Dans le Dôme du Rocher, à Jérusalem, l’inscription qui court au-dessus de l’arcade octogonale annonce que le sanctuaire a été élevé par « Abdallah al-Maʾmūn, commandeur des croyants », en l’an 72. Or al-Maʾmūn règne à Bagdad de 813 à 833. L’an 72 de l’hégire tombe en 691-692, sous le calife omeyyade Abd al-Malik. Le calife abbasside a fait substituer son nom à celui du fondateur dans 240 mètres de mosaïque de verre bleu et or, et il a laissé la date en place. C’est par cet oubli qu’on tient la retouche.
Cent soixante-cinq ans entre la chute et le récit
Quatorze califes, de Muʿāwiya proclamé en 661 à Marwān II rattrapé et tué en Égypte le 6 août 750. Damas capitale. Un empire qui touche l’Indus d’un côté et franchit les Pyrénées de l’autre. Et pratiquement aucun texte narratif rédigé pendant que tout cela se déroulait.
Les histoires arabes sur lesquelles reposent les manuels ont été composées en Irak, sous les Abbassides, par des auteurs qui écrivaient sous le regard de la dynastie ayant renversé les Omeyyades. Al-Balādhurī meurt vers 892. Al-Ṭabarī meurt en 923 et sa chronique s’arrête à l’année 915. Entre la bataille du Grand Zab, le 25 janvier 750, et cette dernière annale, cent soixante-cinq ans se sont écoulés. Antoine Borrut a consacré à ce décalage une enquête de 543 pages et lui a donné un nom : une vulgate historiographique s’est fixée au IXᵉ siècle, qui avait besoin que la révolution abbasside soit une rupture, donc que les Omeyyades aient été des rois de ce monde plutôt que des califes.
Une remarque de vocabulaire, une seule. Les acteurs comptent en années de l’hégire, jamais en siècles chrétiens, et les manuels français rangent la période sous les débuts du monde musulman plutôt que sous le Moyen Âge. Le cadre médiéval est ici une commodité de classement, importée d’une autre historiographie. On donne donc les deux dates.
Un commandeur des croyants sur une plaque de bains
Retirons les chroniques. Que reste-t-il ?
La plaque de Ḥammat Gader, d’abord, avec sa croix en tête et son commanditaire nommé Abdallah fils d’Abū Hāshim, sous la surveillance de Jean de Gadara, intendant. Un calife musulman y fait restaurer des thermes romains, en grec, dans un formulaire chrétien, à l’usage des malades. Rien dans le texte n’annonce une religion nouvelle. Isaac Hasson en a discuté les termes dès 1982 dans l’Israel Exploration Journal.
Puis les barrages. À douze kilomètres au sud-est de Taïf, dans le wādī Sayisad, six lignes gravées sans un seul point diacritique donnent le nom de Muʿāwiya, celui du maître d’œuvre Abdallah ibn Sakhr, et l’année 58, soit 677-678. George C. Miles les a publiées en 1948 dans le Journal of Near Eastern Studies. Un second ouvrage, à quinze kilomètres à l’est de Médine, porte une inscription du même règne.
Enfin les papyrus d’Égypte, où le climat conserve ce que la Syrie a perdu. Le reçu de 643 appelle les conquérants magaritai en grec, transcription du mot arabe désignant ceux qui ont fait l’hégire, et pas encore « musulmans ». Un demi-siècle plus tard, les lettres du gouverneur Qurra ibn Sharīk au pagarque d’Aphroditô, entre 709 et 714, montrent une machine fiscale qui date encore par indictions, réquisitionne des marins, poursuit des arriérés et ordonne des enquêtes judiciaires. L’État omeyyade se laisse voir d’abord comme un percepteur qui a hérité de bureaux byzantins.
L’an 72 et l’an 77
Abd al-Malik hérite en 685 d’un califat coupé en deux : depuis 683, Abdallah ibn al-Zubayr est proclamé calife à La Mecque et tient le Hedjaz et l’Irak. Il meurt en 692. Entre-temps, le Dôme du Rocher sort de terre sur l’esplanade de l’ancien Temple, et son inscription s’adresse nommément aux gens du Livre pour leur demander de ne pas être excessifs dans leur religion. On discute encore de ce que la date de 72 fixe exactement, le début ou l’achèvement du chantier, et l’argument se joue sur des indices numismatiques et des bornes milliaires plutôt que sur les chroniques.
La monnaie, justement. De 694 à 696 environ, les ateliers frappent des pièces au « calife debout », personnage en costume arabe la main sur la garde d’une épée, dont les notices de musée précisent qu’il représente peut-être Abd al-Malik : personne ne l’affirme. Puis tout s’arrête. En 77 de l’hégire, soit 696-697, sort un dinar d’or entièrement épigraphique : plus d’image, pas de nom de calife, pas de nom d’atelier, une profession de foi et une légende marginale qui indique seulement l’année de frappe. L’exemplaire conservé au British Museum sous le numéro 1874,0706,1 mesure 20 millimètres et pèse 4 250 grammes. Il est exposé salle 68.
Dans les mêmes années, les registres fiscaux passent du grec et du pehlevi à l’arabe. Un empire qui décide de sa langue, de son étalon monétaire et de son architecture en moins de dix ans laisse des traces que nul réécrivain ne peut reprendre.
Quatre chroniques et une source perdue
Conclure de tout cela que la tradition arabe tardive est inutilisable serait aller trop vite, et les objections ne viennent pas de la piété.
Théophile d’Édesse, astrologue à la cour des premiers Abbassides, mort en 785, avait composé en syriaque une chronique couvrant 590 aux années 750. Elle est perdue. Mais Robert Hoyland a montré en 2011 qu’on peut la reconstituer par recoupement, parce que quatre auteurs indépendants y ont puisé : Théophane le Confesseur en grec, mort en 818 ; Agapius de Manbij en arabe, au Xᵉ siècle ; Michel le Syrien, mort en 1199, et l’anonyme de la chronique de 1234, tous deux passant par Denys de Tell-Mahré. Quand quatre chaînes de transmission séparées convergent, le VIIIᵉ siècle cesse d’être muet. Borrut lui-même soutient que le legs historiographique de l’âge omeyyade est plus consistant qu’on ne le dit, et qu’un travail de chronologie entrepris dès le premier siècle de l’hégire a conditionné les réécritures postérieures.
Reste le prix à payer. Le siège de Constantinople de 674-678, que tous les manuels de byzantinologie enregistrent comme le premier coup d’arrêt de l’expansion arabe, repose sur un seul texte, la chronique de Théophane. Marek Jankowiak a démonté ce récit en 2013 dans Travaux et Mémoires : les contradictions internes viennent de deux sources mal soudées, et la première attaque arabe sur la capitale aurait eu lieu en 667-669, conduite par Yazīd, fils du calife régnant. James Howard-Johnston avait mis en doute le même épisode en 2010 pour aboutir à d’autres conclusions. Sur ce point, la recherche n’a pas tranché.
Trente-huit établissements dans la steppe
Le cliché le plus tenace tient en deux mots : châteaux du désert. Des princes désœuvrés y auraient bu, chassé et écouté des chanteuses pendant que l’empire se défaisait. Le portrait a été fabriqué au IXᵉ siècle par une historiographie qui avait besoin d’opposer la piété abbasside à la mondanité omeyyade, et les premiers travaux archéologiques du XXᵉ siècle, attentifs d’abord aux décors, l’ont prolongé sans le discuter.
Denis Genequand a repris le dossier à partir de ses propres fouilles, notamment à Qaṣr al-Ḥayr al-Sharqī, et l’a élargi à trente-huit établissements omeyyades reconnus dans les steppes du Bilād al-Shām, presque tous bâtis ex nihilo entre la fin du VIIᵉ siècle et le milieu du VIIIᵉ. Ce ne sont pas des pavillons isolés : autour de la résidence, on trouve un bain, une mosquée, des enclos, des canaux, des moulins, des périmètres irrigués. Des centres de domaine, des points de contact avec les tribus, des investissements agricoles.
Quṣayr ʿAmra, en Jordanie, en donne la version la mieux conservée depuis que les stucs de la façade de Mshattā ont été emportés au musée de Berlin. La coupole du caldarium y porte l’une des plus anciennes représentations connues du ciel sur un dôme. Et en mai 2012, la restauration des peintures de la travée ouest de la salle d’audience a dégagé une inscription arabe peinte de 64 sur 14 centimètres. Frédéric Imbert l’a lue : elle nomme le prince al-Walīd ibn Yazīd, mort en 744. Le bain devient l’œuvre d’un héritier en attente du pouvoir, et la question se pose de savoir si ce futur al-Walīd II fut vraiment le personnage marginal que la tradition décrit.
Cinq incendies, un enduit et quatre nomismata
L’inventaire de ce qui manque est long. Aucune archive de chancellerie omeyyade n’a survécu : ce que l’on sait de l’administration vient des dépotoirs d’Égypte, où le papyrus se conserve, pas de Damas, où il a disparu. La Grande Mosquée des Omeyyades, élevée entre 705 et 715 dans le rectangle de 157 mètres sur 100 de l’ancien téménos romain, a brûlé en 1069, en 1166, en 1401, en 1479 et en 1893, et son élévation actuelle ne conserve presque rien d’omeyyade.
L’ironie du dernier incendie mérite d’être dite. La chaleur de 1893 a fissuré l’enduit ottoman qui recouvrait les murs et laissé apparaître des tesselles. Trente-cinq ans plus tard, Victor Eustache de Lorey, alors directeur de l’institut français de Damas, dégageait 875 mètres carrés de mosaïque, dont le panneau au Barada, 34,5 mètres de long sur 7 de haut, un paysage de villes et d’arbres sans un seul être vivant.
Ce chantier-là, on peut le prendre par un autre bout. Dans les papiers d’Aphroditô, à sept cents kilomètres de Damas, un ordre du gouverneur Qurra ibn Sharīk enjoint aux villageois de payer le salaire et l’entretien d’un scieur de long employé au chantier de la mosquée de Damas, pour six mois de la huitième indiction : quatre nomismata. Écrit le 7 du mois de Hathyr. La merveille du monde, vue depuis la province qui la finançait, tient dans une ligne de comptabilité grecque.
Pour aller plus loin
Ce dossier touche au second siège de Constantinople, en 717-718, où la résistance byzantine se laisse suivre dans des sources grecques et arabes qui ne s’accordent ni sur les effectifs ni sur les causes de l’échec. Il rejoint la fondation de l’émirat de Cordoue par Abd al-Rahmān Iᵉʳ en 756, seul rescapé notable de la purge de 750, et la question de la mémoire omeyyade en al-Andalus. Il conduit enfin à la révolution abbasside elle-même et au déplacement du centre de gravité de l’empire vers l’Irak, puis vers Bagdad à partir de 762.
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Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Inscription grecque des thermes de Ḥammat Gader, plaque de marbre de 50 × 80 cm, datée du 5 décembre de la 6ᵉ indiction, an 726 de la colonie, « selon les Arabes » l’an 42, soit 662, mentionnant Abdallah Muʿāwiya commandeur des croyants site de Ḥammat Gader, vallée du Yarmouk
- Inscription du barrage de Sayisad, six lignes non pointées au nom de Muʿāwiya et d’Abdallah ibn Sakhr, an 58 de l’hégire (677-678) wādī Sayisad, à 12 km au sud-est de Taïf, Arabie saoudite
- Inscription de l’arcade octogonale du Dôme du Rocher, 240 m de mosaïque de verre bleu et or, date de l’an 72 de l’hégire (691-692), nom du fondateur remplacé par celui du calife al-Maʾmūn au IXᵉ siècle Haram al-Sharīf, Jérusalem
- Papyrus PERF 558, bilingue grec et arabe, reçu de soixante-cinq moutons livrés à l’émir Abdallah ibn Jābir, daté de joumada I de l’an 22 (avril 643), provenant d’Héracléopolis Österreichische Nationalbibliothek, Vienne, collection de l’archiduc Rainer
- Dinar d’or épigraphique d’Abd al-Malik, frappé à Damas en l’an 77 de l’hégire (696-697), diamètre 20 mm, poids 4 250 g, légende marginale donnant l’année de frappe British Museum, Londres, 1874,0706,1, salle 68
- Ordre de paiement de Qurra ibn Sharīk au village d’Aphroditô : salaire et entretien d’un scieur de long employé au chantier de la mosquée de Damas, six mois de la 8ᵉ indiction, quatre nomismata P.Lond. IV 1411, archives d’Aphroditô
- Inscription arabe peinte mentionnant le prince al-Walīd ibn Yazīd, 64 × 14 cm, travée ouest de la salle d’audience, dégagée lors des restaurations de mai 2012 Quṣayr ʿAmra, Jordanie
- Panneau au Barada, mosaïque du portique ouest de la Grande Mosquée des Omeyyades, 34,5 m de long sur 7 m de haut, dégagé en 1928 sous un enduit ottoman in situ, Damas
Bibliographie
- Antoine Borrut, *Entre mémoire et pouvoir. L’espace syrien sous les derniers Omeyyades et les premiers Abbassides (v. 72-193/692-809)*, Leyde, 2011, xviii + 543 p., Islamic History and Civilization 81 Brill
- Thierry Bianquis, Pierre Guichard et Mathieu Tillier (dir.), *Les débuts du monde musulman (VIIᵉ-Xᵉ siècle). De Muhammad aux dynasties autonomes*, Paris, 2012, lvi + 647 p. Presses universitaires de France, Nouvelle Clio
- Denis Genequand, *Les établissements des élites omeyyades en Palmyrène et au Proche-Orient*, Beyrouth, 2012, xviii + 462 p., Bibliothèque archéologique et historique 200 Institut français du Proche-Orient
- Frédéric Imbert, « Le prince al-Walīd et son bain : itinéraires épigraphiques à Quṣayr ʿAmra », *Bulletin d’études orientales* 64, 2016, p. 321-363, DOI 10,4000/beo.4723 Presses de l’Ifpo
- Robert G. Hoyland, *Theophilus of Edessa’s Chronicle and the Circulation of Historical Knowledge in Late Antiquity and Early Islam*, Liverpool, 2011, Translated Texts for Historians 57 Liverpool University Press
- Marek Jankowiak, « The First Arab Siege of Constantinople », dans Constantin Zuckerman (dir.), *Constructing the Seventh Century*, Travaux et Mémoires 17, Paris, 2013, p. 237-320 Association des amis du Centre d’histoire et civilisation de Byzance
- George C. Miles, « Early Islamic Inscriptions near Ṭāʾif in the Hijaz », *Journal of Near Eastern Studies* 7 (4), 1948, p. 236-242, DOI 10,1086/370887 University of Chicago Press
- Isaac Hasson, « Remarques sur l’inscription de l’époque de Muʿāwiya à Ḥammat Gader », *Israel Exploration Journal* 32 (2-3), 1982, p. 97-101 Israel Exploration Society
- Harold Idris Bell, *Greek Papyri in the British Museum, vol. IV : The Aphrodito Papyri*, Londres, 1910 British Museum
Sources en ligne
- « coin », notice de l’objet 1874,0706,1, département Money and Medals British Museum, Collection online
- « Qusair Amra » UNESCO, Centre du patrimoine mondial
- « La Mosquée des Omeyyades de Damas » Ministère de la Culture, Grands sites archéologiques
- « Le prince al‑Walīd et son bain : itinéraires épigraphiques à Quṣayr ʿAmra » Bulletin d’études orientales, OpenEdition Journals
- « Les établissements des élites omeyyades en Palmyrène et au Proche-Orient » Institut français du Proche-Orient
- « Denis Genequand, Les établissements des élites omeyyades en Palmyrène et au Proche-Orient », compte rendu paru dans *Syria* OpenEdition Journals
- « Borrut Antoine, Entre mémoire et pouvoir. L’espace syrien sous les derniers Omeyyades et les premiers Abbassides », compte rendu de Viviane Comerro de Prémare, *Bulletin critique des annales islamologiques* 28, 2013, p. 60-62 Persée
- « Theophilus of Edessa’s Chronicle and the Circulation of Historical Knowledge in Late Antiquity and Early Islam » Liverpool University Press