Vénus paléolithiques : ce que représentent ces statuettes de femmes

Avant la sédentarisationDécouvertes archéologiques23 juillet 202613 sources vérifiées
Lois Lammerhuber · CC BY 4.0 (Wikimedia Commons)

Le 7 août 1908, sur un chantier de fouilles au bord du Danube, près du village autrichien de Willendorf, un ouvrier dégage une petite figure de calcaire oolithique haute de onze centimètres. Une femme aux seins lourds, au ventre proéminent, sans visage, la tête couverte de ce qui ressemble à des rangées de tresses ou à un bonnet tressé. Elle a environ 29 500 ans. On l’a aussitôt baptisée « Vénus », par référence ironique à la déesse gréco-romaine de la beauté, et le nom est resté pour désigner toute une famille d’objets : les Vénus paléolithiques, ces statuettes féminines sculptées entre 40 000 et 20 000 ans avant le présent, de l’Atlantique à la Sibérie. Que représentent-elles ? Un siècle plus tard, la question n’est toujours pas tranchée.

Un phénomène qui court de la Dordogne au lac Baïkal

Commençons par mesurer l’ampleur du dossier. On connaît aujourd’hui plus de deux cents statuettes et fragments, répartis sur près de 8 000 kilomètres, des Pyrénées aux sites sibériens de Mal’ta et Bouret', près du lac Baïkal. La plupart datent du Gravettien, une culture du Paléolithique supérieur qui s’étend en gros de 33 000 à 22 000 ans avant le présent, mais la plus ancienne, celle de Hohle Fels dans le Jura souabe, remonte à l’Aurignacien, autour de 40 000 ans. Nicholas Conard, qui l’a publiée dans la revue Nature en 2009, y voit la plus ancienne représentation humaine figurative connue, sculptée dans de l’ivoire de mammouth.

Les matériaux varient : ivoire pour la Vénus de Lespugue, découverte en 1922 en Haute-Garonne, calcaire pour Willendorf, stéatite pour les statuettes de Grimaldi en Ligurie. Le cas de Dolní Věstonice, en Moravie, est à part : la Vénus qu’on y a trouvée en 1925 (Dolní Věstonice, Moravie, conservée au Musée morave de Brno) est en terre cuite, un mélange d’argile et de poudre d’os passé au feu vers 27 000 ans avant le présent, soit des millénaires avant l’invention de la poterie utilitaire. Les tailles restent modestes, de quatre à vingt-cinq centimètres en général. Des objets qui tiennent dans la main. Ce détail compte, on y reviendra.

Des corps codifiés, pas des portraits

Ce qui frappe d’abord, c’est la récurrence des conventions. Beaucoup de ces figures partagent une structure dite « losangique », mise en évidence par André Leroi-Gourhan dans sa Préhistoire de l’art occidental (1965) : le volume se concentre sur le ventre, les seins et les hanches, tandis que la tête, les bras et les pieds sont réduits, schématisés ou absents. La Vénus de Lespugue, conservée au Musée de l’Homme à Paris, pousse cette logique presque jusqu’à l’abstraction géométrique. À l’inverse, la Dame de Brassempouy, une tête d’ivoire de 3,65 centimètres découverte dans les Landes en 1894 et visible au Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, présente un visage finement détaillé, avec ce quadrillage sur le crâne qu’on interprète comme une coiffure ou une résille.

Il faut donc se méfier du singulier. Il n’existe pas « la » Vénus paléolithique, mais des traditions régionales, des styles, des exceptions. Certaines figures sont minces, certaines semblent âgées, quelques-unes paraissent enceintes, d’autres pas du tout. Randall White, dans ses travaux sur les statuettes gravettiennes, a insisté sur ce point : le corpus a longtemps été filtré par le regard des chercheurs, qui publiaient et reproduisaient de préférence les exemplaires les plus opulents, laissant dans l’ombre les figures schématiques ou masculines, plus rares mais bien réelles.

Déesse mère, amulette de fécondité : la longue vie d’une hypothèse

L’interprétation la plus ancienne, et la plus tenace, fait de ces statuettes des symboles de fécondité, voire les images d’une « Grande Déesse » mère dont le culte aurait traversé la préhistoire. L’archéologue Marija Gimbutas a défendu cette lecture avec force dans The Language of the Goddess (1989), en reliant les Vénus paléolithiques aux figurines néolithiques d’Europe du Sud-Est. L’idée a séduit bien au-delà du monde académique. Elle a pourtant un défaut sérieux : elle projette sur des chasseurs-cueilleurs d’il y a 30 000 ans des catégories religieuses attestées seulement des millénaires plus tard, et elle unifie sous un même sens des objets dispersés sur des milliers de kilomètres et de siècles. La plupart des préhistoriens actuels la jugent invérifiable en l’état, sans pour autant exclure une dimension symbolique liée à la maternité pour certaines pièces. Le ventre de la Vénus de Willendorf, après tout, est difficile à ignorer.

Une variante plus prudente y voit des amulettes protectrices liées à la grossesse et à l’accouchement, moments dangereux dans une société sans médecine. Hypothèse séduisante, dossier documentaire mince : rien, dans les contextes de découverte, ne permet de la confirmer ni de l’écarter.

Autoportraits, poupées, marqueurs d’alliance : les autres pistes

En 1996, LeRoy McDermott publie dans Current Anthropology un article qui fait grand bruit. Son idée : les proportions étranges des Vénus, seins énormes vus du dessus, jambes fuselées, tête escamotée, correspondraient à ce qu’une femme voit de son propre corps en baissant les yeux. Les statuettes seraient des autoreprésentations, sculptées par des femmes, peut-être enceintes, dans un monde sans miroir. La démonstration photographique est troublante. La critique a répondu que les sculpteurs paléolithiques, capables de rendre un bison ou un cheval avec une justesse anatomique remarquable, savaient parfaitement représenter ce qu’ils voulaient, perspective ou pas.

D’autres pistes circulent. Patricia Rice, dès 1981, avait analysé le corpus et conclu que les statuettes figuraient des femmes de tous âges, pas seulement des mères : elle y voyait une célébration de la féminité au sens large plutôt qu’un culte de la fécondité. Certains chercheurs ont proposé d’y voir des poupées, des objets pédagogiques, ou encore des marqueurs d’identité échangés entre groupes : la parenté stylistique entre des pièces distantes de milliers de kilomètres suggère en effet des réseaux de contacts à très longue distance au Gravettien. Une étude de 2020 parue dans la revue Obesity, signée Richard Johnson et ses collègues, a même relié la corpulence des figures au stress nutritionnel du dernier maximum glaciaire, les corps gras devenant un idéal en temps de disette. La proposition a été fraîchement accueillie par une partie des préhistoriens, qui lui reprochent de plaquer des catégories médicales modernes sur des images symboliques.

Ce que disent les contextes de fouille, et ce qu’ils taisent

Et c’est là que l’affaire se complique : pour trancher entre ces lectures, il faudrait des contextes archéologiques précis, et beaucoup de Vénus anciennes ont été trouvées au début du XXe siècle, dans des conditions mal documentées. Les fouilles récentes apportent tout de même des indices. À Dolní Věstonice, les figurines de terre cuite ont éclaté à la cuisson, et certains chercheurs se demandent si cette fracturation n’était pas recherchée, comme un geste rituel. À Mal’ta, en Sibérie, des statuettes ont été retrouvées dans des habitations, parfois près de fosses, ce qui plaide pour des objets du quotidien domestique plutôt que pour des idoles de sanctuaire. Plusieurs pièces sont perforées ou présentent des traces d’usure suggérant qu’on les portait en pendentif.

Autrement dit, le pluriel s’impose probablement aussi pour le sens. Rien n’oblige une statuette sibérienne vêtue d’une parka gravée, comme celles de Bouret', à signifier la même chose qu’un nu calcaire du Danube sculpté cinq mille ans plus tôt. La prudence n’a rien de décevant ici : elle restitue à ces sociétés leur diversité, que le mot « Vénus », hérité d’un clin d’œil de 1908, a longtemps aplatie.

La Vénus de Willendorf, elle, est toujours visible au Naturhistorisches Museum de Vienne, dans une vitrine sombre qui la protège de la lumière. En 2022, une analyse par microtomographie menée par Gerhard Weber (université de Vienne) et publiée dans Scientific Reports (Weber, Lukeneder, Harzhauser et al., 2022) a montré que son calcaire provenait très probablement du nord de l’Italie, à des centaines de kilomètres du lieu de sa découverte. La statuette avait voyagé. Avec qui, et pourquoi, c’est une autre question ouverte.

Pour aller plus loin

Le Gravettien et ses réseaux d’échanges à longue distance éclairent la circulation de ces statuettes, tout comme l’art pariétal de la même période, de Chauvet à Cosquer. Sur la question des origines du geste symbolique, le dossier des parures et ocres du Paléolithique moyen offre un contrepoint plus ancien encore.

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Sources de cet article

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Sources primaires

  1. Vénus de Willendorf, Naturhistorisches Museum Wien, Willendorf II, Basse-Autriche Naturhistorisches Museum Wien
  2. Vénus de Hohle Fels, Urgeschichtliches Museum Blaubeuren, grotte de Hohle Fels (Schelklingen, Allemagne) Urgeschichtliches Museum Blaubeuren
  3. Dame de Brassempouy, Musée d'Archéologie nationale, Saint-Germain-en-Laye (salle Piette) Musée d'Archéologie nationale
  4. Vénus de Lespugue, Musée de l'Homme, Paris (grotte des Rideaux, Haute-Garonne) Musée de l'Homme, Paris

Bibliographie

  1. Nicholas J. Conard, « A female figurine from the basal Aurignacian of Hohle Fels Cave in southwestern Germany », Nature, 459, 2009, p. 248-252 Nature
  2. LeRoy D. McDermott, « Self-Representation in Upper Paleolithic Female Figurines », Current Anthropology, vol. 37, n° 2, 1996, p. 227-275 The University of Chicago Press
  3. Richard J. Johnson, Miguel A. Lanaspa, John W. Fox, « Upper Paleolithic Figurines Showing Women with Obesity may Represent Survival Symbols of Climatic Change », Obesity, vol. 29, n° 1, 2020, p. 11-15 Obesity (The Obesity Society)
  4. Gerhard W. Weber, Alexander Lukeneder, Mathias Harzhauser et al., « The microstructure and the origin of the Venus from Willendorf », Scientific Reports, 12, 2022, art. 2926 Scientific Reports (Nature)
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