Gilles le Muisit, abbé de Saint-Martin de Tournai, ne voyait plus quand il a dicté sa chronique, entre 1347 et 1349, et une miniature du manuscrit original, au feuillet 11, le montre assis dans une stalle surmontée d’un dais, les mains posées sur les bras du siège, tandis qu’un moine penché sur son cahier attend qu’il parle. Dans les feuillets qu’il réserve aux faits marquants de l’histoire de Tournai, l’affaire de 1314 tient en une phrase. Le vendredi 19 avril, justice fut faite à Pontoise de deux frères chevaliers, fils du seigneur d’Aunay. L’abbé ne dit ni pourquoi ni comment, ne nomme aucune femme, aucun lieu de rendez-vous, aucune tour, et Henri Lemaître, qui a édité le texte en 1906 pour la Société de l’histoire de France, notait déjà qu’il s’abstenait de tout détail sur l’affaire.
Gilles retrouvera la vue en septembre 1351, quand un médecin, Jean de Mayence, lui opérera les deux yeux avec un instrument d’argent en forme d’aiguille, et il cessera alors d’écrire pour retourner aux affaires de son abbaye.
Le vendredi après Quasimodo
À Saint-Denis, le moine qui continue la chronique latine universelle de Guillaume de Nangis ouvre l’année 1314 sur l’affaire, et son récit, publié par Hercule Géraud en 1843, demeure le plus détaillé. Marguerite, la jeune reine de Navarre, puisque son mari Louis porte déjà ce titre, et Blanche, épouse de Charles, le plus jeune des fils du roi, y sont accusées d’adultère avec deux frères chevaliers, Philippe et Gautier d’Aunay, la première avec Philippe, la seconde avec Gautier. Répudiées par leurs maris, privées de tout honneur temporel, elles sont mises en prison pour y finir leur vie sous étroite garde, sans aucune consolation humaine. Les deux hommes sont jugés plus coupables encore. Familiers de la maison des princes, qui leur faisaient une confiance particulière, ils trahissaient leurs propres seigneurs, et le chroniqueur les appelle pessimi proditores, les pires des traîtres. À Pontoise, le vendredi après Quasimodo, ils avouent avoir commis ce crime quasi per triennium, pendant près de trois ans, en plusieurs lieux et parfois en des temps sacrés. Sur la place commune du Martroy, à la vue de tous, on les écorche vifs, on leur tranche les parties génitales puis la tête, et l’on traîne les corps au gibet public pour les y pendre par les épaules et les jointures des bras. Un huissier passe pour complice. Autour d’eux, des nobles et des gens du commun des deux sexes sont mis à la question, certains noyés, beaucoup mis à mort en secret, d’autres reconnus innocents, parmi lesquels un frère prêcheur que l’on disait évêque de Saint-Georges et que l’on soupçonnait de sortilèges.
Pâques tombait le 7 avril en 1314, le dimanche de Quasimodo le 14, et le vendredi qui suit est donc le 19. Selon la chronique de Saint-Denis, les deux frères avouent ce jour-là ; selon Gilles le Muisit, on les exécute. Les Grandes Chroniques de France donnent le 12 avril, et Lemaître signalait cet écart d’une semaine dès son édition. Elizabeth Brown, qui a repris toute la chronologie dans le volume 32 de la revue Mediaevistik, daté de 2019, observe que ce vendredi est la seule date que la chronique de Saint-Denis attache à l’affaire, et qu’elle date un aveu ; elle place la révélation du scandale dans la troisième semaine d’avril et le supplice peu après, à Pontoise, où se tenait alors le roi. Des deux dates, celle du 19 avril paraît la plus solide, parce que deux chroniqueurs éloignés l’un de l’autre, à Saint-Denis et à Tournai, la rattachent au même vendredi.
Le rôle d’Isabelle se lit dans ce calendrier. La fille de Philippe le Bel, reine d’Angleterre depuis son mariage avec Édouard II, célébré à Boulogne, séjourne en France au printemps 1314 pour une mission diplomatique que Brown avait étudiée dès 1989. D’après l’itinéraire qu’elle a reconstitué, Isabelle demeure à Paris jusqu’au 16 avril, gagne ensuite Boissy-l’Aillerie, à six kilomètres au nord-ouest de Pontoise, et s’attarde dans les environs, déplacements dans lesquels Brown voit l’indice qu’elle savait ce qui se passait. La chronique de Saint-Denis ne lui prête aucun rôle. Elle ignore aussi les aumônières brodées qu’Isabelle aurait offertes à ses belles-sœurs avant de les reconnaître à la ceinture des deux frères, anecdote sur laquelle Maurice Druon a bâti l’intrigue du Roi de fer en 1955.
Ni le moine de Saint-Denis ni l’abbé de Tournai ne nomment la tour de Nesle.
Dourdan, Château-Gaillard, Vernon
Les trois belles-filles n’ont pas eu le même sort. Marguerite et Blanche sont conduites à Château-Gaillard, la forteresse normande des Andelys. Jeanne, sœur de Blanche et épouse de Philippe, comte de Poitiers, d’abord violemment soupçonnée et séparée quelque temps de son mari, est gardée au château de Dourdan. Après enquête, elle est déclarée entièrement innocente par le Parlement, à Paris, en présence de deux frères du roi, Charles de Valois et Louis d’Évreux, et elle obtient, écrit le continuateur, d’être réconciliée avec son époux avant la fin de l’année. Brown situe sa libération vers Noël, quelques semaines après la mort de Philippe le Bel, survenue le 29 novembre 1314.
Pour Marguerite, l’enfermement est sans issue. Son mari, devenu Louis X, ne pouvait faire rompre leur union sans pape, et le siège apostolique demeure vacant plus de deux ans après la mort de Clément V, au temps de Pâques 1314. Marguerite meurt en prison en 1315, et la chronique de Saint-Denis, qui l’appelle désormais l’ancienne reine de Navarre, la fait ensevelir à Vernon, dans l’église des frères mineurs. Louis épouse Clémence de Hongrie dans l’été 1315. Du premier mariage ne demeurait qu’une fille, Jeanne. En janvier 1317, au sacre de Philippe V, la duchesse douairière de Bourgogne, mère de Marguerite, fait signifier aux pairs qu’on ne doit pas couronner le nouveau roi avant d’avoir examiné le droit de l’enfant, et une assemblée déclare quelques semaines plus tard qu’une femme ne succède pas à la couronne de France. La chronique ne relie pas expressément cette exclusion au scandale de 1314, mais c’est bien la fille de Marguerite qu’elle écartait.
Blanche reste à Château-Gaillard. En 1315, la chronique de Saint-Denis rapporte qu’on la disait enceinte d’un des sergents commis à sa garde, à moins, ajoute-t-elle, que ce ne fût de son propre mari ou d’un autre. Quand Charles devient roi, en janvier 1322, le premier chapitre que les Grandes Chroniques consacrent à son règne raconte comment le pape, à sa demande et après enquête, annula leur mariage. L’adultère ne suffisait pas à rompre un mariage, et l’on invoqua une parenté spirituelle, Mahaut d’Artois, mère de Blanche, ayant été la marraine de Charles. Les pièces de la procédure ont été recopiées au XVIIᵉ siècle dans deux recueils consacrés aux dissolutions de mariages royaux, l’un à la British Library, Add MS 30527, à partir du feuillet 18, l’autre à la Bibliothèque nationale de France, Dupuy 347, et les deux catalogues les datent de 1321, ce qui s’explique sans doute par le style de Pâques, qui faisait courir à Paris l’année 1321 jusqu’au printemps de 1322. Blanche meurt en 1326.
« Quasi per triennium »
Brown rappelle que Marguerite et Blanche passèrent généralement pour coupables, même si l’on s’étonna que la chose eût été possible, et la plupart des récits modernes les ont suivis. Le camp de la culpabilité a des arguments solides. Plusieurs auteurs rapportent l’affaire, à Saint-Denis, à Tournai et à Paris, où la Chronique métrique copiée vers 1317 dans le manuscrit français 146 de la Bibliothèque nationale de France la raconte à son tour, texte que l’on attribue à Geoffroi de Paris sur la seule foi du style, comme le rappelle Brown. Les aveux donnent une durée et des circonstances. La justice royale a distingué entre les accusées, puisque Jeanne, après enquête, a été déclarée innocente. Et l’on voit mal pourquoi un roi aurait inventé un adultère qui jetait le doute sur la descendance de son fils aîné.
Tracy Adams lit les mêmes textes à rebours. Dans un livre de 2023 consacré à la manière dont les chroniques racontent les reines, les régentes et les favorites, elle propose de traiter les Grandes Chroniques et la Chronique métrique en textes de persécution, au sens que l’anthropologie du bouc émissaire donne à ces récits écrits du côté de ceux qui punissent, qui masquent une violence collective, et elle voit dans les princesses les victimes expiatoires d’une communauté déchirée. Son argument le plus fort tient aux conditions mêmes de l’aveu. La chronique de Saint-Denis décrit elle-même la question, les noyades et les morts secrètes qui entourent le supplice, et ni le moine de Saint-Denis ni l’abbé de Tournai ne rapportent une seule parole de Marguerite ou de Blanche.
La déchirure est attestée. Cette même année 1314, la chronique de Saint-Denis montre des nobles et des gens du commun de Picardie et de Champagne liés par serment contre un impôt nouveau de six deniers par livre sur les ventes, jusqu’à obtenir qu’il cesse dans tout le royaume. Dans son cours du 11 mars 2025 au Collège de France, Patrick Boucheron, à la suite d’un article d’Adams paru dans Viator en 2012, relève que les Grandes Chroniques passent ces ligues sous silence et font du scandale des brus un souvenir écran, puis referment l’histoire du règne sur deux morts de 1315, celle de Marguerite et celle d’Enguerran de Marigny, le conseiller qui avait tout gouverné, pendu au gibet de Montfaucon le 30 avril, avec cette formule, « ici finit l’histoire du roi Philippe le Bel ». Pour Boucheron, mettre en cause la fidélité des reines revenait à interroger celle de l’aristocratie, et c’est en ce sens que le scandale devient une affaire d’État.
Entre ces deux lectures, la documentation ne permet pas de trancher. Les récits conservés viennent de moines et de gens du roi, ils laissent au pluriel les lieux des rencontres, et les deux chroniques que l’on peut lire ne disent pas qui a jugé les princesses ni dans quelle forme.
Buridan jeté à la Seine
La légende ne prend forme qu’au XVᵉ siècle, et par un autre chemin. En 1461, dans une ballade qu’on imprimera avec le Grand Testament, François Villon range parmi les dames du temps jadis « la royne / Qui commanda que Buridan / Fust gecté en ung sac en Saine ». La Bibliothèque Mazarine, qui conserve sous la cote Inc 933 A-1 une édition parue à Paris vers 1494, chez Jean Trepperel pour Michel Le Noir, y voit l’écho d’une tradition d’étudiants parisiens. Quelques années après Villon, un certain Hans Jencz en donne une version développée d’après ce qu’il avait entendu pendant ses études à Paris en 1460. Une reine de Navarre et de France y séduit le maître Jean Buridan, le reçoit trois jours dans sa demeure au bord de la Seine, puis le fait jeter au fleuve comme les quatre-vingt-dix-neuf étudiants qui l’avaient précédé, et Buridan, qui s’échappe, révèle son infamie.
Une reine de Navarre et de France, pour un écolier de 1460, c’est d’abord Jeanne de Navarre, l’épouse de Philippe le Bel, morte en 1305, fondatrice du collège de Navarre, et Boucheron, après Franck Collard et Isabelle Heullant-Donat, évoque la centaine d’amants que la légende lui prête. Les brus de 1314 n’y figurent pas. Buridan non plus ne pouvait y figurer. Né vers 1300 près de Béthune, deux fois recteur de l’université de Paris, en 1328 et en 1340, le maître ès arts avait autour de quatorze ans au printemps des supplices de Pontoise. Boucheron rattache cette tour où une reine dispose de jeunes hommes, un « harem inversé », à la géographie universitaire de Paris, et l’on comprend qu’un récit d’écoliers ait opposé à la reine fondatrice d’un collège l’un des maîtres ès arts les plus lus de son temps.
Le théâtre romantique attache enfin la légende à la tour et à une bru de Philippe le Bel. Le 29 mai 1832, au théâtre de la Porte-Saint-Martin que dirige Harel, on crée La Tour de Nesle, drame de Frédéric Gaillardet et d’Alexandre Dumas, avec Mlle George dans le rôle de Marguerite et Bocage dans celui de Buridan, que l’on destinait d’abord à Frédérick Lemaître. Les maquettes de costumes peintes à l’aquarelle et rehaussées de gouache qu’Eugène du Faget a dessinées pour cette création sont conservées à la bibliothèque-musée de l’Opéra, à la Bibliothèque nationale de France, sous la cote D216 O-2 (104).
Le XXᵉ siècle a gardé le nom. Druon fait de l’affaire l’une des intrigues du Roi de fer, premier volume des Rois maudits, et la Mazarine exposait en 2014 le manuscrit autographe du cycle à l’emplacement même de la tour, dans une exposition intitulée La Tour de Nesle, de pierre, d’encre et de fiction. Quand Gaëlle Audéon publie en 2020, avec une préface d’Éliane Viennot, un livre entier sur l’affaire, elle l’intitule Philippe le Bel et l’affaire des brus, 1314. Le catalogue de la Bibliothèque nationale de France le range pourtant sous la vedette « Affaire de la tour de Nesle (1314) ».
Jeanne reçoit à l’hôtel de Nesle
La tour elle-même appartenait à l’enceinte de Philippe Auguste. Elle comptait parmi les quatre tours qui marquaient la jonction des murailles et de la Seine, sur la rive gauche, face au Louvre, et elle prit vite le nom de Nesle, que portait aussi l’hôtel princier construit à côté. Selon les annales qu’Henri Cordier en a lues en 1915 devant l’Académie des inscriptions et belles-lettres, le premier acte authentique relatif à cet hôtel est la vente qu’Amaury de Nesle en consent à Philippe le Bel, le 27 novembre 1308. D’après la Mazarine, la tour a été abattue en 1663 pour le collège Mazarin de Louis Le Vau, dont la bibliothèque occupe aujourd’hui sa place.
Des trois brus, une seule a tenu sa maison à l’hôtel de Nesle, et c’est l’innocente. Cordier le notait en 1915. Jeanne, devenue reine aux côtés de Philippe V, est la seule des trois à y avoir reçu, elle a fondé le collège de Bourgogne, que la Bibliothèque nationale de France fait naître en 1331, et l’hôtel est passé en novembre 1330 au roi Philippe VI de Valois. Le nom que la légende a attaché à l’adultère et au meurtre fut donc celui de la demeure de la seule des trois femmes que la justice avait déclarée innocente.
Blanche, elle, est morte en 1326, quatre ans après l’annulation de son mariage. Dans la salle du chapitre de l’abbaye Notre-Dame-la-Royale de Maubuisson, à Saint-Ouen-l’Aumône, aux portes de Pontoise, une tombe passe pour la sienne depuis qu’en 2009 Jean-Yves Langlois, Armelle Bonis et Monique Wabont l’ont publiée comme la tombe attribuée à Blanche de Bourgogne, sous un titre qui se termine par un point d’interrogation.
Pour aller plus loin
Le procès des Templiers, achevé à Paris en mars 1314 par le bûcher de Jacques de Molay, et les Rois maudits, qui suivent les morts royales de 1314 à 1328 et la formation tardive de la loi salique, encadrent l’année des supplices de Pontoise. L’article sur les béguines raconte le procès de Marguerite Porete, brûlée à Paris en 1310, autre affaire parisienne du règne où l’accusée était une femme.
Au printemps 1314, sur une place de Pontoise, deux frères chevaliers sont mis à mort devant la foule. On les accuse d’avoir été les amants de deux belles-filles du roi Philippe le Bel. Les princesses finissent en prison. L’affaire porte aujourd’hui le nom d’une tour de Paris, alors que les récits de l’époque ne parlent jamais de cette tour.
Deux frères sur la place du Martroy
Le récit le plus complet vient d’un moine de Saint-Denis, la grande abbaye royale près de Paris. Selon lui, les deux frères vivaient dans l’entourage des princes, qui leur faisaient confiance. Ils ont avoué une liaison qui durait depuis près de trois ans. Le moine les traite donc de traîtres envers leurs propres seigneurs.
Leur supplice est d’une grande cruauté. On les écorche vivants sur la place publique, puis on les mutile et on leur coupe la tête. Leurs corps sont pendus au gibet. Autour d’eux, d’autres suspects sont torturés, noyés ou tués en secret.
La date fait débat. Pour le moine de Saint-Denis, les frères avouent un vendredi, le 19 avril. Un abbé de Tournai, devenu aveugle et qui dicte sa chronique bien plus tard, place leur exécution le même jour. Une autre chronique avance la date d’une semaine.
Cet abbé ne consacre qu’une phrase à l’affaire. Il cite les deux frères et le lieu de leur mort. Il ne dit pas un mot des princesses.
Trois belles-filles, trois destins
Marguerite est l’épouse de Louis, le fils aîné du roi. Enfermée dans une forteresse de Normandie, elle meurt en prison dès 1315. Son mari, devenu roi, se remarie la même année. Le couple n’avait eu qu’une fille, que les grands du royaume écartent bientôt du trône, sans que la chronique relie cette décision au scandale.
Blanche, l’épouse du plus jeune fils, reste enfermée de longues années. Quand son mari devient roi à son tour, il obtient du pape que leur mariage soit annulé. Blanche meurt quelques années plus tard.
Jeanne, la sœur de Blanche, a été soupçonnée elle aussi. Une enquête la blanchit, et la justice du roi la déclare innocente. Elle retrouve son mari avant la fin de l’année. Des trois princesses, c’est la seule à sortir libre de l’affaire.
Coupables ou victimes
Pendant longtemps, on a tenu Marguerite et Blanche pour coupables. Ce camp garde de bons arguments. Plusieurs chroniqueurs racontent l’affaire, et les aveux donnent une durée précise. On voit mal, en outre, pourquoi un roi aurait inventé une faute qui salissait sa propre famille.
Une historienne, Tracy Adams, a proposé en 2023 une autre lecture. Pour elle, ces récits ont été écrits du côté de ceux qui punissent. Ils cachent une violence de groupe et font des princesses des boucs émissaires, c’est-à-dire des coupables désignés pour apaiser une crise. Cette même année, des nobles se dressent justement contre un nouvel impôt.
Le moine de Saint-Denis et l’abbé de Tournai ne rapportent pas un seul mot de Marguerite ou de Blanche. Ils ne disent pas non plus où les amants se retrouvaient. Entre les deux camps, les sources ne permettent pas de trancher.
Une tour de légende
La tour de Nesle existait bel et bien. Elle se dressait au bord de la Seine, face au Louvre, dans le mur qui protégeait Paris. Un hôtel princier, à côté, portait le même nom.
Au XVᵉ siècle, le poète François Villon évoque une reine qui fit jeter un savant parisien dans la Seine, enfermé dans un sac. Ce savant s’appelle Jean Buridan. Mais la reine de cette histoire d’étudiants est plutôt l’épouse de Philippe le Bel, morte avant le scandale. Buridan, lui, n’était encore qu’un adolescent lors des supplices de Pontoise.
Bien plus tard, en 1832, une pièce coécrite par Alexandre Dumas donne à cette reine meurtrière le nom de Marguerite et la place dans la tour. Le nom de la tour ne quittera plus l’affaire. L’hôtel voisin, lui, n’a abrité qu’une des trois princesses, Jeanne, la seule que la justice avait innocentée.
Quant à Blanche, une tombe de l’abbaye de Maubuisson, tout près de Pontoise, passe pour la sienne, sans qu’on puisse encore l’affirmer.
La version complète donne l’unique phrase latine que l’abbé aveugle de Tournai consacre au supplice, et suit la ballade de Villon jusqu’à l’édition imprimée vers 1494 que conserve la Bibliothèque Mazarine.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Continuation de la chronique latine universelle de Guillaume de Nangis, rédigée à Saint-Denis, années 1314-1317 : accusation de Marguerite et de Blanche, répudiation et prison ; les frères d’Aunay « pessimi proditores », aveu « apud Pontisaram, die veneris post Quasimodo », « quasi per triennium […] pluribus locis et quandoque temporibus sacrosanctis » ; supplice « in communi platea Martrei » ; huissier complice, tortures, noyades, morts secrètes, frère prêcheur dit évêque de Saint-Georges ; Jeanne gardée à Dourdan puis déclarée innocente en Parlement devant les comtes de Valois et d’Évreux ; impôt de six deniers par livre et ligues de Picardie et de Champagne ; mort de Clément V au temps de Pâques ; mort de Marguerite et sépulture à Vernon chez les frères mineurs ; rumeur sur la grossesse de Blanche ; fille unique de Louis X ; appel de la duchesse douairière de Bourgogne au sacre de Philippe V et déclaration de 1317 éd. Hercule Géraud, Chronique latine de Guillaume de Nangis de 1113 à 1300 avec les continuations de cette chronique de 1300 à 1368, Paris, Société de l’histoire de France, 1843, t. I, p. 405 pour le passage de 1314, page d’après Lemaître 1906 ; trad. François Guizot, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, t. XIII, Paris, Brière, 1825, p. 301-303 pour l’année 1314 ; texte latin et traduction consultés dans la mise en ligne de Philippe Remacle et Patrick Hoffman
- Gilles le Muisit, Chronique, manuscrit original dicté entre 1347 et 1349, 173 feuillets de parchemin de 335 × 242 mm : f. 11, miniature montrant l’abbé dictant ; f. 60 v°, « Anno m° trecentesimo decimo quarto, decima nona die aprilis, in feria sexta, fuit facta justicia in villa de Pontoise de duobus fratribus militibus, filiis domini de Aunay » Courtrai, bibliothèque de la ville, fonds Goethals, ms. 52, cote d’après Lemaître 1906 ; éd. Henri Lemaître, Chronique et annales de Gilles le Muisit, abbé de Saint-Martin de Tournai (1272-1352), Paris, Renouard, Société de l’histoire de France, 1906, p. 46 (passage de 1314 et note sur les dates), p. 85 (Marigny pendu à Montfaucon la veille de l’Ascension, « ultima die aprilis » 1315), introduction p. x (opération de la cataracte, septembre 1351), p. xxii et xxv-xxvii (dictée, description du manuscrit)
- Grandes Chroniques de France : récit de 1314 donnant la date du 12 avril, éd. Paulin Paris, t. V, p. 205, d’après Lemaître 1906 ; règne de Charles IV, chap. I, annulation du mariage avec Blanche par le pape après enquête, éd. Jules Viard, t. IX, Paris, Champion, Société de l’histoire de France, 1937
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Sources primaires (suite)
- Chronique métrique attribuée à Geoffroi de Paris, récit des arrestations et du supplice de 1314, d’après Brown 2019 et Adams 2023 Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Français 146, ff. 63-88
- Procédure d’annulation du mariage de Charles IV et de Blanche de Bourgogne, datée 1321, copie de la fin du XVIIᵉ siècle dans un recueil de 267 feuillets Londres, British Library, Add MS 30527, f. 18
- Même procédure, datée 1321, dans un recueil de pièces sur les annulations de mariages royaux constitué en 1627 et copié en grande partie par Pierre Dupuy Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Dupuy 347
- François Villon, Ballade des dames du temps jadis, 1461 (« Semblablement, où est la royne / Qui commanda que Buridan / Fust gecté en ung sac en Saine ? »), dans Le Grand testament ; Ballades ; Le Jargon ; Le Petit testament, Paris, Jean Trepperel pour Michel Le Noir, vers 1494 Paris, Bibliothèque Mazarine, Inc 933 A-1
- Hans Jencz, récit sur Jean Buridan et une reine de Navarre et de France, d’après une tradition entendue à Paris en 1460, cité d’après l’exposition virtuelle de la Bibliothèque Mazarine
- Eugène du Faget, maquettes de costumes pour La Tour de Nesle, 1832, dessin à l’aquarelle avec rehauts de gouache Paris, Bibliothèque nationale de France, bibliothèque-musée de l’Opéra, D216 O-2 (104)
- Frédéric Gaillardet et Alexandre Dumas, La Tour de Nesle, drame créé au théâtre de la Porte-Saint-Martin le 29 mai 1832 (direction Harel ; Mlle George, Marguerite ; Bocage, Buridan), d’après la Bibliothèque Mazarine
- Maurice Druon, Le Roi de fer, Paris, 1955, premier volume des Rois maudits, intrigue des aumônières d’Isabelle ; manuscrit autographe du cycle exposé à la Bibliothèque Mazarine en 2014
- Vente de l’hôtel de Nesle par Amaury de Nesle à Philippe le Bel, 27 novembre 1308, « premier acte authentique relatif à l’hôtel de Nesle », d’après Cordier 1915
- Tombe attribuée à Blanche de Bourgogne († 1326), salle du chapitre de l’abbaye Notre-Dame-la-Royale dite de Maubuisson Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), d’après Langlois, Bonis et Wabont 2009
Bibliographie
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- Elizabeth A. R. Brown, « Diplomacy, Adultery, and Domestic Politics at the Court of Philip the Fair : Queen Isabelle’s Mission to the Court of France in 1314 », dans J. S. Hamilton et P. J. Bradley (éd.), Documenting the Past. Essays in Medieval History Presented to George Peddy Cuttino, Woodbridge, 1989, cité d’après Brown 2019 Boydell Press
- Tracy Adams, Queens, Regents, Mistresses. Reflections on Extracting Elite Women’s Stories from Medieval and Early Modern French Narrative Sources, New York, 2023, VIII-238 p., Medieval Interventions 9, chap. 1, « The Affaire de la Tour de Nesle in Contemporary Chronicles : History or Persecution Texts ? », DOI 10,3726/b19168 Peter Langhttps://doi.org/10.3726/b19168
- Tracy Adams, « Between History and Fiction : Revisiting the Affaire de la Tour de Nesle », Viator, 2012, cité d’après Boucheron 2025 Brepols
- Franck Collard et Isabelle Heullant-Donat, « Deux autres Jeanne : figures de reines défigurées aux XIVᵉ et XVᵉ siècles », dans Anne-Hélène Allirot, Murielle Gaude-Ferragu, Gilles Lecuppre et al. (dir.), Une histoire pour un royaume, XIIᵉ-XVᵉ siècle, Paris, 2010, cité d’après Boucheron 2025
- Gaëlle Audéon, Philippe le Bel et l’affaire des brus, 1314. Nouvelle enquête sur une affaire d’État ou pourquoi les femmes n’ont jamais régné en France, préface d’Éliane Viennot, Paris, 2020 L’Harmattan
- Jocelyn Bouquillard, Patrick Latour et Valentine Weiss (dir.), La Tour de Nesle : de pierre, d’encre et de fiction, catalogue d’exposition, Paris, 2014, 236 p., ISBN 979-10-90853-04-1 Bibliothèque Mazarine et Éditions des Cendres
- Henri Cordier, « Annales de l’hôtel de Nesle (Collège des Quatre Nations, Institut de France) », Comptes rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres 59 (7), 1915, p. 502-503 Académie des inscriptions et belles-lettres
- Jean-Yves Langlois, Armelle Bonis et Monique Wabont, « Une princesse maudite jusque dans sa sépulture ? La tombe attribuée à Blanche de Bourgogne († 1326) dans le chapitre de l’abbaye Notre-Dame-la-Royale dite de Maubuisson (Saint-Ouen-l’Aumône, Val-d’Oise) », dans Armelle Alduc-Le Bagousse (dir.), Inhumations de prestige ou prestige de l’inhumation ? Expressions du pouvoir dans l’au-delà (IVᵉ-XVᵉ siècle), Caen, 2009, p. 227-242 Publications du CRAHM
Sources en ligne
- « Le politique dans le boudoir », cours de Patrick Boucheron, série « Le sexe du pouvoir », 11 mars 2025 Collège de Francehttps://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/le-sexe-du-pouvoir/le-politique-dans-le-boudoir
- « Philip the Fair of France and His Family’s Disgrace : The Adultery Scandal of 1314 Revealed, Recounted, Reimagined, and Redated », Elizabeth A. R. Brown Ingenta Connect, Mediaevistikhttps://www.ingentaconnect.com/contentone/plg/med/2019/00000032/00000001/art00003
- « Queens, Regents, Mistresses », Tracy Adams Peter Langhttps://www.peterlang.com/document/1319682
- « The Tour de Nesle : of stone, ink and fiction » Bibliothèque Mazarine, Mazarinumhttps://mazarinum.bibliotheque-mazarine.fr/idurl/5/18457
- « I. A tower of stone. History and archeology » Bibliothèque Mazarine, Mazarinumhttps://mazarinum.bibliotheque-mazarine.fr/en/virtual-exhibitions/item/18527-i-a-tower-of-stone-history-and-archeology
- « III. A tower of fiction. Legend, literature and popular culture » Bibliothèque Mazarine, Mazarinumhttps://mazarinum.bibliotheque-mazarine.fr/en/virtual-exhibitions/item/18550-iii-a-tower-of-fiction-legend-literature-and-popular-culture
- « Annales de l’hôtel de Nesle (Collège des Quatre Nations - Institut de France) » Perséehttps://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1915_num_59_7_73635
- « Add MS 30527 - British Library Archives and Manuscripts Catalogue » British Libraryhttps://searcharchives.bl.uk/catalog/040-002022199
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- « Chronique et annales de Gilles le Muisit, abbé de Saint-Martin de Tournai (1272-1352) », éd. Henri Lemaître, 1906, exemplaire de l’université de Toronto Internet Archivehttps://archive.org/download/chroniqueetannal00lemuuoft/chroniqueetannal00lemuuoft.pdf
- « John Buridan » Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/archives/spr2026/entries/buridan
- « Une princesse maudite jusque dans sa sépulture ? La tombe attribuée à Blanche de Bourgogne (+ 1326) » Ressources archéologiques, Département du Val-d’Oisehttps://biblioarcheo.valdoise.fr/Default/doc/SYRACUSE/190857/une-princesse-maudite-jusque-dans-sa-sepulture-la-tombe-attribuee-a-blanche-de-bourgogne-1326-dans-l?_lg=fr-FR





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