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La variole et l’inoculation : le pari risqué d’avant Edward Jenner

Jean Baptiste Vanmour / Wikimedia Commons
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Le nom et l’âge de chaque opéré, le lieu, la manière de l’opération, le jour où la fièvre le prend, celui où les boutons sortent, la sorte de petite vérole obtenue, l’issue. James Jurin, secrétaire de la Royal Society de Londres, réclame tout cela en 1724 à quiconque pratique l’inoculation, par un avis imprimé à la dernière page d’une brochure de trente-neuf pages vendue six pence chez J. Peele. Il veut les registres avant la fin de février, pour publier le bilan de l’année au printemps, et il exige pour chaque décès survenu après l’opération un récit attesté par les proches ou par des témoins dignes de foi. L’opération consiste à prélever la matière d’un bouton sur un malade atteint d’une forme bénigne de la variole et à la déposer dans une petite incision faite au bras d’une personne saine, qui fera une variole en principe légère et n’en refera plus. Dans l’Europe de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, on l’appelle inoculation, insertion ou greffe.

Hengzhou, vers 1625

En Chine, la même idée suit une autre route, et sa chronologie se compte par dynasties et par ères de règne. Le découpage européen n’y a pas cours, et le plaquer sur les sources des Ming et des Qing fabriquerait des synchronismes qui n’existent pas. Les praticiens chinois ne coupent pas la peau. Ils exposent l’enfant aux vêtements ou à la literie d’un malade, ou bien glissent dans sa narine un tampon de coton imprégné de matière varioleuse, retenu par un fil de soie pour qu’on puisse le retirer, selon les procédés que reconstitue une étude parue en octobre 2026 dans Emerging Infectious Diseases, signée par Linyu Guan et quatre collègues de l’université de médecine chinoise du Zhejiang et du Centre chinois de contrôle des maladies.

La date d’apparition du procédé se discute. Des textes de l’époque Qing le font remonter à l’ère Kaiyuan des Tang (713-741), ou à un médecin du mont Emei qui aurait inoculé le fils d’un Premier ministre des Song, récits que Guan et ses coauteurs jugent eux-mêmes privés de toute confirmation indépendante. Eux placent la pratique au plus tard entre les ères Chenghua et Longqing, soit entre 1465 et 1572. En 2006, dans le Bulletin de l’Institut d’histoire et de philologie de l’Academia Sinica, Ch’iu Chung-lin rappelait que ses prédécesseurs situaient l’apparition de la méthode à Ningguo, dans l’Anhui, sous l’ère Longqing (1567-1572), et penchait pour sa part vers le Jiangxi. Une troisième lecture, publiée à Taïwan, objecte que l’expression zhong dou, qui désigne l’inoculation sous les Qing, voulait dire sous les Ming contracter la variole ou subir une épidémie. La méthode s’appelait alors shen dou, la variole des dieux, et sa première description daterait de 1625 ou 1626, dans la préfecture de Hengzhou, au Huguang, avant de gagner le Jiangxi en 1626 puis l’Anhui et le Jiangnan sous l’ère Chongzhen (1627-1644). Si cette objection est juste, toute datation fondée sur le mot zhong dou dans un texte Ming porte à faux, et ce sont les dates les plus hautes qui en souffrent d’abord.

La suite est mieux documentée. Selon Ch’iu, des praticiens montent à Pékin dans les années 1670 pour opérer les familles en vue, et l’empereur Kangxi fait entrer la méthode au palais en 1678, la dix-septième année de son règne, avant qu’elle ne soit portée en Mongolie. Le savoir circule d’abord en copies manuscrites, comme un secret de métier. Il n’entre dans un livre de médecine imprimé qu’en 1713, le premier traité qui lui soit consacré paraît en 1741, et l’année suivante les médecins de la cour l’intègrent au Yizong jinjian, la somme médicale compilée sur ordre impérial. Ningguo, dans l’Anhui, et Deqing, dans le Zhejiang, deviennent des centres de production de semence variolique, et des contrefaçons apparaissent sur le marché. Une exposition en ligne des bibliothèques de l’université de l’Indiana affirme que la campagne impériale de 1682 a touché des centaines de milliers de Mongols et de Mandchous, sans citer de registre. On suivra plutôt Ch’iu, qui a dépouillé les gazetiers et la littérature médicale, et selon qui la cour n’a jamais ordonné aux fonctionnaires locaux de généraliser l’opération, restée au début du XIXᵉ siècle une affaire de couches supérieures, plus répandue au sud qu’au nord.

Pour l’Inde, souvent citée comme autre foyer ancien, les descriptions écrites détaillées datent pour l’essentiel du XVIIIᵉ siècle, comme celle que John Zephaniah Holwell fait imprimer à Londres en 1767.

Deux lettres restées manuscrites

Le premier texte imprimé en Europe vient de Constantinople. Une lettre d’Emanuele Timoni, médecin installé dans la ville, docteur d’Oxford et de Padoue, datée de décembre 1713, est communiquée à la Royal Society par John Woodward le 27 mai 1714 et paraît dans le numéro 339 des Philosophical Transactions, aux pages 72 à 82. Timoni y écrit que des Circassiens, des Géorgiens et d’autres Asiatiques ont introduit l’usage chez les Turcs et les autres habitants de la ville une quarantaine d’années plus tôt. Giacomo Pylarini publie dans la même revue une « méthode nouvelle et sûre » de susciter la variole par transplantation. Vingt ans plus tard, une courte note de Timoni parue en 1734 laisse entendre que l’opération comportait des dangers, ce que le récit de 1714 taisait, relève l’historienne Anita Guerrini.

La lettre la plus citée n’a pas connu ce sort. Le 1er avril 1717 (a. s.), d’Andrinople, Lady Mary Wortley Montagu, femme de l’ambassadeur britannique auprès de la Porte, décrit à son amie Sarah Chiswell ce qu’on appelle là-bas la greffe. Chaque année en septembre, quand la chaleur tombe, de vieilles femmes passent dans des réunions de quinze ou seize personnes avec une coquille de noix pleine de matière, ouvrent à l’aiguille quatre ou cinq veines et y déposent ce que peut porter la tête de l’aiguille. La fièvre vient le huitième jour et dure deux jours, rarement trois. Elle annonce qu’elle fera l’essai sur son fils, ce que le chirurgien de l’ambassade, Charles Maitland, réalise à Constantinople en 1718. La lettre n’est pourtant imprimée qu’en 1763, après la mort de son autrice, chez T. Becket et P. A. De Hondt, à Londres, dans un recueil de trois volumes in-octavo publié sans l’aval de la famille, et sous une forme qu’elle avait reprise après son retour à partir de ses lettres et de ses journaux, précise l’Encyclopædia Britannica. À Boston, Cotton Mather, pasteur puritain et correspondant de la Royal Society, tenait le procédé d’Onesimus, l’homme que sa congrégation lui avait donné comme esclave. À la question de savoir s’il avait eu la variole, Onesimus avait répondu oui et non, puisqu’on la lui avait donnée par une opération dans son enfance, en Afrique. Mather en fait le sujet d’une lettre envoyée à Londres en juillet 1716, qui reste dans les archives de la Société jusqu’à ce que George Lyman Kittredge la publie en 1912. Les deux témoignages qui fondent le récit habituel, l’ottoman et l’africain, sont donc longtemps restés inédits.

Le récit qui fait de Lady Mary l’introductrice de l’inoculation en Occident a été fixé tôt, et Voltaire y a mis la main. Dans la onzième de ses Lettres philosophiques, publiées en 1734, il explique que les femmes de Circassie donnent la variole à leurs enfants dès l’âge de six mois pour préserver la beauté des filles destinées aux sérails de Perse et de Turquie, puis attribue à l’ambassadrice le transport de l’usage à Londres. Le camp qui lui garde le premier rôle a pourtant un argument sérieux. Les comptes rendus de Timoni et de Pylarini dormaient dans les Transactions depuis sept ans quand, en avril 1721, pendant une épidémie londonienne, elle fait inoculer sa fille en présence de médecins du Collège royal, première inoculation documentée en Angleterre selon l’historien Charles Littleton. Le savoir était imprimé depuis 1714, la décision a eu besoin d’une mère titrée et d’un cercle proche de la cour. Des pratiques populaires d’achat de la variole existaient d’ailleurs au pays de Galles, sans avoir jamais gagné les élites, note le médecin et historien Arthur Boylston.

Newgate

Le 17 juin 1721 (a. s.), les journaux de Londres annoncent qu’une expérience sera faite sur des détenus de Newgate. Toutes les dates anglaises et américaines de cet article sont données en ancien style, celui du calendrier julien que l’Angleterre et ses colonies conservent jusqu’en 1752. Le matin du 9 août, sous la surveillance de sir Hans Sloane, Maitland inocule trois hommes et trois femmes condamnés à mort, à qui l’on a promis leur grâce. Les six survivent et sont graciés. Voltaire, treize ans plus tard, parlera de quatre criminels. La princesse de Galles, Caroline d’Ansbach, réclame une seconde épreuve. En février 1721/1722, onze enfants pris en charge par une paroisse sont inoculés à leur tour, et le 17 avril 1722 Maitland opère deux de ses filles, les princesses Amelia et Caroline ; la bourse privée lui verse 1 000 livres sterling, d’après les recherches menées au Centre de culture écossaise de l’université de Dundee.

Quatre jours après les princesses, le 21 avril, meurt William Spencer, fils du comte de Sunderland, âgé d’environ trois ans. Inoculé le 2 avril, il a vu la variole sortir le neuvième jour, les pustules sécher pour la plupart, puis une convulsion l’emporte le vingt et unième jour.

Jurin l’inscrit en tête de ses neuf cas suspects.

À Boston, l’épidémie déclarée au printemps 1721 offre l’autre terrain. Le 26 juin, Zabdiel Boylston, chirurgien et apothicaire formé par apprentissage, inocule son fils de six ans, puis un homme noir qu’il tient en esclavage et le fils de celui-ci. Boylston publiera à Londres en 1726 la liste nominative de ses inoculés, mais les travaux consultés pour cet article ne donnent pas le nom de ces deux personnes. Le 21 juillet, les selectmen, magistrats de la ville, lui interdisent de continuer ; il en opère cent trois au seul mois de novembre. Le 14 novembre, un engin incendiaire lancé par la fenêtre de Mather tombe sur le plancher sans exploser, accompagné d’un billet qui promet de l’« inoculer » avec. Le bilan dépend de qui compte. Don Nakayama retient 282 inoculés et six morts, contre 844 morts sur 5 759 cas naturels, quand le tableau imprimé par Jurin en 1724 donne pour Boston 5 742 malades et 841 morts, et la seule épidémie de la décennie qui ait été suivie de près n’a donc pas de chiffre unique.

Le lecteur raye les morts qu’il veut

La brochure de 1724 montre la difficulté de l’exercice. Jurin a réuni 474 personnes inoculées en Grande-Bretagne de 1721 à 1723, par Maitland, par le chirurgien du roi Claudius Amyand, par le médecin Thomas Nettleton dans le Yorkshire, par une Mrs Dorothy Ringe à Shaftesbury et une Mrs Roberts près de Leicester. Chez 440 d’entre elles, l’opération a donné la variole, cinq ont fait une forme imparfaite et vingt-neuf rien du tout. Neuf sont mortes après l’opération, et Jurin les compte toutes, y compris celles que les inoculateurs récusent, ce qui donne un risque d’un sur 49 ou 50. En face, il additionne les relevés faits de maison en maison à Halifax, Leeds, Wakefield, Salisbury, Chichester, Bedford, Haverford West ou Boston, soit 14 559 malades de la variole naturelle et 2 351 morts, près d’un sur six et plus exactement cinq sur trente et un. Puis il fait une chose rare. Il expose les neuf cas un par un, avec les objections de chaque camp, celui de Francis Bacon, dix-sept ans, deux fois inoculé sans effet et mort d’une fièvre nerveuse près de trois mois plus tard, celui de Mary Waller, cinq ans et demi, qui avait probablement pris la contagion avant l’opération, et il laisse au lecteur un barème. Qui retire un mort de la liste obtient un risque d’un sur 55, qui en retire cinq tombe à un sur 110, qui n’en garde qu’un descend à un sur 440. Le chiffre final cesse d’être une donnée pour devenir un jugement, que chacun forme sur des faits publiés et que Jurin se garde de former à sa place, puisque son propos est de mettre les matériaux devant le public et de les laisser trancher la querelle.

Il répond aussi à ceux qui accusent l’inoculation d’avoir propagé l’épidémie de 1723, année où la variole tue 3 271 personnes dans le ressort des bulletins de mortalité de Londres, contre 2 167 l’année précédente. Seules 68 personnes y ont été inoculées cette année-là, objecte-t-il, pour quelque 20 000 malades, soit un rapport d’un à trois cents, à condition que la variole inoculée ne soit pas plus contagieuse que l’autre. La même brochure imprime pourtant une lettre de Nettleton, datée de Halifax le 11 novembre 1723, qui tient pour avéré que la matière prise sur les pustules d’un inoculé transmet la maladie aussi bien que la naturelle. L’inoculé est contagieux, et Boylston n’isolait pas ses patients. Le risque que mesure Jurin est celui de l’opéré. Celui des voisins, qui n’ont rien choisi, n’entre dans aucune colonne, et Jean-Baptiste Fressoz voit dans ce non-choix des proches, comme dans celui des enfants inoculés en bas âge, le cœur moral de toute la controverse.

« Un risque immédiat »

En France, la pratique arrive par les livres. Voltaire estime dans sa onzième lettre que sur cent personnes soixante au moins ont la variole, que dix en meurent dans les années les plus favorables et que dix en gardent des marques. Le 24 avril 1754, le géomètre Charles Marie de La Condamine lit à l’Académie des sciences un mémoire qui oppose un risque d’un sur neuf de mourir de la variole naturelle à un risque d’environ un sur trois cents pour l’inoculation, pose la question du père qui doit exposer volontairement son fils et répond qu’il le démontre. Le 12 mars 1756, le Genevois Théodore Tronchin inocule deux enfants du duc d’Orléans. Le public ne suit pas. La Condamine compte en 1758 moins de cent inoculés à Paris, et un peu plus de mille dans tout le royaume dix ans plus tard, rapporte Fressoz.

Daniel Bernoulli, professeur à Bâle, change d’échelle. Son mémoire, que La Condamine commence à lire à l’Académie le 22 mars 1760, que l’astronome Lalande lit en séance publique le 16 avril et dont la lecture reprend le 30, part de la table de mortalité de Breslau publiée par Edmond Halley en 1693. Bernoulli admet qu’un malade sur huit meurt de la variole et que la maladie cause un treizième de tous les décès. Il calcule que l’espérance de vie à la naissance, de 26 ans et 7 mois, passerait à 29 ans et 9 mois si la variole disparaissait, et Nicolas Bacaër a montré que son modèle rendait l’inoculation avantageuse tant que son propre risque restait sous 11 %. Bernoulli n’a pas fait le voyage. Le 16 avril, d’après le journal d’un étudiant hongrois, le comte Joseph Teleki, il reçoit à Bâle des vœux pour sa fête. Un résumé sans équations paraît dans le Mercure de France en juin 1760 ; le texte complet attend 1766.

D’Alembert l’attaque devant l’Académie le 12 novembre 1760 et publie sa critique dès 1761, au tome II de ses Opuscules mathématiques, cinq ans avant le mémoire qu’il discute. Son objection porte sur le temps. Aucun théorème, écrit-il en 1768 dans ses Réflexions philosophiques et mathématiques, ne dit comment comparer « un risque immédiat » à la somme des petits risques de mourir de la variole à chaque âge, et un gain moyen de quelques années ne dit rien à celui qui doit exposer sa vie tout de suite. Il ajoute que perdre un fils par l’inoculation n’a pas, pour un père, les mêmes conséquences morales que le perdre de la variole naturelle, et que l’appréciation du risque changera avec l’âge, la situation et la manière de sentir de chacun. Bernoulli confie à Euler en avril 1768 qu’il ne lit plus rien de cette plume depuis l’affaire, et que son mémoire avait été reçu comme « une nouvelle province incorporée au corps des mathématiques ». Sur le fond du calcul, Klaus Dietz et J. A. P. Heesterbeek ont montré en 2002 que d’Alembert proposait une méthode de traitement des causes de décès concurrentes plus générale que celle de son rival. Sur la décision elle-même, l’objection de d’Alembert nous paraît la mieux tenue des deux, parce qu’elle décrit ce que faisaient réellement les parents, qui hésitaient.

Les juges ont tranché avant les géomètres. Le 8 juin 1763, saisi par le lieutenant général de police, le parlement de Paris interdit l’inoculation dans les villes et faubourgs de son ressort et demande l’avis des facultés de médecine et de théologie ; en septembre 1764, la faculté de médecine se prononce de justesse pour la tolérance.

Et si l’enfant meurt de l’opération ?

Le 10 mai 1774, Louis XV meurt de la variole à Versailles, où l’épidémie a frappé plus de cinquante personnes. Le 18 juin, Louis XVI et ses frères, les comtes de Provence et d’Artois, se font inoculer, c’est-à-dire toute la ligne de succession, et les bulletins de santé imprimés à Marly le 26 juin, dont un exemplaire est parti pour Londres avec la correspondance diplomatique, suivent aussi la comtesse d’Artois. Les modistes de Paris lancent un pouf à l’inoculation, coiffure qui porte le serpent d’Asclépios, une massue, un soleil levant et un rameau d’olivier, et que Catriona Seth décrit haute parfois de quatre-vingts centimètres, semée de points rouges pareils à des pustules. Six ans plus tôt, en octobre 1768, Catherine II s’est fait inoculer à Saint-Pétersbourg par le médecin anglais Thomas Dimsdale, qui en rapporte 10 000 livres sterling, une pension de 500 livres par an, 2 000 livres de frais et un titre de baron de l’Empire russe. L’opération a aussi d’autres clients. Dès 1756, rappelle Fressoz, des milliers d’esclaves sont inoculés sur les plantations à l’initiative de leurs maîtres, quand l’inoculation balbutie encore à Paris.

On ignore combien de vies l’inoculation a épargnées au XVIIIᵉ siècle. Jurin calculait en 1724 que deux mille morts par an pourraient être évités dans le seul ressort des bulletins de Londres si l’opération remplaçait la contagion naturelle, projection fondée sur une généralisation qui n’a jamais eu lieu. Les inoculés français se comptent par centaines, puis par milliers. Le chiffre de 400 000 morts européens par an, répété d’un site à l’autre, ne renvoie dans les pages consultées à aucune série identifiable. Et personne n’a mesuré combien d’inoculés ont transmis la maladie à leur entourage.

À Philadelphie, le 30 décembre 1736, un imprimeur fait paraître dans sa propre Pennsylvania Gazette un démenti. On raconte que son fils Francis, mort de la variole le 21 novembre à quatre ans, l’avait prise par inoculation, et la rumeur détourne d’autres parents de l’opération. Benjamin Franklin déclare que l’enfant n’a pas été inoculé, qu’il a pris la maladie par la voie commune de la contagion, et qu’il comptait le faire opérer dès que l’enfant aurait retrouvé assez de forces après un flux de ventre qui l’affaiblissait depuis longtemps. Dans ses Mémoires, rédigés à la fin de sa vie, il écrit l’avoir longtemps et amèrement regretté, et en tire une règle à l’usage des parents qui reculent de peur de ne jamais se pardonner la mort d’un enfant opéré, puisque le regret peut être le même dans les deux cas et qu’il faut donc choisir le plus sûr. L’historien Stephen Coss a proposé en 2017 une autre explication du délai, la crainte de Deborah Franklin, qui aurait éloigné les époux pendant des années. Le démenti de 1736 reste le seul document du temps à donner une raison, et c’est celle du père. Sur la pierre de l’enfant, au cimetière de Christ Church, ses parents ont fait graver qu’il avait été la joie de tous ceux qui l’avaient connu.

Pour aller plus loin

La vaccine d’Edward Jenner, qui remplace à la fin du siècle la matière varioleuse par celle de la variole des vaches, prolonge directement ce débat sur le risque et le transforme. La controverse croise aussi l’histoire de la Royal Society et de ses Philosophical Transactions, par où circulent les premiers récits d’inoculation, ainsi que celle des plantations esclavagistes, où l’opération a été pratiquée par milliers sur des personnes qui ne l’avaient pas choisie.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. James Jurin, An Account of the Success of Inoculating the Small Pox in Great Britain, with a Comparison between the Miscarriages in that Practice, and the Mortality of the Natural Small-Pox, Londres, J. Peele, 1724, [8]-39-[1] p., in-8°, prix six pence, ESTC T18700 ; tableau des 474 inoculés, exposé des neuf cas suspects dont celui de William Spencer, relevés de la variole naturelle dont Boston, lettre de Thomas Nettleton datée de Halifax le 11 novembre 1723, avis aux inoculateurs en dernière page exemplaire de la British Library reproduit dans Eighteenth Century Collections Online ; texte consulté dans la transcription TEI de l’Oxford Text Archive, n° 5586
  2. Emanuel Timonius (Emanuele Timoni), « An Account, or History, of the Procuring the Small Pox by Incision, or Inoculation ; as it has for some time been practised at Constantinople », lettre datée de Constantinople, décembre 1713, communiquée par John Woodward le 27 mai 1714, Philosophical Transactions 29, n° 339, avril-juin 1714, p. 72-82, DOI 10,1098/rstl.1714,0010 manuscrit, Royal Society, Londres, CLP/22ii/1https://doi.org/10.1098/rstl.1714.0010
  3. Emanuele Timoni, « Clausula excerpta ex historia variolarum quae per incisionem excitantur », Philosophical Transactions, 1734 manuscrit, Royal Society, Londres, CLP/23ii/72
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Sources primaires (suite)

  1. Giacomo Pylarini, « Nova et tuta variolas excitandi per transplantationem methodus », Philosophical Transactions 29, 1714-1716, p. 393-399
  2. Lady Mary Wortley Montagu, lettre à Sarah Chiswell, Andrinople, 1er avril 1717 (a. s.) ; première impression dans Letters of the Right Honourable Lady M--y W---y M----e, Londres, T. Becket et P. A. De Hondt, 1763, 3 vol. in-8°, ESTC T79460 ; éd. Robert Halsband, The Complete Letters of Lady Mary Wortley Montagu, t. I, Oxford, 1965, p. 338-339
  3. Cotton Mather, lettre à la Royal Society, Boston, juillet 1716, rapportant le témoignage d’Onesimus publiée par George Lyman Kittredge, « Some Lost Works by Cotton Mather », Proceedings of the Massachusetts Historical Society 45, 1912, p. 418-479, citée d’après D. K. Nakayama (2022)
  4. Zabdiel Boylston, An Historical Account of the Small-Pox Inoculated in New England, Londres, S. Chandler, 1726 ; réimpr. Boston, S. Gerrish et T. Hancock, 1730 exemplaire numérisé, Wellcome Collection, Londres
  5. Voltaire, Lettres philosophiques, 1734, onzième lettre, « Sur l’insertion de la petite vérole » éd. Louis Moland, Œuvres complètes de Voltaire, t. XXII, Paris, Garnier frères
  6. Charles Marie de La Condamine, « Mémoire sur l’inoculation de la petite vérole », lu à l’Académie royale des sciences le 24 avril 1754, Histoire de l’Académie royale des sciences, année 1754, Paris, 1759, p. 615-670 cité d’après J.-B. Fressoz (2010)
  7. Charles Marie de La Condamine, « Suite de l’histoire de l’inoculation de la petite vérole », Histoire de l’Académie royale des sciences, 1765, p. 505-532 cité d’après J.-B. Fressoz (2010)
  8. Edmond Halley, « An Estimate of the Degrees of the Mortality of Mankind, drawn from curious Tables of the Births and Funerals at the City of Breslaw », Philosophical Transactions 17, 1693, p. 596 cité d’après K. Dietz et J. A. P. Heesterbeek (2002)
  9. Daniel Bernoulli, « Essai d’une nouvelle analyse de la mortalité causée par la petite vérole, et des avantages de l’inoculation pour la prévenir », Histoire de l’Académie royale des sciences, année 1760, Mémoires, Paris, 1766, p. 1 et suiv. ; réimpr. dans Die Werke von Daniel Bernoulli, t. 2, Bâle, Birkhäuser, 1982, p. 235
  10. Daniel Bernoulli, « Réflexions sur les avantages de l’inoculation », lu en séance publique le 16 avril 1760, Mercure de France, juin 1760, p. 173-190
  11. Joseph Teleki, journal, 16 avril 1760, vœux adressés à Daniel Bernoulli à Bâle éd. Otto Spiess, Basel anno 1760. Nach den Tagebüchern der ungarischen Grafen Joseph und Samuel Teleki, Bâle, Birkhäuser, 1936, cité d’après K. Dietz et J. A. P. Heesterbeek (2002)
  12. Jean Le Rond d’Alembert, « Sur l’application du calcul des probabilités à l’inoculation de la petite vérole », Opuscules mathématiques, t. II, Paris, David, 1761, onzième mémoire, p. 26 et suiv.
  13. Jean Le Rond d’Alembert, « Réflexions philosophiques et mathématiques sur l’application du calcul des probabilités à l’inoculation de la petite vérole », Mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie, t. V, Amsterdam, 1768, p. 277, 282 et 312 cité d’après J.-B. Fressoz (2010)
  14. Daniel Bernoulli à Leonhard Euler, avril 1768 Archives de l’Académie des sciences de Russie, Saint-Pétersbourg, f. 1, op. 3, n° 51, l. 150-151, cité d’après K. Dietz et J. A. P. Heesterbeek (2002)
  15. Arrêt du parlement de Paris du 8 juin 1763 sur l’inoculation, imprimé sous le titre « L’arrest du Parlement, sur le fait de l’inoculation », 1763 cité d’après Actu-Juridique (voir sources en ligne)
  16. Wu Qian et alii (éd.), Yuzuan Yizong jinjian, somme médicale compilée sur ordre impérial, Pékin, 1742, section consacrée à l’inoculation citée d’après Ch’iu Chung-lin (2006)
  17. John Zephaniah Holwell, An Account of the Manner of Inoculating for the Small Pox in the East Indies, Londres, 1767 cité d’après K. Dietz et J. A. P. Heesterbeek (2002)
  18. Catherine II, acte conférant à Thomas Dimsdale et à son fils Nathaniel le titre de baron de l’Empire russe, avec 10 000 livres, une pension de 500 livres par an et 2 000 livres de frais, 1769, copie traduite Wellcome Collection, Londres, archives de Thomas Dimsdale
  19. Bulletins sur l’inoculation du roi, de Monsieur, du comte et de la comtesse d’Artois, imprimé, Marly, 26 juin 1774, joint à une dépêche diplomatique The National Archives, Kew, SP 78/292/64, fo 200
  20. Benjamin Franklin, « On the Death of His Son », The Pennsylvania Gazette, Philadelphie, 30 décembre 1736 éd. The Papers of Benjamin Franklin, t. 2, numérisée par Founders Online, 01-02-02-0025
  21. Benjamin Franklin, Autobiographie, passage sur la mort de Francis Folger Franklin en 1736 et le regret de ne pas l’avoir fait inoculer texte consulté dans l’édition en ligne de l’Independence Hall Association

Bibliographie

  1. Jean-Baptiste Fressoz, « Le risque et la multitude. Réflexion historique sur l’échec vaccinal de 2009 », La Vie des idées, 16 mars 2010, ISSN 2105-3030 Collège de France
  2. Catriona Seth, Les Rois aussi en mouraient. Les Lumières en lutte contre la petite vérole, Paris, 2008, 476 p., coll. « L’esprit des lettres », positions rapportées ici d’après le compte rendu d’Alexandre Wenger Desjonquères
  3. Alexandre Wenger, « Un terrible sujet pour un poème », compte rendu de C. Seth, Les Rois aussi en mouraient, Acta fabula 9 (7), juillet-août 2008, DOI 10,58282/acta.4443 Équipe de recherche Fabulahttps://doi.org/10.58282/acta.4443
  4. Klaus Dietz et J. A. P. Heesterbeek, « Daniel Bernoulli’s epidemiological model revisited », Mathematical Biosciences 180, 2002, p. 1-21 Elsevier
  5. Nicolas Bacaër, « Daniel Bernoulli, d’Alembert and the inoculation of smallpox (1760) », dans A Short History of Mathematical Population Dynamics, Londres, 2011, p. 21-30, DOI 10,1007/978-0-85729-115-8_4 Springerhttps://doi.org/10.1007/978-0-85729-115-8_4
  6. Ch’iu Chung-lin, « Smallpox Inoculation in Ming-Qing China : Regional Spread, Knowledge Dissemination, and Bacterin Production », Bulletin of the Institute of History and Philology, Academia Sinica 77 (3), 2006, p. 451-516 Academia Sinica
  7. Linyu Guan, Shenjia Gu, Yunhai Pan, Lance E. Rodewald et Chuanxi Fu, « Variolation Techniques, Medical Explanations, and Dissemination in Late Imperial China », Emerging Infectious Diseases 32 (10), octobre 2026, DOI 10,3201/eid3210,260729 Centers for Disease Control and Preventionhttps://doi.org/10.3201/eid3210.260729
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