Une journée de paysan sous Louis XIV : ce que comptent les sources

Grégory Lejeune / Wikimedia Commons

Un minot de sel pour douze personnes et par an, pour le pot et la salière seulement. Vauban pose la règle, la multiplie par les 22 500 habitants de l’élection de Vézelay, obtient 1 875 minots, va voir les extraits du grenier à sel et en trouve moins de 1 500. L’écart lui sert de preuve : ces gens salent peu parce qu’ils n’ont presque rien à saler. Une journée de paysan sous Louis XIV se reconstitue ainsi, à rebours, dans des papiers rédigés pour lever l’impôt.

Ce que le grenier à sel dit de la table

Le mémoire s’intitule Description géographique de l’élection de Vézelay. Vauban le signe en janvier 1696 ; le grand tableau de dénombrement qui l’accompagne porte, lui, la date de janvier 1697. Cinquante-quatre paroisses, 5 665 familles, 22 500 personnes, 965 charrues, 44 074 arpents de terre labourable dont 5 775 laissés en friche ou déserts, 4 121 arpents de vignes, 80 moulins, 98 cabarets et tavernes. Le détail descend jusqu’aux huileries et aux bourriques.

La table qu’il décrit tient en peu de mots. Pain d’orge et d’avoine mêlées dont on ne retire même pas le son, au point qu’il existe, écrit-il, « tel pain qu’on peut lever par les pailles d’avoine ». Des herbes du jardin cuites à l’eau, un peu d’huile de noix ou de navette, du mauvais fruit souvent sauvage. Les plus aisés mangent du seigle mêlé d’orge et de froment. Le vin du pays est médiocre et le commun en boit rarement. Pour l’habillement, trois quarts des habitants portent hiver comme été de la toile à demi pourrie et vont en sabots, pied nu toute l’année ; qui possède des souliers les garde pour les dimanches et les fêtes.

Le travail de la terre se fait aux bœufs, six, huit ou dix à la charrue selon que les terres sont plus ou moins fortes. Rendement, semences déduites : trois et demi pour un en année commune. Sur dix gerbes battues, près de trois repartent en terre l’automne suivant.

Reste à savoir ce que ce tableau prouve. Le Morvan est un pays pierreux où l’on ne laboure une pièce qu’une année sur six ou sept, l’enquête suit de deux ans la famine de 1693-1694, et le maréchal plaide : il veut un vingtième levé sur tous les revenus sans exemption, prélude au Projet d’une dîme royale de 1707. Le tableau le donne d’ailleurs lui-même pour seigneur de plusieurs des paroisses qu’il fait compter. Un dossier de plaidoirie, donc, mais chiffré sur pièces, et c’est le meilleur que nous ayons.

Neuf cent soixante-cinq charrues pour cinq mille six cent soixante-cinq familles

Ce rapport-là range tout le reste. Posséder un attelage et une charrue fait le laboureur ; travailler de ses bras pour celui qui en possède une fait le manouvrier, le brassier ou le journalier, selon les provinces. Jean-Michel Boehler a montré, pour la campagne strasbourgeoise de la fin du XVIIᵉ siècle, que ce partage structure la communauté villageoise entière, les alliances comme les charges. Les deux hommes se lèvent dans le même village et ne font pas le même métier.

Le vocabulaire du temps enregistre la coupure. Le Dictionnaire de l’Académie françoise paru en 1694 définit, au tome I page 611, le journalier comme un homme travaillant à la journée, et donne pour exemples un pauvre journalier, le rôle des journaliers, payer des journaliers. La même page définit le journal : mesure de terre labourable, un peu moindre qu’un arpent, avec cette réserve que le mot n’est en usage qu’en quelques provinces. Une journée de travail se compte donc en surface retournée, pas en heures écoulées, et l’unité qui la mesure passe pour provinciale aux yeux d’un dictionnaire fait à Paris pour l’usage de la cour.

C’est de la même année 1694 que date la description la plus citée de ces gens. Dans la remarque 128 du chapitre « De l’homme » des Caractères, La Bruyère décrit des animaux farouches répandus par la campagne, noirs et brûlés de soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent, et qui se retirent la nuit dans des tanières. Le morceau est une machine à indigner, construite pour retourner le lecteur à la dernière ligne, quand ces bêtes se révèlent des hommes. Sur la journée elle-même, il ne dit que deux choses : on remue la terre, et on rentre à la nuit.

Le seul qui parle à la première personne

Valentin Jamerey-Duval naît le 25 avril 1695 à Arthonnay, alors en Champagne, fils d’un charron mort le 20 décembre 1700. Il fuit un beau-père, erre en Champagne puis en Lorraine, se loue comme pâtre. Au cours de l’hiver 1709, atteint de la petite vérole, il survit enterré jusqu’au cou dans du fumier de mouton et se nourrit pendant plus de quinze jours d’une bouillie à l’eau salée juste assez pour n’être pas insipide. Il apprend à lire en gardant les vaches, chez les ermites de Deneuvre et de Sainte-Anne, près de Lunéville. En 1718, un chasseur le trouve occupé à étudier des cartes de géographie dans les bois de Vitrimont, et le mène au duc de Lorraine ; il finira bibliothécaire et professeur à l’Académie de Lunéville.

C’est le seul récit détaillé d’une enfance paysanne des dernières années du règne écrit par quelqu’un qui l’a vécue. Il faut le lire en sachant d’où il vient. Le texte est rédigé entre 1733 et 1747 par un érudit installé, devant des courtisans qui lui rappellent ses origines, et son propos est de mesurer la distance parcourue depuis l’ignorance : la misère y est le point de départ d’une démonstration. Un orphelin loué de ferme en ferme ne vit pas non plus la journée d’un enfant de laboureur resté sous le toit familial. Le document est irremplaçable et il est unique, ce qui interdit d’en faire une moyenne.

Ce que le camp adverse a de plus solide

Ces textes ont nourri une historiographie entière, celle d’une paysannerie écrasée et immobile. Elle est aujourd’hui contestée, et pas par complaisance. Philip Hoffman rappelait en 2001 que le consensus bâti par Marc Bloch, Pierre Goubert et Emmanuel Le Roy Ladurie, celui d’une agriculture bloquée par le morcellement et par des villages hostiles à l’innovation, cédait sous le poids de travaux neufs. Son propre livre, paru en 1996, calcule une productivité globale des facteurs pour une vingtaine de communautés à partir de baux, dont ceux du chapitre Notre-Dame de Paris : le Bassin parisien connaît une croissance soutenue depuis le XVIᵉ siècle, et Hoffman s’en prend au mythe d’une paysannerie tournée vers la seule autosubsistance, comme le souligne Gérard Béaur en rendant compte du livre. Jean-Marc Moriceau a reconstitué de son côté l’ascension des grands fermiers de l’Île-de-France, patronat agricole qui vend son blé à Paris, place son argent et marie ses filles à des marchands.

Conséquence directe pour notre question : la journée type n’existe pas. L’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, est traversée d’écarts régionaux que la fiscalité royale uniformise sur le papier et jamais sur le terrain. Le manouvrier de Gacogne, en Morvan, et le fermier de la plaine de France partagent le calendrier des semailles et à peu près rien d’autre.

Ce que le camp pessimiste garde de solide tient pourtant dans le même tableau. Quatre cent quarante et une familles de mendiants, près de 2 000 personnes sur 22 500, soit un habitant sur onze. Sept cent cinquante-neuf maisons ruinées ou inhabitées pour 5 328 maisons sur pied. Un rendement de trois et demi pour un qui laisse une marge mince au-dessus de la semence, et une seule mauvaise récolte suffit à la manger.

L’hiver où l’on mangea les orties

Le registre 6 E 10/76 des Archives départementales du Tarn conserve, sur le premier cahier de l’année 1694, une note écrite après coup par François Delaval, docteur en médecine et notaire royal à Pampelonne. Il y consigne des prix : le seigle à 24 livres le cestier, le froment à 28, le gros millet et les grosses fèves à 50 livres la mesure, la pipe de vin du pays jusqu’à 25 écus. Il note que la plus grande partie des gens mourut de faim, obligés de brouter les herbes et de manger les orties dès qu’elles sortaient de terre au printemps. Il écrit aussi qu’il mourut un tiers du peuple dans presque toutes les paroisses. Ce dernier chiffre est une impression d’homme, pas un comptage.

Les bilans reconstitués divergent, et il faut le dire ainsi. Marcel Lachiver, croisant l’enquête démographique de l’INED, des milliers de relevés de registres paroissiaux et des séries météorologiques, avance en 1991 un excédent de 1,3 million de morts pour 1693-1694, dans un royaume d’environ 20 millions d’habitants ; Jacques Dupâquier en a rendu compte l’année suivante dans les Annales de démographie historique. La fiche des Archives du Tarn en rappelle deux autres : François Lebrun fait passer la population de 22,25 à 20,75 millions entre 1692 et 1694, soit un million et demi de pertes, et Emmanuel Le Roy Ladurie évalue à 600 000 morts la famine de 1709. Une note de l’Académie d’agriculture de France retient 1,3 million pour la première crise et 300 000 seulement pour la seconde, l’orge de printemps ayant limité les dégâts. Le double des morts pour 1709 selon le compte retenu : voilà l’état de la question.

Reste la pièce la plus citée. La lettre de Fénelon au roi, où la France entière devient un grand hôpital désolé et sans provision, est anonyme et non datée. François-Xavier Cuche la situe à l’hiver 1693-1694 par ses indices internes, notamment le règlement de l’affaire de l’ordre de Saint-Lazare en 1693 et le fait qu’elle ignore la bonne récolte de 1694. Rien n’établit que Louis XIV l’ait lue, et c’est au siècle suivant qu’elle a trouvé son public. Un réquisitoire, avant d’être une description.

Delaval, lui, tient une comptabilité de curé. Dans le Ségala, le châtaignier porte un autre nom, l’arbre à pain : frais ou séché, il nourrissait les gens six mois par an, et il a gelé cet hiver-là. La note s’achève sur deux lignes : « Et l’année 1693 point de chastaignes. Dans laquelle années les fléaux commencèrent. »

Pour aller plus loin

Le grenier à sel qui sert ici de preuve appelle l’histoire de la gabelle et de ses fraudes, très inégale d’une province à l’autre. Le mémoire de Vauban conduit au Projet d’une dîme royale de 1707 et à la capitation créée en 1695, deux tentatives d’asseoir l’impôt sur les revenus réels. Le grand hiver de 1709 et la fortune des grands fermiers de l’Île-de-France forment les deux autres versants du même dossier rural.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Sébastien Le Prestre de Vauban, Description géographique de l’élection de Vézelay, mémoire signé de janvier 1696, accompagné du « Dénombrement des peuples, fonds de terre, bois et bestiaux de l’élection de Vézelay » daté de janvier 1697 (54 paroisses, 22 500 personnes, 965 charrues) publié par Arthur-Michel de Boislisle, Mémoires des intendants sur l’état des généralités dressés pour l’instruction du duc de Bourgogne, t. I, « Mémoire de la généralité de Paris », Paris, Imprimerie nationale, 1881 ; texte repris dans Le Courrier de l’environnement de l’INRA, n° 35, novembre 1998, p. 77-85
  2. Note de François Delaval, docteur en médecine et notaire royal à Pampelonne, sur les hivers 1693 et 1694, portée après coup sur le premier cahier de l’année 1694 du registre 1693-1694 Archives départementales du Tarn, 6 E 10/76
  3. Le dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy, Paris, veuve de Jean-Baptiste Coignard, 1694, t. I, p. 611, article « Jour », entrées « journau ou journal » et « journalier »
  4. Jean de La Bruyère, Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, chapitre « De l’homme », remarque 128 selon la numérotation courante, première édition Paris, 1688
  5. Valentin Jamerey-Duval, Mémoires, rédigés entre 1733 et 1747, texte établi et présenté par Jean-Marie Goulemot sous le titre Mémoires. Enfance et éducation d’un paysan au XVIIIᵉ siècle, Paris, Le Sycomore, 1981, 423 p.
  6. Fénelon, Lettre à Louis XIV, texte anonyme et non daté, adressé au roi par voie indirecte, situé à l’hiver 1693-1694

Bibliographie

  1. Marcel Lachiver, Les Années de misère. La famine au temps du Grand Roi, Paris, 1991, 573 p. Fayard
  2. Jean-Marc Moriceau, Les Fermiers de l’Île-de-France. L’ascension d’un patronat agricole (XVᵉ-XVIIIᵉ siècle), Paris, 1994, 1 071 p. Fayard
  3. Jean-Marc Moriceau, La mémoire des paysans. Chroniques de la France des campagnes, 1653-1788, Paris, 2020, 734 p. Tallandier
  4. Philip T. Hoffman, Growth in a Traditional Society. The French Countryside, 1450-1815, Princeton, 1996, 361 p. Princeton University Press
  5. Gérard Béaur, compte rendu de Philip T. Hoffman, Growth in a Traditional Society, dans Histoire & Mesure, vol. 11, n° 3-4, 1996 Histoire & Mesure
  6. Philip T. Hoffman, compte rendu de Gérard Béaur, Histoire agraire de la France au XVIIIᵉ siècle, dans The Journal of Economic History, vol. 61, n° 4, 2001, p. 1108-1109 Cambridge University Press
  7. Jean-Michel Boehler, « Communauté villageoise et contrastes sociaux : laboureurs et manouvriers dans la campagne strasbourgeoise de la fin du XVIIᵉ au début du XIXᵉ siècle », Études rurales, n° 63-64, 1976, p. 93-116, DOI 10,3406/rural.1976,2170 Études rurales
  8. Serge Chassagne, compte rendu de Valentin Jamerey-Duval, Mémoires. Enfance et éducation d’un paysan au XVIIIᵉ siècle, dans Histoire de l’éducation, n° 13, 1981, p. 74-76 Histoire de l’éducation

Sources en ligne

  1. « Description géographique de l’élection de Vézelay, contenant ses revenus, sa qualité, les mœurs de ses habitants, leur pauvreté et richesse [...] par M. de Vauban » Le Courrier de l’environnement de l’INRA, n° 35, novembre 1998
  2. « Description géographique de l’élection de Vézelay, contenant ses revenus, sa qualité, les mœurs de ses habitants, leur pauvreté et richesse » Archive ouverte HAL
  3. « Témoignage sur les hivers 1693 et 1694 », fiche document du service éducatif Archives départementales du Tarn
  4. « journau, journal », 1ʳᵉ édition (1694), tome 1, page 611 Dictionnaire de l’Académie française
  5. « journalier, ere », 1ʳᵉ édition (1694), tome 1, page 611 Dictionnaire de l’Académie française
  6. « Le dictionnaire de l’Académie françoise, dédié au Roy. T. 1. A-L », 1694 Gallica, Bibliothèque nationale de France
  7. « Marcel Lachiver. Les années de misère. La famine au temps du Grand Roi », compte rendu par Jacques Dupâquier, Annales de démographie historique, 1992, p. 373-378 Persée
  8. « Valentin Jamerey-duval, Jean-Marie Goulemot (Ed.), Mémoires. Enfance et éducation d’un paysan au XVIIIe siècle », compte rendu par Serge Chassagne, Histoire de l’éducation, n° 13, 1981 Persée
  9. « Les famines dans la France des XVIIe et XVIIIe siècles » Académie d’agriculture de France, notes académiques
  10. « Growth in a Traditional Society : The French Countryside, 1450-1815 », compte rendu par Robin Briggs Reviews in History, Institute of Historical Research
  11. « Misères du peuple au temps de Louis XIV, 1694 » Clio-Texte, Les Clionautes
  12. « La lettre au Roi », présentation par François-Xavier Cuche Recherche Fénelon