Un trésor de l’époque viking trouvé à Gotland pèse d’ordinaire entre 200 et 300 grammes d’argent, selon le Statens historiska museum de Stockholm. Celui de Spillings, sorti en juillet 1999 d’une ferme d’Othem, dans le nord-est de l’île, en pèse plus de deux cents fois plus, 67 kilos d’argent et 25 de bronze selon le Gotlands Museum de Visby. Pour réunir dix tonnes d’argent, il faudrait entre trente-trois mille et cinquante mille trésors du premier modèle, ou environ cent cinquante comme le second. Ce total ne figure dans aucune des publications consultées du catalogue national des monnaies trouvées en Suède ni du musée qui expose Spillings, et le musée de Visby compte d’ailleurs autrement, en fynd, en trouvailles, dont il attribue plus de sept cents à la seule époque viking, entre 800 et 1050 environ.
Personne n’a pesé l’île
Les chiffres qui circulent ne mesurent pas tous la même chose. En 1993, l’archéologue Mats Burström recensait environ sept cents trouvailles de métal précieux d’époque viking sur l’île, dont près de quatre cents trésors de plus de cinq objets, et quelque 144 200 monnaies d’argent. En 2009, le numismate Kenneth Jonsson arrivait à 168 600 monnaies, soit les deux tiers des plus de 247 500 monnaies d’époque viking trouvées dans toute la Suède, réparties entre plus de 2 700 trouvailles. Une bonne part de la hausse tient à un seul site, Spillings ayant livré à lui seul environ 14 300 monnaies. La revue Archaeology avançait en 2017 le chiffre de 180 000 monnaies, contre 80 000 dans les trésors de toute la Suède continentale. En 2011, un rapport de la préfecture de Gotland comptait plus de 170 000 monnaies dans quelque 750 trésors et ajoutait un superlatif que l’on peut au moins mesurer, Gotland étant, rapportée à sa surface, la terre la plus riche du monde en trésors d’argent de l’époque viking. Gitte Ingvardson, dans sa synthèse de 2024, retient plus de sept cents dépôts sur 3 184 kilomètres carrés.
Les dirhams ont leur propre compte. On en connaît environ 83 800 en Suède selon Jonsson, 83 353 dans le décompte de 2015 que reprend Eeva Jonsson en 2018, et à peu près 78 % viennent de Gotland. Depuis 1975, le Corpus nummorum saeculorum IX-XI qui in Suecia reperti sunt, entrepris par l’Académie royale des belles-lettres et conduit à l’Institut numismatique de Stockholm, publie ces monnaies trouvaille par trouvaille ; les quatre volumes imprimés consacrés à Gotland, parus de 1975 à 1982, ne vont que de la paroisse d’Akebäck à celle de Fröjel, dans l’ordre alphabétique, et des suppléments mis en ligne en complètent d’autres depuis. Ce catalogue compte des monnaies. Il ne pèse ni l’argent coupé ni les lingots ni les bracelets, que l’on trouve pourtant à côté des monnaies à Spillings comme dans le trésor de Burge, à Lummelunda, dont l’inventaire national des sites signale le bitsilver, l’argent en morceaux, les bracelets et les barres, parmi lesquelles des lingots d’origine orientale.
Le nombre de trésors enfouis à l’origine échappe davantage encore. En 1983, Anders Carlsson estimait que les quelque quatre cents trésors connus représentaient environ 5 % du total, soit huit mille dépôts, quand Majvor Östergren, en 1989, n’en admettait pas plus de deux mille ; Burström jugeait l’estimation haute la plus crédible. Même en la retenant, huit mille trésors du poids ordinaire donneraient entre 1,6 et 2,4 tonnes d’argent, un calcul qui ne vaut pas davantage que ses deux hypothèses et que les très gros dépôts suffiraient à fausser. Dans les inventaires et les synthèses consultés, aucun total pondéral n’apparaît, et le chiffre de dix tonnes n’a pas de source repérable.
Spillings
À l’automne 1998, le propriétaire d’une ferme d’Othem signale aux autorités des monnaies ramassées dans un champ. Le 16 juillet 1999, une équipe de la chaîne TV4 vient y tourner un sujet sur le pillage des sites archéologiques de Gotland, et c’est ce jour-là, d’après le Statens historiska museum, que sort le premier dépôt. Les fiches du Riksantikvarieämbetet, qui tient l’inventaire national des sites, enregistrent deux trésors d’argent trouvés au détecteur à environ trois mètres l’un de l’autre, puis un troisième juste au nord du second, et le Historiska museet précise que ce dernier fut trouvé lors d’une seconde visite, une semaine plus tard. Dans le premier, un peu plus de 25 kilos, on compte plus de 5 000 monnaies, 178 bracelets, des bagues, des barres, des tiges et des colliers, les monnaies au fond, dans les restes d’une petite boîte de bois. Environ 41 kilos pour le second, avec plus de 9 000 monnaies et quelque 340 bracelets, brassards et autres objets. Quant au troisième, il ne contenait que du bronze, des objets cassés ou à demi fondus, rangés dans un coffre d’épicéa dont la serrure de fer s’est exceptionnellement bien conservée. Les pesées publiées varient, 65 kilos d’argent chez Kenneth Jonsson en 2006, plus de 66 chez Jan Peder Lamm l’année suivante, 67 au musée de Visby, et le chiffre de Visby paraît préférable, parce qu’il vient de l’établissement qui expose le trésor et s’accorde à peu près avec la somme des deux dépôts donnée à Stockholm. La plupart des monnaies sont des dirhams. Selon le Statens historiska museum, la plus récente date de 870, et Lamm donne 870-871.
En 2000, une fouille de 61 mètres carrés dégage autour du dépôt une vingtaine de structures, surtout des trous de poteau, qui appartenaient probablement à une maison large de six à sept mètres. Stockholm y voit une maison du début de l’époque viking. Visby précise que le trésor avait été caché sous le plancher d’un grand bâtiment, sans doute dans des sacs de toile.
Une monnaie a fait parler d’elle à part. En 2002, un communiqué du Historiska museet signale parmi les monnaies de Spillings un dirham portant l’inscription « Moïse est l’envoyé de Dieu », que l’on ne connaissait jusque-là que par quatre autres exemplaires, et le date des années 830 ; une partie de ces monnaies avait été examinée par Gert Rispling, orientaliste du musée de Gotland. L’historien Roman Kovalev range ces dirhams parmi des émissions spéciales de 837-838 qu’il attribue aux Khazars, maîtres des steppes de la basse Volga, et dans lesquelles il lit une identité affirmée par la monnaie.
Les objets sont enregistrés au Historiska museet sous le numéro d’acquisition 33758, de 2002, et exposés à Visby dans la Skattkammaren, la salle du trésor du Gotlands Museum. Le compte n’est pas clos. Sous le sous-numéro 58, une fiche des collections nationales décrit un lot composite de onze brassards d’argent pesant 650 grammes, et une note ajoutée lors de la vérification du trésor en 2026 précise que l’on n’en a compté que sept.
Fondus avant d’être comptés
Les premiers trésors de l’île sont enfouis vers 800, selon Jonsson. L’argent remonte depuis le monde islamique par les fleuves de l’Europe orientale, et le projet Dirhams for Slaves, mené à Oxford sous la direction de Luke Treadwell, soutient que les esclaves slaves, bien plus que les fourrures ou les produits de la forêt, étaient la marchandise qu’on échangeait contre lui. Le flux n’a rien de régulier. Thomas Noonan situait en 1985 entre 875 et 900 environ la première grande crise de l’argent en Russie et dans la Baltique, et Spillings, dont la monnaie la plus récente date de 870, n’a pu être enfoui qu’après cette date, peut-être à l’entrée de ce creux.
Les monnaies retrouvées ne représentent qu’une fraction de l’argent arrivé. En 2021, Jane Kershaw et quatre collègues du programme SILVER, financé par le Conseil européen de la recherche, ont analysé des objets de trois trésors de la Baltique centrale, ceux de Hummelbos à Burs et d’Asarve à Hemse, sur Gotland, et celui d’Alvara sur Öland. Selon les isotopes du plomb, les objets ont été coulés pour l’essentiel dans de l’argent islamique refondu, sans apport notable d’argent d’Europe occidentale. Les dirhams sont donc entrés en nombre dans la Baltique centrale avant 850 environ, puis ont été fondus pour faire des objets. Le dépôt de Hummelbos, dont la monnaie la plus récente date de 842, aurait été enfoui vers 850 ; celui d’Asarve porte une date de 878 que les auteurs jugent fragile.
Cet argent circulait au poids, et on le vérifiait. Les Gotlandais entaillaient le métal importé d’un coup de couteau pour en éprouver la pureté, explique l’archéologue Ny Björn Gustafsson dans le reportage d’Archaeology, et les auteurs anglophones appellent pecking ces petites entailles. Sur la Volga, en 922, Ibn Fadlân, membre d’une ambassade abbasside, décrit chez les marchands rus’ une manière plus ostentatoire de compter l’argent, puisque chaque fois que la fortune d’un homme atteint dix mille dirhams, il fait faire un anneau pour le cou de sa femme, et un de plus par tranche de dix mille.
Burge, tpq 1143
L’argent oriental change de nature au milieu du Xᵉ siècle. D’après les travaux de Noonan que reprend Eeva Jonsson, le titre des dirhams commence à baisser dans les années 940, et la revue Archaeology les décrit de plus en plus coupés de cuivre à partir de 955 environ. Sur Gotland, l’importation tombe très bas dès les années 950, avant de cesser complètement au début des années 1010.
À partir de 990 environ, les monnaies d’Europe occidentale prennent le relais, surtout allemandes et anglaises, les premières plus de deux fois plus nombreuses que les secondes à l’échelle de la Suède, et elles forment environ 95 % des monnaies de la dernière phase. Le trésor de Gerete, à Fardhem, conservé au Statens historiska museum sous le numéro 1219, en donne un exemple, avec des centaines de deniers allemands et vingt-sept deniers anglais d’Æthelred II et de Cnut rattachés au dépôt, pour une monnaie la plus récente vers 1060. Byzance ne fournit presque rien, quelque six cents monnaies pour toute la Suède. L’exception tient dans un trésor trouvé en 1920 à Ocksarve, à Hemse, où Lamm compte 123 miliarèsia byzantins, dont 112 du milieu du XIᵉ siècle, au nom de Constantin IX Monomaque pour l’essentiel, et qu’il propose de lire comme la solde d’un Gotlandais passé par la garde varangienne de Constantinople.
Après 1050, observe Jonsson, les trésors se raréfient mais grossissent, et on les trouve surtout le long des côtes, ce qu’il attribue à un commerce désormais concentré entre les mains de quelques marchands côtiers. L’importation se réduit encore au XIIᵉ siècle et cesse vers 1140. Le trésor de Burge, à Lummelunda, trouvé en 1967 dans un récipient en alliage de cuivre, pèse 10,4 kilos, et sa monnaie la plus récente, de 1143, ce que les numismates notent tpq pour terminus post quem, la date après laquelle le dépôt a été fermé, en fait selon Jonsson le dernier trésor de type viking. Burge battait ainsi le record de l’île, que détenait depuis 1936 le trésor de Stora Velinge, dans la paroisse de Buttle, découvert le 12 octobre par deux garçons de sept ans qui jouaient dans une gravière, avec 2 673 monnaies, un bracelet et deux fragments d’argent pour 7 959 kilos (l’inventaire national des sites donne 2 635 monnaies entières, 50 fragments et 7 982 grammes). Vers 1140 ou 1145, Gotland commence à frapper sa propre monnaie d’argent, et le Gotlands Museum note qu’aux temps troublés du Moyen Âge l’argent quitte les maisons pour être enterré dans les champs, en particulier lors de l’invasion danoise de 1361.
Un texte gotlandais garde la mémoire de cet argent devenu impôt. La Guta saga, connue par un seul manuscrit médiéval, aujourd’hui à la Bibliothèque royale de Stockholm sous la cote B 64 et daté vers 1350, raconte comment Avair Strabain, de la paroisse d’Alva, négocia la soumission volontaire de l’île au roi des Suédois. Les Gotlandais paieront soixante marcs d’argent par an, quarante pour le roi et vingt pour le jarl, et pourront circuler librement dans le royaume, sans péages ni entraves. Christine Peel, qui a édité le texte, place sa rédaction entre 1220 et 1275, à une date inconnue après les faits qu’il rapporte, et relève que ces négociations ne figurent dans aucune autre source ; ses formules allitérantes lui font penser à une tradition orale, peut-être versifiée.
« Pas faits pour être repris »
La plus ancienne explication des trésors vient d’Islande. Au chapitre 8 de l’Ynglinga saga, première partie de la Heimskringla composée dans les années 1220-1230 et attribuée à Snorri Sturluson, Odin ordonne de brûler les morts avec leurs biens, afin que chacun arrive au Valhalla avec les richesses mises sur le bûcher et jouisse aussi de ce qu’il avait lui-même enfoui dans la terre. Les archéologues suédois de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ, en 1899 puis en 1920 selon le bilan dressé par Gitte Ingvardson, y ont lu la clé des trésors, et une archéologue l’a reprise en 1986 à partir de soixante-dix trésors gotlandais déposés près d’une pierre, sous une pierre ou dans des zones humides. Ingvardson juge non démontrée l’idée qu’on les enfouissait une trentaine d’années après leur monnaie la plus récente, et conclut que la perspective religieuse n’offre pas de cadre d’interprétation suffisant pour les dépôts païens. Le texte, il faut le dire, a été écrit par un chrétien islandais, un à trois siècles après les dépôts qu’on lui fait expliquer. Dan Carlsson, archéologue de l’île, défendait encore en 2017 une lecture voisine, avec des trésors posés sur des tombes, des chemins ou des limites de terres, qui n’étaient pas faits pour être repris et tenaient de l’offrande aux dieux.
Une autre tradition, ouverte en 1926, rattache la multiplication des dépôts aux temps de guerre et de troubles ; Ingvardson en conteste la valeur de modèle général.
La lecture qui a le plus pesé sur la recherche gotlandaise est celle de Majvor Östergren, dans sa thèse de 1989, Mellan stengrund och stenhus. Elle avait retrouvé des restes d’habitat sur 13 des 16 sites de trésors fouillés, puis prospecté elle-même au détecteur 82 sites, dont 74 trésors confirmés, et en concluait que 93 % des trésors avaient été déposés sur des sites d’habitat, la plupart probablement sous le plancher des maisons. Ses trésors sont actifs, au sens où le propriétaire y prend et y remet de l’argent avant et après ses voyages de commerce, et un trésor resté en terre désigne un propriétaire à qui il est arrivé malheur pendant le voyage. Sur ce site au moins, le trésor de Spillings, caché sous le plancher d’un grand bâtiment, lui donne raison. En 2021, elle a repris la question à partir de trois sites gotlandais, dans un volume collectif consacré à l’argent, aux esclaves et à Gotland.
Ses critiques s’en prennent à la proportion. Deux réexamens recensés par Ingvardson montrent que beaucoup de sites classés comme habitats ne remplissent pas les critères qu’Östergren s’était elle-même fixés, et Jacek Gruszczyński, dans son livre de 2019, n’établit le lien entre trésor et habitat que pour la moitié des sites prospectés, en rappelant que les fouilles d’Östergren portent sur environ 1 % des sites d’époque viking estimés sur l’île. Sa thèse d’Oxford, en 2016, observait que les dépôts se concentrent près des lieux propices à l’échange marchand. Burström, en 1993, partait d’un autre constat, celui d’une île où l’on ne pouvait presque plus créer de fermes nouvelles, et faisait de l’argent un bien de prestige versé comme compensation matrimoniale, à raison d’un trésor par génération sur deux siècles, d’après les chiffres de Carlsson ; si les proportions d’Östergren doivent être revues à la baisse, ce modèle perd une partie de son appui.
On ne sait pas trancher entre l’épargne domestique et l’offrande, et les deux ont pu coexister.
Hembud
La loi suédoise pèse sur tous ces chiffres. En vertu de la loi sur le patrimoine culturel de 1988, quiconque trouve un objet d’or, d’argent, de cuivre ou de bronze, ou plusieurs objets déposés ensemble, présumés antérieurs à 1850, doit les offrir au rachat de l’État, le hembud, et la même loi interdit l’usage d’un détecteur de métaux sans autorisation. La préfecture de Gotland n’accorde ces autorisations que pour des zones limitées, jamais à proximité de sites archéologiques. Les trésors nouveaux sortent donc surtout de prospections professionnelles, comme à Stale, dans la paroisse de Rone, où des archéologues du musée de Gotland ont dégagé en avril 2012, le dernier jour d’une campagne de prospection, un récipient en alliage de cuivre fermé d’un couvercle d’écorce, haut de 16 centimètres, contenant 6 543 objets, dont 6 372 monnaies allemandes, anglaises et danoises entre autres.
Les pillards travaillent en sens inverse. Le 25 octobre 2009, Dan Carlsson et Jonas Paulsson découvrent qu’un champ de Gandarve, dans la paroisse d’Alva, a été fouillé avant leur prospection ; la presse, à propos d’un champ d’Alva, parle d’environ 250 trous et de quelque cinq cents objets d’argent emportés. En mai 2011, le tribunal de Gotland condamne trois personnes pour atteinte aggravée aux monuments anciens, l’une à un an de prison, les deux autres à dix mois, et le rapport que Marie-Louise Hellqvist et Majvor Östergren consacrent la même année au pillage rappelle que l’affaire est portée en appel.
Le musée de Visby conserve sous le numéro GFC9851 un trésor de Gandarve, dans la même paroisse d’Alva, acquis en 1953, qui réunit quinze monnaies orientales, surtout des dirhams, 432 monnaies allemandes, 212 anglaises et trente scandinaves, avec des fragments d’une boucle, du filigrane, un morceau d’anneau de cou et des bouts de fil d’argent.
Pour aller plus loin
Le récit d’Ibn Fadlân sur les Rus’ de la Volga, en 922, montre de l’intérieur les marchands par qui transitait une partie de cet argent. La formation de la Rus’ de Kiev et l’histoire des Khazars éclairent les routes fluviales du dirham, tandis que l’essor de Visby et de la Hanse prolonge, après 1140, la place de Gotland dans le commerce baltique.
Combien d’argent les habitants de Gotland ont-ils caché dans le sol à l’époque viking ? Cette île suédoise, au milieu de la Baltique, compte, selon les autorités de l’île, plus de trésors de cette époque qu’aucune autre terre au monde, à surface égale. On lui prête dix tonnes d’argent. Aucun inventaire n’a pourtant jamais fait ce calcul.
Compter sans peser
Sur l’île, on compte les trésors un par un. Le musée de Gotland recense plus de sept cents trouvailles de l’époque viking. Elles ont livré à peu près les deux tiers de toutes les monnaies d’argent de cette période trouvées en Suède.
Les catalogues décrivent ces monnaies une à une. Ils laissent de côté les bracelets, les barres et l’argent découpé en morceaux. À cette époque, tout cet argent s’échangeait au poids, et personne n’additionne aujourd’hui les kilos.
Un trésor ordinaire de l’île pèse quelques centaines de grammes. Pour atteindre le chiffre prêté à l’île, il en faudrait des dizaines de milliers. Le nombre de trésors cachés au départ reste lui-même inconnu. Selon les spécialistes, les estimations vont du simple au quadruple.
Une grande partie de cet argent venait du monde musulman. Il arrivait sous forme de dirhams, des monnaies frappées par les califes du monde musulman et par des émirs d’Asie centrale. Une étude récente montre qu’une bonne part de ces monnaies a été fondue dans la région pour fabriquer des objets. Les monnaies retrouvées ne racontent donc qu’une partie de l’histoire.
Trois cachettes dans une ferme
Le plus gros trésor de l’île est sorti de terre en juillet 1999, dans une ferme du nord-est. Ce jour-là, une équipe de télévision tournait justement un reportage sur les pilleurs de sites anciens. Un détecteur de métaux a signalé trois cachettes très proches.
Les deux premières renfermaient l’argent. Le musée de l’île en estime le poids à environ 67 kilos. On y a trouvé des milliers de monnaies, surtout des dirhams, et des centaines de bracelets. La troisième ne renfermait que des objets de bronze, rangés dans un coffre.
La monnaie la plus récente a été frappée en 870. Le trésor a donc été caché après cette date. Une fouille a ensuite repéré les traces d’une grande maison autour des cachettes. Selon le musée, l’argent avait été glissé sous son plancher, sans doute dans des sacs de toile.
Le compte n’est même pas fini. Lors d’une vérification récente, un lot de brassards s’est révélé moins fourni que ne l’annonçait sa fiche.
Une offrande ou une épargne
Pourquoi tant d’argent est-il resté sous terre ? Une vieille explication vient d’une saga islandaise écrite au XIIIᵉ siècle. Le dieu Odin y promet aux morts de profiter, dans l’au-delà, de ce qu’ils ont enterré de leur vivant. Des archéologues suédois s’en sont servis pour expliquer les trésors.
Ce récit a été écrit par un chrétien, longtemps après les faits. Une synthèse récente juge que la religion ne suffit pas à rendre compte de ces cachettes. Un archéologue de l’île y voit pourtant encore des offrandes aux dieux, posées sur des tombes ou au bord des chemins.
Une archéologue de Gotland, Majvor Östergren, a défendu une autre idée. Elle a retrouvé des traces d’habitat sur la plupart des lieux de trésors qu’elle a étudiés. Pour elle, chaque famille gardait son argent sous le plancher. On y puisait avant un voyage de commerce, puis on le remettait au retour.
Dans ce cas, un trésor resté en terre trahit un malheur survenu pendant le voyage. Un autre chercheur a repris plus tard les lieux qu’elle avait sondés au détecteur. Il ne confirme la présence d’un habitat que sur la moitié d’entre eux. La cachette de juillet 1999, sous un plancher, va dans le sens d’Östergren. Personne ne sait encore trancher, et les deux usages ont pu exister ensemble.
Dans la troisième cachette, le coffre de bois qui protégeait le bronze a gardé sa serrure de fer, restée en très bon état.
L’article complet présente aussi un dirham marqué au nom de Moïse, que l’on attribue aux Khazars, et l’impôt en marcs d’argent que l’île promettait au roi des Suédois selon une saga gotlandaise.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Trésor de Spillings, Othem, Gotland, trois dépôts trouvés au détecteur en juillet 1999 (deux d’argent, d’environ 25 et 41 kg, quelque 14 300 monnaies, surtout des dirhams, monnaie la plus récente de 870 ou 870/871 ; un de bronze, dans un coffre d’épicéa à serrure de fer), enfouis dans un bâtiment du début de l’époque viking Historiska museet, Stockholm, numéro d’acquisition 33758 (2002), exposé au Gotlands Museum, Visby, Fornsalen, Skattkammaren ; sites RAÄ Othem 179:4 (L1976:7567, dépôts) et Othem 179:5 (L1976:7568, habitat)
- Spillings, conglomérat de onze brassards (armbyglar) d’argent, 650 g, Spillings 1:36, Othem ; note de la vérification de 2026 : sept brassards comptés Historiska museet, Stockholm, acquisition 33758, objet 51_HST, sous-numéro 58
- Dirham à l’inscription « Moïse est l’envoyé de Dieu », trésor de Spillings, daté des années 830 (communiqué du Historiska museet, 2002) ou de 837/838 (Kovalev 2005) Historiska museet, acquisition 33758 [À VÉRIFIER : numéro d’objet non relevé]
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Sources primaires (suite)
- Trésor de Burge, Lummelunda, trouvé en 1967, récipient en alliage de cuivre contenant monnaies, argent en morceaux, bracelets et barres, dont des lingots d’origine orientale, 10,4 kg, monnaie la plus récente de 1143 site RAÄ Lummelunda 93:2 (L1977:7033) [À VÉRIFIER : numéro d’inventaire du musée non relevé]
- Trésor de Stora Velinge, Buttle, trouvé le 12 octobre 1936, 2 673 monnaies, un bracelet et deux fragments, 7 959 kg selon Jonsson 2006 ; 2 635 monnaies entières et 50 fragments, 7 982 g selon l’inventaire RAÄ ; monnaie la plus récente de 910/911 site RAÄ Buttle 8:2 (L1977:262)
- Trésor de Gerete, Fardhem, deniers allemands, vingt-sept deniers anglais d’Æthelred II et de Cnut, monnaie la plus récente vers 1060 Statens historiska museum, SHM 1219, d’après Corpus nummorum saeculorum IX-XI qui in Suecia reperti sunt, 1. Gotland, supplément Fardhem, éd. Kenneth Jonsson
- Trésor d’Ocksarve, Hemse, trouvé en 1920, 631 monnaies, monnaie la plus récente de 1120, dont 123 miliarèsia byzantins, 112 au nom de Constantin IX Monomaque, d’après Lamm 2007 [À VÉRIFIER : musée et numéro d’inventaire non relevés]
- Trésors de Hummelbos, Burs (monnaie la plus récente de 842), et d’Asarve, Hemse (878, date jugée fragile), sur Gotland, et d’Alvara, sur Öland, objets analysés aux isotopes du plomb, d’après Kershaw et al. 2021 [À VÉRIFIER : numéros d’inventaire non relevés]
- Trésor de Stale, Rone, trouvé en 2012, récipient en alliage de cuivre à couvercle d’écorce, h. 16 cm, 6 543 objets dont 6 372 monnaies allemandes, anglaises, danoises et autres Gotlands Museum, Visby, GFC27241
- Trésor de Gandarve, Alva, époque viking, acquis en 1953, 15 monnaies orientales, 432 allemandes, 212 anglaises, 30 scandinaves, argent en morceaux (boucle, filigrane, anneau de cou, fil) Gotlands Museum, Visby, GFC9851
- Guta saga, chap. 2 : négociation d’Avair Strabain d’Alva, tribut annuel de soixante marcs d’argent (quarante pour le roi, vingt pour le jarl), liberté de circuler sans péage, éd. et trad. Christine Peel, Guta saga : The History of the Gotlanders, Viking Society for Northern Research, Text Series XII, Londres, 1999, texte et traduction p. 2-15, commentaire du traité p. xxxiii-xxxvi Stockholm, Kungliga biblioteket, B 64, parchemin, vers 1350, Guta saga aux fol. 43r-50v (foliotation d’après Peel 1999)
- Snorri Sturluson, Heimskringla, Ynglinga saga, chap. 8 (« Lagasetning Óðins ») : les morts brûlés avec leurs biens, chacun jouissant au Valhalla de ce qu’il a enfoui dans la terre, trad. Alison Finlay et Anthony Faulkes, Heimskringla I. The Beginnings to Óláfr Tryggvason, 2ᵉ éd., Londres, Viking Society for Northern Research, 2016, p. 20 ; trad. française François-Xavier Dillmann, Histoire des rois de Norvège, première partie, Paris, Gallimard, coll. « L’aube des peuples », 2000
- Ibn Fadlân, Risâla, passage sur les anneaux de cou des femmes rus’, un par tranche de dix mille dirhams, éd. Sâmî al-Dahhân, Damas, 1959 ; trad. Marius Canard, Voyage chez les Bulgares de la Volga, Paris, Sindbad, 1988 (1989 au catalogue de la BnF) ; trad. anglaise dans Montgomery 2000
- Kulturmiljölag (1988:950), chap. 2, § 4 (hembud) et § 18 (détecteurs de métaux soumis à autorisation), texte consolidé jusqu’à SFS 2024:813 Sveriges riksdag,https://www.riksdagen.se/sv/dokument-lagar/dokument/_sfs-1988-950
Bibliographie
- Mats Burström, « Silver as Bridewealth. An Interpretation of Viking Age Silver Hoards on Gotland, Sweden », Current Swedish Archaeology 1 (1), 1993, p. 33-37, DOI 10,37718/CSA.1993,03 Current Swedish Archaeologyhttps://doi.org/10.37718/CSA.1993.03
- Kenneth Jonsson, « Eastern contacts based on the coin finds », Situne Dei 2009, p. 57-67 Sigtuna Museum
- Kenneth Jonsson, « Stora Velinge I – skatten i grusgropen », Myntstudier 2006:3, Stockholm Stockholms universitet, Numismatiska forskningsgruppen
- Eeva Jonsson, Metal analyses of Viking-Age coins, Metal analyses of coins 2018:1, Stockholm, 2018 Numismatiska forskningsgruppen, Stockholms universitet
- Jan Peder Lamm, « Two Large Silver Hoards from Ocksarve on Gotland. Evidence for Viking Period Trade and Warfare in the Baltic Region », Archaeologia Baltica 8, 2007, p. 328-333 Klaipėdos universitetas
- Gitte T. Ingvardson, The Hoarding Vikings, Routledge Archaeologies of the Viking World, Oxford, 2024, DOI 10,4324/9781032647760, accès ouvert CC BY 4,0 Routledgehttps://doi.org/10.4324/9781032647760
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