Une chronique italienne du temps consigne la mort de Nicolas III en une phrase latine, sans un mot de plus. Le jeudi 22 août 1280, au château de Soriano, près de Viterbe, le pape quitte ce monde après deux ans, huit mois et vingt-huit jours de règne. Quelques décennies plus tard, le dominicain Bernard Gui ajoute qu’une apoplexie l’avait d’abord privé de la parole. Aucun des deux textes ne signale l’homme qui, d’après son propre récit, franchissait ce jour-là la porte extérieure du château pour parler au pape, un kabbaliste de Saragosse nommé Abraham Aboulafia, que la recherche tient aujourd’hui pour le fondateur de la kabbale extatique.
Un lecteur du Guide à Capoue
En 1260, Aboulafia quitte l’Espagne pour l’Orient. Il cherche le Sambatyon, le fleuve des légendes juives au-delà duquel vivraient les dix tribus perdues, et doit s’arrêter à Acre, où la guerre entre Mamelouks et Mongols ferme la route. Le retour passe par la Grèce et l’Italie. À Capoue, vers 1263, il travaille le Guide des égarés de Maïmonide auprès d’un maître nommé Hillel, qu’on identifie à Hillel de Vérone. Lui-même raconte l’épisode dans l’Otsar Eden ganuz, un commentaire achevé vers 1285, où il dit avoir commencé par un peu de philosophie avant de s’y jeter tout entier, lisant le Guide jour et nuit jusqu’à l’enseigner à son tour dans plusieurs villes.
Vers 1270, à Barcelone, il se met à la kabbale. C’est dans cette ville et dans sa trentième année qu’il placera plus tard l’ordre divin d’aller à Rome. Harvey Hames, historien à l’université Ben Gourion, fait plutôt partir sa conscience messianique d’une vision de décembre 1276. Les deux repères sont probablement compatibles, le premier datant un appel, le second une certitude sur soi qui mettra encore quelques années à se dire en public.
Hokhmat ha-tseruf
Aboulafia appelle sa voie « kabbale prophétique ». L’étiquette de kabbale extatique vient des historiens du XXᵉ siècle, de Gershom Scholem d’abord, qui opposait dans l’Espagne du XIIIᵉ siècle ce courant à la kabbale des sefirot, ces dix puissances divines que décrivaient d’autres kabbalistes du temps, puis de Moshe Idel, qui en a fait l’un des deux grands courants de toute la mystique juive. Le but que se fixe Aboulafia est philosophique. Il s’agit d’unir l’intellect humain à l’Intellect agent, la dernière des intelligences célestes qui, dans la cosmologie aristotélicienne reprise par Maïmonide, actualise les connaissances de l’homme. Le moyen, lui, n’a rien de maïmonidien. Aboulafia le nomme hokhmat ha-tseruf, « science de la combinaison ». Les lettres des noms divins y sont permutées, chacune portée par une voyelle et prononcée sur un souffle réglé, tandis que la tête suit un mouvement prescrit ; l’exercice se pratique à l’écart, dans une pièce isolée, après une préparation ascétique. Ses manuels règlent ces gestes dans le détail, souffle par souffle. Selon lui, cette voie mène plus sûrement à la conjonction avec l’Intellect agent que la démonstration des philosophes, et c’est l’état ainsi obtenu qu’il appelle prophétie. Moshe Idel a reconstitué ces techniques, y compris la place qu’y tient la musique, dans un livre paru en anglais en 1988 et en français l’année suivante. Elliot Wolfson a montré de son côté que l’union, telle qu’Aboulafia la décrit, emprunte aussi un vocabulaire corporel, parfois érotique.
L’hébreu, à ses yeux, est la langue naturelle par laquelle Dieu a créé le monde, et pourtant toutes les langues y sont contenues, si bien qu’on pourrait, soutient-il, permuter les lettres de n’importe laquelle. La philosophie ne sert dans ce système que de propédeutique. Telle est la thèse de son épître sur les sept voies de la Torah, le Sheva Netivot ha-Torah, que Jean-Christophe Attias a traduite en français en 1985.
Le mot Messie, écrit-il dans un commentaire conservé à Rome, à la Biblioteca Angelica (ms. 38, fol. 9a), est équivoque. Il désigne d’abord l’Intellect agent, puis l’homme qui, grâce à son contact avec cet Intellect, fera sortir Israël de l’exil, enfin l’intellect de chacun quand il délivre l’âme de ses désirs. Pour lui, la rédemption commence donc dans l’esprit. Aboulafia signe ses livres prophétiques du nom d’un ange, Raziel, parce que les lettres de ce nom valent 248 selon la gématrie, le calcul qui donne à chaque lettre hébraïque une valeur numérique, exactement comme celles d’Abraham.
« Le Messie ira trouver le pape »
Le scénario précède Aboulafia de dix-sept ans. En 1263, à Barcelone, devant le roi Jacques Iᵉʳ d’Aragon, Nahmanide dispute avec le dominicain Paul Chrétien, un juif converti. Le Messie dont une légende talmudique dit qu’il naquit le jour de la destruction du Temple n’est pas encore venu, répond le rabbin, pas plus que Moïse n’avait délivré Israël le jour de sa naissance. À la fin des temps, sur l’ordre de Dieu, il ira trouver le pape et lui dira « Laisse aller mon peuple », et le pape tiendra alors la place qu’occupait Pharaon devant Moïse.
Aboulafia connaissait ce texte, estime Idel. Dans le commentaire qu’il rédige en 1280 ou 1281 sur son propre Sefer ha-Edut, le « Livre du témoignage », quatrième de ses livres prophétiques, il écrit que Dieu l’a éveillé la neuvième année pour aller à Rome, « comme il me fut ordonné à Barcelone en l’an trente ». Le même commentaire rappelle que le premier de la série, le Sefer ha-Yashar, avait été écrit à Patras, en Grèce, en 1279. Raziel, désigné à la troisième personne, est le héros du récit qui suit. Le pape, alors à Soriano, aurait appris sa venue et ordonné à ses gardes de le saisir s’il se présentait pour lui parler au nom du judaïsme, de ne pas le laisser voir sa face, de le conduire hors de la ville et de le brûler. Raziel, dit le texte, passe outre ; il se retire à l’écart pour noter les visions qui lui viennent, et le livre devient le témoignage qu’il était prêt à mourir.
Les chroniques latines déforment le nom du lieu, jusqu’à castro serariani ; on gardera Soriano nel Cimino, le nom du bourg actuel, parce qu’il permet de retrouver le château sur une carte. Aboulafia y arrive le 22 août 1280, le 25 elloul 5040 du calendrier juif, quelques jours avant le Nouvel An. En passant la porte extérieure, il apprend que le pape est mort dans la nuit. Revenu à Rome, il est retenu par les frères mineurs, les franciscains, pendant près d’un mois, puis relâché.
Les chroniques confirment la date et la mort subite. Le reste n’a qu’un témoin, l’intéressé, qui écrit après coup. Harvey Hames a montré qu’Aboulafia lit l’événement à travers le livre de Daniel. La mort du pape marque à ses yeux la fin du règne de la quatrième bête, au terme de 5040 années d’exil, et l’ouverture d’un temps de réconciliation dont les non-Juifs font partie. Le Sefer ha-Ot, plus tardif, affirme que Dieu lui avait ordonné de parler aux nations, et que celles-ci l’avaient cru sans pour autant se repentir.
Nicolas III avait, dit-on, fait venir à Rome un médecin anglais, Hugh of Evesham, cardinal en avril 1281.
Graetz invente une audience
La version qui a longtemps circulé est plus romanesque. Dans son histoire des Juifs, au XIXᵉ siècle, Heinrich Graetz fait d’Aboulafia un exalté saisi par l’idée, folle selon lui, de convertir le pape. Il date l’affaire de 1281, la place donc sous Martin IV, lui fait obtenir une audience, l’enferme vingt-huit jours et le fait sauver par ses « deux bouches », c’est-à-dire par une demi-profession de foi trinitaire. Or Martin IV n’a été élu que le 22 février 1281, à Viterbe, quand Aboulafia se trouvait selon toute vraisemblance déjà à Messine. Moshe Idel a reconstitué la fabrication de la légende. Elle procède d’une citation fautive du commentaire, publiée avant Graetz, et d’un poème d’Asher ben David, kabbaliste catalan de la génération précédente, recopié dans un manuscrit à la suite de textes d’Aboulafia et lu comme s’il était de lui. Graetz a lui-même publié le texte hébreu du commentaire en 1887, dans la Monatsschrift für Geschichte und Wissenschaft des Judentums, sans voir qu’il contredisait sa propre légende. L’historien rationaliste, note Idel, s’était fait auteur de légende.
Une fois la légende écartée, une seule phrase dit ce qu’Aboulafia voulait. Les gardes devaient le saisir s’il venait « lui parler au nom du judaïsme, en général », traduction possible d’une tournure hébraïque irrégulière, be-shem yahadut kelal. Gershom Scholem, en 1941, y lisait la démarche d’un Messie parlant au nom du peuple juif, dans la ligne du scénario de Nahmanide. Elliot Wolfson, selon Idel qui le cite pour le contester, doute qu’on puisse vérifier l’intention, voire l’épisode lui-même, et il avait déjà mis en garde en 1999 contre « son imagination fertile ». Idel, d’un article de 1982 à une mise au point publiée en février 2025, soutient qu’Aboulafia voulait discuter avec le pape d’une religion spirituelle, fondée sur la reconnaissance du nom divin, que chacun pourrait embrasser. Il s’appuie sur l’emploi que le kabbaliste fait ailleurs du mot yahadut, et sur une gématrie de l’Otsar Eden ganuz où les noms de Moïse, de Jésus et de Mahomet donnent ensemble 758, la valeur de Shem ha-Shem ha-meyuhad, « le nom du Nom unique ».
La lecture de Scholem garde un appui solide, puisque Aboulafia connaissait la dispute de Barcelone et se présentait comme Messie ; Idel lui oppose que, à sa connaissance, le verset de l’Exode que Nahmanide prête au Messie n’apparaît nulle part sous la plume d’Aboulafia. Le doute de Wolfson repose sur un fait que personne ne conteste, car aucun document chrétien n’a été signalé qui nomme Aboulafia, ni à Soriano ni chez les franciscains de Rome, et le récit vient d’un homme qui avait besoin de cet épisode pour sa mission. Hames avance deux hypothèses pour la détention, toutes deux liées aux franciscains d’Italie du Sud, dont une partie avait adopté les prophéties de Joachim de Flore sur la réunion finale des Juifs et des chrétiens. Des frères hostiles à ce courant auraient arrêté le visiteur ; d’autres, intéressés par sa mission auprès du pape, l’auraient accueilli avec précaution. Rien ne permet de trancher tant qu’aucune source franciscaine de 1280 n’a été retrouvée sur l’affaire.
Messine, l’an 5050
Après Rome, Aboulafia s’installe en Sicile. À Messine, il enseigne à un petit cercle, auquel appartient Nathan ben Saadya Harar, dédicataire de l’Or ha-Sekhel, la « Lumière de l’intellect », que la présentation de l’édition française de 2021 situe vers 1283 et Hames après 1285. Il annonce la rédemption pour 1290, l’an 5050 du calendrier juif. Dans l’Otsar Eden ganuz, il dresse la liste de ses élèves de ville en ville, et Hames relève que les échecs y l’emportent de loin sur les réussites.
Depuis Barcelone, Salomon ibn Adret l’attaque dans les années 1280. Aboulafia répond par une épître à Judah Salmon, le Ve-zot li-Yehudah, où il distingue deux sortes de kabbale, celle des sefirot et celle des noms, la seconde étant selon lui réservée aux prophètes. Wolfson voit dans cette réponse polémique l’origine de la typologie que la recherche moderne a reprise, et ajoute qu’Aboulafia doit plus qu’il ne l’avoue au symbolisme des sefirot qu’il prétend écarter.
Le Sefer ha-Ot, le « Livre du signe », apocalypse où il se nomme Zekhariyahu, a reçu trois datations. Adolph Jellinek, qui l’édite en 1887 dans les mélanges offerts à Graetz, le donne pour achevé en 1285. Idel situe son achèvement en 1288. Dans la Revue des études juives, en 2006, Hames y voit trois livres d’époques différentes, les deux premiers écrits dans les années d’intense activité messianique qui suivent la vision de 1276, le troisième après une nouvelle vision de la fin de 1285, plus sobre sur la personne du Messie.
Après un dernier traité achevé en 1291, on perd sa trace. Les notices de référence ne s’accordent pas sur le lieu de sa mort. Celle de la Bibliothèque nationale de France le fait mourir vers 1292 à « Camino », c’est-à-dire Comino, l’îlot entre Malte et Gozo ; le lexique Metzler des philosophes juifs le fait mourir à Barcelone, après 1291. Ni l’une ni l’autre ne cite de document contemporain. Ses disciples, selon Hames, prennent leurs distances avec ses annonces messianiques une fois l’année 1290 passée sans que rien ne change.
Pic de la Mirandole lisait-il Aboulafia ?
Deux siècles plus tard, la réponse est oui, en latin et par un intermédiaire. Dans les années 1480, Flavius Mithridate, un converti sicilien de son vrai nom Guglielmo Raimondo Moncada, traduit pour Pic de la Mirandole deux commentaires d’Aboulafia sur le Guide, les Sitrei Torah et le Sefer ha-Geulah, devenu Liber redemptionis, ainsi que l’épître à Judah Salmon. Ces versions, conservées à la Bibliothèque apostolique vaticane, ont été étudiées par Chaim Wirszubski, dont le livre posthume de 1989 a paru en français en 2007. Idel, dans la revue Zutot en 2025, rattache ce choix à l’ouverture d’Aboulafia envers les nations et à ses critiques contre les rabbins, deux traits qui le rendaient lisible pour des chrétiens et ont fait de la kabbale italienne un relais de la kabbale chrétienne naissante.
Le nom d’Aboulafia a aussi couvert des textes qui ne sont pas de lui. À la Vaticane, le manuscrit Vat. ebr. 219, copié en semi-cursive byzantine vers le milieu du XVᵉ siècle sur un papier dont les filigranes renvoient aux années 1437-1440, contient aux folios 15 à 54 et 57 à 60 un Sefer ha-Tseruf, un « Livre de la combinaison », qu’on a mis sous son nom. Le catalogue des manuscrits hébreux de la Vaticane, publié en 2008 par Benjamin Richler, Malachi Beit-Arié et Nurit Pasternak, le range parmi ses œuvres apocryphes, sans proposer d’autre auteur ni préciser, dans la notice reprise en ligne, sur quels critères. Le mouvement joue dans les deux sens, puisque Idel, en 2020, a rendu à Aboulafia plusieurs textes qu’on ne lui attribuait pas.
À Oxford, la Bodleian Library conserve sous la cote MS. Canonici Or. 25 une copie de l’Or ha-Sekhel faite en Italie vers 1575, en cursive italienne, sur cent treize feuillets de papier de 177 millimètres de haut, avec un diagramme au folio 99 recto et la signature d’un copiste qui ne se désigne que par trois lettres. Le volume est entré dans la bibliothèque en 1817, avec la plus grande partie des manuscrits de Matteo Luigi Canonici, acquis pour 5 444 livres sterling, le plus gros achat que la Bodleian ait jamais fait en une seule fois.
Pour aller plus loin
Ce sujet croise l’histoire de Joachim de Flore et des prophéties joachimites reçues chez les franciscains, que l’encyclopédie traite parmi les prophètes médiévaux. Il rejoint aussi la naissance de la kabbale chrétienne autour de Pic de la Mirandole, ainsi que le Zohar, rédigé dans les mêmes décennies que les livres d’Aboulafia.
On lit souvent qu’un kabbaliste espagnol du Moyen Âge voulut convertir le pape au judaïsme. Il s’appelait Abraham Aboulafia, il venait de Saragosse et il se disait prophète. L’affaire se passe en Italie, à la fin de l’été 1280. On ne la connaît que par un seul récit, le sien, et c’est pourquoi elle mérite d’être reprise.
Les lettres du nom de Dieu
Aboulafia voyage beaucoup autour de la Méditerranée. En Italie, il découvre le grand livre d’un savant juif qui explique la Bible avec la philosophie grecque. Ce savant s’appelle Maïmonide. Aboulafia le lit jour et nuit, puis l’enseigne. Il en garde une idée forte, celle d’un esprit humain capable de s’unir à une intelligence céleste.
Pour y parvenir, il ne se fie pas aux raisonnements des philosophes. Il propose un exercice à faire seul, à l’écart. Ses manuels demandent de combiner sans fin les lettres des noms de Dieu et de les prononcer une à une, en réglant le souffle. L’état qu’il espère atteindre ainsi, il l’appelle prophétie.
Une tradition juive cherche alors le sens caché de la Bible et des noms divins. On l’appelle la kabbale. Aboulafia présente sa propre voie comme une kabbale prophétique, et les historiens d’aujourd’hui parlent de kabbale extatique. Pour signer ses livres, il prend le nom d’un ange, Raziel, qui donne le même total qu’Abraham quand on additionne la valeur des lettres.
Le récit de l’été 1280
L’idée d’un tel voyage n’était pas neuve. À Barcelone, un rabbin célèbre, Nahmanide, avait décrit une scène pour la fin des temps. Le Messie irait trouver le pape et lui demanderait de laisser partir son peuple, comme Moïse devant Pharaon. Aboulafia connaissait sans doute ce texte. Il disait avoir reçu lui aussi à Barcelone l’ordre divin de partir pour Rome.
Il raconte la suite dans un commentaire écrit peu après, où il parle de lui comme d’un autre. Le pape séjourne alors dans son château, près de Viterbe. Averti de sa venue, il aurait donné l’ordre de l’arrêter et de le brûler hors de la ville. Aboulafia passe outre et se met en route.
Il arrive devant le château le 22 août. À la porte, on lui annonce que le pape a succombé pendant la nuit. De retour à Rome, il passe près d’un mois chez les franciscains, puis on le relâche. Deux textes latins confirment la mort subite du pape ce jour-là. Aucun ne parle d’Aboulafia.
Pour lui, cette mort a un sens. Elle annonce la fin d’un très long exil et l’ouverture d’un temps de réconciliation, où les autres peuples auront leur place. Il fixe ensuite la délivrance à l’année 1290.
Trois lectures d’une seule phrase
Au XIXᵉ siècle, l’historien Heinrich Graetz a brodé sur cette histoire. Chez lui, Aboulafia obtient une audience, passe vingt-huit jours en prison et se sauve en acceptant à moitié la foi chrétienne. Le pape qu’il nomme n’a pourtant été élu que l’année suivante, quand Aboulafia était sans doute déjà reparti. Graetz avait lui-même publié le texte hébreu, qui le contredit.
Une seule phrase du récit dit ce qu’Aboulafia voulait. Il venait parler au pape « au nom du judaïsme ». Gershom Scholem y voyait un Messie qui plaide pour tout le peuple juif, comme dans la scène de Barcelone. Moshe Idel pense qu’il voulait présenter une religion de l’esprit, fondée sur le nom de Dieu et ouverte à tous. Un troisième spécialiste doute même qu’on puisse vérifier l’épisode.
Chaque camp a ses arguments. Scholem s’appuie sur la scène de Nahmanide, qu’Aboulafia connaissait. Idel répond que le verset de Moïse devant Pharaon n’apparaît jamais dans ses écrits, du moins à sa connaissance. Aucun document chrétien connu ne nomme le visiteur, et personne ne peut donc trancher.
Après Rome
Aboulafia s’installe ensuite en Sicile, à Messine, où il réunit quelques disciples. Depuis Barcelone, un autre rabbin l’attaque par écrit. Aboulafia lui répond par une lettre qui distingue deux sortes de kabbale. Celle des noms divins, la sienne, serait selon lui réservée aux prophètes.
L’année 1290 passe sans que rien ne change, et ses disciples prennent leurs distances. Il achève un dernier traité en 1291. Ensuite, on perd sa trace.
Bien après sa mort, ses écrits passent en latin. Un traducteur sicilien, juif converti, les prépare pour Pic de la Mirandole, un chrétien d’Italie qui voulait lire la kabbale. Certains textes ont même circulé sous le nom d’Aboulafia alors qu’il ne les avait pas écrits.
On ignore encore où il est mort. La Bibliothèque nationale de France le fait mourir sur un îlot proche de Malte, un dictionnaire des philosophes juifs à Barcelone.
La version complète montre comment la légende de Graetz est née d’un poème d’un autre kabbaliste pris pour un texte d’Aboulafia, et décrit la copie de Lumière de l’intellect achetée par la bibliothèque d’Oxford en 1817.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Abraham Aboulafia, commentaire sur son propre *Sefer ha-Edut* (« Livre du témoignage »), rédigé en 1280-1281, quatrième de ses livres prophétiques : ordre reçu à Barcelone « en l’an trente », mention du *Sefer ha-Yashar* écrit à Patras en 1279, récit du voyage à Soriano Rome, Biblioteca Angelica, ms. 38, fol. 10a ; texte hébreu éd. Amnon Gross, *Matsref ha-Sekhel*, Jérusalem, 2001, p. 57-58, cité d’après Moshe Idel (2025)
- Abraham Aboulafia, commentaire sur son *Sefer ha-Melits* : les trois sens du mot Messie Rome, Biblioteca Angelica, ms. 38, fol. 9a ; éd. Amnon Gross, *Matsref ha-Sekhel*, Jérusalem, 2001, p. 8, cité d’après Moshe Idel (2025)
- Nahmanide, récit hébreu de la dispute de Barcelone (1263) devant Jacques Iᵉʳ d’Aragon, passage sur le Messie qui ira trouver le pape éd. Judah David Eisenstein, *Otsar ha-Vikkuhim*, New York, 1928, p. 88
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Sources primaires (suite)
- *Chronicon de rebus in Italia gestis*, mention de la mort de Nicolas III « in castro serariani » le jeudi 22 août 1280 et de l’élection de Martin IV le samedi 22 février 1281 à Viterbe éd. Jean-Louis-Alphonse Huillard-Bréholles, *Chronicon Placentinum et Chronicon de rebus in Italia gestis*, Paris, Plon, 1856, p. 374
- Bernard Gui, *Vita Nicolai III*, mort à Soriano d’une apoplexie qui l’avait privé de la parole dans Ludovico Antonio Muratori (éd.), *Rerum Italicarum Scriptores*, III/1, p. 606-607
- Abraham Aboulafia, *Otsar Eden ganuz* (vers 1285), I, 9 : gématrie des noms de Moïse, de Jésus et de Mahomet ; passage autobiographique sur Capoue et le maître Hillel éd. Amnon Gross, Jérusalem, 2000, p. 183 (cité d’après Idel, 2025) ; passage sur Capoue traduit dans Harvey J. Hames, *Like Angels on Jacob’s Ladder*, 2007
- Abraham Aboulafia, *Sheva Netivot ha-Torah* (épître sur les sept voies de la Torah) texte hébreu éd. Adolph Jellinek, *Philosophie und Kabbala*, Leipzig, 1854 ; trad. fr. Jean-Christophe Attias, *L’Épître des sept voies*, Paris, Éditions de l’Éclat, 1985, rééd. 2008 avec le texte hébreu
- Abraham Aboulafia, *Or ha-Sekhel* (« Lumière de l’intellect »), dédié à Nathan ben Saadya Harar de Messine ; copie italienne vers 1575, papier, 113 ff., 177 × 119 mm, cursive italienne, diagramme au fol. 99r Oxford, Bodleian Library, MS. Canonici Or. 25 ; éd. et trad. fr. Michaël Sebban, *Lumière de l’intellect*, Paris, Éditions de l’Éclat, 2021
- Abraham Aboulafia, *Sefer ha-Ot* (« Livre du signe »), signé Zekhariyahu, passage sur l’ordre de parler aux nations éd. Adolph Jellinek, « Sefer ha-Ôt. Apokalypse des Pseudo-Propheten, Pseudo-Messias Abraham Abulafia », dans *Jubelschrift zum siebzigsten Geburtstage des Prof. Dr. H. Graetz*, Breslau, Schottlaender, 1887, p. 76
- Abraham Aboulafia, *Ve-zot li-Yehudah*, épître à Judah Salmon en réponse aux attaques de Salomon ibn Adret texte hébreu éd. Amnon Gross, cité d’après Moshe Idel (2025), n. 56 ; traduction latine révisée par Flavius Mithridate pour Pic de la Mirandole
- *Sefer ha-Tseruf*, attribué à tort à Abraham Aboulafia, copie en semi-cursive byzantine du milieu du XVᵉ siècle (filigranes proches de Briquet 2401, 1437-1440), ff. 15r-54v et 57r-60v Biblioteca Apostolica Vaticana, Vat.ebr.219
- Flavius Mithridate (Guglielmo Raimondo Moncada), traductions latines des *Sitrei Torah* et du *Sefer ha-Geulah* (*Liber redemptionis*) d’Abraham Aboulafia pour Pic de la Mirandole, années 1480 Biblioteca Apostolica Vaticana, Vat. ebr. 189-190, manuscrits étudiés par Chaim Wirszubski
Bibliographie
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- Elliot R. Wolfson, *Abraham Aboulafia, cabaliste et prophète. Herméneutique, théosophie et théurgie*, trad. Jean-François Sené, Paris, 1999 Éditions de l’Éclat
- Harvey J. Hames, *Like Angels on Jacob’s Ladder : Abraham Abulafia, the Franciscans, and Joachimism*, Albany, 2007, xvii-171 p. State University of New York Press
- Harvey J. Hames, « Three in One or One That is Three : On the Dating of Abraham Abulafia’s Sefer ha-Ot », *Revue des études juives* 165 (1-2), 2006, p. 179-189 Revue des études juives
- Chaim Wirszubski, *Pic de la Mirandole et la cabale*, éd. Jean-Marc Mandosio, Paris et Tel Aviv, 2007, xxiv-502 p. (éd. originale, *Pico della Mirandola’s Encounter with Jewish Mysticism*, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1989) Éditions de l’Éclat
- Heinrich Graetz, « Abraham Abulafia der Pseudo-Messias », *Monatsschrift für Geschichte und Wissenschaft des Judentums* 36, 1887, p. 557-558 Monatsschrift für Geschichte und Wissenschaft des Judentums
- Heinrich Graetz, *History of the Jews*, vol. IV, Philadelphie, rééd. 1967, p. 6-7 Jewish Publication Society
- Benjamin Richler, Malachi Beit-Arié et Nurit Pasternak, *Hebrew Manuscripts in the Vatican Library : Catalogue*, Cité du Vatican, 2008, Studi e testi 438, p. 158-159 Biblioteca Apostolica Vaticana
Sources en ligne
- « Abraham Abulafia on the Messiah and the Pope » MDPI, *Religions*https://www.mdpi.com/2077-1444/16/3/273
- « Abraham Abulafia and the Pope : An Account of an Abortive Mission » Cambridge Core, *AJS Review*https://www.cambridge.org/core/journals/ajs-review/article/abraham-abulafia-and-the-pope-an-account-of-an-abortive-mission/6FC0EF7FABD6661550C285CA3C2B5258
- « Abraham Abulafia’s Esotericism Secrets and Doubts » OAPEN Libraryhttps://library.oapen.org/handle/20.500.12657/46675
- « Like Angels on Jacob’s Ladder » State University of New York Presshttps://www.sunypress.edu/isbn/9780791472712
- « 11,01,02, Hames, Like Angels on Jacob’s Ladder » The Medieval Review, IUScholarWorks Journalshttps://scholarworks.iu.edu/journals/index.php/tmr/article/view/17140
- « Three in one or one that is three : On the dating of Abraham Abulafia’s Sefer ha-Ot » Ben-Gurion University of the Negev, portail de la recherchehttps://cris.bgu.ac.il/en/publications/three-in-one-or-one-that-is-three-on-the-dating-of-abraham-abulaf/
- « E. R Wolfson : Aboulafia cabaliste et prophète » Éditions de l’éclat, introduction en lignehttp://www.lyber-eclat.net/lyber/wolson/wolfson.html
- « MS. Canonici Or. 25 » Hebrew and Judaica Manuscripts at the Bodleian Libraries, Oxford Universityhttps://hebrew.bodleian.ox.ac.uk/catalog/manuscript_237
- « Vat.ebr.219 » Biblioteca Apostolica Vaticana, Selected Manuscripts from the “Polonsky Foundation Digitization Project”https://spotlight.vatlib.it/selected-manuscripts-from-the-polonsky-foundation-digitization-project/catalog/Vat_ebr_219
- « SEDE VACANTE 1280-1281 » California State University, Northridgehttps://www.csun.edu/~hcfll004/SV1281.html
- « Metzler Lexikon jüdischer Philosophen : Abraham ben Shmuel Abulafia » Spektrum.dehttps://www.spektrum.de/lexikon/juedische-philosophen/abraham-ben-shmuel-abulafia/9
- « Notice de personne “Aboulafia, Abraham ben Samuel (1240-1292 ?)” » Bibliothèque nationale de France, Catalogue généralhttps://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb12065834d











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