Toute pointe trouvée dans la couche d’ossements restera en place jusqu’à l’arrivée d’experts extérieurs. Le 14 juillet 1927, l’équipe enfreint pourtant l’ordre et expédie à Denver une deuxième pointe dans son bloc de terre, ce qui oblige à attendre une troisième découverte faite dans les règles, celle du 29 août.

Figgins télégraphie alors aux grands musées du pays. Le 4 septembre, le paléontologue Barnum Brown, de l’American Museum of Natural History de New York, vient examiner la pointe en place, et une photographie prise ce jour-là par Figgins montre Schwachheim la lui désignant dans la couche. D’autres spécialistes suivent dans les semaines qui viennent et confirment l’association. L’enjeu dépasse de loin un bison. À la veille de la découverte, l’opinion dominante chez les archéologues et les paléontologues américains ne donnait guère plus de quatre mille ans à la présence humaine sur le continent. Une arme fichée dans un animal éteint depuis la fin de la glaciation renversait ce calcul d’un coup, sans qu’on puisse encore lui donner un chiffre, puisque la datation par le radiocarbone n’existera qu’après la Seconde Guerre mondiale. Les fouilleurs de Folsom dégagent au total les restes d’au moins trente bisons de cette espèce.

La pointe n’a jamais été détachée de sa gangue, et le musée de Denver l’expose toujours ainsi.

Blackwater Draw

En 1929, près de la petite ville de Clovis, dans l’est du Nouveau-Mexique, un jeune homme de la région, Ridgley Whiteman, ramasse dans le lit asséché de Blackwater Draw un grand os de mammouth et une pointe d’un type encore inconnu, qu’il envoie à la Smithsonian Institution. L’affaire dort jusqu’en septembre 1932, quand une sablière s’installe sur l’ancien lac, à treize kilomètres au nord de Portales, avec deux chevaux pour tirer le gravier, et que des ossements étranges commencent à sortir. Edgar B. Howard, de l’University of Pennsylvania Museum et de l’Academy of Natural Sciences de Philadelphie, y conduit des fouilles à partir de 1933, relayé en 1936 par John L. Cotter, dont le rapport de campagne paraît l’année suivante. Les pointes trouvées au contact des mammouths portent la même cannelure que celles de Folsom, cette longue enlevure qui part de la base, mais elles sont en général plus grandes et plus massives, et la séquence du gisement les place sous les niveaux de Folsom. En 1952, une description publiée du site en fait le gisement éponyme d’une culture, qui prend le nom de la ville voisine.

Pendant les décennies suivantes, on en ramasse dans les Grandes Plaines, dans l’Ohio, en Pennsylvanie et en Virginie, et un scénario se fige autour d’elles. Des chasseurs de gros gibier venus de Sibérie auraient traversé à pied la Béringie, cette terre émergée qui reliait l’Asie à l’Alaska tant que la glaciation abaissait le niveau des mers, puis gagné le sud par un passage ouvert entre les deux calottes de glace du Canada, avant de se répandre en quelques siècles jusqu’au bout du continent. Le modèle porte un nom, « Clovis First », et il a longtemps entraîné une règle tacite, celle qui rendait suspect par principe tout site plus ancien que Clovis. Selon la notice que la Society of Architectural Historians consacre au gisement, ces fouilles pionnières ont aussi fixé l’image, jugée trompeuse aujourd’hui, de Paléoindiens chasseurs de gros gibier et de rien d’autre.

La date elle-même a mis longtemps à se stabiliser. En 2020, Michael Waters, Thomas Stafford et David Carlson publient dans Science Advances trente-deux âges radiocarbone obtenus sur des os et sur des restes végétaux carbonisés, issus de dix sites Clovis répartis dans huit États, dont le Wyoming et la Virginie. Ils s’échelonnent de 11 110 ± 40 à 10 820 ± 10 années radiocarbone, ce qui donne, une fois calibré, une fenêtre de 13 050 à 12 750 ans avant le présent. Trois siècles à peine. La fin de Clovis coïncide avec le début du refroidissement brutal du Dryas récent et avec la disparition des mammouths, des mastodontes et des gomphothères, ces proboscidiens apparentés aux éléphants, et les auteurs rangent Clovis parmi au moins trois complexes archéologiques contemporains dans l’hémisphère occidental à la fin du Pléistocène.

Les fabricants de ces pointes ont aussi un visage génétique. En 1968, on découvre dans l’ouest du Montana la seule sépulture Clovis connue, celle d’un enfant en bas âge, Anzick-1, accompagné de plus de cent objets de pierre et d’os tous teintés d’ocre rouge. Le génome de l’enfant, publié en 2014 dans Nature par Morten Rasmussen et de nombreux coauteurs, le montre plus proche de l’ensemble des populations autochtones des Amériques que de tout autre groupe humain, ce qui écarte l’hypothèse dite solutréenne, selon laquelle les ancêtres de Clovis seraient venus d’Europe occidentale pendant la glaciation. Une nouvelle série de datations publiée en 2018 a confirmé que l’enfant et les baguettes de bois de cervidé de l’assemblage sont contemporains. Sa réinhumation, annoncée dès la publication du génome, a été confiée aux tribus du Montana sous la conduite de la nation Crow.

C’est pourtant à l’autre bout du continent, dans le sud du Chili, que le modèle a cédé. Monte Verde se trouve au bord d’un ruisseau, le Chinchihuapi, affluent du Maullín, à cinquante-huit kilomètres du Pacifique, dans la forêt pluviale tempérée de la région des Lacs. L’Américain Tom Dillehay y fouille de 1977 à 1985 une surface d’occupation scellée par une couche de tourbe qui, en privant le sol d’oxygène, a conservé ce qui disparaît partout ailleurs, piquets et planches de structures en bois, lances de bois, viande et os d’un gomphothère longtemps décrit comme mastodonte, plantes mâchées, algues venues de la côte. Pour ce niveau, baptisé MV-II, les dates radiocarbone tournent autour de 12 500 ans. Une fois calibrées, ces 12 500 années radiocarbone correspondent à environ 14 500 années réelles, soit près d’un millénaire et demi avant les premières pointes Clovis, et ce sont ces âges calibrés, comptés avant le présent, que l’on retiendra désormais.

Deux volumes de monographie, parus en 1989 et en 1997, n’avaient pas suffi à emporter la conviction. En janvier 1997, un groupe de spécialistes des Paléoindiens, parmi lesquels David Meltzer, Donald Grayson, Dena Dincauze, C. Vance Haynes et Dennis Stanford, examine les collections puis se rend sur le terrain, et publie la même année dans American Antiquity un constat de consensus. L’occupation MV-II est archéologique, et elle a bien 12 500 ans radiocarbone, comme Dillehay le soutenait. Sur un niveau plus profond, MV-I, daté d’au moins 33 000 ans, le groupe réserve son jugement, tout en estimant que les chances de le voir confirmé « semblent bonnes ». Le verrou saute. Dans les années qui suivent, d’autres sites antérieurs à Clovis, longtemps tenus à distance, entrent dans les manuels, et la question devient celle de l’écart avec Clovis, et du chemin suivi.

Cette question a pris deux directions opposées depuis cinq ans. En septembre 2021, une équipe réunie autour de Matthew Bennett publie dans Science des empreintes de pieds humains laissées au bord d’un ancien lac du Nouveau-Mexique, qu’elle date de 23 000 à 21 000 ans, au plus fort de la dernière glaciation. Le 19 mars 2026, une autre équipe, conduite par Todd Surovell, de l’université du Wyoming, soutient dans la même revue que Monte Verde n’a que 8 200 à 4 200 ans, ce qui priverait le pré-Clovis sud-américain de son site fondateur. Plus de trente chercheurs lui répondent dans les semaines suivantes. Il faut maintenant reprendre une à une les pièces du débat, les empreintes de White Sands et leurs trois séries de datations, les pointes de Cooper’s Ferry dans l’Idaho, les génomes d’Alaska, les carottes lacustres du couloir canadien, puis la relecture de Monte Verde par l’équipe du Wyoming.

La suite de l’enquête
  1. Trois datations pour une empreinte de pied

  2. « Un relief qui a au mieux huit mille ans »

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