Göbekli Tepe : le temple avant la ville, le Néolithique inversé

Teomancimit · CC BY-SA 3.0 (Wikimedia Commons)

Octobre 1994. L’archéologue allemand Klaus Schmidt gravit une colline arrondie à une quinzaine de kilomètres de Şanlıurfa, dans le sud-est de la Turquie. Sous ses pieds, des milliers d'éclats de silex taillé. Entre les pierriers, les arêtes de grandes dalles de calcaire soigneusement équarries. En quelques heures, il comprend ce que Göbekli Tepe, « la colline ventrue » en turc, va faire à la préhistoire : ces dalles sont les sommets de piliers monumentaux enfouis, dressés il y a plus de onze mille ans par des gens qui ne connaissaient ni l’agriculture, ni la poterie, ni la ville.

Une colline classée par erreur en 1963

Le site avait pourtant déjà été vu. En 1963, une prospection conjointe des universités d’Istanbul et de Chicago repère la colline ; l’archéologue américain Peter Benedict note la densité de silex, identifie correctement du matériel néolithique, mais prend les dalles affleurantes pour les stèles de cimetières islamiques et passe à côté de l’importance du site. On referme le dossier pour trente ans.

Schmidt, lui, arrive avec un autre bagage. Il a fouillé dans les années 1980 et au début des années 1990 à Nevalı Çori, sous la direction de Harald Hauptmann, un village néolithique de la vallée de l’Euphrate où l’on avait dégagé un bâtiment cultuel à piliers en forme de T. Quand il voit les mêmes T affleurer à Göbekli Tepe, la comparaison s’impose. Les fouilles commencent en 1995, menées par l’Institut archéologique allemand avec le musée de Şanlıurfa, et se poursuivent aujourd’hui encore.

Des cercles de piliers dressés sans poterie ni métal

Ce que la fouille dégage dépasse le précédent de Nevalı Çori. Quatre grands enclos circulaires, baptisés A, B, C et D, occupent la partie sud-est de la colline. Chacun est délimité par un mur dans lequel s’insèrent des piliers en T de deux à quatre mètres, tournés vers deux piliers centraux plus hauts. Dans l’enclos D, le mieux conservé, ces piliers centraux atteignent 5,5 mètres pour un poids estimé à une dizaine de tonnes. Et dans une carrière voisine, un pilier inachevé d’environ sept mètres gît encore dans la roche.

Les datations au radiocarbone placent la construction des grands enclos entre 9500 et 9000 avant notre ère, au Néolithique précéramique A, c’est-à-dire la phase du Néolithique antérieure à l’invention de la poterie. Une seconde phase, avec des bâtiments rectangulaires plus petits, se prolonge jusque vers 8000. Les ossements retrouvés sur place racontent le régime des bâtisseurs : gazelles, aurochs, sangliers, oiseaux sauvages. Aucune espèce domestiquée dans les niveaux anciens. Ces gens chassaient.

Les piliers eux-mêmes ne sont pas de simples supports. Le pilier 18, au centre de l’enclos D, porte des bras sculptés en bas-relief, des mains jointes sur le ventre, une ceinture et un pagne en peau de renard : le T figure un être stylisé, tête horizontale sur corps dressé. Autour, un bestiaire gravé, renards, serpents, scorpions, vautours, grues. Le pilier 43, dit « pierre au vautour », montre un rapace aux ailes déployées au-dessus d’un homme décapité. Aucun texte, évidemment. Le sens de ces images reste hors de portée, et les chercheurs le disent sans détour.

« D’abord vint le temple, ensuite la ville »

La formule est de Schmidt lui-même. Depuis Gordon Childe et sa « révolution néolithique », théorisée dans les années 1930, on tenait le scénario pour acquis : l’agriculture produit des surplus, les surplus fixent les populations, les villages permettent la hiérarchie, la hiérarchie finance les temples. Le monument arrive en bout de chaîne. Göbekli Tepe prend ce récit à rebours. Ici, des chasseurs-cueilleurs mobiles, sans céréales domestiquées ni villages permanents connus alors dans la région, coordonnent l’extraction, le transport et l'érection de mégalithes de plusieurs tonnes. Le monument précède le grenier.

Schmidt en tire une hypothèse forte : le rassemblement cultuel aurait été le moteur de la néolithisation, et non sa conséquence. Nourrir des dizaines ou des centaines de personnes réunies pour bâtir et célébrer exige des quantités massives de nourriture. Or la fouille a livré d’innombrables meules et molettes, ainsi que de grandes cuves en calcaire pouvant contenir jusqu'à environ 160 litres ; Oliver Dietrich et ses collègues ont proposé en 2012, dans la revue Antiquity, d’y voir des traces de brassage d’une bière primitive, hypothèse discutée mais prise au sérieux. Un détail donne du poids au tableau : les analyses génétiques publiées par Manfred Heun dans Science en 1997 localisent la domestication de l’engrain, le plus ancien blé cultivé, sur les pentes du Karacadağ, à quelques dizaines de kilomètres de là. Et si le culte avait précédé le champ ?

Ce que les fouilles récentes déplacent

Schmidt meurt en 2014, et l'équipe qui lui succède, coordonnée par Lee Clare pour l’Institut archéologique allemand, a nuancé son modèle sur plusieurs points. D’abord, le « temple pur » sans habitat ne tient plus tel quel : les campagnes récentes ont identifié des bâtiments à vocation domestique, des citernes creusées dans le rocher et des dispositifs de collecte des eaux de pluie. Göbekli Tepe ressemble désormais moins à un sanctuaire isolé qu'à un site occupé, au moins par saisons, où des bâtiments spéciaux côtoyaient la vie ordinaire.

Ensuite, l’enfouissement des enclos. Schmidt y voyait un ensevelissement rituel, volontaire et soigné, une sorte de funérailles de monuments. Les études sédimentologiques récentes suggèrent qu’une partie du remplissage résulte de glissements de pente et d’effondrements, ce qui affaiblit, sans l’annuler tout à fait, la lecture rituelle. Le dossier reste ouvert. Enfin, le rapport aux morts s’est précisé : en 2017, Julia Gresky et ses collègues ont publié dans Science Advances trois fragments de crânes humains portant des incisions profondes et, pour l’un, une perforation, indices d’un culte des crânes, pratique bien attestée ailleurs au Néolithique précéramique du Proche-Orient. Pas de nécropole en revanche. Où les bâtisseurs enterraient-ils leurs morts ? On ne le sait toujours pas.

Un paysage entier de collines à piliers

La découverte la plus déstabilisante est peut-être celle-ci : Göbekli Tepe n’est pas seul. Le programme turc Taş Tepeler, « les collines de pierre », lancé en 2021 par le ministère de la Culture, fouille une douzaine de sites comparables dans la région de Şanlıurfa. Le plus spectaculaire, Karahan Tepe, repéré dès 1997 par Bahattin Çelik et fouillé sous la direction de Necmi Karul, a livré une salle taillée dans le rocher hérissée de piliers monolithes et une tête humaine sculptée émergeant de la paroi. Nevalı Çori, le site fondateur, dort quant à lui sous les eaux du barrage Atatürk depuis 1991. Ce n'était donc pas un prodige isolé mais une culture régionale entière, sur plus d’un millénaire, dont on commence à peine à mesurer l'étendue. Göbekli Tepe, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2018, en reste la pièce maîtresse.

Au musée archéologique de Şanlıurfa, à une demi-heure de route de la colline, se tient une statue de calcaire d’environ 1,80 mètre, trouvée en 1993 lors de travaux dans le centre-ville, près de Balıklıgöl : l'« homme d’Urfa », contemporain des enclos, souvent présenté comme la plus ancienne statue humaine grandeur nature connue. Ses yeux sont deux éclats d’obsidienne noire enfoncés dans les orbites. Il regarde les visiteurs depuis onze mille ans, et personne ne sait qui il figure.

Pour aller plus loin

Sur les bâtisseurs d’avant l’agriculture, on lira nos articles consacrés aux Natoufiens du Levant et au Néolithique précéramique du Proche-Orient. L’article sur Çatal Höyük, en Anatolie centrale, permet de suivre l'étape suivante, celle des grandes agglomérations agricoles, et celui sur la domestication des céréales reprend le dossier de l’engrain du Karacadağ.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.

  1. Göbekli Tepe – The first 20 Years of Research. Part 1: A (Re-)Discovery (1994-1996) Deutsches Archäologisches Institut (Tepe Telegrams)
  2. Cult as a Driving Force of Human History (Expedition Magazine) Penn Museum, University of Pennsylvania
  3. Modified human crania from Göbekli Tepe provide evidence for a new form of Neolithic skull cult Science Advances (AAAS)
  4. Out for a beer at the dawn of agriculture Deutsches Archäologisches Institut (Tepe Telegrams)
  5. Discovery of Turkish 11,400-year-old village challenges ideas of when and why humans first settled down The Art Newspaper
  6. Urfa Man: An 11,500-year-old life-size statue Live Science (d'après le musée archéologique de Şanlıurfa)
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