La grotte Chauvet : 36 000 ans et un état de conservation inouï

Avant la sédentarisationDécouvertes archéologiques2 juin 20264 sources vérifiées
JYB Devot · CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Le 18 décembre 1994, dans les gorges de l’Ardèche, trois spéléologues dégagent un passage obstrué au flanc de la falaise du cirque d’Estre, près de Vallon-Pont-d’Arc. Jean-Marie Chauvet, Éliette Brunel et Christian Hillaire sentent un courant d’air filtrer entre les pierres, un « trou souffleur » qui trahit une cavité. Ils élargissent le boyau, descendent une cheminée étroite d’une dizaine de mètres, et débouchent dans une vaste salle obscure. C’est Éliette Brunel qui repère la première deux traits à l’ocre rouge sur la paroi, un petit mammouth, et Christian Hillaire a rapporté qu’à cet instant s’est élevée la phrase restée célèbre : « Ils sont venus. » La grotte Chauvet venait d’être rendue au monde après une fermeture qui remontait à plus de vingt mille ans.

Un courant d’air au fond du couloir

La découverte tient à presque rien. L’entrée préhistorique de la cavité, un porche ouvert sur la vallée, avait été condamnée par des effondrements successifs de la corniche calcaire qui la surplombe. Seul subsistait ce passage étroit, invisible depuis l’extérieur, que le trio explore ce dimanche de décembre. Le réseau s’étend sur quelque 500 mètres de développement, avec des salles vastes et une largeur atteignant par endroits une cinquantaine de mètres.

Très vite, les inventeurs comprennent qu’ils marchent dans un lieu intact. Des ossements d’ours des cavernes par centaines, des sols jamais piétinés, des traces de torches sur les parois, des empreintes. Ils prennent une précaution devenue exemplaire : ils déroulent derrière eux une bande plastique pour matérialiser un cheminement unique et ne posent le pied nulle part ailleurs. Ce geste a préservé les sols pour la recherche. Le 2 janvier 1995, Jean Clottes remet un rapport d’expertise et recommande de ne pas ouvrir la grotte au public, pour éviter les erreurs qui avaient dégradé Lascaux. La grotte est classée au titre des monuments historiques dès 1995 et son accès reste fermé, leçon tirée du précédent de Lascaux, découverte en 1940 puis fermée en 1963 après que la fréquentation eut déclenché maladies des parois et proliférations d’algues.

Lions, rhinocéros, panthère : un bestiaire à contre-emploi

Ce qui frappe d’abord dans l’inventaire, ce sont les espèces. L’art paléolithique classique, celui de Lascaux ou d’Altamira, privilégie le gibier : chevaux, bisons, aurochs, cervidés. Chauvet inverse la proportion. Le site compte plus de 400 représentations animales relevant de quatorze espèces, et les animaux dangereux ou non chassés y dominent largement : lions des cavernes, rhinocéros laineux, mammouths, ours. La grotte rassemble d’ailleurs plus de félins et de rhinocéros qu’aucune autre grotte ornée connue. On y trouve aussi des figures rarissimes ailleurs, une panthère, un grand hibou gravé dont la tête est vue de face et le corps de dos, et une possible hyène.

La maîtrise technique a stupéfié les préhistoriens. Dans la salle du Fond, le grand panneau des Lions montre des fauves lancés à la poursuite d’un troupeau de bisons, rendus par un jeu de contours au charbon de bois et d’estompe, c’est-à-dire l’étalement du pigment au doigt ou à l’aide d’un tampon pour créer des volumes et des ombres. Le panneau des Chevaux aligne quatre têtes équines dessinées au fusain, sur une paroi préalablement raclée pour faire apparaître le calcaire clair sous le voile argileux. Certains rhinocéros portent plusieurs traits de cornes, procédé souvent interprété comme une suggestion du mouvement. Au fond de la cavité, un pendant rocheux porte un pubis féminin associé à une créature composite, mi-femme mi-bison, que la littérature désigne comme le « Sorcier », ou le pendant du Sorcier.

Comment des artistes du Paléolithique ancien ont-ils atteint ce niveau ? La question reste ouverte, et elle a précisément nourri la controverse.

Le charbon qui a fait vaciller la chronologie

Dès 1998, puis dans les années suivantes, les datations au radiocarbone tombent : les charbons des figures noires donnent des âges d’environ 30 000 à 32 000 ans avant le présent, ce qui correspond, en années calibrées, à des dessins vieux de quelque 36 000 ans. Le choc est considérable. La grille stylistique dominante, héritée d’André Leroi-Gourhan, plaçait ce degré de sophistication bien plus tard, vers le Magdalénien.

Des voix se sont élevées. Le préhistorien britannique Paul Pettitt, entre autres, a soutenu que le style des figures évoquait des périodes plus récentes, et que les charbons datés pouvaient être anciens sans que les dessins le soient : rien n’interdit, en théorie, de dessiner avec un vieux charbon ramassé au sol. Le débat a occupé les revues pendant une quinzaine d’années. Il a été pour l’essentiel tranché par un vaste programme de datations croisées : l’étude publiée par Anita Quiles et ses collègues dans les PNAS en 2016 compile plus de 250 dates radiocarbone et établit deux phases de fréquentation humaine, l’une entre environ 37 000 et 33 500 ans, l’autre entre environ 31 000 et 28 000 ans. La quasi-totalité des grandes fresques noires appartient à la première phase. Chauvet oblige donc à admettre que l’art pariétal n’a pas connu de progrès linéaire des formes simples vers les formes complexes. Une leçon de méthode autant qu’une découverte.

Une porte scellée depuis 21 500 ans

Reste à expliquer l’état de conservation, sans équivalent pour un site de cet âge. La réponse est géologique. En 2012, l’équipe de Benjamin Sadier a daté, par la méthode du chlore 36 produit dans la roche par le rayonnement cosmique (qui indique depuis quand une surface est exposée), les écroulements de la corniche surplombant l’entrée. Résultat, publié lui aussi dans les PNAS : la falaise s’est effondrée à plusieurs reprises, le dernier écroulement daté verrouillant la cavité il y a environ 21 500 ans. Depuis cette date, ni homme, ni ours, ni lumière, ni variation climatique brutale.

Cette fermeture a figé un instantané. Les sols conservent des empreintes de pas humaines, attribuées à un jeune individu, dans la galerie des Croisillons, côtoyant des traces de canidé dont le statut, loup ou chien précoce, reste discuté. Les foyers sont en place, les charbons posés là où ils sont tombés. Plusieurs milliers de restes fauniques, ossements d’ours des cavernes en tête, jonchent les salles, avec des bauges de creusement encore lisibles. Et au centre d’une salle, un crâne d’ours repose sur un bloc rocheux effondré, disposition que beaucoup jugent intentionnelle, sans qu’on puisse trancher entre dépôt symbolique et hasard taphonomique, c’est-à-dire lié aux processus naturels d’enfouissement.

Du sanctuaire interdit au fac-similé de Vallon-Pont-d’Arc

La grotte ne se visite pas. L’atmosphère intérieure, chargée en dioxyde de carbone et d’une grande stabilité thermique, ne tolérerait pas la respiration de visiteurs. Seule une équipe scientifique restreinte y pénètre quelques semaines par an, sur passerelles métalliques, pour des relevés en trois dimensions, des analyses de pigments et un suivi climatique.

En juin 2014, l’UNESCO inscrit la « grotte ornée du Pont-d’Arc, dite grotte Chauvet-Pont-d’Arc » au patrimoine mondial. L’année suivante ouvre, à quelques kilomètres, la Grotte Chauvet 2, présentée comme la plus grande réplique de grotte ornée au monde, avec 3 000 m² restituant parois, concrétions et fresques à partir des relevés numériques. Le pari est le même qu’à Lascaux IV : donner à voir sans détruire.

Au fond de la vraie cavité, dans le noir absolu de la salle du Fond, les lions du grand panneau chassent toujours leurs bisons. Et sur les sols, une question tient encore la recherche en haleine : ces empreintes d’un jeune humain accompagnées de traces de canidé datent-elles du même passage ? Si oui, elles compteraient parmi les plus anciens témoignages d’une proximité entre l’homme et le futur chien. Le dossier documentaire est mince, et la prudence reste de mise.

Pour aller plus loin

La question des débuts de l’image conduit vers l’art aurignacien mobilier, comme l’homme-lion de Hohlenstein-Stadel, et vers la grotte de Lascaux, dont l’histoire de la conservation éclaire par contraste les choix faits à Chauvet. Le chamanisme paléolithique, hypothèse défendue par Jean Clottes pour interpréter ces sanctuaires souterrains, mérite aussi le détour.

Sources de cet article

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  1. La découverte | La Grotte Chauvet-Pont d'Arc Ministère de la Culture (France)
  2. 18 décembre 1994 : l'exceptionnelle découverte des trésors de la grotte Chauvet INA
  3. Grotte Chauvet 2 Ardèche, la réplique de la grotte Grotte Chauvet 2 Ardèche
  4. La grotte Chauvet vue par ses copistes CNRS Le journal
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