Vénus paléolithiques : ce que représentent ces statuettes de femmes
Willendorf, Hohle Fels, Lespugue : depuis un siècle, les statuettes féminines du Paléolithique résistent à toutes les interprétations. Tour d’horizon des hypothèses.
Deux grottes se disputent un titre. La première s’ouvre au pied du mont Xiaohe, dans le comté de Wannian, province chinoise du Jiangxi, à une centaine de kilomètres au sud du Yangzi. La seconde n’est pas une grotte mais un site de plein air, dans la préfecture d’Aomori, à l’extrémité nord de l’île japonaise de Honshū. Entre les deux, quatre millénaires d’écart, et une question que la recherche n’a tranchée qu’en 2012.
En 2009, une équipe internationale reprend les couches inférieures de la grotte de Xianrendong, fouillée de longue date. Les niveaux 2B et 2B1, les plus bas à contenir des tessons, sont soumis à dix datations au radiocarbone par accélérateur. Les résultats tombent entre 19 200 et 20 900 ans avant le présent. La publication paraît dans Science en juin 2012, sous la conduite d’une équipe où figure Ofer Bar-Yosef, de Harvard.
Ce sont des pots grossiers, à parois épaisses et inégales, à fond arrondi, d’une vingtaine de centimètres de diamètre, cuits à basse température et friables. Rien qui ressemble à un artisanat maîtrisé. Mais ce sont des récipients en terre cuite, et ils sont les plus anciens connus.
Une autre grotte chinoise, Yuchanyan dans le Hunan, livre des tessons vers dix-huit mille ans, et le site de Zengpiyan, au Guangxi, complète le tableau. Sur le bas Amour, en Extrême-Orient russe, la poterie apparaît vers seize mille ans. Les spécialistes ne parlent pas de diffusion depuis un foyer unique : les datations sont trop proches et les traditions trop distinctes. Ils parlent d’inventions indépendantes, comme la céramique le sera plus tard en Europe et dans les Amériques.
Au Japon, les plus anciens tessons proviennent du site d’Odai Yamamoto I, dans la préfecture d’Aomori, et remontent à environ seize mille cinq cents ans. Plus de quatre-vingts sites ont livré des poteries de cette phase initiale. Un site du nom de Shimomouchi a été daté de dix-sept mille ans, mais la datation ne fait pas l’unanimité et l’archéologue Inada Takashi, qui reprenait le dossier en 2020, retient prudemment une apparition « au moins vers quatorze mille ans avant notre ère ».
Voici l’ironie. Ces premières poteries japonaises ne portent aucun décor. Pas de corde, rien. Le motif qui a donné son nom à toute une période n’apparaît qu’ensuite, en même temps que les décors en bandes appliquées mis au jour dans la grotte de Fukui, en préfecture de Nagasaki, fouillée à partir de 1960.
La fabrication reste constante pendant des millénaires. Pas de tour : on monte les vases au colombin, en enroulant un boudin d’argile en spirale ou en superposant des anneaux. La cuisson se fait autour de six cents degrés au Jōmon initial, jusqu’à neuf cents plus tard. Les pots ont le fond arrondi et restent généralement petits, les plus grands atteignant un mètre de haut pour près de soixante-dix centimètres de diamètre.
Le nom vient d’un zoologiste. Edward Sylvester Morse, professeur américain arrivé au Japon en 1877, remarque un amas coquillier près de la gare d’Ōmori, aux abords de Tokyo, et le fouille. Les tessons qu’il en tire portent des empreintes de cordes torsadées. Il les baptise cord marked pottery.
L’expression est traduite en japonais par Yatabe Ryōkichi, puis retouchée par Shirai Kōtarō, avant que ne s’impose la forme jōmon doki, littéralement décor de corde. Le mot a fini par désigner non plus une céramique mais dix millénaires d’histoire japonaise.
Cette histoire a longtemps dérangé. Pendant près d’un siècle après Morse, on tenait pour acquis que le peuple japonais remontait à la période Yayoi, celle de la riziculture irriguée venue du continent, et l’on rattachait l’âge de la pierre à des populations antérieures, les Aïnous notamment. Il faut attendre les années 1980 pour que le Jōmon devienne une composante reconnue de l’identité japonaise. Les travaux génétiques récents compliquent d’ailleurs de nouveau le tableau, en identifiant une ascendance jōmon significative dans la Corée ancienne.
Restait la question la plus simple, et sans réponse : à quoi servaient ces pots ? L’équipe d’Oliver Craig, de l’université d’York, a analysé une centaine de fragments du Jōmon initial en s’attaquant aux dépôts carbonisés collés au fond, ces croûtes que les archéologues considéraient comme un déchet. Les résultats paraissent dans Nature en avril 2013.
Les lipides extraits correspondent à des huiles aquatiques dégradées. Poissons, coquillages, produits d’eau douce ou de mer. Ce sont des restes de repas préparés à la fin de la dernière glaciation, cuits dans des récipients posés au foyer, ce que la forme arrondie des fonds laissait déjà supposer.
Le résultat porte au-delà du Japon. Depuis Gordon Childe, la poterie comptait parmi les marqueurs du Néolithique, au même titre que l’agriculture et la sédentarité, et l’on tenait pour évident qu’elle en découlait. Les pots de Xianrendong et ceux d’Odai Yamamoto ont été fabriqués par des chasseurs-cueilleurs, plusieurs millénaires avant la moindre culture domestiquée. La poterie n’est pas née du grain. Elle est née du poisson.
Au Jōmon moyen, il y a environ cinq mille trois cents ans, les potiers de l’est de l’archipel produisent des vases d’une exubérance qui n’a aucun équivalent. Quatre excroissances en crête de coq se dressent au-dessus du bord, le corps se couvre de reliefs tourmentés, et le nom qu’on leur donne dit assez l’effet : kaen doki, poterie en forme de flamme. La production dure à peine cinq siècles.
Le plus célèbre a été exhumé en 1982 du site de Sasayama, à Tōkamachi dans la préfecture de Niigata. Il gisait à l’envers, les excroissances tournées vers le bas, et il lui manquait le bas de la panse. Il a fallu quatre ans pour retrouver les fragments et le reconstituer. Il mesure 46,5 centimètres et reste à ce jour la seule céramique Jōmon classée trésor national du Japon.
Elle ne porte pas la moindre empreinte de corde. En 2021, l’UNESCO a inscrit dix-sept sites du Hokkaidō et du nord du Tōhoku au patrimoine mondial, sous une formule qui aurait paru contradictoire il y a cinquante ans : celle d’une culture sédentaire préagricole.
Ce dossier croise la question des chasseurs-cueilleurs sédentaires, dont Göbekli Tepe offre l’autre grand dossier, les figurines dogū aux yeux en lunettes de neige qui accompagnent cette céramique, et la révolution néolithique elle-même, dont la définition a été profondément revue par ces découvertes.
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