La céramique Jōmon : la plus ancienne poterie du monde ?
Le Japon a longtemps détenu le record. Depuis 2012, deux grottes chinoises le lui ont pris. Ce que la céramique Jōmon a vraiment renversé se joue ailleurs.
Par une nuit de septembre 1931, à une quarantaine de kilomètres au large des côtes du Norfolk, le chalutier britannique Colinda remonte son filet. Il a raclé le fond par une trentaine de mètres de profondeur, du côté des bancs Leman et Ower, et parmi les prises se trouve un gros bloc de tourbe noire. Le patron, Pilgrim Lockwood, saisit une pelle pour le briser avant de le rejeter par-dessus bord. Le choc sonne comme sur du métal.
Dans la tourbe est fiché un harpon barbelé en bois de cerf, long de quatorze centimètres et demi, en parfait état. L’objet rejoint le Norwich Castle Museum, où il porte le numéro d’inventaire 1932,39, et le docteur Muir Evans le présente le 29 février 1932 devant la Société préhistorique d’East Anglia. Verdict : type maglemosien, mésolithique. Une datation au radiocarbone l’a depuis vieilli de plusieurs millénaires, le rapprochant de la fin du Paléolithique.
Les pêcheurs, eux, connaissaient depuis longtemps ces blocs de tourbe qu’ils remontaient dans leurs filets. Ils les appelaient moorlog. Le géologue Clement Reid avait soutenu, contre les moqueries, qu’une forêt noyée dormait sous la mer du Nord. Le harpon lui donnait raison : quelqu’un l’avait perdu à pied sec, là où passent aujourd’hui les chalutiers.
Un siècle de pêche et de dragage a ramené le reste. Des outils de pierre, d’autres pointes en bois de cerf, des restes de mammouths et de rhinocéros laineux, un os d’aurochs gravé d’un motif en zigzag que les Néerlandais tiennent pour leur plus ancienne œuvre d’art, et un fragment de frontal néandertalien remonté au large de la Zélande.
Ces trouvailles restaient des curiosités isolées, faute d’un cadre pour les penser. Le consensus archéologique voyait dans la mer du Nord un territoire impossible à étudier parce que noyé, et sans intérêt parce qu’il n’aurait été qu’un passage.
En 1998, Bryony Coles, alors à l’université d’Exeter, publie dans les Proceedings of the Prehistoric Society un article qui renverse la perspective. Parler de pont terrestre, écrit-elle, revient à manquer l’essentiel : c’était un paysage aussi habitable que les régions voisines, disponible pour le peuplement. Elle lui donne un nom, Doggerland, emprunté au Dogger Bank, ce banc de sable lui-même nommé d’après les doggers, ces bateaux de pêche néerlandais du XVIIᵉ siècle. Et elle en dessine les premières cartes, à la main.
La géophysique rattrape l’hypothèse quelques années plus tard. À l’université de Birmingham, Vincent Gaffney, Kenneth Thomson et un doctorant nommé Simon Fitch font un constat simple : les données sismiques tridimensionnelles que l’industrie pétrolière et gazière collecte pour repérer les pièges à hydrocarbures contiennent aussi, dans leurs cent premiers mètres, la trace des rivières, des sols et des vallées ensevelis sous la boue de l’Holocène. Personne ne les regardait.
En un mois, le contour d’une rivière inconnue apparaît sur les écrans, traversant le Dogger Bank. Le North Sea Palaeolandscapes Project finit par cartographier près de vingt-trois mille kilomètres carrés, une surface un peu inférieure à la Belgique. Le résultat paraît en 2009 sous le titre Europe’s Lost World. Un projet européen, Europe’s Lost Frontiers, prend le relais entre 2015 et 2021, avec Gaffney passé à l’université de Bradford.
Reste la question du dénouement, et elle a longtemps été racontée de travers. Vers 8 150 ans avant le présent, un immense glissement de terrain sous-marin se produit au large de la Norvège, le Storegga. Le tsunami qu’il déclenche laisse des dépôts du Groenland aux Féroé, en Écosse, au Danemark, avec des hauteurs de vague atteignant vingt mètres aux Shetland.
L’image d’un pays emporté en une journée s’est imposée d’elle-même. Elle ne tient pas. À cette date, Doggerland n’était déjà plus qu’un archipel, réduit depuis des millénaires par une montée des eaux liée à la fonte des calottes glaciaires. Les carottes prélevées dans le sud de la mer du Nord montrent que les surfaces touchées se sont reconstituées après le passage de la vague. La submersion définitive tient à un millénaire supplémentaire d’élévation du niveau marin, pas au tsunami.
La dernière avancée date de mars 2026. Une équipe conduite par Robin Allaby, à l’université de Warwick, a publié dans les Proceedings of the National Academy of Sciences l’analyse de deux cent cinquante-deux échantillons prélevés dans quarante et une carottes, le long d’un ancien système fluvial appelé Southern River.
La méthode, l’ADN sédimentaire, extrait les traces génétiques des couches de vase sans qu’il soit besoin d’un fossile. Les résultats déplacent plusieurs bornes. Des arbres tempérés, chênes, ormes, noisetiers, poussaient dans le sud de Doggerland il y a plus de seize mille ans, bien avant que les forêts ne s’installent en Grande-Bretagne. Les tilleuls y apparaissent des millénaires plus tôt que ne le laissaient croire les pollens britanniques. Et les chercheurs y ont détecté l’ADN de Pterocarya, un genre d’arbre que l’on croyait disparu de la région depuis quatre cent mille ans.
L’équipe a par ailleurs bâti un modèle taphonomique qui dit quand faire confiance au signal : dans les limons et les sables fins, quatre-vingt-quinze à quatre-vingt-dix-huit pour cent de l’ADN provient du dépôt local ; dans les sables grossiers et les graviers, la majorité vient d’ailleurs. Les mêmes carottes indiquent que des portions du paysage émergeaient encore il y a sept mille ans.
C’est le sens de tout ce dossier. Aucun habitant de Doggerland n’a vécu de déluge. Ils ont vu, d’une génération à l’autre, la côte avancer de quelques centaines de mètres, un marais devenir lagune, une colline devenir île. Le prochain objectif des équipes est de chercher dans ces mêmes sédiments l’ADN des humains qui y vivaient.
Ce dossier croise la fin de la dernière glaciation et la remontée du niveau marin en Europe du Nord, les cultures mésolithiques de la mer du Nord, dont le maglemosien, et la question des paysages submergés en général, du golfe Persique à la Sonde.
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