476, Odoacre et la chute de Rome : une date fabriquée après coup

Royaumes barbares & CarolingiensByzance20 août 202630 sources vérifiées
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Le document le plus précis sur l’année 476 est une liste de consuls annotée, les Fasti Vindobonenses priores, transmise par un manuscrit du XVᵉ siècle conservé à Vienne. Elle donne trois dates au jour près. Le 23 août, Odoacre est élevé à la royauté par ses soldats. Le 28, le patrice Oreste est tué à Plaisance. Le 4 septembre, son frère Paul meurt dans la pinède, devant Ravenne. De la déposition de l’empereur, rien. La chute de Rome se date au jour près dans les manuels, et le registre qui compte les jours ne l’a pas notée.

Trois dates, et pas celle qu’on croit

Le 4 septembre 476 est donc, dans la seule source qui donne des quantièmes, le jour où meurt l’oncle du dernier empereur. Un second registre, l’Auctarium Prosperi Hauniense, transmet cette année-là en trois versions divergentes, et sa notice marginale place la mort de Paul au 31 août. Marco Cristini a repris le dossier en 2024 dans la revue Latomus. De Plaisance à Ravenne par la voie Émilienne, la Table de Peutinger compte environ cent cinquante milles ; une armée de l’Antiquité tardive couvre vingt à trente milles par jour, moins encore avec ses chariots. Partie de Plaisance le 28 août, elle ne pouvait pas se présenter devant Ravenne le 1er septembre. Le copiste a lu pridie kalendas là où il fallait lire pridie nonas. Le 4 septembre tient, pour la mort de Paul. Ennode de Pavie, dans sa Vie d’Épiphane, garde le souvenir de ce mois d’août : Oreste s’était d’abord enfermé dans Pavie, que les soldats pillèrent, et le pillage ne cessa qu’une fois le patrice tué du côté de Plaisance.

Reste que personne ne date la déposition. L’Anonyme de Valois, chronique italienne du VIᵉ siècle éditée en 2020 par Michel Festy et Massimiliano Vitiello, résume en trois phrases : Odoacre tue Oreste à Plaisance et Paul devant Ravenne, entre dans la ville, dépose Augustule et, par pitié pour son jeune âge, lui laisse la vie, six mille solidi de rente et la Campanie. Une série d’actes qui a pu s’étaler sur des semaines tient en une ligne. Or Malchus de Philadelphie, au fragment 14 de son histoire, montre le garçon encore en fonction quand part l’ambassade pour Constantinople : elle réagit au retour de Zénon sur le trône d’Orient, à la fin du mois d’août, nouvelle qui ne pouvait pas être connue à Ravenne au début de septembre. Comptez trois mois de voyage entre les deux capitales. L’abdication formelle est tombée à l’automne, sans qu’aucun texte prenne la peine d’en noter la date.

Ce que le Sénat écrit à Zénon

Le message que les sénateurs portent à l’empereur d’Orient est rapporté par Malchus, et il vaut d’être lu de près. L’Occident n’a plus besoin d’un empereur à lui. Un seul suffit pour les deux extrémités du monde romain. Ils ont choisi Odoacre, homme de guerre et de gouvernement, et demandent pour lui le rang de patrice et l’administration de l’Italie. Les ornamenta palatii, insignes que seul un empereur pouvait porter, partent avec l’ambassade. L’opération se présente donc comme une réunification juridique de l’empire. Cassiodore, dans la chronique qu’il rédige en 519, note qu’Odoacre prit le nom de roi sans user de la pourpre ni des insignes impériaux.

Zénon répond de façon ambiguë, et pour cause : l’empereur légitime d’Occident, à ses yeux, est vivant. Chassé d’Italie par Oreste en 475, Julius Nepos tient la Dalmatie depuis Salone et reste reconnu par Constantinople jusqu’à son assassinat, en 480. Rien de tout cela n’était inédit. Après la mort de Libius Severus, en 465, l’Occident était resté sans empereur jusqu’à la proclamation d’Anthémius, le 12 avril 467, sans que personne y voie la fin d’un monde. Et le commandement romain ne s’arrête pas aux Alpes : Grégoire de Tours raconte au chapitre 27 du livre II de son Histoire que Syagrius, fils d’Ægidius, tenait encore Soissons avec le titre de roi des Romains quand Clovis l’en chassa, une dizaine d’années plus tard.

Un royaume qui date ses actes par les consuls

Le seul acte original émané d’un souverain d’Italie qui nous soit parvenu date du règne d’Odoacre. C’est un papyrus du 18 mars 489, dressé par le bureau municipal de Syracuse. Le roi y confirme à Pierius, son comes domesticorum, c’est-à-dire le commandant de sa garde, des domaines produisant six cent quatre-vingt-dix solidi de revenu annuel : la massa Pyramitana près de Syracuse pour quatre cent trente solidi, l’île de Melita, aujourd’hui Mljet, pour deux cents, et un complément de quarante qui fait l’objet de l’acte. Le document nomme les fonctionnaires locaux avec leurs titres romains, se date par les consuls de l’année, et appelle le maître de l’Italie Odovacar.

Le reste suit. Les consuls d’Occident continuent d’être désignés : Basilius en 480, Venantius en 484, Decius en 486. Le Sénat siège, et ses membres font graver leurs noms sur les gradins du Colisée, dossier épigraphique qu’André Chastagnol a rassemblé en 1966 dans un volume intitulé Le Sénat romain sous le règne d’Odoacre. Une inscription de l’amphithéâtre, CIL VI, 1716, énonce qu’un Decius Marius Venantius Basilius, préfet de la Ville, patrice et consul ordinaire, a restauré à ses frais l’arène et le podium qu’un abominable tremblement de terre avait jetés à bas. Aucun roi n’y est nommé. On hésite entre le consul de 484 et son homonyme de 508, et la question reste ouverte.

Les ateliers frappent l’or et l’argent au nom de Zénon. Un type fait exception : une demi-siliqua d’argent de Ravenne, douze millimètres, 0,89 gramme, légende FL OD-OVAC, buste drapé et cuirassé tête nue à droite, monogramme dans une couronne au revers. L’exemplaire de Berlin porte le numéro d’inventaire 18262522. C’est le seul portrait connu d’Odoacre, et il traîne un soupçon tenace : le faussaire Luigi Cigoi a produit au XIXᵉ siècle des copies de pièces à son nom, ce qui a fait douter de toute la série, alors que ce type-là était publié dès 1826.

Marcellin le Comte, quarante ans plus tard

Le premier auteur connu qui fasse de 476 une fin écrit à Constantinople, en latin, vers 518 ou 519. Illyrien passé au service de la cour, Marcellinus Comes note à cette année que l’empire d’Occident du peuple romain, commencé avec Octavien Auguste la sept cent neuvième année de la Ville, a péri avec cet Augustule, la cinq cent vingt-deuxième année des empereurs successeurs d’Auguste, les rois goths tenant Rome désormais. Quarante ans après les faits, la formule est comptée et définitive. Aucune chronique antique ne prend 476 pour terme.

Brian Croke a démonté le mécanisme en 1983, dans un article de la revue Chiron au titre transparent : la fabrication d’un tournant. La lecture de Marcellin est celle d’un homme de Constantinople, à un moment où l’Orient a intérêt à traiter l’Occident comme une succession vacante. Jordanès et d’autres la reprennent, et elle s’installe. Arnaldo Momigliano, en 1973, avait déjà nommé l’événement : une chute sans bruit.

La suite est une affaire de manuels. On attribue d’ordinaire à Christoph Cellarius l’invention du découpage tripartite, avec son Historia medii aevi parue en 1688. Son Moyen Âge commence pourtant à Constantin et s’arrête à la prise de Constantinople, comme l’annonce le titre même du volume, que le catalogue de la Bibliothèque nationale de France conserve dans son édition d’Iéna de 1698. La borne de 476 vient d’ailleurs et plus tard. En 1922 encore, une mise au point de la Revue belge de philologie et d’histoire alignait les candidatures concurrentes : 378, 395, 410 ou 476 pour l’ouverture, 1453, 1492 ou 1517 pour la clôture. Bertrand Lançon a rappelé en 2017 que l’enjeu du débat n’est pas seulement chronologique, puisque allonger l’Antiquité tardive revient à déplacer une frontière entre deux disciplines universitaires.

Ce que le camp adverse garde de solide

Il serait commode d’en rester là. Ceux qui tiennent à 476 disposent d’arguments qui ne relèvent pas de la commodité scolaire. Après cette année, plus personne n’est proclamé empereur en Italie, et l’assassinat de Nepos en 480 supprime le dernier titulaire reconnu par Constantinople : la fonction disparaît en Occident, ce qu’aucun interrègne antérieur n’avait produit. Bryan Ward-Perkins a soutenu en 2005 que la disparition de l’État romain d’Occident se mesure dans le sol autant que dans les institutions. La céramique fine standardisée, les toitures de tuile, la petite monnaie de bronze et l’usage courant de l’écrit reculent dans les décennies qui suivent, jusqu’à des niveaux de complexité matérielle inférieurs à ceux de l’âge du Fer dans certaines provinces. Une armée payée par l’impôt cesse d’exister.

Le dossier garde ses trous, et il vaut mieux les nommer. On ne sait pas ce que les soldats d’Odoacre ont reçu au juste : les textes parlent d’un tiers, sans qu’on puisse trancher entre un tiers des terres et une part des revenus fiscaux assignés sur ces terres. On ne sait pas non plus de quel peuple il venait. Skires, Hérules, Turcilinges, Ruges : les notices se contredisent d’une chronique à l’autre, et le dictionnaire des Barbares dirigé par Bruno Dumézil enregistre l’hésitation sans la lever. Son père Édécon reste une silhouette de la cour d’Attila. Et l’on ignore toujours le jour où le dernier empereur d’Occident a cessé de l’être.

Reste un chiffre. Six mille solidi par an, soit un peu plus de quatre-vingt-trois livres d’or au cours de l’époque, c’est la rente qu’Odoacre laisse au garçon qu’il vient de déposer. Trente ans après, entre 507 et 511, Cassiodore rédige au nom de Théodoric une lettre adressée à un certain Romulus et à sa mère, pour leur confirmer des biens attribués par le patrice Libère. On propose depuis le XIXᵉ siècle d’y reconnaître l’empereur déposé. Le destinataire n’a ni titre, ni âge, ni adresse, et l’identification attend encore la pièce qui la trancherait.

Pour aller plus loin

Ce dossier touche au royaume ostrogothique de Théodoric, qui prend Ravenne en 493 et gouverne l’Italie avec les mêmes bureaux et les mêmes familles sénatoriales. Il croise la fin du commandement romain en Gaule du Nord, quand Clovis chasse Syagrius de Soissons, et la reconquête de l’Italie par Justinien, qui donnera à la lecture de Marcellin le Comte son utilité politique. Il rejoint enfin la question des bornes du Moyen Âge et de l’Antiquité tardive, où le choix d’une date engage davantage qu’une chronologie.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Fasti Vindobonenses priores, notices des années 475 et 476, liste consulaire annotée transmise par un manuscrit du XVᵉ siècle Vienne, Österreichische Nationalbibliothek, ms. Latinus 3416 ; éd. MGH, Auctores antiquissimi 9, p. 308-310
  2. Auctarium Prosperi Hauniense, année 476, continuation anonyme de la Chronique de Prosper d’Aquitaine, transmise en trois rédactions dont une marginale Copenhague, Kongelige Bibliotek, GKS 454 ; éd. MGH, Auctores antiquissimi 9, p. 309-311
  3. Anonyme de Valois II (Excerpta Valesiana), § 37-38 meurtre d’Oreste à Plaisance et de Paul dans la pinède de Classe, déposition d’Augustule, rente de six mille solidi et exil en Campanie
  4. Malchus de Philadelphie, Byzantiaka, fragment 14 Blockley (fragment 10 Müller) ambassade du Sénat romain à Zénon et demande du patriciat pour Odoacre
  5. Marcellinus Comes, Chronique, à l’année 476 « Hesperium Romanae gentis imperium [...] cum hoc Augustulo periit »
  6. Cassiodore, Chronique, n° 1303, rédigée en 519 Odoacre prend le nom de roi sans user de la pourpre ni des insignes impériaux
  7. Cassiodore, Variae, III, 35, lettre rédigée entre 507 et 511 au nom de Théodoric confirmation à un Romulus et à sa mère de biens attribués par le patrice Libère
  8. Donation d’Odoacre au comes domesticorum Pierius, acte original sur papyrus daté du 18 mars 489, dressé par le bureau municipal de Syracuse, transmis en deux fragments séparés au XVIIIᵉ siècle P. Ital. 10-11 (éd. Jan-Olof Tjäder)
  9. Demi-siliqua d’argent d’Odoacre, atelier de Ravenne, argent, diamètre 12 mm, poids 0,89 g, légende FL OD-OVAC, monogramme au revers Münzkabinett der Staatlichen Museen zu Berlin, inv. 18262522 (RIC X, 3501)
  10. Inscription de restauration de l’arène et du podium de l’amphithéâtre Flavien par Decius Marius Venantius Basilius, préfet de la Ville et consul ordinaire CIL VI, 1716
  11. Grégoire de Tours, Histoire des Francs, II, 27 Syagrius, fils d’Ægidius, « roi des Romains » à Soissons, chassé par Clovis
  12. Ennode de Pavie, Vie d’Épiphane, § 95-100 combats autour de Pavie et mort d’Oreste près de Plaisance

Bibliographie

  1. Marco Cristini, « When did Odoacer Depose Romulus ? A Reappraisal of the Western Empire’s ‘Fall’ in 476 », Latomus 83, 2024, p. 262-270, DOI 10,2143/LAT.83,2.3293436 Société d’études latines de Bruxelles
  2. Brian Croke, « A.D. 476 : The Manufacture of a Turning Point », Chiron 13, 1983, p. 81-119 Chiron
  3. Arnaldo Momigliano, « La caduta senza rumore di un impero nel 476 d.C. », Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa, III, 3, 1973, p. 397-418 Scuola Normale Superiore di Pisa
  4. Léon Leclère, « Les limites chronologiques du moyen âge », Revue belge de philologie et d’histoire 1, 1922 Société pour le progrès des études philologiques et historiques
  5. Bertrand Lançon, La chute de l’Empire romain. Une histoire sans fin, préface de Giusto Traina, Paris, 2017, 347 p. Perrin, collection Synthèses historiques
  6. André Chastagnol, Le Sénat romain sous le règne d’Odoacre. Recherches sur l’épigraphie du Colisée au Vᵉ siècle, Bonn, 1966, viii-108 p. Rudolf Habelt, Antiquitas, 3ᵉ série, 3
  7. Michel Festy et Massimiliano Vitiello (éd.), Anonyme de Valois II. L’Italie sous Odoacre et Théodoric, Paris, 2020 Les Belles Lettres, Collection des universités de France
  8. Bruno Dumézil (dir.), Les Barbares, Paris, 2016, 1 496 p. Presses universitaires de France
  9. Jan-Olof Tjäder, Die nichtliterarischen lateinischen Papyri Italiens aus der Zeit 445-700, I, Papyri 1-28, Lund, 1955 Svenska Institutet i Rom
  10. Bryan Ward-Perkins, The Fall of Rome and the End of Civilization, Oxford, 2005 Oxford University Press

Sources en ligne

  1. « When did Odoacer depose Romulus ? A Reappraisal of the Western Empire’s ‘Fall’ in 476, in « Latomus », 83 (2024), pp. 262-270 » dépôt de l’auteur, Academia.edu
  2. « Excerpta Valesiana, pars posterior » LacusCurtius, University of Chicago
  3. « Online Coins of the Roman Empire : RIC X Odoacar 3501 » American Numismatic Society
  4. « MK-B | Odovacar 476-493 » Interaktiver Katalog des Münzkabinetts, Staatliche Museen zu Berlin
  5. « Notice bibliographique Historia medii aevi, a temporibus Constantini Magni ad Constantinopolim a Turcis captam... » Bibliothèque nationale de France, catalogue général
  6. « Les limites chronologiques du moyen âge » Persée, Revue belge de philologie et d’histoire
  7. « Les barbares » Presses universitaires de France
  8. « La chute de l’Empire Romain. Une histoire sans fin » Revue des Études Anciennes, carnet de recherche